63. Sans émotion.

Lorsque les portes s’ouvrent je reconnais immédiatement les lieux. Encore vasouillard je sens que l’on me traine sur le sol, j’aperçois de petits êtres dont le corps malingre est surmonté d’une grosse tête. Ils ressemblent à ces gris que l’on voit dans les séries B ou les canulards révélés pour mettre à bas toute croyance dans l’ufologie.

Au milieu d’une grande salle j’aperçois un personnage de dos, revêtu d’un uniforme.

Je reconnais l’uniforme des SS sans m’étonner outre mesure. Grandes bottes impeccablement cirées, tous les plis des différentes parties de son accoutrement au bon endroit, la nuque bien dégagée, légèrement massive, les épaulettes renforcent l’impression de carrure.

L’individu manie une badine. On me traine à sa hauteur et j’ai le temps de distinguer peu à peu son profil, un nez aquilin des yeux sombres, une bouche sensuelle. Un visage qui me parait bizarrement familier.

Puis on m’installe sur un siège et on m’attache à celui ci avec tout un attirail de sangles et de lanières.

C’est alors que le bourreau fait son entrée. Un type insignifiant entre deux âges, il est revêtu d’une blouse blanche et porte des lunettes à double foyer qui grossissent démesurément un regard bleu plutôt bovin.

— Peut-être que cette fois vous allez parler dit le personnage en uniforme SS avec un fort accent allemand.

— Qu’est ce que vous me voulez, où sommes nous ? Qui êtes vous ? me semble être la réplique la mieux appropriée en la circonstance.

— Toujours le même humour Shanti, dit l’allemand avec un sourire. Vous et moi savons bien qui nous sommes n’est-ce pas. Cela fait 85 fois que nous rejouons exactement la même scène. Peut-être serez vous bientôt fatigué ? Et enfin vous me livrerez l’information que je cherche depuis tant d’années.

— Je ne comprends rien du tout à ce que vous dites. Mais ce n’est pas tout à fait vrai. Au fond de moi j’ai effectivement la vague sensation de revivre la même chose. Il s’agit de toute évidence d’un bug dans l’espace temps ou dans ma cervelle.

Puis devant le silence qui suit, le SS fait un signe au bourreau comme pour dire rebelotte. Tout en n’omettant pas de hausser les épaules. C’est ce petit signe qui déclenche ma mémoire progressivement. Ce haussement d’épaules.

Je me mets à hurler lorsqu’on m’arrache le premier ongle. Les larmes coulent sur mes joues au second. Au troisième je me mords la joue jusqu’au sang tellement c’est insupportable.

C’est au quatrième ongle arraché que j’éprouve la sensation très nette que le sommet de mon crâne explose. Comme si soudain on m’avait décalotté, encore que toute la douleur reste toujours associée à l’un de mes doigts. Sensation presque agréable comme celle d’une brise fraiche, d’un trou béant au sommet de mon crâne puis, tout à coup, un flux d’informations me traverse comme une décharge électrique.

Je reçois une multitude de flash, d’images, comme des petites vidéos par milliers, sans avoir le temps de les traiter. Comme si j’étais devenu une sorte de disque dur sur lequel on téléchargeait je ne sais combien de volumes d’encyclopédies et sur un nombre insensé de sujets.

Je ne sais pas si c’est la douleur de ma main ou la décharge électrique éprouvée durant ce flot ininterrompu mémoriel qui me fait tomber dans les pommes. Mais ce qui est sur c’est qu’à un moment donné quelque chose au plus profond de moi renonce à rester éveillé. Je m’évanouis.


Chambre 15 rue des Poissonniers Paris 18ème.

J’ai quitté Suresnes à temps. Un peu de plus et j’y passais. Tout ça à cause de mon imbécilité chronique. Quand ils ont commencé à arriver dans l’appartement et à mal se conduire avec Dounia, j’ai voulu m’interposer. Je ne me souviens plus vraiment pour quelle raison j’avais cette idée qu’ils allaient la violer.

Il faut dire qu’elle était peu farouche Dounia. Pas vraiment belle mais de beaux restes plastiquement parlant.

J’avais atterri là quelques semaines plus tôt. Le boxeur m’avait dit viens à la maison on a de la place, on partagera , pour les frais on s’arrangera. J’avais passé les 6 mois précédents dans le noir presque total. Une autre chambre d’hôtel dans le quartier tenu par un grand type qui jouait les durs, un rugbyman. J’imagine qu’il doit y avoir pas mal d’homos inavoués parmi les rugbymen. C’est ce que j’avais écrit sur l’un de mes petits carnets à l’époque. Ca m’avait fait rigoler quelques instants de parvenir à une lecture si « décalée » des choses et des êtres qui constituaient mon petit univers.

C’était surtout une manière de prendre la tangente face à une sale réalité que je ne parvenais pas à digérer.

Le rugbyman un beau matin avait cogné à la porte de la piaule pour me réclamer le loyer et comme je n’avais plus un kopeck il m’avait enjoint avec une pointe de mépris ou de compassion, je ne sais plus très bien, de quitter les lieux en fin de journée.

Du coup j’étais vite aller au bistrot du coin pour prendre un remontant avec le reste de monnaie que j’avais glané au fond de mes poches et c’est là que le boxeur m’était tombé dessus.

Un gars de Nantes capable d’assommer un bœuf, ce qui pour moi démontrait tout autant sa force que son imbécilité. Mais gentil, comme les gens peuvent l’être pour dissimuler leur violence justement.

— Viens chez nous aller, Dounia est sympa elle sera ok, t’inquiète pas.

Ils m’avaient filé une piaule et j’avais été cherché tout mon barda illico.

Puis les événements se sont enchainés très vite. Le boxeur baisait tout ce qui bougeait, bientôt j’appris qu’il faisait aussi mac à temps perdu. Le bar où nous nous étions rencontré était son QG. La table tout au fond son bureau. Et là tout une partie de la faune du bois de Boulogne s’amenait pour cracher au bassinet. Il y avait un peu de tout, de la pute au travelo, des jeunes et des moins jeunes des jolies et des carrément moches.

— Faut de tout pour contenter les michetons disait le boxeur en riant et en empochant le pognon.

Dounia c’était autre chose. On aurait dit une aristo russe dopée aux amphètes. Ce qui l’entrainait probablement à explorer le trivial, la vulgarité comme on découvre la Riviera.

De temps en temps elle disait merde ou bite et s’en ébaubissait comme une petite princesse de 50 piges qui découvre le fameux petit pois sous son matelas.

Cette femme avait été danseuse dans son pays neigeux, une grande danseuse, cela se voyait encore à son corps déformé. Un corps tout en nœuds d’une nervosité perpétuelle, d’une intranquillité agaçante, voire excitante. Et dont elle jouait d’ailleurs en permanence.

Son appétit de sexe était proprement phénoménal. Le boxeur s’en ouvrit à moi plus d’une fois à potron minet alors que nous nous rencontrions dans la cuisine que nous avalions notre premier café et que Dounia dormait.

Parfois il me donnait même des coups de coudes.

— Surtout te gènes pas si elle te propose, je ne suis pas jaloux. Je pense même que ça l’aurait rassuré que je puisse m’en mêler, de ne plus être tout seul à porter un tel fardeau : contenter Dounia the mission !

Elle aimait la jeunesse. D’ailleurs le boxeur avait à peine 30 ans. Elle était toujours insatisfaite de tout lorsqu’elle jugeait n’avoir pas assez eu suffisamment sa dose. Certains matins ils s’engueulaient dans les règles de l’art pendant que j »écrivais ma vie sur de petits carnets Clairefontaine.

L’un des jeunes qui avaient pénétré dans l’appartement s’était dirigé vers Dounia et commençait à lui peloter les seins. Elle protestait plutôt mollement maintenant que j’y repense. Mais à l’époque j’ai jugé bon de jouer les héros, de m’interposer.

— Ca suffit, barrez vous j’ai dit en visionnant la scène alors que je sortais de la piaule. Et je les ai poussés vers la porte. C’est à ce moment là qu’ils me sont tous tombés dessus, à moitié dans l’appartement à moitié dans le couloir. J’ai réussi à en exploser deux ou trois mais j’ai fini par succomber sous le nombre il était presque une dizaine. J’ai fini au sol et en compote mais jusqu’au bout j’ai continué à ruer, des coups de pompes des coups de poings et à la fin ils ont disparu soit dans l’escalier de service soit dans l’ascenseur.

C’est le lendemain que j’ai croisé Nabucco mon pote poète brésilien, j’étais sorti prendre un café au même bar et ce fut une chance.

— Ne va surtout pas au bar tu vas te faire tuer , tu as pété la clavicule à un gosse et son père te cherche dans tout Suresnes.

Je suis revenu fond de train, j’ai ramassé mon bardas une nouvelle fois et j’ai filé à l’arrêt de bus dans une rue à l’arrière, discrètement direction Paris.

C’est à cette époque que j’ai retrouvé l’hôtel, le même hôtel, la concierge m’a reconnu et elle m’a dit j’ai une chambre c’est le numéro 15.

Lorsque j’ai mis la clef dans la serrure la lumière pénétrait à flot dans la pièce. Je suis allé ouvrir la fenêtre, la vie débordait tout en bas j’ai tout de suite senti que je tournais une page de ma vie. C’était tellement grisant que je me suis allongé sur le lit sans défaire mes affaires.

Je me suis mis à respirer, puis à devenir attentif à cette respiration plus que jamais. A un moment j’ai ressenti une décharge électrique, j’ai su que je pouvais quitter mon corps si vraiment je le désirais. Mais au lieu de ça j’ai donné un coup de poing dans le matelas. J’ai juste noté qu’à un certain moment le fait que je sois moi, n’avait absolument aucune espèce d’importance, je ne ressentais pas la moindre émotion, j’étais doté d’un sang-froid exceptionnel.

Mais ce n’était pas le moment d’en faire l’usage encore. J’ai donné ce coup de poing dans le matelas comme Gilgamesh décide de revenir dans le monde des vivants voilà tout. Le boulot était loin d’être achevé c’est ce que j’ai pensé en me relevant.

Ensuite je suis sorti, j’ai eu envie d’aller me balader, de revenir sur les lieux familiers , remonter la rue Custine jusqu’à Jules Joffrin notamment et retrouver un autre bar, et d’autres habitués que j’avais perdus de vue depuis plusieurs années, plusieurs vies.

3 réflexions sur “63. Sans émotion.

  1. Sans choisir, prendre au hasard comme il n’y en a pas ce sera le bon, j’en suis sûr. Et après ça, aller serein faire ma sieste, l’entre deux entre la peinture qui a précédé et cette rencontre parce que ce matin est Grand comme…
    A tout de suite …
    Alain

    Aimé par 1 personne

  2. Les mots courent comme tu sors en refusant d’entrer, l’idée préconçue t’étant indigeste. Alors j’aime parce les barreaux sont sciés avant d’avoir été scellés. Ouf. Le simple va toujours plus loin.
    A très bientôt Patrick…
    Alain

    Aimé par 1 personne

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