La remise en question, le moteur artistique.

Photo de Min An sur Pexels.com

Le risque majeur pour un artiste est de s’installer dans une zone de confort durant trop longtemps. Que ce soit dans sa pratique artistique, comme dans une vision, un angle de vue sur le monde.

S’il est humain de chercher la sécurité, que celle-ci provienne d’une certaine confiance en soi, ou d’une somme régulière qui tombe tous les mois, la contrepartie de ce « confort » peut entrainer une certaine apathie.

Chez moi toujours un certain malaise lorsque ce n’est pas un culpabilité.

Comme si soudain je me sentais en défaut, en dehors des rails, que je défaillais à une « mission » que quelque chose ou quelqu’un m’intime encore l’ordre d’exécuter quoiqu’il advienne.

J’ai beau me dire assez souvent que c’est mon orgueil, ma prétention, mon ego qui me pousse à créer et même si pour me sentir libre, il me vient encore l’idée de pouvoir renoncer parfois à le faire, je sens bien que c’est regarder une réalité seulement par un petit bout de la lorgnette.

Que quoi que j’ai toujours voulu faire ou ne pas faire de ma vie, j’aurais toujours été poussé, inspiré à créer soit en tentant d’écrire, soit en tentant de peindre, et encore auparavant, en photographiant, en écrivant des chansons. Cela a toujours été là.

J’ai toujours été simultanément mon propre frein, par peur de me distinguer un peu trop des autres et me suis pointer tout seul du doigt en imaginant en amont combien n’importe qui pourrait avoir la légitimité de le faire à mon égard.

— tu écris, voyez-vous cela, comme si toi tu avais quelque chose de vraiment spécial à dire

— tu peins, bravo mais quel est ton véritable métier au fait ?

La peur de l’imposture, pire, de la traitrise m’a tellement hanté ma vie durant que j’ai probablement donné énormément de temps à cette part de moi qui s’interroge sur la légitimité ou non d’être artiste.

J’ai enchainé les boulots alimentaires, je n’ai pas mégoté pour perdre un temps sans doute précieux pour d’autres qui auraient eu plus confiance en eux, et qui se seraient, à l’appui de cette fameuse confiance, ou foi, investis d’autant plus sérieusement que je n’ai pu y parvenir, afin de créer « une œuvre ».

Néanmoins quelque chose de plus fort que moi m’aura toujours poussé à la remise en question. Une remise en question perpétuelle et sans autre but que le changement lui-même. Et ce dans tous les domaines de ma vie, que ce soit professionnel, familial, amical, sentimental philosophique et spirituel.

J’ai longtemps cru, au même titre d’ailleurs que les cercles de proches qui s’en ouvraient à moi, que j’étais versatile, peu fiable, dispersé et brouillon, traitre et fourbe dans mes pires moments de doute.

Mais je crois que c’est surtout parce que je n’acceptais pas pleinement être un artiste.

Ce qui fait que je possédais le moteur seul mais pas le châssis, pas les roues, pas les pneumatiques, ni le volant pour conduire correctement une carrière artistique digne de ce nom.

J’ai marché sur le bord de l’autoroute avec mon moteur sous le bras et en me fichant pas mal aussi des voitures qui ralentissaient en me croisant pour me proposer de l’aide.

Le regard fixé sur mes propres embarras, je tentais de trouver seul un moyen de les résoudre, souvent en vain.

Et comme je suis plutôt obtus ce n’est que fort tardivement que j’ai pu abdiquer de ce ministère qui consiste à se faire des nœuds au cerveau tout seul.

On dit que le temps n’existe pas. Et que dans ce cas 50 années ne sont pas grand chose au regard de l’éternité. Mais tout de même moi puisque c’est lui qui s’exprime toujours dans ces lignes, moi je dis que c’est beaucoup, que c’est énorme que c’est presque déjà trop tard de comprendre ces choses.

Moi j’ai peur de mourir sans avoir accompli cette tâche.

— Quelle tâche ? Me demande t’on soudain.

Et là je reste muet, je n’ai rien à dire, je préfère ne rien dire plutôt que de dire encore une nouvelle connerie.

Mais quand même j’ai un moteur sous le bras bordel, il doit bien pouvoir servir à quelque chose ou à quelqu’un.

« ça » me rappelle certaines lettres de Vincent Van Gogh et son obsession de vouloir être utile coute que coute. Je me souviens même d’avoir rit en les lisant, parce que rire quand on voit quelqu’un se casser la gueule est souvent le premier reflexe.

Mais je me suis cassé la figure pas mal aussi, et le nez, et un tas d’autres choses aussi. Je ne peux plus en rire vraiment. J’aimerais parfois parvenir à en sourire. Ce n’est pas toujours facile, mais cela aussi j’ai le sentiment que c’est un vrai but.

J’ai toujours senti que nous étions divisés, moi et un autre plus grand que moi. Nous étions divisés pour une bonne cause probablement, afin que j’agisse ou n’agisse pas dans la matière. Et que tout concorde à la fin sans doute à une seule chose:

un art de la demande, un art de la prière.

Cela n’a rien à voir avec l’église et la religion. C’est une sorte de foi qui ne nécessite la présence d’aucun Dieu. Parce que tout simplement je ne suis pas capable d’envisager une telle entité. Comme je ne suis pas non plus capable de « voir » le visage de l’Ange cependant que je ne cesse de le sentir présent depuis les tous débuts.

Je crois que j’ai toujours essayé de me servir de l’art pour essayer de donner une forme un visage à cet ange que j’étais seul, profondément seul toujours à sentir partout tout autour et en moi. Comme s’il était le meilleur de moi-même qui se reflétait partout sur les parois d’une réalité en même temps qu’il ne cessait de m’échapper et que cette réalité aussi m’échappait.

Je dis l’art m’a conduit à essayer d’exprimer ces choses, mais je pourrais aussi dire que la philosophie, la poésie, et enfin la mystique m’y auront conduit tout autant.

Une mystique dont je ne montre jamais rien vraiment, que je tais car elle serait incompréhensible plus encore que mes discours sur l’art pour la plupart des gens qui m’entourent.

L’ange ainsi que je l’appelle se réjouira t’il de ma demande ? Ai-je enfin trouvé ou retrouvé ma voix pour bien formuler cette demande ?

Je ne le sais pas et c’est embarrassant. Il faudrait j’imagine concentrer les forces, le regard, le cœur sur la santé du monde, s’abandonner à cette foi si folle semble t’elle à priori, plutôt que sur toutes les catastrophes, les maladies dont on ne cesse de nous marteler la présence pour nous affliger.

Il faudrait si j’avais encore le gout acidulé de la fuite, déployer de grandes ailes et survoler ce monde en éprouvant encore une fois tout cet amour que je n’ai cessé de lui porter une fois les voiles de toute la haine, du ressentiment tombés.

Mais mon job est d’être là et de l’accepter quoiqu’il puisse arriver. Et comment la certitude peut-elle faire de moi un artiste au centre nerveux de tous les doutes ? ce n’est dans le fond, pas plus énorme, pas plus étonnant que cette image qui surgit tout à coup :

Celle d’un femme qui vient d’accoucher et qui soudain voit le regard grand ouvert de son enfant.

2 réflexions sur “La remise en question, le moteur artistique.

  1. Ah voilà une élucubration qui ma me porter durant la longue marche que je m’apprête à faire. Votre questionnement m’interpelle et fait quelque part écho, à un truc enfoui en moi 🙂

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