7. Le visible et l’invisible.

Tout ce dont j’ai conscience est le visible. L’invisible c’est le reste. Et ce reste est comme la partie submergée d’un iceberg. Enorme, immense, gigantesque.

Lorsque ce jour de mars 1968 Philippe me confie que je n’ai qu’à penser très fort à une certaine fille pour « l’avoir », ma première réaction est d’observer le doute monter en moi concernant la santé d’esprit de mon ami.

J’y repense aujourd’hui car c’est la première fois que je me suis retrouvé confronté au pouvoir de la pensée, relaté par un de mes congénères.

Du coup j’ai essayé évidemment. J’ai pensé très fort à certaines filles. D’autant qu’il avait ajouté qu’à l’aide de ce stratagème aucune limite ne pouvait exister, qu’on pouvait toutes les avoir. Je n’étais pourtant pas certain que nous parlions de la même chose au travers de cet auxiliaire.

Malgré ma tentative les choses restèrent exactement dans le même état globalement. C’est à dire que ces filles ne me regardaient pas plus qu’avant.

— C’est parce que tu n’y crois pas assez fort ajouta Philippe lorsque je fis le point avec lui une semaine plus tard. Puis il enclancha sur ma mère et m’avoua que lui, il rêvait d’elle avec succès tous les soirs. Ce qui mit fin à notre relation le même jour.

Cette déception est à marquer d’une pierre blanche quant à la confiance que j’éprouvais désormais pour l’amitié avec les êtres humains, notamment les individus mâles.

Et du coup je reportais durant un temps mon attention sur les filles.

Elles représentaient je crois un accès à beaucoup de ces choses dont je n’avais pas conscience. Des choses que je situais à l’extérieur de ma pensée de ma conscience. Mais qui se trouvaient également dans une partie de moi que j’ignorais, où alors je me trompais de mot pour qualifier ce genre de choses.

Si je devais trouver un mot qui se rapproche aujourd’hui le plus de ce que ressentais alors, je choisirais l’imprévisible.

Quoique je puisse imaginer quant à une situation, quelque que soit mon espoir, elles trouvaient toujours le moyen de me renvoyer dans les goals comme on dit.

Ce qui au bout du compte m’entraina à ne plus avoir d’idée arrêtée sur quelque but que ce soit. Ce qui déclencha encore quelque chose de perturbant :

Un amour infini dont je ne savais quoi faire.

Je crois que je pouvais tomber amoureux aussi rapidement que l’on attrape des poux à cet âge là. Ce qui était d’autant plus confortable que j’avais fini par ne plus m’attendre à rien en retour. Tout ce passait dans ma tête ou mon cœur, peut-être les deux.

Donc d’une certaine manière j’étais parvenu à mes fins. C’est à dire comprendre cette perturbation qu’avait provoqué mon ami Philippe lorsqu’il disait qu’en pensée rien n’était impossible, que l’on pouvait « toutes les avoir ».

Cela collant parfaitement en plus avec mon naturel sauvage. Cela ne dérangeant pas ma solitude et mes longues rêveries.

Et si par hasard je me retrouvais confronté avec une réalité quelconque je me hâtais de lui trouver un maximum de défauts, d’agacement, afin de ne pas m’attacher à celle-ci.

Ainsi par exemple Anne-Marie, la fille du restaurateur qui habitait à deux pas et qui chaque jeudi s’amenait devant le portail pour que nous jouions à la dinette ou je ne sais quoi.

C’était une petite grosse comme moi, ce qui devait lui faire imaginer qu’on pu être fait l’un pour l’autre comme on dit.

Néanmoins puisque l’habitude de nous fréquenter s’installa je finis par la considérer comme un élément de ma vie à cette époque au même titre que ces interminables journées d’école, des roustes de mon père, des corvées pour ranger les stères de bois au fond du jardin.

Je n’étais pas amoureux d’Anne-Marie car elle me ressemblait trop. Elle était visible comme le nez au milieu de mon visage.

Michèle en revanche ne venait que durant les vacances scolaires. Son absence créait le manque suffisant pour que mon esprit puisse vagabonder à loisir. De plus elle était d’une cruauté mesurée, alternant savamment les caresses les baisers avec autant d’entourloupettes, de mensonges, de trahisons.

Elle représentait un mystère que je n’avais de cesse de vouloir élucider et qui à chaque fois se soldait par un échec.

Sa méchanceté était l’obstacle que je devais dépasser pour prouver l’amour, la compassion que je lui portais. Jamais elle ne me le demanda d’ailleurs, le contrat fut immédiatement tacite. Sans doute aujourd’hui suis-je mieux enclin à accepter que j’ étais l’unique signataire d’un tel contrat.

L’amour, l’imagination, la pensée et cette obsession perpétuelle de vouloir m’approcher au plus près du mystère, le pénétrer, découlent certainement de mes lectures. J’avalais des forets entières d’ouvrages, de contes et légendes, des romans de chevalerie.

Ce n’eut été que billevesées si au delà des intrigues, des personnages, je n’avais toujours détecté intuitivement de grandes vérités sur les forces invisibles qui manipulent les êtres.

Je possédais ou j’étais possédé déjà, je me souviens, par ce genre de lucidité encombrante pour un gamin de 7 ans.

L’intuition que tout ne se joue pas uniquement dans le visible mais bien plutôt à de multiples dimensions de l’invisible.

C’est à cette période, cherchant des solutions pour avoir accès un peu plus à ces territoires dissimulés que je portais mon attention sur le notion de but et de cible et sur le paradoxe.

Si tout le monde autour de moi semblait malheureux perpétuellement de ne jamais pouvoir atteindre leur but, si les buts s’évanouissaient au fur et à mesure qu’on s’en approchait de trop près, un peu comme les filles, alors il était temps de découvrir de nouvelles stratégies.

Ce fut grâce au tir à l’arc que je fis des progrès dans le domaine de l’invisible.

Si je voulais atteindre une cible en la visant, cela ne fonctionnait pas à 100% Le hasard semblait participer à l’action en grande partie alors qu’on s’obstine généralement à tout mettre en œuvre pour qu’il n’y ait pas de hasard justement.

On choisit le bon morceau de bois, la bonne ficelle, on apprend quelques rudiments d’aérodynamisme pour tailler correctement l’empennage des flèches dans des plumes de poules. On essaie de tout prévoir jusqu’à la force du vent. Mais malgré cela on n’atteint pas les 100% de coups réussis.

Bientôt une nouvelle obsession m’occupa l’esprit. Obtenir ces fameux 100% d’une autre façon, inédite que toutes celles que je connaissais jusque là.

Je découvris que si je ne regardais pas la cible et que je déclenchais mon tir j’avais quasiment le même nombre de chances de toucher au but que si je mettais tout en œuvre scrupuleusement pour tenter d’y parvenir.

Et sans doute aurais je pu y parvenir. Sans doute étais-je vraiment à deux doigts de pouvoir y parvenir si je ne m’étais pas tant accroché justement à ce but d’atteindre les 100%.

Ce fut en plein entrainement au tir à l’arc, et alors que je jubilais de parvenir au but que mon père obtenu sa mutation en région parisienne et que nous dûmes quitter l’Allier et le Cher pour rejoindre l’Oise et ses berges polluées.

L’invisible avait donc décidé qu’il était grand temps que je m’éloigne de lui pour étudier le visible d’un peu plus près.

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