Que demander à la peinture ?

Huile sur carton 30×30 cm 2022

Je parlais hier encore de l’importance du recul dans l’art de voir, mais je me rends compte que je n’ai pas donné beaucoup de détails quant à la distance réelle ( subjective pour chacun) à laquelle il faudra se placer par rapport au chevalet.

Comment trouver le moyen infaillible ( avez-vous remarqué comment l’infaillible est devenu d’une importance capitale de nos jours ? sans doute encore plus depuis que l’on s’est rendu compte que rien ne l’est) pour trouver la bonne place vis à vis du tableau ?

Donc ça ne sera pas infaillible vraiment, certainement pas. Il faut des failles sinon comment connaitre quoique ce soit ?

Cela nous ramène encore une fois à l’intention, au point de départ. Car un cheminement nécessite de savoir clairement d’où on part et ce même si on ne sait pas vraiment où on va.

Je réfléchissais à ce que les gens qui viennent à mes cours me demandent. Ils ne le savent pas toujours eux-mêmes et j’essaie de les aider à le préciser, avec plus ou moins de bonheur d’ailleurs, ce n’est pas infaillible non plus.

Mais, la plupart du temps, il y a une envie. Même si on charogne beaucoup pour débroussailler tous les mots que l’on collera ensuite sur cette envie.

—Je veux faire de la peinture !

— Ok et que veux tu peindre ?

— J’ai envie de créer mes propres tableaux parce que j’ai passé du temps à travailler d’après modèle et ça me saoule. Je veux apprendre la créativité en peinture. Je dois lâcher prise…

Disons que 90% des élèves que je reçois me parlent à peu près de la même chose. De ce fameux lâcher prise qui, selon eux leur permettra d’accéder à leur potentiel créatif, et à la réalisation de toiles abstraites.

En revanche sitôt qu’ils s’assoient devant leur toile blanche et que je leur dis aller vas-y, toutes les conditions sont réunies désormais… lâche donc prise !

Rien ne se passe.

Et c’est normal car leur véritable demande ce n’est pas de lâcher prise, c’est que je leur fournisse les moyens de le faire. Ce n’est pas la même chose vous admettrez.

Donc ils me posent des questions sur le choix des pinceaux, sur les couleurs, sur les médiums, la qualité des supports, disons la technique en général.

Et ainsi je vois comment toutes ces choses bizarroïdes recouvrent pour eux cette envie de peindre.

Je n’ai pas ce genre de question avec les enfants car j’ai fini par apprendre ce que les enfants veulent, c’est généralement bien plus simple. Je leur fournis tout le matériel, je leur explique brièvement comment tout fonctionne, puis je les laisse peindre en leur donnant une simple idée. Faites donc un tableau qui évoque un soir au cirque, au zoo, ou bien fabriquer donc des animaux extraordinaires, des paysages avec des arbres en sucre, etc, etc.

A peine ai-je fermé la bouche qu’ils savent déjà ce qu’ils vont peindre. C’est magique !

En revanche ce n’est pas la même chose pour les adultes.

J’ai essayé bien sur, je leur ai dit :  » essayez donc de me peindre ceci ou cela »

Mais ça prend bien plus de temps pour que l’information parvienne au cerveau. Ensuite celle-ci fait des boucles incessantes, qui déclenchent tout un tas de questions, questions qui n’attendent pas de réponse vraiment car à mon avis c’est simplement une sorte de leurre, de barrière qu’ils inventent inlassablement pour retarder le fameux moment de lâcher-prise.

Les adultes sont terriblement compliqués.

Alors je trouve un tas d’astuces pour détourner l’attention de cette boucle de questions incessante. Je saute partout dans l’atelier, je grimpe au haut de mon escabeau, je produis des gloussements de dindon, je fais des bruits insolites. L’idée est de parvenir à les surprendre sans arrêt pour qu’ils commencent à s’habituer à l’être. Car c’est souvent la surprise qui aide à lâcher prise.

Exemple ?

Je vois une table chargée de victuailles et je fonce bille en tête non sans avoir regardé à gauche et à droite pour voir si quelqu’un m’observe car nul doute que je vais commettre un larçin, comme par exemple planter mon doigt dans la sauce, arracher une cuisse de ce poulet rôti, et gouter ce savoureux petit pâté d’alouette qui me fait de l’œil.

donc je fonce et bim ! je me cogne violemment le front contre la vitre du magasin. Et là évidemment j’arrive tout de suite à lâcher prise comme par magie.

C’est à dire qu’une fois que j’ai tâté ma bosse je vois mon reflet dans la vitrine et je ris, je ris de moi évidemment. Quel couillon !

Je parle encore du recul. Je ris de m’être trompé de position par rapport à mon envie, et de n’avoir surtout cédé qu’à un simple réflexe pavlovien.

Donc attention aux réflexes je me dis. La peur de rater une orgie peut très bien vous placer à une mauvaise distance par rapport au tableau. Comme la peur de l’indigestion, comme la peur de vous prendre les pieds dans un tapis, comme la peur de vous reprendre encore une gamelle à cause d’une vitrine.

Toutes ces peurs mon Dieu.

Elles sont parait-il naturelles car le plaisir depuis la nuit des temps ne va pas sans un certain risque, et beaucoup de danger, c’est que nous raconte en boucle aussi notre cervelle.

C’est la raison pour laquelle je tente désespérément de détourner l’attention de mes élèves par tous les moyens possibles.

Que demander à la peinture alors ? Pour chacun cela parait être à priori différent, mais dans le fond je devine que c’est toujours plus ou moins la même chose dite différemment.

Le fameux lâcher prise n’est qu’un mot valise. Ce que tout le monde veut c’est prendre du plaisir sans se cogner le front bêtement contre une vitrine.

Donc deux solutions s’offrent à vous…

  1. Devenir passe-muraille.
  2. Se souvenir correctement, sans inventer, de la demande initiale et agir sans trop réfléchir en conséquent

Curieusement agir sans réfléchir et en faisant confiance à tout ce qui peut advenir sur la toile installe encore autre chose que du simple plaisir, on se sent en paix.)

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