38. Simulations

Juive de Tanger en costume d’apparat Eugène Delacroix.

Il n’y a que dans la matière par la matière que l’esprit peut expérimenter à la fois la limite et l’amour . C’est pourquoi l’esprit a crée la matière et non le contraire. Le fait de l’oublier est le passage obligé.

Là aussi, dans l’examen de ce que peut offrir la matière, notamment le corps de l’autre, il y a beaucoup à apprendre, et l’égarement est aussi nécessaire que chacune des pseudos vérités que l’on s’inventera pour penser qu’on est enfin parvenu à bon port, que l’on s’est retrouvés.

Maria me laisse libre cours. Toutes les pulsions sont accueillies. La seule contrepartie que je dois accepter c’est l’absence de simulation. Elle ne m’encourage dans aucune voie afin que je traverse de mon plein gré mes propres illusions.

Elle ne m’encourage pas pas plus qu’elle ne me tient en otage d’un plaisir que je considérerais comme but.

Pas de gémissement, pas de cris, aucune révulsion de l’œil dans son orbite, aucune goutte de sueur ne coule sur ses reins.

Seulement de la tendresse que je cherche par tous les moyens possibles et imaginables à défoncer.

Jusqu’à l’éreintement.

Jusqu’au lâcher prise

jusqu’à l’éveil qui nait de la certitude claire, de l’impuissance poussée à son extrême et de la perception de son absurdité.

— Je vais faire du thé me dit-elle en se levant. Je suis du regard son corps magnifique qui ondule en dansant jusqu’à la porte de la chambre et la regarde disparaitre. Puis j’attrape une cigarette pour examiner une fois encore après avoir fait l’amour, ce grand vide, cette béance au plus profond de moi.

Malgré moi des images d’autres femmes surgissent spontanément dans ma mémoire à cet instant où je subis l’assaut de ce vide.

Des visages grimaçants pour la plupart qui s’associent à une jouissance animale si je puis dire.

Voilà ma vie d’avant. Et je ne peux m’empêcher désormais de comprendre qu’il ne s’agit que d’une simulation. C’est ce mot qui tourne comme un aigle au dessus de mes souvenirs.

La simulation qui se serait infiltrée jusque dans l’intime tant nous sommes désormais prisonniers des clichés et des mots d’ordre nous assaillant de tous cotés.

Faire l’amour est sans doute la dernière des grandes explorations possibles aujourd’hui. Sans doute est-ce encore plus fort, plus merveilleux que d’aller sur Mars ou de découvrir l’Amérique.

A condition de faire l’amour vraiment. Ce dont la plupart d’entre nous ne savent rien. A part nourrir hâtivement une illusion de s’être rapproché enfin d’une norme.


Nanterre 1987. On m’a prêté un appartement au haut d’une tour. Un ami iranien qui a du quitter la France précipitamment en raison des événements dans son pays. Je viens de me séparer de cette fille que j’avais connue en 1978. Une relation de presque dix années qui s’arrête soudain au retour d’un long voyage que je viens d’effectuer en Asie et qui je l’espérais secrètement me mettrait un peu de plomb dans la cervelle.

J’étais parti là-bas pour faire des photos de la guerre Iran-Irak, pour pénétrer aussi en Afghanistan, revenir avec des photographies extraordinaires que les agences s’arracheront. Il n’en fut pas vraiment ainsi. Après avoir franchi la frontière pakistanaise et m’être retrouvé dans les montagnes avec un groupe d’hommes aguerris, j’ai commencé à ressentir les premiers effets de la maladie. Une hépatite qui me crevait alors que j’avais justement besoin de toute mon énergie, de ma vigueur pour les suivre.

Quel dépit d’avoir à revenir avec un autre groupe de moudjahidines , de refaire le chemin inverse, pour rien pensais-je. J’avais éprouvé alors comme une sorte de sanction de la part du destin. Je me disais que quoique je fasse, cela se terminait toujours en eau de boudin. Je pestais contre l’univers tout entier et surtout sur moi-même qui n’avait pas pris suffisamment de précautions, qui m’autorisait à être malade dans de telles circonstances.

Le retour en France fut d’une indicible tristesse. J’étais irascible. Aussi je profitais de la moindre occasion pour chercher querelle à cette compagne. A cette époque je me sentais tellement vulnérable que je m’imaginais toujours le pire. Notamment qu’elle puisse me tromper. Et bien sur lorsque nous faisions l’amour j’observais tout avec une acuité terrifiante comme si j’étais le spectateur de nos ébats. Je surveillais le moindre signe qui puisse me donner raison sur le fait qu’elle simule afin que je jouisse vite et pouvoir dormir enfin.

Pour moi c’était comme une sorte de trahison évidemment. Aujourd’hui je ne peux m’empêcher de voir que cette trahison dont je traquais le moindre signe chez cette fille était le but recherché. Qu’en m’appuyant enfin sur la certitude d’être trahi ou trompé je pourrais enfin m’en libérer une bonne fois pour toutes.

Mais à cette période je ne possédais pas une telle compréhension. Du moins mon coté sentimental proche de la sensiblerie me l’interdisait. Je crois que cette couche sentimentale a bon dos, elle sert souvent à nous aveugler. Ce qui au bout du compte nous oblige à faire semblant, à simuler tout un tas de comportement nous-mêmes. Jusqu’à ce que cela soit insoutenable.

Evidemment mon amour propre en avait pris un bon coup. Aussi me retrouver dans cet appartement était à la fois une sorte de bénédiction. J’aurais pu me reconstruire tranquillement en passant l’éponge sur les événements passés et aller de l’avant comme on dit.

Mais le ressentiment contre moi-même fut le plus fort. Cela vient du peu d’estime que je me porte à cette époque et qui me vient d’une grande carence dans ce domaine dès mon enfance. Attention, je ne me plains pas du tout de cette carence, je n’en veux à personne. Au contraire je pense que c’est grâce au manque chronique d’estime pour moi que j’ai pu justement effectuer tout ce chemin.

A l’époque c’était l’apparition des rencontres par téléphone et aussi du minitel. J’avais dégoté un job et ma vie se réduisait vraiment à une peau de chagrin. Boulot, métro, dodo. A la vérité je n’avais guère envie d’autre chose. Je n’avais pas envie de faire des photos, pas plus que d’écrire, pas plus que de peindre.

Je vivais comme un automate.

Puis j’ai trouvé dans un gratuit des annonces qui parlaient de ces rencontres par téléphone. J’ai essayé. J’ai rencontré un certain nombre de filles, de femmes ainsi dont pour la plupart je n’ai ai conservé que de vagues souvenirs.

En fait évidemment je me sentais seul, totalement délabré et comme beaucoup d’entre nous j’imaginais que l’autre quel qu’il soit pourrait me venir en aide, même si je ne me l’avouais pas clairement.

En refusant de me l’avouer, j’ai crée une nouvelle simulation évidemment. Je me suis rabattu sur le sexe. j’ai pensé que le sexe allait être la solution au problème. Et comme je ne fais pas les choses à moitié j’ai enchainé les rencontres et les parties de jambes en l’air comme on dit.

Mais toujours et plus encore je ne pouvais me départir de ce que j’appelle une certaine lucidité. je ne cessais de me tenir à l’écart de tous ces ébats. D’observer à la fois ces femmes mimant le plaisir ou l’éprouvant réellement afin je crois de m’en dégouter pour de bon. D’en comprendre si on veut toute l’inutilité, la vacuité. Car évidemment dans ce genre de rencontres on n’y va guère par 4 chemins, on n’a pas besoin de beaucoup de préliminaires si je peux dire.

Parmi toutes ces rencontres une m’a intrigué plus que toutes les autres.

C’était une fille jeune, d’origine marocaine. Avec de longs cheveux noirs qui lui tombaient presque sur les fesses. Avec elle ce fut différent.

D’abord on ne se rencontrait qu’à l’extérieur, dans des cafés, dans des parcs, et elle déployait tout un arsenal de postures d’attitudes de phrases interrompues, s’ouvrant sur des silences formidables qui se mêlaient à chaque fois aux lieux comme pour mieux les ancrer dans la mémoire. C’est à dire créer un décor inoubliable dans lequel évidemment elle-même serait inoubliable. D’ailleurs cela a bien fonctionné puisque je m’en souviens encore.

Je pense que c’était une véritable artiste. Nous n’avons jamais fait l’amour. Mais elle su amener l’excitation à son paroxysme de nombreuses fois rien qu’en posant sa main sur la mienne ou me fixer avec son œil noir et velouté.

Rien ne pouvait tenir face à elle de tous les artifices que je connaissais alors, la délicatesse comme les propos crus, l’élégance, l’esprit, les bons mots, tout ça elle s’en tapait comme de l’an quarante.

Ce qu’elle voulait ? je n’en savais fichtre rien. Je ne le sus jamais. Car au bout d’un moment les coups de fil affluaient de plus en plus et je me retrouvais noyé dans l’embarras du choix. Nous espaçâmes nos rencontres de plus en plus et pour finir elle disparut totalement de ma vie.

Ce qui me fait réfléchir sur les rencontres que nous effectuons ainsi dans notre vie. Ces rencontres je suis persuadé qu’elles ont toujours un sens mais qui nous échappe la plupart du temps. Enfin qui m’échappe en tous les cas.

Parfois je me demande si ce ne sont pas des guides qui parviennent à s’immiscer dans toutes les simulations, soit celles que nous subissons soit celles que nous inventons tout seul. C’est ainsi qu’elles viennent jusqu’à nous, jusqu’à notre âme véritable pour lui faire un petit signe et la remettre sur le chemin.

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