43. Le but et l’empêchement

On se fixerait un but, et celui-ci ne serait que la couche superficielle d’un oignon. Alors l’empêchement prendrait tout son sens. Il est probable que l’aide demandée ne vienne d’ailleurs qu’ainsi par tous les empêchements que l’on découvrirait sur un chemin.

On tenterait de lutter contre ces obstacles, plus ou moins longtemps. Parfois une vie toute entière, cela n’a pas vraiment d’importance puisque le temps n’existe pas.

La seule chose qui existe c’est le but réel que de vies en vies nous découvrons peu à peu.

Le seul raccourci qui peut exister est de s’enfoncer profondément dans le cœur comme dans l’instant.

Traverser l’épaisseur apparente des déserts et des silences, perdre même l’idée de tout but.

Se confondre en silence comme autrefois on se confondait en excuse.

Disparaitre des cartes.

— Tu n’as pas à t’excuser d’être qui tu es, me dit Pablo alors qu’une fois de plus j’étais à deux doigts de le faire. Ce reflexe.

Sitôt que je fais quoique ce soit, j’ai l’impression d’enfreindre des règles, de sortir d’un cadre, d’être une sorte de hors la loi.

Souvent je pense que je ne suis qu’un idiot. Si je gratte la pellicule fine de mes pensées, de ma prétendue intelligence, je découvre toujours cette idiotie enfouie. Comme si je désirais la cacher perpétuellement aux yeux du monde.

— C’est justement là qu’il faut aller me dit Salvador moustaches à 10h 10.

— tout le monde fait semblant plus ou moins ajoute Maria qui beurre ses tartines.

Chacun donc possède un avis sur la question. Mais grosso modo tout le monde est d’accord sur le fait que le mensonge soit nécessaire.

— Pourtant cela fait plusieurs années que je montre mon idiotie au grand jour, je dis.

— Ce n’est pas avec l’ironie que tu t’en sortiras dit Maria.

Je sens qu’elle a raison. J’ai cette intuition depuis des jours déjà. C’est difficile d’imaginer voir le monde dépourvu de mon ironie habituelle. Cela me rend si vulnérable. Sans cette distance il faudrait que je me balade avec un chariot de kleenex.

— tu n’es pas responsable de tout le malheur du monde me dit Salvador. Même Dieu ne peut endosser une telle responsabilité ajoute t’il.

— D’ailleurs le malheur c’est une vue de l’esprit déclare Pablo. Bonheur, malheur tout ça ne sont que des mots, des pensées, la seule chose de vraiment réelle c’est l’action.

Action, réaction, création !

C’est dans cette friction que la sève s’exprime.

Une fois que le but est clair il n’y a plus d’empêchement qui vaille. C’est ce que j’ai compris en tous cas. D’ailleurs mon œuvre est là pour en témoigner.

— Mais tu sais quand même qu’on ne dit pas que du bien de toi je réplique.

— Quelle importance ce que les gens disent ? Que savent les gens de ma vie vraiment ? Que savent les gens concernant mon but réel ? Que comprennent t’ils vraiment qui ne soient pas directement relié à leurs petites aspirations personnelles ?


Suisse 2001. Elle s’appelle Marie et je l’ai épousée. Je crois que je l’aime. L’amour me sauvera, voilà ce que j’ai pensé. C’était une erreur évidemment. Très peu de temps après notre mariage je me suis senti étranger à tout ce qui m’entourait. Encore plus que d’ordinaire ce qui n’est pas peu dire. J’ai fait semblant de ne pas comprendre mon erreur.

Je me suis dit sois donc raisonnable. A la quarantaine il est temps de l’être, c’est ce que j’imaginais. C’est surtout ce que j’attendais plus ou moins, comme un déclic. La possibilité de devenir raisonnable comme un but en soi.

Je travaillais dans un boite d’intérim et on me refilait des missions un peu partout dans le canton de Vaud. J’étais le français, le froussemard comme on dit ici. C’est à dire un fainéant doublé d’un râleur, pas très propre sur lui si possible. Bref un étranger.

Je devais bosser deux fois plus pour leur prouver le contraire, mais ici, même si un français travaille deux fois plus, ce sera toujours bien moins que ce qu’effectue un ouvrier vaudois qui travaille normalement.

J’ai posé des planchers, construit des murs, des charpentes, des toitures, par toutes les températures, et en mettant du cœur à l’ouvrage autant que je le pouvais. ça ne change rien ici, un français c’est un français et il faut forcément s’en méfier.

D’ailleurs mon vieux break Nevada était encore immatriculé en France les premiers mois après notre mariage, je me faisais arrêter pratiquement chaque jour par la police cantonale. Contrôle d’identité s’il vous plait. chaque jour ça porte un peu sur les nerfs. Jusqu’à ce que je craque que je fasse homologuer mon permis de conduire en suisse et que je change mes plaques.

Devenir comme tout le monde, normal. Cela peut aussi être un but comme tout un tas d’autres buts.

Que voulais-je donc ? Etre heureux ? Etre sauvé ? Etre normal ?

Sans doute voulais-je beaucoup trop de choses et c’est bien là que naissent la cohorte des empêchements. Qu’ils proviennent de l’extérieur, du quotidien, ou bien de l’intérieur, de ce sentiment de malaise d’être perpétuellement à coté de la plaque, peu importe.

Je rapportais de l’argent mais pas suffisamment pour en être fier. J’avais laissé derrière moi un emploi plus prestigieux et il me semblait que de revenir dans ces boulots merdiques était une régression normale , le prix à payer si l’on veut pour atteindre à tous les buts que je m’étais fixés. Je ne rechignais pas vraiment mais je conservais malgré tout le souvenir, ou plutôt l’impression d’avoir été plus glorieux.

En terme de fric je m’apercevais tout de même qu’en tant que simple ouvrier je gagnais pratiquement autant que lorsque j’étais cadre en France. Ce qui me permettait de constater que mon soucis ne provenait pas de l’argent mais plutôt de ma fierté ou de mon orgueil.

Marie était à son compte et gagnait correctement sa vie. De plus nous habitions chez elle. Ma fierté se trouva mal placée rapidement car finalement je me retrouvais dépendant d’elle en grande partie sans même m’en être aperçu. L’amour comme on le sait rend aveugle.

Je crois que c’est en raison de cette impression lancinante de dépendance que les choses se sont mises à péricliter. De plus à l’époque je n’étais toujours pas sorti de mon rêve de devenir un grand écrivain. C’était assez ridicule surtout si j’essaie d’adopter le point de vue de Marie qui est d’une nature simple et qui ne se prend pas la tête.

J’écrivais toujours en secret sur de petits carnets que je planquais.

Une année, deux années passèrent ainsi bon an mal an. Je rongeais mon frein en silence toujours animé par l’espoir de parvenir à devenir normal, heureux, sauvé.

J’avais envoyé des CV un peu partout et tout à coup je reçus enfin une réponse pour retrouver une place semblable à celle que j’occupais en France. Le salaire était trois fois supérieur à ce que je gagnais exactement dans le même poste. C’était l’occasion de me dire qu’une partie du problème causé par ma fierté était réglé.

Mais je me trompais.

Comme nous avions soudain plus de ressources Marie décida d’acheter un vieux Ford, un camping-car pour que nous allions nous balader les weekend, nous rapprocher de la nature. A cette époque elle s’intéressait beaucoup à un genre de yoga , le Krya Yoga et à un sage qui l’enseignait .Elle a même décidé de baptiser le vieux Ford du nom de ce fameux Yogi.

Quand j’y pense aujourd’hui, elle n’était peut-être pas si simple que je l’avais pensé à première vue.

Une sorte d’élan mystique animait Marie et aussi, comme cela arrive chez certaines femmes qui désirent autant qu’elles en ont peur, être des magiciennes ou des sorcières, je ne cessais de me heurter à une sensation diffuse de toute puissance assez agaçante à la longue.

Je n’avais pas le permis de conduire m’autorisant à conduire le véhicule. C’était donc Marie qui nous trimballait une fois de plus. Et bien sur je rongeais mon frein sur le siège passager.

Nous nous rendions régulièrement dans la même clairière du coté de Moutier et là le scénario était toujours le même également. J’allais ramasser du bois mort, on faisait griller des saucisses ou autre et on regardait les étoiles avant d’aller se coucher. Je crois que deux ans après notre mariage, nous ne faisions plus l’amour. Je pense que ça venait surtout de moi. Je me trouvais beaucoup trop dépendant pour pouvoir être en mesure d’honorer ce rôle.

Et évidemment ce genre d’impuissance peut être interprété par un manque d’amour. Ce qui n’est pas complètement erroné non plus.

Peu à peu j’étais assailli par un tas de pensées négatives me concernant. Et comme j’écrivais, je finis par mettre tout ça sur le dos de mon imagination, puis sur l’écriture elle-même. Je m’en était ouvert à Marie et à la fin je me souviens que j’avais emporté tous mes carnets pour les bruler dans la clairière.

C’était pour moi une tentative d’exorciser mes démons si l’on veut. Du moins en apparence car en réalité je ne voulais que prouver à Marie ce que j’étais capable de faire pour rester avec elle, lui prouver que malgré les apparences, je continuais à l’aimer.

Rien ne tenait debout dans cette histoire. Je m’en aperçois en même temps que je l’écris.

J’étais amoureux d’une idée d’amour, d’une idée de paix comme je voulais être libéré d’une malédiction mais j’avais beau essayer de me repentir sans arrêt de je ne sais quelle faute que je pensais avoir commise, ça ne fonctionnait pas.

Au final j’étais le froussemard, un fainéant, probablement malhonnête et pas bien propre jusque dans notre lit conjugal si je peux dire.

Quand à ce super job que j’avais trouvé il m’ennuya presque aussitôt que je pris mes fonctions. Tout était tellement étriqué, archaïque, proche du ridicule. On ne se rend pas toujours compte lorsqu’on vit en France et qu’on y travaille à quel point certaines pratiques sont restées moyenâgeuses dans d’autres pays , soi disant civilisés, comme la Suisse par exemple.

Pourtant j’apportais mes compétences pour augmenter conséquemment le chiffre d’affaire de la boite. Je fis le job correctement et même un peu plus comme d’habitude.

Mais bon sang comme je m’ennuyais.

Finalement lorsque je faisais le point n’avais je pas obtenu en grande partie tout ce que j’avais demandé ?

Une femme

un job

Etre enfin libéré de toutes les malédictions

c’est pourquoi je peux parler de la réalité des buts désormais et des empêchements nécessaires qui les accompagnent.

Au bout de 3 ans nous divorçâmes, je fus viré de suisse dans les 15 jours après la prononciation du divorce par le tribunal du Canton.

Une fois de plus je dû tout quitter, tout recommencer.

Sans doute parce que je n’avais pas encore bien compris la leçon, me disais je accablé par la culpabilité évidemment.

Mais en vérité je remercie l’homme que j’étais, du fond du cœur, je remercie aussi mon ex-femme Marie du fond du cœur tout autant car ce n’était que le passage nécessaire par lequel passer pour parvenir à un autre but dont j’ignorais quasiment tout alors.

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