Démarche artistique ( épisode 3)

L’intention, l’idée, le thème.

Avoir une intention en peinture pourrait consister à se dire : tiens j’ai envie de peindre des visages par exemple. C’est quelque chose qui a déjà été fait et refait. Mais quel message l’artiste voudrait il transmettre au travers de ce genre de tableau ? Quelle émotion ? Et surtout y a t’il vraiment quelque chose d’original à peindre des visages, je veux dire d’une façon telle que cela n’a jamais été fait ? Et qui apporterait surtout un changement de point de vue pour le public à ce que signifie usuellement ce thème.

Est-ce que se dire j’ai envie de peindre des visages est une intention correcte, suffisante ?

Oui probablement. Et il peut y avoir tout un tas de bonnes raisons à cela.

Par exemple je suis fasciné par le mystère du visage depuis ma plus petite enfance, car c’est une relation qui naît aussi rapidement qu’elle meurt. Cela tient au fait que mes parents m’avaient confié à une couveuse durant mes premiers jours, puis à mes grands parents tout de suite après.

Je me souviens de la joie et de la douleur de voir le visage de ma mère se pencher sur moi lorsqu’elle venait me voir, durant les rares moments de pause que son travail lui permettait, puis elle repartait, je voyais son visage se retirer, et ce reflux était pour moi le commencement de la douleur, du manque, de l’abandon.

Comme cet événement s’est produit maintes fois dans ma petite enfance, il a fini par s’imprimer. C’est à dire que j’ai compris qu’à chaque fois que j’allais éprouver ce genre de joie, la douleur ne tarderait pas à remplacer cet état. Sauf que le douleur dure dans mon esprit plus longtemps que la joie. Mon attention tout du moins s’y sera plus attachée. L’attention semble se diriger chez moi comme chez mes congénères plus fréquemment sur le danger, la douleur, que pour imaginer, fantasmer la sécurité, le confort, le plaisir.

Le rapport que j’entretiens avec la peinture qui peu à peu se transforme en tableau est du même ordre.

Peu de joie et beaucoup de douleur. Parce que c’est pour moi l’équilibre que j’ai appris. Je ne suis même pas sur que cette douleur soit fondée sur quoi que ce soit, tout peut être un prétexte à celle-ci.

La joie c’est de voir que quelque chose surgit sur la toile, la douleur ensuite prend le relais car mon esprit ne trouve pas le moindre sens à la joie et qu’il semble obsédé par l’idée de lui en découvrir un.

Si je parvenais à reproduire les conditions qui mènent à la joie, je pourrais sans doute recommencer à l’infini à peindre joyeusement. Or il n’en est rien évidemment.

Soit parce que je ne trouve pas de sens à cette émotion, soit parce qu’elle n’en possède en réalité aucun.

Ce qui entraine que palabrer des heures sur la joie ne me mènera à rien. Comme peindre des couleurs sensées être « joyeuses ».

Au contraire il arrive un moment où l’acceptation de la douleur mène à certaines couleurs, à certains gris qui me semblent beaucoup plus riches. Ce qui signifie une exploitation de la nuance bien plus aisée dans les gris que dans les couleurs vives.

Et de ces nuances vient l’apaisement. C’est à dire que la douleur à l’état brut est comme un bloc de marbre pour le sculpteur duquel il faut ôter peu à peu de la matière pour laisser surgir une forme.

C’est en cela je crois que j’adore la sculpture de Giacometti, et aussi la poésie. Le travail tel que je l’imagine consiste à en retirer plus qu’à en rajouter

Le fait de retirer, voilà bien une piste qui pourrait servir avec la découverte que toute douleur se nuance, à l’élaboration d’une sorte de démarche artistique.

Je ne dois certainement pas être tout seul à penser que retirer est mieux qu’ajouter par les temps qui courent. D’où cet engouement du public pour un art minimaliste, et aussi un art pauvre.

L’abondance aura montré par ses excès , ses limites .

Il y a donc une intuition en corrélation avec l’intention de peindre des visages ainsi que je l’ai fait ces derniers jours. L’intuition d’une pauvreté à mettre à plat sur la toile pour montrer à peu de chose près une autre version de ce qu’avait découvert Giacometti.

Pourtant il y a encore trop de choses sur ces tableaux. Trop de détails qui entrainent le spectateur, comme le peintre vers une sorte de piège de ressemblance dans lequel ils s’y réfugient.

Je ne peux rien dire de ce que pense le public véritablement de ces tableaux sauf qu’on les trouve « ‘beaux ».

Par contre je peux parler d’une sorte de supercherie qui vient de moi et qui se rapproche de la séduction.

Sans doute la même séduction dans laquelle je tombais sans arme dans le visage de ma mère.

Séduire l’œil dans un premier temps en lui offrant ce qu’il ne cesse de chercher pour se rassurer.

Puis imperceptiblement faire dérailler le cerveau au travers l’œil avec l’aide d’une maladresse ou deux que l’on finira bien par découvrir. Et même si on ne la pointe pas, on la sent qui rode sur ces visages.

Cela me rappelle mes lectures de Ernst Jünger, notamment le traité du rebelle, mais aussi tous ses écrits sur l’entomologie, sur les insectes. Comment ne pas comprendre l’influence qu’il aura eu sur ma peinture.

Le fait de ne pas s’opposer ouvertement à un système, mais le pénétrer afin d’effectuer de discrètes modifications que la plupart non attentifs ne verront pas , minces modifications qui finiront par gangrener tout le système à terme par un simple manque de vigilance, ou une vigilance qui ne se porte pas sur les vraies fondations d’une authentique sécurité.

Dans cette partie d’échecs entre le rebelle et le système, les faux semblants sont comme des armes blanches. Ils sont là uniquement pour masquer les véritables ressources qui aussitôt que l’ennemi s’attardera sur l’apparence, le terrasseront.

Que faut-il terrasser sinon la certitude ?

Car c’est bien cet excès de certitude apporté par la séduction qui aura crée le manque, l’absence et cette fameuse douleur.

Et donc peindre des visages comme je le fais avec peu de peinture et des fusains c’est une façon de replacer le mystère au centre du tableau, d’en expulser la certitude et avec elle la séduction première, ce que les gens la plupart du temps appellent « le beau ».

Une réflexion sur “Démarche artistique ( épisode 3)

  1. « Peu de joie et beaucoup de douleur. Parce que c’est pour moi l’équilibre que j’ai appris.  » Bien obligé de faire avec ! Peindre ou écrire nous mène un peu plus haut que ce que nous sommes. Nous sommes dépassés en fait et c’est un état au delà de la peine et de la joie. Nous y sentons-nous bien ?

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