Le recul.

« Je ne sais si le recul d’une seule pièce ne ferait pas crouler tous ces vieux créneaux« 

Chateaubriand.

Exercice, travail d’élève en Stage. 2022

Prendre du recul en peinture est une des bases de l’art de voir. Et je me demandais comment j’avais pu apprendre cela. Certainement pas en école d’art. A vrai dire cela a commencé très tôt, avant même que je m’empare d’un pinceau. Dans un temps où je lisais avec voracité des livres, principalement des contes de fées.

Leur fantastique était l’appât vers lequel ma curiosité enfantine était happée, aussi surement qu’une devanture étalant ses sucreries. Je tournais alors la couverture puis les premières pages, sautant les préfaces, pour m’engouffrer directement dans le récit en salivant à l’avance. Le « Il était une fois » était la convention attendue qui jouait le rôle de commutateur à mon discernement naissant. C’est à dire qu’alors les lumières s’éteignaient, j’allumais au fond de mon lit ma lampe de poche et je dévorais littéralement un livre entier en quelques heures à peine.

Au matin lorsque je m’éveillais de nuits souvent troubles, que je me préparais pour partir à l’école, je me remémorais toutes ces histoires lues sauvagement. Et surtout sur le chemin que j’empruntais à pied pour me rendre à ‘l’école, je me les racontais à nouveau. Et en me les racontant il me semble que je décryptais quelque chose qui se logeait si je peux dire « au-delà » de la première apparence magique, fantastique.

Plus je marchais plus je découvrais à la fois un certain humour comme un certain « bon sens » qui sans doute devait être comme un baume lorsque je constatais à quel point ma vie quotidienne n’avait rien à voir avec l’univers des contes de fées.

Car il est souvent question d’obstination dans ces récits. Ce qui me fait rebondir sur le souvenir d’un matin d’octobre, alors que j’étais allongé sur mon lit dans une chambre d’hôtel à New Quetta, Pakistan.

Ce matin là des centaines de mouches s’étaient agglutinées contre les vitres de la fenêtre que j’avais fermée pour ne pas être dérangé par les incessantes mélopées que diffusaient les haut-parleurs des nombreux commerces du quartier.

Elles ne cessaient pas de se heurtée à la paroi de verre s’y cognant et recognant dans un bourdonnement assourdissant qui m’avait sans doute réveillé opportunément. C’est ce genre d’évènement qui attire souvent mon attention. J’ai souvent l’impression qu’ils me sont adressés « personnellement ».

J’étais photographe à cette époque et je préparais mon entrée en Afghanistan. J’avais rencontré un tas de personnes, graissé des pattes, mais quelque chose clochait, tout prenait un temps fou, et j’avais passé les derniers jours à errer dans la ville pour tenter tromper mon désœuvrement, mon ennui et quelque chose de vague comme un pressentiment.

C’est à dire que soudain après un voyage qui m’avait pris quelques semaines pour arriver là, j’avais mis de coté un malaise, hypnotisé par ma propre aventure, et que l’attente, l’ennui me réchauffa séance tenante.

Ces mouches qui se cognaient la tête contre la vitre, cette scène à la fois effrayante, dégoutante, fantastique qui de prime abord attirait mon attention, laissa place au bout du compte à ce fameux recul, c’est à dire à tenter de comprendre ce que je pouvais bien foutre ici dans une chambre d’hôtel au bout du monde.

J’avais développé des négatifs que j’avais pendus sur des cintres au porte manteau et mon regard se mit à naviguer entre les pellicules et la fenêtre.

Puis les mélopées commencèrent et je compris que même la fenêtré fermée cela n’y changerait rien, qu’elles pénètreraient dans mes tympans, qu’elles s’insinueraient au plus profond de l’attente comme de l’ennui, qu’elles coloreraient la journée au même titre que ce nuage de mouches idiotes.

Au bout de quelques minutes j’étais parfaitement réveillé, je décidais de passer sous la douche en espérant que l’eau froide m’extirperait de ma mauvaise humeur.

Puis je sortis de l’hôtel en saluant à peine le kébabi déjà à l’œuvre pour fabriquer son charbon de bois. Toujours cette lumière voilée du matin et ce petit vent frais qui charrie les buissons comme dans les westerns. Je n’ai pas envie de payer un Rickshaw et je me mets en route dans la direction du bazar. La marche m’est toujours d’un grand secours pour réfléchir.

J’essayais de récapituler toutes les étapes qui m’avaient propulsé jusqu’ici et surtout je révisais mon intention de départ. Quelle était donc cette intention finalement ? Une pure ineptie lorsque j’y repense. Vouloir devenir un grand photographe reporter.

Parce que c’était à la mode dans les années 80. Parce que ça posait son homme dans les conversations avec les filles. Parce que je me sentais tellement petit que je n’avais pas l’impression d’avoir d’autre choix que de devenir « grand ». Des conneries tout ça comme je le disais.

Et donc j’ai commencé à sérieusement douter de mes intentions à partir de ce matin là exactement.

J’ai tout de même continué mon petit bonhomme de chemin, finalement j’ai pu traverser la frontière et pénétrer en Afghanistan, mais ce n’était plus la même chose que ce que j’avais imaginé auparavant. Je n’en menais pas large à vrai dire. Le grand photographe me faisait tout de même bien rigoler lorsqu’il fallait s’enterrer dans des trous dans la journée et cavaler de nuit dans les montagnes en risquant de se briser le cou à chaque enjambée. Sans compter la peur de crever pour de bon à laquelle jusque là je n’avais jamais vraiment pensé.

Toutes ces prises de conscience subites eurent pour conséquence un affaiblissement général, puis j’ai commencé à me vider de toutes parts et mes compagnons détectèrent un ictère dans mon regard, j’avais chopé une hépatite. Ce qui fait que presque parvenu au but après des jours et des nuits éreintantes je dû rebrousser chemin, refaire tout le périple pour « rien » et me trainer lamentablement jusqu’ à l’hôpital de médecin sans frontière de Quetta. Au bout du compte ma première idée était d’avoir fait tout ça pour rien et bien sur je me sentais coupable, et bien sur ma propre estime de moi en prenait encore un coup dans le carafon.

Le grand photographe était ce type lamentable qui avait attiré sur lui la maladie parce que ses intentions de départ n’étaient pas d’équerre tout simplement.

Ce fut un sale moment à passer. Le retour en France, la rupture avec ma compagne de l’époque car elle en avait assez d’être avec un looser perpétuel grosso modo, la recherche d’un boulot de merde à nouveau pour faire bouillir la marmite, retrouver un nouvel appart, retrouver la grisaille du connu, de l’archi connu. Et les transports en commun cette horreur silencieuse.

Et tout à coup je me suis retrouvé dans un nouvel appartement, un nouveau boulot, un nouveau trajet de bus. Le printemps revenait, les bourgeons explosaient un peu partout et je me remis à arpenter la ville en long en large, en travers avec mon Leica en bandoulière. J’avais abandonné l’idée d’être grand reporter, je tentais de me rapprocher de moi-même en développant la nuit les négatifs des films que j’avais pris dans mes journées.

De temps en temps je riais tout seul, à moitié à poil au beau milieu de ma chambre noire. J’avais compris la nécessité du recul je crois bien et je repensais aussi à tous ces putains de contes de fées que j’avais dévorés dans mon enfance en croyant que c’était simplement dû à leur fantastique contenu.

Mais tout à coup tout était clair, ce n’était pas le fantastique l’important, c’était l’humour extraordinaire que les auteurs avaient su dissimuler à l’intérieur de chacune de ces petites histoires, et au delà de ce rire qui soudain me secouait de la tête au pieds comme pour réassembler mes molécules je fis la découverte du bon sens, sensation originale elle aussi, tant j’en avais toujours été dépourvu.

 

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