Derrière la façade.

Retirer la façade, que reste t’il vraiment ? Que voit-on ? Perec et Steinberg ont travaillé sur ça à partir de l’idée d’immeuble, on retire la façade et on regarde les gens vivre, mais on pourrait aussi bien travailler sur les êtres. Que reste t’il de l’être quand on ôte la façade derrière laquelle il se cache ou la façade que nous plaçons nous mêmes sur les êtres pour ne pas les voir vraiment. Enfin la plupart pensent ou croient qu’ils sont ainsi en sécurité, à l’abri, qu’il ne peut rien leur arriver surtout et qu’ils continueront à jouer leur petit rôle dans les apparences.

Comment s’y prendre ?

Une liste en guise de préliminaire.

Au crépuscule, elle arrive, autour de vingt-heure trente, je devine sa silhouette derrière le portail du jardin.

Elle est un ange qui va me sauver d’un grand danger, lorsqu’elle m’est apparue j’ai éprouvé un si grand bouleversement, impossible qu’il en soit autrement.

A vingt-heure quarante cinq j’attrape sa main, sur le chemin qui mène à la ferme de Julienne une cousine à elle que l’on ne rencontre jamais. Il y a des bruits dans les fourrés, elle tressaille, ce qui me donne un courage fou pour imaginer un rapprochement.

A vingt et une heure nous marchons en silence l’un près de l’autre elle est un mystère insondable, je la trouve belle comme on peut trouver belles les statues dans les musées. Belle et froide. Elle m’agace un peu.

A vingt et une heure douze je la prends par la taille, elle ne résiste pas. Je la trouve molle, sans résistance, qu’est ce que nous fichons donc là ? Elle est une parfaite inconnue, une femme alors que je ne suis rien de plus qu’un gamin.

A vingt deux heures nous revoici revenus au hameau, elle se tient droite plantée devant moi, devant la maison de son père, elle attend et j’attend, encore une maladresse je l’enlace et lui roule une pelle, enfin j’essaie, ma langue ne rencontre que le vide.

A huit heures dix huit le lendemain je reprends le train pour Paris. Je pense à elle la tête appuyée contre la vitre. Je me demande ce qu’elle peut éprouver pour moi, surement pas grand chose déduction faite, j’ouvre un livre et je décide de ne plus y penser.

A treize heure vingt le pion s’arrête à notre table pour distribuer le courrier et me tend une lettre. Il doit s’agir d’une erreur car je ne reçois jamais de courrier.

A quatorze heure je marche le long de la Viosne tout près de Pontoise en lisant et relisant sa lettre dans l’enceinte de la pension. J’essaie de comprendre ce qui peut se cacher derrière les mots simples qu’elle utilise. J’ai bien peur qu’il n’y ait rien d’autre que ces événements de la journée qu’elle relate pour noircir du papier. Elle doit vouloir essayer de me faire comprendre quelque chose, je m’accroche pourtant à cette idée. Trop dur après cette lettre d’avoir à nouveau à renoncer.

A vingt-heure trente je décide de lui répondre et de raconter moi aussi ma journée. Je froisse plusieurs feuilles avant d’y arriver. Puis je déchire la lettre et recommence à nouveau.

Treize heure vingt cinq le pion arrive à la table et me tend une nouvelle lettre, c’est l’hiver, il fait froid, la pension m’ennuie , je passe toutes les interclasses à la barre fixe pour parvenir à effectuer un demi soleil, en vain.

Cent cinquante jours et des brouettes ont passé et j’ai écrit autant de lettres que j’en ai reçues, une tous les deux jours ou presque. Cette relation épistolaire occupe mes longues journées et parfois aussi mes soirées mes nuits à rêvasser. J’ai noté tant de choses qui me reviennent dans l’absence que j’en reconstitue par force comme une présence qui ne me quitte plus.

six mois plus tard je retourne à la campagne, le train arrive en gare à 15h 45 pétantes, je n’ai pas prévenu mon grand père pour venir me chercher, ou alors j’ai dit que je voulais prendre mon temps, marcher, qu’il n’était pas la peine de se déranger. La vérité est que je veux jouir de mon arrivée au hameau en toute solitude.

Seize heures cinquante j’y suis, j’oblique vers la maison de son père, j’aperçois deux personnes enlacées dans la cour de la ferme. Je reste un moment à observer le couple depuis l’entrée. Puis elle me voit. Elle rougit elle est confuse. Le type se retourne et c’est le gros rougeaud qu’elle détestait l’été dernier. Je lui sers la main et à elle je lui envoie un sourire un peu triste puis je détalle vitesse grand V

dix-huit heure quarante cinq, on mange tôt à la campagne je ne pipe pas mot. Grand père laisse sa gitane bruler dans le cendrier cinzano, Grand mère s’endort devant la télé allumée. Soupe et jambon, deux tranches et un petit verre de blanc limé. Il faut encore se lever pour changer de chaine. Mais tout le monde est bien fatigué. Et je ne sais pas si c’est par simple mimétisme mais je me sens tellement fatigué moi aussi.

Vingt deux ans plus tard j’avais toujours ce paquet de lettres d’elles plus toutes les miennes qu’elle m’avait renvoyées. A dix-heure trente du matin, je les ai brulées dans l’évier de l’atelier du peintre qu’on m’avait prêté. J’ai trouvé ça un peu douloureux sur le coup évidemment et pathétique surtout. Idiot en fait d’avoir gardé ces lettres si longtemps comme si j’espérais encore un miracle ou je ne sais quoi. j’avais l’impression d’en connaitre un rayon sur l’imagination, mais j’appelais encore ça l’amour à l’époque.

Une réflexion sur “Derrière la façade.

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