55. Rêver sa vie, ou pas ?

Terry Broughton peinture

Le vaisseau d’un bleu translucide file à vive allure sans aucun bruit à travers l’immensité de la nuit étoilée. Je n’ai eu qu’à suivre Myrdinn par la pensée pour me retrouver confortablement installé ici. Suis-je étonné ? Pas vraiment en fait.

— on peut fumer ici ? je demande

— si cela te semble nécessaire pas de problème me réponds Myrdinn.

J’aspire une bouffée en tentant de faire le point sur la situation. Ce récit est totalement saugrenu, je ne sais pas où il m’entraine, et j’avoue que j’ai l’impression de perdre pied peu à peu avec la réalité.

— Quelle réalité ? me demande Myrdinn .

—Et bien la mienne mais aussi celle que je partage avec les personnes les plus proches, celles qui comptent pour moi. Ces derniers jours j’ai la sensation d’être en train de me séparer d’eux, que nous ne sommes plus du tout sur la même fréquence.

— Tu as le choix. Sois de rester sur la même station, la même fréquence comme sur un poste de radio sois d’en changer. Le problème est qu’il est très couteux en Energie d’en changer tout le temps.

— Mais j’ai déjà fait ça mille fois ! Et à chaque fois j’ai perdu tout le monde. Je ne suis jamais revenu sur la même fréquence auparavant. Il n’y a que ces dix dernières années où j’ai la sensation de m’être installé sur une fréquence particulière, de stagner.

— Peut-être fallait-il que tu expérimentes un peu plus la régularité, et aussi tu ne pouvais plus rester seul, tu as appris à entretenir des relations avec les autres un peu différentes que celles que tu avais jusque là.

— Il y a cette insatisfaction perpétuelle dis je encore

— Quelle chance tu as me dit Myrdinn parfois j’aimerais beaucoup retrouver ce sentiment je te l’avoue. C’est l’un des apanages de la jeunesse et je suis devenu un vieil homme désormais.

— Je cherche une sorte d’équilibre en fait entre le rêve et la réalité. Et j’ai beaucoup de difficultés à trouver la position juste.

— Je comprends tu as peur de laisser les autres seuls.

Soudain ce fut lumineux. C’était exactement cela le problème, mon attachement pour ceux qui m’entourent, et aussi une forme de fidélité que j’ai crée alors que j’ai toujours eu tellement de difficultés à comprendre ce mot autrefois. Une fidélité jusqu’à la mort pensais-je presque en même temps.

Comme si la crainte de la mort sans doute m’avait obligé à m’entourer puis que par ricochet j’eusse enfin saisi que tous les autres comptaient sur moi de la même façon, que sur cette fréquence que nous nommions tous « la réalité » il ne s’agissait que d’un accompagnement à nous enterrer les uns les autres.

Ce n’était pas bien fun. Décevant.

Décevant surtout tout le cinéma que l’on se cessait de projeter sur l’écran, pour éviter de faire la moindre allusion à cet essentiel. Comme si c’était tabou dans le fond d’en parler.

C’est donc la peur de mourir seul qui nous pousse à devenir grégaire. Pas étonnant que je déteste les groupes, la foule en général car finalement cette agitation que j’y ressens, cette bassesse, cette méchanceté n’est due qu’à cette peur primordiale mal digérée, non comprise mal aimée, redoutée.

— La difficulté vois tu c’est lorsque tu rencontres des gens sur une certaine fréquence et que celle-ci se modifie sans que les autres ne te suivent.

Du coup c’est par la récapitulation seule que tu pourras revenir au point de départ, à celui de la rencontre pour examiner les raisons de cette rencontre en toute honnêteté, je ne parle pas d’une valeur morale , je te parle plutôt d’une valeur chamanique, l’impeccabilité.

Je comprenais tout à fait ce dont me parlait Myrdinn. Et mon problème était encore une somme de culpabilité impressionnante quant à ces rencontres. Car la plupart d’entre elles avaient été dues à ma propre survie plus qu’à toute autre chose.

Durant une longue partie de ma vie je n’ai axé mon attention que sur cette survie. Je n’avais pas les moyens ou je ne me donnais pas les moyens, ou bien ces moyens m’étaient inaccessibles pour je ne sais quelle raison.

Aussi dès qu’un semblant de sécurité se présentait je m’engouffrais rapidement dans ce que j’imaginais être une faille. Je n’avais tellement pas d’estime pour moi-même que je ne pouvais imaginer que l’on puisse m’aimer réellement. C’est à dire sans intérêt, de façon inconditionnelle, gratuitement. Et en fait je n’ai jamais été détrompé quant à cette certitude sa manifestant perpétuellement par le doute.

— Rien n’est jamais gratuit me reprend Myrdinn et tu le sais mieux que n’importe qui depuis toujours. ce fantasme de gratuité que tu as poursuivi n’est que le revers de la médaille de tout ce que l’on t’a fait chèrement payer.

— Je ne crois plus dans la preuve c’est vrai. C’est terrifiant parfois lorsque je m’en rends compte. A chaque fois je ne vois pas une preuve d’amour, d’amitié mais un calcul, un intérêt.

— Mais mon cher ami ne joue pas les naïfs ou l’idiot avec moi, le calcul et l’intérêt c’est humain et tu me parles d’un amour absolu, un amour comme seuls les Soufis peuvent en rêver. Et si tu savais à quel prix ce rêve est en rayon… D’ailleurs suis je bête tu le sais pertinemment.

— Je suis à cheval sur deux voies dis je soudain. Je ne cesse de tituber à chaque pas entre le rêve et la réalité, entre l’amour humain et l’amour divin.

— choisir c’est renoncer murmura Myrdinn comme si ces mots évoquaient pour lui sa propre histoire, l’histoire de tout à chacun finalement.

—Rêver sa vie demande parfois une cruauté inhumaine me dit-il, avant d’aviser un immense trou noir qu’il m’indiqua.

C’est là que nous allons, et le vaisseau fila vers une béance encore plus obscure que toutes celles que je n’avais jamais vues.

Malgré la tristesse que je ressentais dans ces propos quelque chose m’en extirpa, l’attrait de l’inconnu, une nouvelle aventure , la curiosité, comme autant d’indices que la pulsion animale ne m’avait pas quitté

Mon cœur se mis à battre plus fort dans ma poitrine, mon sang à bouillonner à nouveau dans mes artères j’étais prêt à affronter l’obscurité

D’un seul coup grâce à cette vision de trou noir je recouvrais tous mes sens et une vigueur étonnante comme aux temps reculés de la jeunesse.


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