28. Mémoire et art

Révélations ( en cours) 30×40 fusain et huile sur toile.

Pablo frappe à la porte de l’atelier. Il entre sans attendre et se plante un instant sur le seuil. Je vois son regard effectuer un rapide inventaire des toiles qui sont accrochés aux murs. Il ne dit rien et son silence est agaçant.

—Assois toi camarade nous allons parler, me dit-il en tirant un tabouret sur lequel il se pose.

J’allume une cigarette et lui propose un café d’un geste qui désigne la cafetière. Mais il décline mon offre.

— Pourquoi est-ce que tu passes du coq à l’âne ? me balance t’il tout de go.

— Et bien j’adore explorer des nouvelles pistes. Tous les peintres font plus ou moins ça Pablo, même toi je me souviens que tu n’as pas lésiné de ce côté là.

Pablo caresse son crane dégarni d’une main et il sourit.

— C’est tout à fait exact, j’ai exploré beaucoup de pistes moi-aussi. Mais la différence est que j’avais un but à chaque fois. Et toi quel est ton but ?

Enfoiré de Pablo. Il a mis le doigt exactement où ça fait mal.

— Mais pourquoi voudrais-tu que j’ai un but particulier ? j’ose demander.

— Il y a toujours un but même si toi tu ne le sais pas, lâche t’il. Et tant que tu ne t’y intéresses pas à ce but c’est lui qui te mène par le bout du nez.

J’ouvre les yeux et constate qu’il est seulement deux heures du matin. La journée va être longue. Pourtant impossible de me rendormir. Cette histoire de but qui me mènerait par le bout du nez m’agace. Cela blesse aussitôt quelque chose d’important en moi. Indépendance ou liberté, je n’arrive pas vraiment à l’identifier clairement.

En tous cas je trouve ça injuste presque aussitôt que j’y pense. Après toutes ces heures, ces journées, ces années comment aurais-je pu me leurrer à ce point et me faire balader par une intention que je n’ai pas pu identifier ?

Peut-on réellement se tromper d’intention ?

Aussitôt que je pense à ce terme d’intention, il me renvoie à l’idée que j’aurais à réaliser une mission. Et ça m’agace aussi évidemment.

Le fait que les choses soient décidées depuis longtemps en amont m’agace. Même si je me dis que c’est « moi » qui me les suis ordonnées tout seul.

Car ce moi d’hier n’est pas le moi d’aujourd’hui. Rien ne peut-être aussi différent que ces deux « moi ».

Ils sont différents car ils sont tout aussi fictifs l’un que l’autre. Ils ne sont que des outils utilisés par la conscience pour expérimenter l’amour. Le seul but valable n’est-ce pas ça ?

Maintenant est-ce que moi en tant que peintre j’expérimente vraiment ça ? Est-ce que mon travail tend vers l’amour ?

Et est-ce que moi je sais vraiment quoique ce soit de l’amour qui ne soit pas une illusion, c’est à dire un certain nombre de mémoires qui ne m’appartiennent pas et que j’utilise néanmoins afin de construire mon « personnage » de peintre ?

Et à ce moment là, quelle raison, la principale, m’a fait choisir ces mémoires là parmi des milliards et des milliards de mémoires disponibles à chaque instant ?

Une répulsion première probablement qui se loge dans la peinture elle-même et dont je n’ai jamais voulu tenir compte, que mon inconscience s’est toujours chargée de balayer du champs de la conscience.

Le fait d’haïr la peinture et qui m’apparait clairement tout à coup.

Est-ce la peinture vraiment en tant que telle ou ne sont ce pas plutôt les peintres, les artistes en général.

Et dans ce cas je me serais introduit comme un espion qu’à la seule fin d’explorer cet univers pour le détruire.

C’est ce que me disait la reine des reptiliens :

— tu es l’un des nôtres accepte-le.

Un vertige m’envahit. J’ai envie de dégueuler. L’horreur, le vide qui soudain s’ouvre sous mes pieds.

Et toutes ces images d’ange déchu qui me reviennent par vagues.

Ainsi donc ce n’est pas l’amour qui me pousse à agir mais la haine de l’amour au contraire.

Et c’est vrai que pendant que j’y pense à chaque fois que l’on m’a parlé d’amour j’ai eu envie de prendre mes jambes à mon cou. Je n’en ai jamais plus cru le moindre mot, c’était même l’indice le plus sur qu’une histoire quelle qu’elle soit finirait en eau de boudin.

Tout simplement parce que les personnes qui utilisent ce mot, l’amour le font comme j’utilise le mot peinture.

Ils ne se rendent pas compte à quelle point ils haïssent une part d’eux-mêmes, liée à ces mémoires qu’ils se seront choisies pour construire leur identité.

Ensuite c’est la loi fondamentale, le magnétisme qui fait le job.

Ce que tu repousses tu l’attires et vice versa. Puisque le but, l’ultime but celui qui n’en finit pas de reculer au fur et à mesure que tu avances vers lui, c’est justement l’amour, c’est justement l’unité.

Toute la question alors est de savoir s’il est possible de changer de mémoire en cours de route une fois que l’on a compris.

C’est à dire de reconstruire un autre je, un autre moi, une nouvelle intention puisque l’on a saisit enfin l’unité qui ne cesse d’être l’enjeu de la haine comme de l’amour, tels que nous les comprenons ou pas.

Et aussi toutes ces toiles, toutes ces tentatives ne forment t’elles pas justement ce chemin qui conduit le peintre à comprendre son intention véritable, celle de départ et lui offrir enfin la possibilité d’explorer plusieurs autres chemins qui conduisent de toutes façons à la même chose.

Je veux dire que de toutes façons nous nous trompons toujours et en même temps c’est comme cela, en nous trompant, que nous parvenons, dans l’instant toujours, à faire mouche.

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