62. Shéol

Le Christ dans les Limbes, d’après Jérôme Bosch

J’ouvre un œil. Une lumière verdâtre, à laquelle peu à peu mon regard s’accoutume. Une immense salle. Cependant l’atmosphère qui règne ici est suffocante, à la fois chaude et humide une odeur d’ail m’envahit.

En me tortillant je parviens à relever la tête pour regarder autour de moi. Et j’aperçois des milliers de rayonnages qui contiennent des boites de forme oblongue. L’endroit m’est familier. Une sensation de déjà vu. L’ensemble ressemble à un entrepôt de stockage gigantesque.

Ce sont des corps qui se trouvent dans ces boites, alimentés par tout un réseau de tuyaux. J’ai la sensation de me retrouver dans un bouquin de Philip José Farmer, probablement pas un de ses meilleurs. Et parallèlement je sais que je suis aussi là, quelque part, que mon vrai corps est dans l’une de ces boites.

J’essaie de me dégager de mes entraves en vain. Encore un de ces cauchemars probablement où j’ai été terrassé par des gnomes comme le géant Gulliver. J’essaie de rire comme je le faisais enfant en disant à voix haute : je sais que c’est un rêve, je me réveille quand je le désire.

Mais rien ne se passe. L’incantation ne fonctionne pas. Mes paupières se referment lentement et j’éprouve comme une sensation de chute. Ce genre de chute dont on pense qu’elle ne s’arrêtera jamais, durant laquelle on cherche désespérément quelque chose pour se raccrocher à un appui, une solidité.

Mais on ne trouve rien, la chute continue inexorablement, dans la partie négative de l’infini, une fois le zéro franchi et que la vitesse tout en s’accélérant une fois cette nullité franchie, nous emporte vers un but dont on pressent déjà la présence effroyable.


 « Les morts ne savent rien ; ils n’ont plus de récompense, et jusqu’à leur souvenir est oublié. »

Je me souviens qu’il faut passer par cet oubli.

« Quoi que tes mains trouvent à faire, fais-le pleinement car dans le Shéol, où tu vas, il n’y a ni travail, ni plan, ni connaissance, ni sagesse. »

Ecclésiaste.

Plus terrible encore cette dernière phrase que je retrouve, toujours en route vers cette destination que je pressens.

La perte de tout de ce que je pense être, avoir été ou serais. Ce lieu qui tel un purgatoire réunit les morts de tout acabit pour leur apprendre à oublier la vie.

Voilà où je me rends. Dans le Shéol de Job et de Jacob. Et bien sur il y aura tous ceux que j’ai autrefois côtoyés, les bons et les moins bons, les justes et les ignorants. Une foule véritable à considérer tout en me considérant par ricochet. Quantité négligeable, poussière, peanuts.

« Shéol n’est jamais rassasié » C’est dire la faim du vide personnifié. Comme si à un moment un auteur anonyme avait éprouvé le besoin d’en dresser un portrait, de le personnifier, d’en faire une allégorie.

Je me dirige vers mon propre vide et le vide de tous les autres et c’est le même vide, le même appétit de vide et d’oubli pour tous. Une justice implacable. Dans le fond que l’on aille dans un sens ou l’autre depuis le zéro l’infini se ressemble. Sa bi polarité n’est qu’une vue de l’esprit.

Et si je chute encore, et si la vitesse continue de s’accélérer il me vient à l’esprit que je n’ai qu’à tirer comme autrefois à l’armée sur la sangle pour que s’ouvre le parachute.

Je n’ai qu’à penser que j’ai aimé car c’est tout ce qu’il me reste pour m’accrocher dans cette sensation de vide. Comme si tout ce que j’avais pu faire n’avait jamais été crée que par cet amour, le moindre geste, le moindre mot, tout ce qui a pu émaner de cette incarnation. J’ai aimé sans savoir que c’était toujours l’amour qui conduisait mes pas. J’ai aimé et j’ai cru être dans l’amour comme dans la haine, la joie ou la colère, l’envie et l’indifférence. Qu’importe les sensations, les sentiments contradictoires. Au fur et à mesure de ma chute les opposés se déchirent s’éloignent de façon inversement proportionnels les uns des autres. La loi de la gravité ne parait plus les retenir prisonniers l’un de l’autre.

Voilà. Je sens une brise fraiche sur ma joue. Le plus important de toute cette vie est sans doute là dans ces retrouvailles de la sensation vraie.

Impression de me dissoudre sans plus de douleur, le corps reste en arrière, comme un véhicule qui continue à effectuer des tonneaux sur la chaussée pendant que le conducteur ou le passager sont déjà éjectés. curieuse sensation aussi que cette nudité. Et toujours le contact doux de la brise sur la joue.

« Le shéol a agrandi son désir et ouvert sa bouche sans mesure » Comme un serpent qui avale un mouton, j’ai cette image qui se superpose à la phrase d’Isaïe. Décidemment je suis incorrigible jusqu’à la dernière seconde je continue à réfléchir malgré tout, à effectuer des liens, à employer mon esprit analogique.

j’ai toujours pratiqué ainsi au fond des cauchemars pour conjurer la peur. Réfléchir pour renvoyer son propre reflet à tout ce qui méduse.

La question, comme le poison, s’y habituer au début un peu, chaque jour, tenir dans cette régularité ensuite. Se mithridatiser.

D’ailleurs le shéol ce n’est rien d’autre que cela : le séjour des morts comme décorum et sur scène toujours l’actrice principale : la question.

Rien à voir avec l’Enfer. Je n’ai jamais réussi d’ailleurs à concevoir un Enfer pas plus qu’un paradis.

En revanche il me parait logique qu’une fois mort on ne devienne une question pour les vivants.

Que chacun de nous pour une durée plus ou moins longue, ne finisse ainsi, comme autant de questions qui peu à peu s’évanouissent remplacées par d’autres. Ainsi va la vie mais aussi tout ce qui peut se situer en son amont comme son aval.

Enfin la chute s’arrête, je ne tombe plus, je me retrouve au sol à nouveau, la pesanteur me revient. Je suis dans un monte charge finalement et les portes s’ouvrent doucement. Plus que de la surprise j’ai juste le temps de me dire zut, petite déception.

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