Le personnage du chamane-peintre.

Dessin d’élève, Mayline 7 ans

Il y a des jours comme ça où je pose à peine le pied hors du lit qu’un besoin impérieux de précision, de netteté s’empare de moi. J’ai appris avec le temps à l’accepter voir même à l’accueillir en ami.

Lorsque je m’écoute parler de la peinture comme du chamanisme, je sens bien que la mélodie n’est pas loin, mais que le son me revient encore quelque peu brouillé malgré tout.

C’est d’ailleurs une sensation très étonnante.

Cette certitude qu’une mélodie est là, présente, et qu’elle vous attend cependant que n’y avez pas encore tout à fait accès.

Comment est fondée une telle certitude ?

Je crois que les choses n’existent ni en amont ni en aval dans le temps. Les choses et cette mélodie dont je parle en est une, existent de tous temps, et en un même temps.

Cependant que notre éducation, notre époque, notre point de vue, alimenté par le mental et tout le conditionnement qui le constitue nous mettent des oeillères quand il ne nous aveugle pas totalement.

Ce que nous appelons la réalité au travers d’un tel point de vue est un contrat tacite passé les uns avec les autres pour se mettre d’accord plus ou moins sur ce que nous devons voir.

Et il y a une différence bien sur entre ce que l’on doit voir et ce que l’on voit, chacun de nous, personnellement.

Enfant par exemple je voyais tout un tas de choses, de personnages que personne d’autre que moi ne semblait voir.

Et c’est là que j’ai compris une chose importante: ce que je considérais normal, habituel, quotidien représente souvent pour les autres une fiction, une invention, un mensonge, une élucubration, bref quelque chose qu’ils repoussent sans même prendre le temps d’y réfléchir.

Presque immédiatement j’ai pu éprouver ce sentiment de solitude d’avoir à vivre non seulement dans une réalité que je ne pouvais partager avec personne, mais en plus je devais produire des efforts considérables pour pouvoir m’introduire dans une autre réalité plaquée sur la mienne comme pour l’étouffer, la détruire.

Evidemment je n’ai eu de cesse de trouver des astuces pour sauvegarder cette réalité en moi, pour ne pas la perdre, et pour aussi la dissimuler de mon mieux en faisant croire à tout à chacun que je m’étais trompé, par des aveux à voix haute et répétés.

Le fait de la rendre ridicule et de me rendre ridicule moi-même est cette astuce que j’ai trouvée pour ne plus être battu, insulté.

Je veux dire que je me suis toujours hâté de me mettre plus bas que terre dans mon enfance pour tenter, souvent en vain de désamorcer la violence de mon père. Tout en observant parallèlement à quel point cette attitude produisait le résultat inverse.

Ce que j’ai fini par découvrir au delà des moments effroyables, de la douleur, de la haine, du ressentiment, de l’apparente injustice dont j’étais victime c’est la présence de cette mélodie.

On peut d’ailleurs voir ça dans certains films vous savez, cette musique très douce alors que les images qui défilent sont d’une violence extraordinaire.

Ce qui était évident c’est que quelque soit mon attitude je ne pouvais échapper à cette violence.

Une fois que j’eus épuisé tous les stratagèmes il n’y avait plus d’autre choix que d’appendre à étudier cette violence comme un simple objet en faisant de mon corps, des émotions qui le secouaient sous les coups, des objets d’étude.

Bien sur que j’ai compris beaucoup de choses, en les transmutant ainsi d’un univers à l’autre. J’ai compris la désespérance d’un homme qui n’arrivait pas à entrer dans son personnage de père.

Il n’y arrivait pas car il manquait de modèle premier, naturel, un modèle dont la confiance ne se remet pas en question, et le confort de pouvoir ensuite reproduire.

Il a du trouver des modèles par lui même notamment en s’engageant avant l’âge légal pour partir en Corée faire la guerre, Puis ensuite ce fut l’Algérie. Et encore après le commerce.

Le profil général des hommes qu’avait utilisé mon père pour s’aider à se construire une personnalité, était celui des guerriers, des samouraïs à la solde des seigneurs, des mercenaires.

Il n’y avait guère de place pour l’apitoiement sur soi qu’il considérait comme la pire des erreurs, des faiblesses. Faiblesse qu’il attribuait comme nombre de ses congénères aux femmes, à tout ce qui de près ou de loin était « efféminé ».

Ce qui bien sûr m’entraina à étudier de près les femmes, la féminité sous toutes leurs coutures par la suite tout au long de ma vie.

Entre ce que j’éprouvais au travers de ma propre réalité, de ma propre conscience du monde et ce que la société me présentait à propos du féminin je repérais là aussi de nombreuses fausses notes. C’était une évidence que le féminin n’était pas incarné uniquement dans la femme.

Le féminin pouvait se retrouver dans tout ce qui m’entourait depuis l’origine. Et mis à part sans certains secteurs où celle-ci était parfois exacerbée presque de façon exagérée comme pour compenser son absence ailleurs, le féminin était comme un secret dont il valait mieux ne jamais vraiment parler.

On parlait des filles, de la meilleure façon d’attirer leur attention dans la cour d’école. On s’en plaignait lorsque ces façons ne fonctionnaient pas. Toute l’attention était portée sur une stratégie pour attraper quelque chose dont on ignorait à peu près tout sauf une vague apparence.

C’est la peinture qui m’ouvrit les yeux. La première fois que je vis ma mère peindre. Le choc esthétique fut si violent que je l’associais avec la violence habituelle que j’étudiais sous les raclées de mon père.

Et je mis là aussi des années à démêler ce sentiment ambiguë de haine-amour quant à la couleur, à la composition, à l’organisation des valeurs sur la toile.

Seul le souvenir de la mélodie que j’avais entendue enfant m’aura permis de tenir bon. Elle aura été cette clarté que j’apercevais en fermant les yeux au plus profond de toutes les confusions que j’eus à traverser.

Durant des années j’ai cru que découvrir cette mélodie, l’entendre vraiment, pouvoir la restituer et la partager était mon seul but dans cette vie.

Le problème si je puis dire que c’est un problème c’est que je raisonnais en adulte dont la cervelle est polluée par la rationalité que l’on m’aura au bout du compte enfoncée dans le crâne.

Je reportais tous mes espoirs dans une durée, un lendemain. Comme la plupart d’entre nous.

LA vérité que me propose ma conscience de chamane-peintre est évidemment totalement différente à présent.

Il n’est pas nécessaire de projeter la rencontre dans l’ailleurs, dans l’espace et le temps.

Il faut juste prendre un pinceau, de la couleur, se placer devant le chevalet et peindre. Abandonner ce « je » et sa réalité de convenance, et se laisser guider en faisant une confiance inhumaine à ce qui depuis toujours dans l’instant nous guide tous sans même que nous ne le sachions.

Et curieusement découvrir qu’il faut souvent passer par l’inhumain pour réinventer l’humain.

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