Le bien peindre et le bien écrire

J’appartiens à cette génération à qui on a inculqué l’envie, parfois de force, de former des belles lettres à la plume. Le pâté à l’encre violette était à bannir, signe d’une inattention qui ne tarderait pas de mener aux pires méfaits, à une délinquance crasse.

J’appartiens à cette génération dont les pères s’en revenaient cassés d’Algérie et qui disaient à leurs rejetons : travaille bien à l’école, applique-toi bien, et encore : trouve un bon patron, une bonne place et reste-z’y, applique-toi bien, sois ponctuel et bien sage, sois patient, ça finira par payer.

J’appartiens à une génération à qui on a inculqué une certaine idée du beau et du bien et dont j’ai vu les contours se déliter tout au long des années. Je ne parle pas de regret ici, je parle de changement.

Il en va de même avec une certaine idée de la peinture, probablement un écho de la Renaissance qui aura poussé ses stries jusqu’à ma rétine.

Le bien peindre comme le bien écrire.

Mais qui ne sont plus que des coquilles souvent bien vides désormais tant on aura insisté sur la forme justement bien plus que le fond avec cette croyance que les deux étaient intimement liées.

Et la génération d’avant autant que je me souvienne prenait à cœur de s’effacer dans le travail bien fait sans pour autant guetter la louange, c’était comme ça

Je fus récalcitrant. Je fis énormément de pâtés dans les marges et sur mes écrits. Et je me crus pataud, inapte, méchant comme mauvais durant longtemps.

Je crois surtout que j’ai flairé, une partie de moi-même qui appartient à l’ange, le coup fourré ou de Jarnac quasiment illico.

Je fus récalcitrant par amour. Pour changer mon avenir en élevant les vibrations du cœur vers les fréquences inaudibles.

Tout en demandant je ne me souviens plus quoi.

Je savais seulement qu’il fallait que je m’adresse, que je demande quelque chose à mon futur pour qu’il remodèle mon passé, et par ce fait m’entraine à découvrir le présent profond, la conscience vaste de l’espace.

J’ai tout foiré hypnotisé par l’angle obtus de mes maladresses, ce que j’avais fini par accepter comme une fatalité.

Puis une année le printemps comme cette année est venu.

Mes maladresses étaient un masque que l’ange fit voler en éclat avec le surgissement des jonquilles.

Mon cœur s’ouvrit encore je crus mourir de grâce.

Puis, j’enterrais toutes ces découvertes sur le bord d’un chemin en forêt.

Et je continuais ma route un brin d’herbe entre les dents avec l’air encore plus abruti que jamais.

Et je me mêlais à la foule, et je tirais la langue à gauche, à droite, pour m’appliquer sans but à bien écrire, à bien peindre, jusqu’à ce que les premiers froids s’amènent et qu’il gèle.

Que la graine s’étourdisse s’oublie se meurt.

Et puis un jour je me mis à écrire et à peindre comme ça, le bien et le mal avaient été réduits à un ou deux vers de Prévert, je ne saurais guère en dire beaucoup plus.

Ils m’ont tiré au mauvais sort par les pieds et m’ont jeté dans la charrette des morts des morts tirés des rangs des rangs de leur vivant numéroté leur vivant hostile à la mort Et je suis là près d’eux vivant encore un peu tuant le temps de mon mal tuant le temps de mon mieux.

Complainte du fusillé Jacques Prevert ( Fatras)

Huile sur panneau de bois 20×20 cm 2022

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