3. Esclaves et tyrans

Ce n’est pas l’indifférence la meilleure des armes de la panoplie. On peut se tromper facilement en raison de nombreuses défaites, en donnant toutes les raisons à la déception et au désespoir. C’est d’ailleurs ce qui est attendu dans le jeu.

Je joue à ce jeu vidéo pendant 10 ans. Word of Warcraft. Entre 40 et 50 ans je crois. Ce qui peut paraitre totalement absurde si on ne saisit pas la situation dans son ensemble.

J’effectue là un véritable travail bien que je ne comprenne pas vraiment de quoi il s’agit. Je tue des monstres, j’effectue des quêtes, le plus souvent seul car j’ai renoncé à toutes les guildes dans lesquelles on me propose souvent d’entrer.

J’ai tenté le coup une fois ou deux, mais le brouhaha permanent qu’on y entend me parait être une sorte de brouillage, une épreuve encore à surmonter pour parvenir à comprendre que les étapes du jeu doivent pour moi résolument s’effectuer en solitaire.

Encore que je ne sois pas si solitaire que cela puisque j’ai la possibilité de créer une dizaine de personnages avec des avatars différents.

Chaque personnage est susceptible de trouver des artefacts, des pouvoirs qui correspondent à sa classe uniquement. Et il ne peut agir qu’à travers ses propres caractéristiques. Les personnages ne peuvent pas non plus partir en quête d’une façon commune.

A moins de trouver une astuce couteuse. C’est à dire créer un second compte sur le même serveur. De nombreux joueurs font cela j’ai pu l’observer. Des chinois la plupart du temps. Il y a même tout un business qu’ils ont crée pour monter les personnages des autres joueurs, moyennant finance. Les joueurs chinois sont salariés d’immenses firmes. Leur but est de faire gagner du fric à ces entreprises qui les rétribue un salaire de misère. Via des serveurs privés les transactions promettent d’ amener au but de certains donjons et quêtes pendant que les propriétaires de ces personnages sont au bureau, dans les transports en commun, ou en train de faire l’amour.

Plusieurs fois au cours de ces dix années j’ai été approché par les chinois qui voulaient m’enrôler. J’ai toujours décliné.

10 ans à jouer à ce jeu. C’est passé comme un rêve et puis un jour je n’ai plus éprouvé le besoin de me connecter. C’était terminé j’avais atteint le niveau maximum et tout seul, sans tricher.

En y repensant je ne peux pas imaginer que je suis entré sans même me rendre compte dans une sorte de simulation d’ordre para militaire.

Ce que j’ai gagné ne peut être monnayable toutefois, je ne peux pas m’en servir vraiment dans la simulation ordinaire.

Il semble seulement que j’ai découvert progressivement certaines capacités que je possède depuis toujours sans vraiment y avoir fait attention jusque là.

Notamment évaluer les risques et anticiper toutes les stratégies possibles de l’adversaire en même temps

Cela m’était déjà apparu lorsque je jouais aux échecs dans mon enfance. J’éprouvais un plaisir animal à lire toutes les combinaisons des possibilités adverses exactement de la même façon  » en même temps » toujours.

L’adversaire la plupart du temps était mon père, il m’arrivait même de renoncer à la victoire tant j’avais découvert son point faible. C’est à dire cette importance exagérée qu’il accordait à la victoire justement.

Ce que désire le jeu c’est que nous nous aveuglions dans cette recherche de victoire. Et si c’est une simulation comme je le pense toujours, c’est une simulation pour recruter des soldats afin de leur donner des missions dans une toute autre dimension que ce jeu apparent nous présente.

L’indifférence et le plaisir que l’on ressent à tuer ceux que l’on nomme ennemis ou monstres et tout ça virtuellement, tout ça n’est pas quelque chose d’anodin. C’est un véritable lavage de cerveau.

J’avais déjà connu un programme semblable lorsque à vingt ans je me suis retrouvé comme par hasard en école d’officiers. Je me souviens que là aussi après avoir pénétré dans l’illusion collective, m’être tout éveillé avec cette sensation bizarre de ne pas être tout à fait moi-même.

Pourtant à l’époque j’avais aussi accompli toutes les étapes du jeu et obtenu ma récompense. Cependant que je n’avais tiré aucune leçon de ce sentiment de décalage; je n’avais guère posé mon attention que sur le grade que l’on m’avait alors conféré et sur l’ironie de la situation finale. Car je m’étais retrouvé à deux pas de l’appartement que je louais à Paris, place de la Bastille. J’avais atterri au fort de Vincennes, une des places les moins prisées de la promotion.

Ce qui m’allait bien.

Cette indifférence à tout ce qui peut m’arriver dans la simulation ordinaire comme dans les jeux de tout acabit, j’ai longtemps cru que c’était ma meilleure arme.

Et puis un jour cette arme comme toutes les armes s’est enrayée.

J’avais atteint sans doute un autre pallier, et l’indifférence ne m’était plus nécessaire. J’avais épuisé ses possibilités. L’ennui est arrivé et il m’a terrassé sans même que je ne le vois venir. A moins que j’ai décidé de m’aveugler consciemment, de lâcher prise encore une fois pour étudier l’ennui de fond en comble.

Vide j’erre dans les rues et observe la répétition des mêmes dialogues, des mêmes gestes. J’observe ce lien que j’entretiens désormais avec les êtres et les choses.

C’est comme si soudain je tombais dans une impasse du temps. Comme si soudain le temps n’était plus qu’une longue et souvent fastidieuse série de répétitions. Parfois aussi je découvre quelque chose de totalement nouveau. C’est la possibilité de rire de me moquer de moi-même au sein même de cette répétition.

Et une fois que le rire fuse, il me semble qu’il me lave de fond en comble de quelque chose. Le rire est un outil, une arme peut-être, pourquoi me faut-il toujours imaginer que je doive posséder une arme ?

C’est le jour où je me suis posé cette question que je me suis mis à sourire de bon cœur de moi-même. Je me suis trouvé soudain tellement pitoyable que j’ai éprouvé une grande compassion pour celui que j’étais sans vraiment savoir toutefois qui j’étais vraiment.

C’est en découvrant cette possibilité d’affection, de compassion envers l’être que je suis que j’ai découvert une force nouvelle dans ma nudité.

Du jour au lendemain en pleine rue, en plein égarement je me suis rencontré et j’ai souri.

Et tout à coup presque immédiatement j’ai pensé à ces deux mots « esclaves et tyrans ».

Et ma compassion ne fit plus aucune différence entre les uns et les autres.

En un battement de cil j’ai revu toutes les scènes où je jouais le rôle d’esclave face à une autorité souvent considérée absurde, stupide, tyrannique.

J’ai perçu dans mon cœur l’essence du jeu. Et c’est à partir de cet instant que je me suis mis à marcher d’un pas plus léger au travers des rues de la ville.

Je ne savais toujours pas où me mèneraient mes pas, mais cela ne revêtait plus aucune espèce d’importance désormais.

En rentrant un soir chez moi j’ai pris une grande feuille de papier que j’ai punaisée au mur de mon salon et je me suis mis à peindre à la gouache des personnages qui j’imagine appartenaient à une race polynésienne. Je me souviens avoir peint une femme notamment complètement d’imagination à priori.

Mais plus je regardais ce tableau terminé plus je me rendis compte qu’une relation s’établissait entre cette femme et moi. Comme des retrouvailles. Cela me paru si spécial que je me suis toujours bien gardé d’en parler à qui que ce soit.

En tous cas le hasard m’avait conduit dans tant de couloirs de ce vaste labyrinthe que je ne pouvais plus le nommer hasard à la légère.

Le hasard ne cessait pas d’essayer de me faire parvenir des informations que j’avais dédaigné d’observer suffisamment longtemps.

Il devenait sage ou fou peu m’importait alors, d’y être plus attentif désormais.

Je ne dispose plus de ce grand tableau que j’ai perdu dans mes nombreux déménagements. Je suis désolé de ne pouvoir vous le montrer pour illustrer mon propos et vous le rendre ainsi plus crédible.

En revanche je me souviens parfaitement de l’émotion ressentie face au fameux portrait de Jacqueline peint par Picasso. Cela peut sembler prétentieux, totalement stupide, fou, tout ce que l’on voudra mais j’ai cru à cet instant même avoir peint ce tableau. Il y avait quelque chose de tellement proche qui me rappelait la femme polynésienne perdue que les deux tableaux s’étaient tout à coup superposés. Et de plus je ne savais plus qui j’étais. Etais-je Picasso en train de se souvenir de moi ou le contraire ? C’était une sensation de prime abord complètement dingue. Seule la contemplation totale du tableau paru reconcilier quelque chose.

Et je me souviens tout à coup de cette phrase de Malraux qui dit  « L’art n’est pas une soumission. C’est une conquête. »

Je jurerais quant à moi que le mot conquête peut très bien être changé en défaite.

Car c’est bien plus de défaite en défaite et en abandonnant progressivement tout idée de conquête, que mon cœur s’est ouvert à une idée toute personnelle de l’art.

Il n’y a du reste pas plus de défaite que de conquête au bout du compte que de tyrans et d’esclaves.

Il n’y a qu’une ignorance du jeu, un voile jeté sur la mémoire des possibilités de retrouvailles toujours à venir.

Picasso hommage à Jacqueline

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