66. Elohim

huile sur toile 150×60 cm 2019

— J’arrive toujours au bon moment me dit Maria.

— Oui comme dans mes rêves érotiques au moment où enfin je suis à deux doigts de conclure quelque chose, je réponds.

Elle rit, mais moi non. La répétition me claque.

— tout le mensonge est fondé sur ça je commence à le comprendre Maria.

— sur ça ?

— sur cet interdit, ce tabou, celui de ne pas avoir de relation sexuelle avec la mère, ou inversement que celle-ci n’en ait point avec ses enfants.

— Shanti ! mais tu délires où donc va tu chercher toutes ces inepties, la torture t’a secoué, il faut que tu te reposes et que tu y voies plus clair.

— Mais on ne fait que ça se reposer Maria, je commence vraiment à en avoir ras la casquette. Il me faut de l’action !

— chaque chose en son temps. Un temps pour chaque chose.

— bla bla bla… je crois plutôt que tu essaies de noyer le poisson.

— Comme toujours tu te poses tellement de questions Shanti, tu as toujours été comme ça et j’avais presque oublié à quel point tu peux être usant.

— A enfin quelque chose de vrai ! j’espère que ça ne t’a pas couté de trop de le lâcher, Maria.

— tu es comme tous les Elohim, Shanti, à la longue on finit par s’y faire.

— Elohim ? qu’est ce que c’est que ça ? ça me rappelle vaguement mes cours de catéchisme.

— Elohim c’est une forme pluriel du mot dieu en hébreu, mais c’est une appellation humaine je te rassure, Tu n’es pas plus un dieu que moi je ne suis une vierge. Ou alors il faut ouvrir ton esprit pour reconsidérer le mot « dieu » comme celui de « vierge »

— Pitié non Maria, pas un cours d’hébreu, j’ai suffisamment été torturé comme ça pour aujourd’hui. Par contre je me souviens vaguement de mes lectures de la Bible et que les Elohim seraient descendus sur terre pour connaitre les filles des hommes. Le mot connaitre valant celui utilisé pour parler aussi de la manière dont Noé à connu ses fils et ses filles. Tu vois on y revient.

— C’est compliqué Shanti, les récits bibliques recèlent une telle profondeur qu’il faut bien plus d’une vie pour parvenir à en comprendre les secrets. D’ailleurs si tu peux t’en souvenir tu as déjà dépassé la dose prescrite à un individu normalement constitué.. Tu l’as déjà lue plus de 100 fois lors de tes existences terrestres. Et il ne suffit parait-il que de 7 pour devenir fou.

— Donc pour résumer je suis un dieu tout à fait banal qui veut se taper sa daronne déguisée en serpent à plumes. Et c’est pour ça que tu m’interromps à chaque fois que je risque d’y parvenir. Car il en va de l’équilibre tout entier du monde, voir de l’univers ? tu ne serais pas en train de te foutre de moi des fois Maria ? à moins que tu ne soies tout simplement jalouse … Ah voilà je crois que je touche un point sensible, tu es jalouse !

— Pas du tout Shanti tu dérailles voyons.

— Mouais, on me dit aussi toujours que je déraille sitôt que je touche un point sensible. j’ai l’habitude. Donc si je me souviens bien les Elohim sont venus sur terre pour copuler avec les femmes humaines et voilà le résultat, la race de débiles mentaux qui occupent la planète. Effectivement vue le résultat mieux vaut interdire les relations sexuelles dieux/humains.

— La vérité est encore plus perturbante que la simple notion d’inceste Shanti. Car c’est souvent par métaphore que sont relatés les événements. En fait tout se situe plutôt au niveau de la génétique. L’interdit de l’inceste est vendu comme une dangerosité génétique surtout bien plus qu’un interdit purement moral. Et au delà de cet interdit se dissimulent des vérités que le quidam moyen n’a pas besoin de savoir pour exécuter les taches qui lui sont demandées.

— Ah oui je connais ces théories où ce seraient les extraterrestres qui seraient venus sur la terre pour créer l’homme à partir de leur propre ADN et celui des primates. Mais j’ai toujours pensé que ce n’était que des conneries ni plus ni moins.

— Tu faisais partie de cet équipe Shanti… et d’ailleurs je sais que tu as des souvenirs de cette époque, que c’est exactement pour cette raison précisément que tu as lancé cette conversation sur les Elohim et l’inceste.

— Oh Maria arrête un moment… C’est beaucoup trop pour ma petite tète. tu es en train de me dire que je suis aussi un Anunnaki, que je viens de la planète Nibiru qui connait une défaillance orbitale et que nous sommes spécialement venus sur terre pour récupérer de l’or afin d’ioniser l’atmosphère et redresser son orbite ? toutes ces conneries là ?

— Pourquoi t’obstines tu à vouloir classer toutes ces choses dans cette catégorie fourre tout que tu nommes la connerie ? C’est d’une telle violence que c’est un peu suspect tu ne crois pas ? D’ailleurs regarde tu en connais un sacré rayon sur la question pour quelqu’un de prétendument septique…

Maria n’a pas tort, j’en connais un sacré rayon comme elle dit et je pense à ce flux incroyable d’informations qui m’est tombé dessus quelques instants plus tôt alors que Mengele m’arrache un nouvel ongle.

— C’est ton chakra neuronal qui s’est ouvert au paroxysme de la douleur me dit Maria qui lit toujours dans mes pensées. Ce flux d’information que tu as reçu tu n’as plus qu’à le décortiquer tranquillement, mais si à chaque fois que quelque chose te gène ou t’effraies dans ce que tu y perçois souviens toi qu’il s’agit du désir de comprendre, de connaitre qui s’oppose à tes habitudes et qui crée cette peur. Comme une résistance au changement utilisée désormais comme locution passe partout par tous les psychologues de bas étage.

Je regarde Maria à cet instant, et je la trouve désirable comme autrefois je trouvais désirable ces filles des hommes, je m’en souviens à présent. Je me sens soudain vieux, extrêmement vieux face à elle. Ce désir est douloureux, aussi douloureux que si on m’arrachait encore un nouvel ongle. Et je me demande ce que peut encore dissimuler comme nouvelle information, ce fameux désir qui ne me semble être désormais plus rien d’autre qu’une croute que l’on ne cesse de gratter pour retrouver sous celle-ci la brulure d’une plaie vive.


Clignancourt octobre 1989

Entre Rose et moi nul besoin de contrat de travail. Pas plus que de feuille de paie, de cotisation sociale, de points de retraite. C’est à des années lumières de mes préoccupations. A 29 ans je ne pense qu’à repartir dans ma sinécure portugaise, ce boulot c’est une aubaine par rapport à tout ce que j’ai pu effectuer comme emplois subalternes jusqu’à ce jour.

Développer des photographies est plus une passion, un plaisir qu’un travail à proprement parler. Encore que je ne me considère plus comme photographe véritablement. J’ai peu à peu abandonné la prise de vue, il y a des années déjà, à mon retour d’Asie pour m’adonner à la magie de la chambre noire.

A cette époque de ma vie je crois avoir trouvé ma véritable vocation enfin, celle d’écrire. Mais j’ai si peu confiance en moi-même, cela me demande de détruire tellement de préjugés, d’habitudes de pensées, de tabous que j’expérimente dans le dur si je peux dire tous les personnages qui me passent par la tête.

En cela la littérature américaine m’influence beaucoup. Ecrire et vivre vont ensemble indéniablement si on ne veut pas se cantonner à la masturbation pure et simple.

— ll faut une sacrée maturité pour s’autoriser à écrire me dit Rose lorsque entre deux tirages je lui explique que je suis parti au Portugal pour écrire un roman.

Ce mot de maturité me blesse instantanément. Il soulève une question fondamentale si je peux dire. L’interrogation perpétuelle qui ne cesse de me tarauder. Celle de mon irresponsabilité, de mon immaturité, et qui résume à peu près toutes les ruptures que j’ai essuyées depuis mes premiers jours avec les autres.

— Quand on ne pense pas comme les autres et que l’on a moins de 30 ans on est souvent immature je réplique intérieurement. Et du coup je prends de la distance aussitôt avec le désir que j’ai commencé à nourrir pour Rose. Comment peut-elle oser me sortir de genre de chose alors qu’on ne se connait à peine ? Je ne vois là qu’une forme de provocation. Et que veut-elle donc provoquer vraiment ? Du coup mon attention est aiguisée plus encore, elle se porte sur chacun de ses mouvements, de ses gestes, sur le timbre un peu trop aigue parfois de la voix. J’y ressens beaucoup de nervosité surtout, quelque chose d’agaçant à priori comme le vrombissement d’un insecte.

J’ai beaucoup travaillé sur ce genre d’agacement. Je me souviens à quel point le bruit de la rue m’était insoutenable lorsque j’avais atterri dans ma première chambre d’hôtel, rue des poissonniers dans le 18 ème. Un quartier extrêmement vivant si je peux dire à n’importe quelle heure du jour ou de la nuit.

L’été la chaleur étant devenue suffocante, je vivais avec la fenêtre toujours ouverte . J’étais littéralement envahi par tout ces bruits de voix, les cris, la musique, les klaxons les hurlements la nuit. C’était tellement insupportable que je m’étais donné comme enjeu de le supporter justement. Avec cette idée qu’un écrivain doit explorer toutes les possibilités qui se présentent à lui. De toutes façons je me disais que je ne pouvais pas faire autrement qu’accepter cet état de fait. Le refuser eut été comme déserter la proposition, la leçon à apprendre.

J’ai donc appris à supporter peu à peu le bruit ambiant jusqu’à m’y habituer et finalement ne plus en tenir compte vraiment.

Aussi je peux m’imaginer que cette étape est comme un jeu vidéo. Il faut parvenir à cocher toutes les cases pour parvenir tout d’abord à la quiétude du Portugal, puis à cet agacement que je retrouve dans la voix de Rose.

Cette femme mure qui m’évoque une notion de maturité nécessaire pour écrire me provoque, ou plutôt provoque le destin si je peux dire.

Elle est belle évidemment, elle semble à l’aise financièrement, c’est la patronne aussi. De plus elle possède une vénération pour ce chanteur qui est pour moi un père de substitution, Georges Brassens, Et de la voir nue avec lui sur les tableaux qu’elle m’a montrés m’a mis extrêmement mal à l’aise.

J’y ai réfléchi à ce malaise. Directement en relation avec l’inceste si je peux dire, comme un tabou qu’elle aurait explosé ou exposé à mon regard.

Elle est plus âgée d’environ 15 ans et elle m’apprend qu’elle est mère d’un enfant de huit ans.

Tous les ingrédients semblent réunis pour s’embarquer dans une nouvelle catastrophe. J’aimerais tellement à cette époque éprouver un sentiment contradictoire, et qui, enfin, contredirait ce que je ne cesse jamais de pressentir. Je crois aussi que toute cette histoire avec Rose n’aura servi finalement qu’à cela : à prendre enfin confiance dans mon intuition. Mais aussi à comprendre que chacun doit créer sa propre idée de la liberté. A moins que je ne me trompe encore que j’ai tout faux sur toute la ligne, cela m’arrive encore, heureusement d’avoir des doutes.

Rose refuse d’être une mère et pourtant c’est avant tout ce qu’elle est. Du coup elle me provoque ce qui me jette presque aussitôt dans sa propre ambiguïté, proche de la mienne, dans notre ambiguïté commune.

— tu ne trouves pas que ce tirage pourrait encore être meilleur me dit elle

— Et bien il y a deux façons de voir les choses pour tirer quelque chose une épreuve , soit je peux restituer exactement l’intégralité des informations du négatif, restituer si tu veux l’image telle quelle, brute, ou alors je peux supprimer certaines informations dans les ombres ou dans les lumières. Améliorer ou réduire les contrastes ou les valeurs. La seule chose que je ne peux pas faire vraiment, à moins que tu ne le demandes c’est de recadrer l’image de mon propre chef.

— Et pourquoi donc ?

Je suis resté silencieux, je n’ai pas su répondre à cette question. J’ai refusé de comprendre plutôt qu’elle réclamait cette prise d’initiative à la fois sous l’agrandisseur, mais aussi dans un périmètre plus vaste.

Les premières difficultés se manifestent assez rapidement. Car pour moi les choses sont relativement claires, gagner de l’argent pour repartir au Portugal est ma priorité, si la patronne veut s’amuser pourquoi pas mais je n’imagine pas ces premiers entretiens comme une relation amoureuse vraiment. Qu’est ce qu’elle peut trouver à un pauvre type comme moi, sinon prendre un peu de bon temps, une récréation et voilà tout. restons lucide !

Rose déborde de bons sentiments, encore une sacré provocation pour moi qui ne supporte pas ceux-ci. Cette façon qu’ont les gens parfois de vous ficeler de vous saucissonner avec leurs bons sentiments et puis ensuite cette violence qu’ils vous balancent en pleine poire quand ils se rendent compte qu’on ne suit pas la cadence, la mesure… Là dessus aussi je suis hyper entrainé. Pas de soucis. J’ai creusé la question à fond et je vois au fond de tout ça que beaucoup de maladresse. Une erreur d’adressage, une erreur du postier, de la poste toute entière.

Ce genre d’erreur qui au bout du compte est d’une habileté impitoyable.

De temps en temps il m’arrive d’écouter encore des chansons de Georges Brassens. Ce n’est cependant plus tout à fait la même chose qu’autrefois, qu’avant ma rencontre avec Rose.

Souvent en l’écoutant je pense à cette question qu’aurait posé Jésus à son Père juste avant de mourir sur la croix.

« Eli, Eli, lama sabachthani ? » ( Mon Père pourquoi m’as tu abandonné ?)

ll y a un peu de crucifixion chez tout le monde qu’on le veuille ou pas. Parfois on est même étonné d’en trouver là où on n’en n’attendrait pas du tout.

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