18. Drag Queen.

Trinakria, emblème de la Sicile

Une chaleur suffocante règne dans ce que j’imagine être la salle du trône. Vaste espace dont les parois luisent doucement d’un vert émeraude. L’odeur est plus répugnante que jamais, et cependant peu à peu il semble que je parvienne à m’y habituer étonnement.

Le trône est au centre sur un monticule de ce que je perçois comme étant des ossements soudés les uns avec les autres. Ils sont si vieux qu’ils paraissent minéral voire métallique.

J’aperçois la silhouette gigantesque de dos car nous débouchons par une galerie à l’arrière de la vaste salle.

Elle doit mesurer approximativement 5 mètres de haut. Encore que je ne la vois pas encore debout puisqu’elle est assise sur le trône. Mes gardiens contournent celui-ci et nous nous engageons au travers d’une double rangée de soldats blancs qui s’écartent pour nous laisser passer.

Enfin tout s’immobilise et je me retrouve face à la bête immonde.

Je reconnais immédiatement son regard. Celui de la bête du Gévaudan qui venait hanter mes nuits lorsque j’étais enfant. Un regard fou remplit de sang et d’avidité. Le regard de la faim et de la soif. Le regard de l’affreux manque qui déclenche toutes les sauvageries.

Elle fait un geste et les gardiens répercutent l’ordre aussitôt en faisant basculer le plateau à la verticale sur lequel je suis retenu prisonnier.

Je suis totalement paralysé par la peur car je sais qu’à n’importe quel instant le monstre peut fondre sur moi et me dévorer. Il peut dévorer bien plus que mon corps éthérique, je le sens , c’est mon âme qui l’intéresse.

Un nouveau geste de la part de la reine reptilienne et aussitôt une torpeur m’envahit, je sombre dans le sommeil, puis dans le rêve.

Alors elle se métamorphose soudain en se levant de son trône. Elle n’est plus ce monstre horrible qui un instant auparavant me terrifiait.

C’est une femme, une humaine qui descend doucement les marches. Et quelle femme ! A priori je dirais qu’elle est splendide. Une brune aux cheveux longs, athlétique aux formes généreuses. La peur s’est éloignée pour laisser la place à la surprise puis réveille soudain le désir. L’idée du reflexe pavlovien m’agace en parallèle au plus haut point.

Et c’est justement grâce à cet agacement que j’arrive à retrouver mes esprits au sein même du rêve.

Presque immédiatement le souvenir de Maria s’interpose et je l’entends qui me rappelle encore une fois à la notion d’équilibre.

— Trouve ton point d’équilibre et conserve le en n’importe quelles circonstances, bonne ou mauvaise.

Nous nous sommes beaucoup entrainés à ce sujet Maria et moi. Notamment lorsque le désir est au paroxysme de l’excitation, lorsque le corps exulte à un point tel qu’il tente de se fondre en l’autre par la sécrétion, la propagation de l’humeur la plus intime, la plus précieuse de l’homme, son sperme.

J’ai appris à patienter, à retenir l’humeur, en me concentrant sur la respiration et en observant le désir s’emparer de tous les plans de mon être pour l’emporter vers la dissolution, l’explosion, la fusion.

Dans le fond il n’y a que cela que j’ai à peu près retenu de tous les cours d’alchimie que m’a prodigués Maria.

La reine est nue. Elle est superbe, désirable mais j’ai atteint la zone de calme au moment où elle s’arrête devant moi.

J’inspire j’expire, j’observe toutes les pensées fougueuses qui s’enchevêtrent dans mon esprit comme une colonie de serpents.

J’éprouve même une nostalgie étrange de cet entremêlement. Je peux me souvenir du contact de ces peaux étroitement liées les unes aux autres dans une froideur sous laquelle palpite un désir sauvage.

La peau des serpents les armures d’écailles et de métal forment la cuirasse des plus hautes folies qui nous emportent vers la dévoration ultime de l’autre. Et lorsqu’on y parvient le mirage s’évanouit et on se retrouve face à l’égarement, à la séparation radicale de Soi.

— Ne sois pas rigide dans le contrôle me disait Maria. Ne cherche pas à retenir, centre-toi plus sur ta respiration encore et sur l’observation calme de tout ce qui advient. Alors l’énergie ne trouvera pas d’issue immédiate, elle continuera son chemin.

Mon cœur bat plus lentement doucement désormais.

La reine se tient tout contre moi et sa langue pénètre dans le creux de mon oreille.

— N’aie pas peur me dit-elle laisse-toi aller et elle s’empare de mon sexe qu’elle caresse doucement tout en ondulant contre moi.

Je me mets en méta position au plafond pour voir un peu mieux la scène.

Je peux désormais voir la vaste salle de haut, il y a même des gradins comme dans un stade de foot. Des milliers de dacros sont assis là, un public entier avec des femmes des hommes des enfants dracos. Les soldats ont fait un cercle autour de nous. Parmi eux plusieurs filment la scène qui est retransmise sur des écrans géants sur les parois de la salle du trône.

C’est à ce moment là précisément que je peux sur l’un deux à l’occasion d’un zoom indiscret apercevoir les attributs de la femme splendide qui me caresse de plus en plus énergiquement.

Elle possède une bite et des couilles. Merde alors !

C’est une drag queen !

Du coup je ne peux m’empêcher de rire tout seul. Enfin je me crois tout seul. grossière erreur. Mon rire est désormais en gros plan sur les écrans. La foule s’agite et commence à vociférer puis me huer. Une haine comme j’en ai rarement ressentie est désormais palpable.

C’est à ce moment là que choisit le roi-reine reptilien pour retrouver sa forme normale sans pour autant lâcher ma queue.

Et je vois mon intimité disparaitre sous une énorme patte griffue.

—Inspire, expire, observe et reste zen, même et surtout lorsque c’est difficile me rappelle la voix suave de Maria. Tu dois être capable d’accepter même de mourir pour ne pas perdre ce centre.

Justement je suis en train de m’y préparer. Après un tel affront il est fort possible que la monarque moitié male moitié femelle me bouffe tout cru d’un seul coup.

Exactement d’ailleurs comme dans mes cauchemars d’enfant ou les raclées terribles reçues par mon paternel.

C’est à cet instant que je perçois le fil rouge de cette existence terrestre. Un apprentissage permanent pour dépasser la peur de la mort, rester centrer sur l’observation du réel comme des illusions, et laisser l’Energie filer sa quenouille ainsi soit-il afin de libérer l’essence de qui je suis dans le vaste multivers.

Comme une fleur toute simple, pâquerette ou pissenlit.

La reine rit. Elle s’est redressée , monstre effroyable et je comprends qu’elle rit.

Zoom des gardes vidéastes sur son rire.

Soulagement de la foule qui bêtement se met à rire elle aussi.

Je rirais bien de concert moi aussi même si ne sais pas pourquoi.

—Inspire, expire, observe pour le meilleur et pour le pire.

J’ai soudain accès de nouvelles mémoires, le symbole du Baphomet, le symbole à trois jambes de la Sicile, Tinakria, Gorgone et Lilith ressurgissent. De très vieux contes, d’antiques légendes où la dualité féminin masculin se retrouve incarnée par des personnages ambigües.

J’ai toujours apprécié justement cette ambiguïté. Car c’est souvent grâce à celle-ci qui se manifeste toujours par un détail insolite dans un univers apparemment ordinaire ou banal, que l’on peut voyager de rêve en rêve, de mémoire en mémoire, d’idée en idée.

Que je puisse me mettre à songer à une drag queen au moment même où je risque de perdre mon âme entière ne devrait même pas m’étonner.

Où plutôt je devrais me demander ce que je ne comprends pas encore dans l’expression âme entière.

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