9. le fini et l’infini.

Pourquoi y a t’il quelque chose plutôt que rien ? De l’être plutôt que du néant seulement ? Lorsque je prends conscience de ces questions, je suis au bord de l’Oise et je remarque que quantité de déchets jonchent les berges du fleuve.

J’en suis malade presque aussitôt. Une attaque de la partie reptilienne du ciboulot. D’ailleurs ces attaques sont de plus en plus fréquentes au fur et à mesure que je m’améliore dans l’art de me poser des questions. Comme si j’atteignais une zone protégée, une sorte de zone 51 du cylindre.

Mieux gardée que le palais de Buckingham.

Les gardiens sont invisibles jusqu’au dernier moment, lorsqu’ils surgissent de n’importe où et soulèvent leurs gigantesques queues munies d’un os tranchant comme la lame d’un rasoir.

J’essaie de pécher dans l’Oise comme je le faisais dans le Cher. En vain. Car bien que les eaux ici soient tout aussi boueuses, leur opacité huileuse provenant des péniches incessantes qui passent à l’horizon, ne semblent pas recouvrir la vie telle que je l’ai autrefois connue.

Si il y a de la vie sous cette surface puante, elle doit appartenir à des monstres hostiles semblables en tous points à ceux qui me barrent l’accès à toutes les mémoires semées par mon moi du futur.

J’ai l’impression d’avoir encore rétréci depuis le déménagement, alors que les repères visuels que l’on marque au crayon sur le chambranle d’une porte paraissent contredire cette impression.

Je ne possède plus que le fantôme d’un souvenir vague, une braise que je tente d’entretenir déjà trop mécaniquement, et qui contient les ruines d’un infini que j’oublie progressivement, que je dois probablement oublier.

On ne parle pas encore de la loi de l’attraction en cette année 1969. Ce n’est pas un phénomène à la mode. Mais j’ai déjà tiré un trait sur celle-ci en ayant exploré en un clin d’œil la plupart de ses biais.

Pourquoi changer d’égo ou d’univers ? Car évidemment cette loi possède un second effet Kiss cool, comme toute loi.

A chaque fois que j’ai voulu attirer quoique ce soit en effectuant une demande à l’univers il a répondu à ma demande. Sauf que la conséquence de cette demande et de cette réponse implique bien autre chose qu’une simple satisfaction, souvent éphémère d’ailleurs.

J’ai été immensément riche, j’ai été immensément heureux, et pauvre et malheureux, à la fois tour à tour et simultanément. C’est à dire que tout ce qui ne répond pas au plan imaginé par l’être que je suis pour propulser l’avatar vers sa mission me passe systématiquement sous le nez.

Sinon je ne peux plus maintenir l’illusion. Sinon l’avatar n’est plus le même avatar ou le film n’est plus le même film.

Que puis-je vraiment modifier pour bénéficier à nouveau de la magie qui s’évanouit déjà peu à peu ? Et dans quel but surtout ? ai-je d’ailleurs un vrai but ?

A neuf ans j’arrive ainsi avec ma canne à pèche sur les berges du fleuve noir, et c’est la dernière fois de mon enfance que je renouvelle le désir d’attraper des petits poissons dans les vastes profondeurs.

Je comprends soudain que j’ai déjà choisi quelque chose une bonne fois pour toutes et qu’il me faudra traverser l’enfer rien de moins pour parvenir à comprendre mon choix. Et que ma seule issue s’il y en a une possible ce n’est pas de changer mon univers, mais de me changer moi.

Pour devenir qui ou quoi je ne le sais pas. Rien n’est là pour me guider à priori. Je viens de me perdre dans l’espace et le temps.

L’entrée au collège est un jour effrayant. La même année où l’homme marche sur la lune, je me retrouve à la queue leu leu devant le grand portail qui s’ouvre soudain sur une incarcération vers lesquels les parents nous poussent gentiment, agacés par nos peurs, notre appréhension qu’ils dissimulent par des mimiques, des phrases consacrées.

— ça va aller tu es un grand me dit ma mère, en me laissant planté là car elle a mal garé sa 4L.

J’ai l’impression que je vais me liquéfier en passant le portail, il ne va plus rien rester de moi qu’une tache humide au sol. alors je récite le Notre Père. C’est la seule chose que je peux faire quand rien ne va plus. Demander la protection de l’amour infini à chaque fois que je suffoque, que je m’éteins comme si j’allais mourir.

J’ai cette présence d’esprit encore aujourd’hui 60 ans après mon entrée en classe de 6ème.

Cette modestie me vient d’ailleurs. Elle est là depuis toujours je crois, bien que parfois je ne l’ai pas nommée ainsi. Il est arrivé tellement de fois où j’ai confondu modestie et ignorance, modestie et bêtise, modestie et naïveté, modestie et orgueil.

Et par chance j’ai bénéficié des meilleurs professeurs dans les matières que je préférais ce qui me permis de faire des progrès en français et en anglais. Dans les langues surtout et seulement maintenant que j’y repense.

La professeur de mathématique s’humecte les lèvres toutes les cinq minutes. Elle me flanque la pétoche ce qui fait que je n’arrive pas à me concentrer. De plus sa gentillesse est totalement factice je le sens. Elle est capable d’utiliser soudain des mots désagréables pour qualifier qui nous sommes.

J’ai retenu le mot ignoble par exemple. Est ce que l’on peut dire un tel mot à des gamins de 9 ans sans une intention fondamentalement mauvaise ?

On se fout d’elle évidemment en l’imitant aussitôt qu’elle se retourne.

I G N O B L E S

On détache bien les lettres pour que l’effet soit maximum.

Elle fait volte face, et on voit sa langue sortir de sa bouche pour humecter ses lèvres sèches.

Rires et tremblements.

Cette femme fait partie du film au même titre que tous les personnages. Son rôle était sans doute de m’empêcher d’aimer les mathématiques. C’était le script et je l’ai de mon coté exécuté à la lettre.

Il m’arrive parfois de repenser à elle. Notamment des années plus tard après ces évènements, j’avais 16 ans désormais et je chantais à l’occasion d’une fête en m’accompagnant de ma guitare.

Elles étaient plusieurs parmi les professeurs que j’avais connus, assises devant moi au premier rang. Je les voyais échanger des propos vraisemblablement à mon sujet tout en hochant la tête.

Elle n’était plus la femme serpent, elle s’était adoucie, peut-être avait-elle décidé de devenir humaine elle aussi, à moins que ce ne fut ma propre métamorphose que je projetais sur l’écran de mon propre cinéma.

Enfin le fait est qu’à cet instant je la vis sourire, ses traits étaient apaisés, elle n’avait plus les lèvres sèches, il y avait même un homme près d’elle qui lui tenait la main. Ca m’a donné du cœur au ventre comme on dit comme si soudain j’avais été libéré d’un sacré poids.

J’ai chanté probablement encore plus juste que jamais à partir de cet instant là.

J’avais traversé déjà bien des cercles de l’enfer à l’âge de 16 ans.

J’avais sacrifié la vie d’un oiseau pour assouvir la soif du serpent, l’amadouer et ainsi par cette preuve de lâcheté avérée, j’avais sur obtenir l’autorisation de pénétrer le cœur lourd à l’intérieur de ses lignes.

C’est ainsi que je fus recruté par la guilde comme agent double comme tant d’autres jeunes gens de ma génération.

On nous rappela alors notre mission.

Je me souviens encore de la voix un peu éraillée de cette femme qui allait devenir à la fois ma sœur, ma compagne mon amante : Maria, elle fumait énormément ce que je crus être tout d’abord d’énormes joints de marijuana.

— Vous êtes l’équipe au sol mes chéris, il n’y aura pas de renforts, nous n’en avons pas les moyens selon les préceptes intergalactiques de non ingérence.

C’est à vous de jouer désormais et souvenez vous de la nécessité de l’infini. C’est en achevant jusqu’à la fin la mission que vous répondrez au mieux à cette nécessité.

Et tous en chœur nous prononçâmes alors le mantra sacré :

« Il n’y a pas d’infini il n’y a que la nécessité de l’infini que l’on nourrit à la flamme du fini. »

Cerveau reptilien 2019 format 40×40 cm technique mixtes.

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