35. Nous ne sommes pas qui nous croyons être.

La gravure est extraite de : Pierre HUARD et Ming WONG : « Chine d’hier et d’aujourd’hui », Paris, 1960, p. 163.

Maria n’est pas seule lorsqu’elle surgit à nouveau dans ma conscience. Elle est accompagnée d’un personnage aux yeux bridés qui, dès qu’il apparait provoque en moi une vive émotion de joie. Encore que je ne comprenne pas pourquoi tout de suite, j’ai l’impression de le connaître depuis toujours.

— Voici Tchouang dit Maria, je l’ai rencontré au Séphiroth un bar branché du 5ème. Cela faisait des années que nous ne nous étions pas revus.

A peine a t’elle prononcé le nom du bonhomme que celui-ci me sourit et que nous nous embrassons Tchouang et moi car soudain nous nous reconnaissons. A ma plus grande surprise car je jurerais ne l’avoir à priori jamais vu de toute ma vie.

— Nous nous connaissons depuis toujours dit Tchouang à Maria puis il me regarde très attentivement en me tenant pas les épaules, ses yeux sont aux bord des larmes. Et il prononce alors le mot que je cherche depuis que je l’ai vu surgir dans la maison. Mon frère !

Nul doute que nous sommes frères puisque c’est vraiment une joie fraternelle que j’éprouve. Mais comment est-ce possible ?

— Je boirais bien une tasse de thé dit Tchouang en consultant sa montre, une vieille Kelton au bracelet de cuir noir. Un peu d’eau chaude nous remettra les humeurs à l’équilibre, privilégions l’infusion à l’effusion pour le moment.

Le sentiment de fraternité s’envola presque aussitôt comme si Tchouang avait prononcé un sésame. Je regarde Maria et je vois qu’elle est agacée autant que je le suis tout à coup.

— toujours aussi pisse-froid ce Tchouang dit Maria. Il m’a fait le même coup au Sephirot lorsque je l’ai retrouvé, il a presque aussitôt commandé une tasse de thé pour -a t’il dit : calmer l’effet de l’enthousiasme des retrouvailles.

Pendant que nous buvons le thé, personne ne parle. Nous échangeons des regards tout simplement comme de bons amis qui n’ont pas besoin de se parler. Ce sentiment de paix qui m’envahit est formidable, j’ai beau chercher dans mes souvenirs je peine à me dire que j’ai déjà connu ça .

— C’est normal me dit alors Maria puisque vous vous connaissez visiblement depuis bien des vies ici sur Terre mais aussi sur d’autres planètes. Vous êtes frères mais à la vérité vous n’êtes qu’une seule et même âme, tout comme moi je suis une partie de vous également.

— Tu veux dire que toutes les personnes qui se trouvent dans cette pièce, dans ma maison, ne sont qu’une seule et même personne ?

— Bien sur répond Maria. Et en même temps, aucun de nous n’est totalement cette entité que nous nommons âme. Nous sommes si tu veux 3 morceaux de celle-ci qui elle-même provient d’un être encore plus grand et ainsi de suite.

J’avoue ne plus rien comprendre à ce que me dit Maria.

—Ouf !dit Tchouang en me regardant, avouer son ignorance est le commencement de la sagesse.

J’hésite, je ne sais pas s’il m’agace ou si je l’adore tout à coup ce Tchouang. Il a l’air de pontifier avec sa tasse de thé à la main. Et en même temps à le voir ainsi j’ai envie de rire. D’ailleurs, c’est plus fort que moi, je ris.

Et plus je ris plus je suis secoué par ce rire plus j’ai la sensation qu’un phénomène étrange se produit encore, on dirait que les secousses provoquées par ce rire décoincent un truc.

La sensation que l’on vient de m’ouvrir le haut de la boite crânienne comme une vulgaire boite de conserve. Des milliers d’informations courent dans les deux sens à la fois du plafond vers ma cervelle et vice versa. J’ai l’impression que quelqu’un a tiré un feu d’artifice dans mon esprit. Et dans les lueurs éphémères que chacune des fusées produit ainsi, des milliers de souvenirs me reviennent en mémoire.

Soudain la pièce s’estompe, le temps s’effondre sur lui-même et je me retrouve projeté à l’âge de 17 ans.


Il pleut lorsque je sors de la rue Saint-Merry . J’aperçois l’immense bâtisse du centre Beaubourg. C’est la toute première fois que je m’y rends. Quelqu’un m’a parlé de la grande bibliothèque et dans mon désarroi je suis attiré par celle-ci depuis plusieurs jours déjà.

Je viens d’avoir 17 ans et il y a déjà presque 6 mois que j’ai quitté la maison de mes parents. Cela s’est passé comme ça, un jour à l’heure du déjeuner, j’ai pris l’argent que j’ai économisé en travaillant comme manutentionnaire quelques mois auparavant, puis j’ai pris un RER avec mon sac sur le dos. Paris m’attire comme un aimant depuis toujours. La sensation de solitude est à son comble, un sentiment de rage aussi. Cet acte que je viens d’effectuer grâce à une nouvelle altercation avec mon père me propulse tout à coup dans l’inconnu.

J’éprouve la sensation d’être alors à un carrefour de ma vie, quelque soit le chemin que je choisirai d’emprunter, cela ne revêtira aucune espèce d’importance, il sera à la fois bon et mauvais. Quelque soit ce chemin il y aura exactement la même probabilité que je me trompe ou pas. En fait j’ai l’intuition qu’ il n’y a pas de bon ni de mauvais chemin. Tous mènent inexorablement au même but. Encore que je ne parvienne pas à m’imaginer ce but.

Mais pour l’instant cette bibliothèque du centre Beaubourg représente quelque chose d’important sans nul doute. Cela fait plusieurs jours que je ne cesse de me dire vas-y, rends toi à cet endroit, tu verras bien.

Il n’y a presque personne, la circulation est fluide, et je m’engouffre dans le vaste hall puis j’avise les escalators et rejoins enfin l’étage où se trouve la BPI la bibliothèque publique d’information. Presque aussitôt je comprends que c’est un lieu que de nombreuses personnes disqualifiées socialement choisissent comme refuge pour passer leur journées. Elles y côtoient toutes les autres classes de la société , des chercheurs, des étudiants, des curieux, des lecteurs avides de connaissances, des lecteurs qui viennent ici pour se changer les idées.

Aussitôt que je pénètre dans les lieux je me sens bien, comme chez moi. Il faut dire qu’à cette période de ma vie je ne possède plus de chez moi. Presque toutes mes économies ont fondu car je dois payer un prix exorbitant chaque jour ma chambre d’hôtel miteuse. Je suis seul dans la ville, je n’ai pas d’ami, pas de connaissance à qui parler de ma situation. Même mes camarades de lycée ne savent rien car j’effectue le trajet tous les jours pour m’y rendre. Je conserve le but de passer mon bac envers et contre tout.

C’est ainsi que j’ai retrouvé un soir ma prof de philo dans le même wagon du RER, elle se rendait à Paris nous avons pu échanger et c’est elle qui m’avait parlé de cette nouvelle bibliothèque qui venait d’ouvrir.

C’est l’hiver et de nombreux sans logis dorment sur la moquette près des grandes baies vitrées. De temps à autre je les regarde et je me dis que je ne suis pas loin d’être dans la même situation. Dans quelques jours, une semaine ou deux tout au plus je ne pourrais plus payer ma chambre, et il me faudra frauder pour me rendre au lycée. Mon désarroi est au maximum. Et en même temps je conserve en moi cette vigueur, cet espoir je ne sais comment. Il faut que j’apprenne, que je m’instruise, que je laisse libre cours à mon avidité de connaissances. Notamment dans le domaine de la philosophie qui me passionne.

C’est justement dans la partie consacrée aux sciences humaines, et plus particulièrement aux philosophies asiatiques que je m’arrête. Sur l’un des rayons je découvre les œuvres de Confucius, le fameux Tao Té King soi disant laissé par Lao Tseu à un poste de douane avant de disparaitre de chine vers l’inconnu , et bien sur les aphorismes de Tchouang Tseu. Je ne peux pas m’expliquer pourquoi aussitôt que je plonge dans ces ouvrages je me retrouve comme chez moi, j’ai la sensation de comprendre 5/5 des propos qui paraitraient abscons pour la plupart des personnes que je connais.

Tchouang Tseu, tout bien pesé est celui qui m’est le plus familier de tous. C’est aussi le plus indépendant, il ne s’intéresse que fort peu au social contrairement à Confucius. Pour lui la voie du Tao est un chemin personnel avant tout. Il ne désire pas interférer avec les évènements qui surgissent sur son chemin. Même s’il voyait un mourant sur le bord de la route, il ne s’arrêterait pas pour lui porter secours.

J’ai passé un temps fou à ruminer sur cette dernière phrase dont je me souviens. Je ne la comprenais pas. La société dans laquelle je vis ne la comprend pas non plus. Comment peut on voir quelqu’un mourir sur le bord d’une route et ne pas intervenir ? Aussitôt on pense que celui qui ne fait rien est un véritable salaud, un égoïste.

Tant que l’on identifie qui l’on est vraiment à l’égo, à son corps physique, à une position dans la société, on ne peut évidemment que penser ainsi.

Et bien sur on ne comprend fichtre rien au Tao.

Bien que j’ai été choqué par le fait que Tchouang Tseu n’eut sans doute pas levé le petit doigt s’il m’avait croisé ce jour là en plein désarroi à la lecture de son ouvrage, quelque chose de ténu me soufflait qu’il avait raison, que c’était ce chemin si bizarre que j’aurais probablement à suivre moi aussi.

C’est à dire continuer la route sans tenir compte de toutes les illusions que proposent le mental, les émotions, les sentiments qui lui sont rattachées afin d’avoir une chance si mince soit t’elle de remonter à la source, de savoir qui je suis vraiment.

D’où provient que l’on s’intéresse à une chose plutôt qu’une autre en cette vie ? On imagine que l’on effectue un certain nombre de choix en parfaite liberté, ou par intérêt, ou encore par obligation. Il faut du temps pour devenir perméable à l’intuition qui soudain jaillit une fois que les mensonges du mental s’apaisent et s’évanouissent.

Cette intuition qui ne cesse de nous rappeler à notre mémoire véritable, depuis laquelle on peut percevoir à quel point un mécanisme d’horlogerie fabuleux règle nos vies toutes entières.


Tchouang ne dit rien, il continue à sourire paisiblement, mais ce sourire ne s’adresse pas à moi, il me traverse totalement il traverse la maison toute entière, et sans doute toute la réalité que je ne pourrai jamais imaginer. Et c’est à cet instant que je l’entend me dire télépathiquement :

— Nous ne sommes pas qui nous croyons être.

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