59. La mission

De Niro dans le film « Mission » 1986 Roland Joffé

— Ce récit traine en longueur. Il serait temps d’accélérer la manœuvre. Sinon l’ennui, l’ennemi terrible de l’auteur comme du lecteur une fois encore, avalera tout. On prendra l’outil magique, la fameuse télécommande et on zappera sans autre.

Maria est en train de passer du vernis sur les ongles de ses doigts de pieds, En général lorsqu’elle fait ça c’est qu’il faut se préparer à une discussion essentielle.

—Non, le clic droit plutôt puisque nous sommes ici, sur internet. Le labyrinthe numérique où le seul minotaure c’est nous-mêmes. Se reprend-t ‘elle

Tout héros doit avoir une mission, un but n’est-ce pas sinon à quoi bon ?

Quel est ton but Shanti ?

Hier tu as écris quelque chose entre deux coups de pinceau. Voyons voir si cela tient toujours la route…

« Si je devais résumer en une phrase simple mon travail de peintre je dirais: il n’y a pas de hasard. »

Bravo Shanti ! Avec ça tout le monde est bien avancé !

Mais peux-tu préciser un peu quand même ?

—Hum et bien comment dire ? Puisqu’après tout je suis peintre et que j’ai choisi de m’exprimer en peignant… je ne sais pas si je vais arriver…

—Fais un effort tu vas y arriver, ça fait trois ans au moins que tu écris sur tout ça chaque matin.

—C’est vrai, et parfois je me demande si c’est bien utile. Du moins utile pour les autres, parce que pour moi c’est évident que ça l’est sinon, je ne le ferais pas.

—On ne va pas relancer le débat sur l’utile et l’inutile Shanti pas de digression s’il te plait, va droit au but.

—Très bien Maria !

Il n’y a pas de hasard parce que tout n’est que conscience et qu’il n’y a rien à l’extérieur de la conscience.

C’est à partir de cette certitude qu’il ne peut y avoir à proprement parler de hasard. Par contre il peut y avoir de l’inconscience. Et donc mon boulot c’est de prendre conscience peu à peu de tout ce qui réside dans cette inconscience, de tout ce qui y est enfoui pour une raison ou pour une autre.

Car s’il n’y a pas de hasard, l’insensé n’existe pas non plus. Tout a une raison d’être.

C’est pour cela que j’ai choisi la peinture comme laboratoire. En partant du postulat que toute action effectuée sur le support est créateur de quelque chose même si au début je ne sais pas ce qu’est ce quelque chose et ne veux surtout pas le savoir.

Je retarde le plus longtemps possible le moment d’apercevoir quelque chose qui apparaitra « forcément » à la surface du tableau. C’est comme ça que je chemine du conscient vers l’inconscient là où se trouvent des idées qui pour moi m’apparaissent comme neuves. Par le choc, la surprise, qu’elles produisent sur ma conscience de les voir surgir soudain.

Parfois ce ne sont que des idées assez classiques qui surgissent spontanément, du connu ou de l’archi connu. Il me faut alors effacer et enfouir dans les couches de peinture ces clichés. Repartir en quête d’autre chose.

Cette autre chose je l’appelle l’inconnu mais le terme n’est pas tout à fait exact. Car sitôt que cette chose apparait un lien singulier se met en place avec ma conscience, comme si cette chose m’était familière mais que je ne puisse pas identifier l’origine de cette familiarité.

En fait j’ai toujours pensé que le tableau existe avant que je ne trouve le chemin vers lui. Oui oui je sais ça parait complètement barré. Mais j’ai beau tourner les choses dans tous les sens, je finis toujours par retomber sur cette certitude.

Car c’est devenu une certitude. Avec le temps, la répétition, l’égarement je ne peux plus faire confiance aux hypothèses.

D’ailleurs c’est la même chose pour l’écriture de ce texte. Il s’agit beaucoup moins d’inventer quoique ce soit que de le désensevelir de mon inconscient, d’en prendre peu à peu conscience.

On ne peut rien créer qui n’existe déjà, puisqu’il n’y a rien en dehors de la conscience ( inconscient compris )

C’est pourquoi lorsque je suis face au tableau et que je peins, devant la feuille de papier et j’écris, il n’y a pas de séparation véritable.

Qui peut dire où s’arrête la pointe du pinceau et ou commence la surface de la toile ?

Qui peut dire où s’arrête le propos de l’auteur noir sur blanc et ou commence l’interprétation du lecteur ?

Tout est dans la conscience ou l’inconscience qui n’est rien d’autre qu’une conscience en devenir dans une période finie, celle d’une vie.

Et d’ailleurs Maria entre toi et moi est ce que je sais vraiment la distance qui nous sépare ?

— N’en fais pas une tartine non plus s’il te plait, essaie d’abréger. Dit Maria en changeant de pied.

—C’est pourquoi aussi je rejette l’idée qu’il puisse y avoir une fin définitive que l’on appelle la mort. La conscience poursuit son chemin de toutes façons.

Bien sur ce n’est pas moi le peintre qui ne suis qu’un instrument temporaire de cette conscience qui va poursuivre la mission. Cette mission je l’ai commencée déjà il y a fort longtemps, des milliers de vies et sous tous les règnes. Que ce soit ici sur Terre ou sur d’autres planètes d’autres mondes. En fait autant d’autres mondes que je peux en imaginer, en avoir conscience. Je n’ai qu’à aller puiser dans l’inconscient pour me souvenir de tout cela.

—Mais la plupart des gens ne pensent pas du tout comme toi Shanti j’espère que tu es conscient de cela aussi.

—Oh oui, très conscient. Et depuis le début, lorsque je n’étais qu’un enfant et que j’ai vu se déployer tous les malentendus, j’ai bien été obligé d’une certaine façon d’être conscient de l’inconscience des autres.

—Donc tu es une sorte de dieu Shanti si je te comprends bien ?

—Oh non pas du tout, ce n’est pas du tout ce que je veux dire, tout au contraire j’ai un fond misérable, j’ai du passer par des moments des plus misérables, pour réduire mon orgueil pour parvenir à la pauvreté, je ne parle pas seulement du manque d’argent. Il aura fallu que j’atteigne à cette forme de modestie justement pour aller de plus en plus loin. Pour ne pas m’éblouir tout seul à ma propre lumière. Sinon j’aurais terminé ma vie en ermite au haut d’une montagne. J’aurais choisi cette voie si je n’avais pas été désespérée par la facilité qu’elle m’offrait.

— Qui sait Shanti ce n’aurait été qu’une existence de plus parmi tant d’autres, Rien de grave. Dit Maria en rebouchant son flacon de vernis puis en allongeant les jambes pour contempler son ouvrage.

— Très chouette cette couleur Maria.

— Ouais je suis assez contente ! Bon t’as fini, j’ai faim et je me boirais bien un petit café.

— D’accord je vois. Tu n’en as rien à faire de mes palabres matinales. Aller c’est vendu, je vais préparer le café.

— Hum non ce que tu dis n’est pas inintéressant complètement dit-elle en riant. Mais une histoire c’est aussi de l’action. Et là je me demande où est l’action .? .. yeux de velours, une bretelle tombe, glissement d’étoffe, tiédeur du lit tout proche.

— C’est dingue ça, je pars dans une tirade métaphysique et toi tu ne penses qu’à la baise. T’es un drôle d’ange gardien.

— What did you expect ?

—Rien ou plutôt si, va pour un café aller

On éclate de rire.

— Au fait, ta vraie mission est loin d’elle celle que tu crois Shanti, il va falloir faire un peu plus d’efforts pour t’en souvenir. Dit soudain Maria avec sérieux.

— Après le café peut-être je dis d’un ton faussement léger. Car j’imagine que cette fameuse mission que j’ignore encore ne va pas être piquée des hannetons.

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