Le musée enseveli ( 7 -ème jour chantier d’écriture)

D’après la proposition de François Bon «  descendre, descendre, descendre » thématique du 7eme jour de l’atelier d’écriture « #40jours »
Hier j’ai voulu imiter le style inimitable de Lovecraft pour parler de ma relations aux cartes au travers d’une fiction que vous pourrez lire en cliquant sur ce lien : https://www.tierslivre.net/ateliers/40jours06des-cartes-des-routes-et-des-chemins/
Je crois que j’étais hors sujet en réfléchissant aujourd’hui. D’après ce que j’arrive à comprendre de l’énoncé du jour, le fantastique n’est pas cet échappatoire, celui d’emporter le lecteur dans une autre réalité complétement différente de celle dans laquelle il vit. Tout au contraire ce serait prendre des points d’entrée dans ce réel commun, banal même, et montrer qu’il peuvent parfois faire surgir une fissure, modeste au début qui devient peu à peu une béance, puis un gouffre. 
L’idée de la ville, son espace, sa familiarité, son étrangeté, sa banalité traverse l’ensemble des thématiques proposées par l’atelier d’écriture.
J’éprouve une résistance à en parler je me rends compte. Et pourtant, j’ai toujours été un citadin, même si à de brèves occasions je me suis éloigné de la ville, sa présence autour de moi, en moi, ne peut être évincée. Sans doute est elle si présente qu’elle serait devenue une évidence et que c’est justement sur ce type d’évidence que chaque thématique attire mon attention tout d’abord et que j’éprouve tout à coup une sorte de mutisme m’empêchant d’en parler.
Pour ce septième jour, je vais vous parler d’un musée que je connaissais parfaitement puisque j’y ai travaillé en tant que maître Jacques, autrement dit factotum, ou homme à tout faire.
Et sitôt que je tiens cette idée, je peux la voir se désagréger au moment même où je pense la saisir, elle s’échappe.
Sans doute parce que s’attaquer au fantastique du musée nécessite d’en connaître impeccablement sa réalité dans les moindres détails. Il me faudrait alors compulser une documentation prodigieuse pour référencer convenablement son histoire, sa raison d’être, son pourquoi et puis il y a désormais plus de 30 ans que je n’y ai pas remis les pieds. Et, de plus j’avais accès à des parties invisibles au grand public, tout un univers parallèle autant que souterrain…
Je reviens sur la notion d’inimitable. Pourquoi le style de Lovecraft l’est il à ce point qu’on désire justement l’imiter ? Je crois pour ma part que l’on cherche à s’approprier une surface d’autant qu’on y devine une profondeur éminemment personnelle et que l’on serait bien en peine d’énoncer facilement.
C’est sur cette peine là justement que je désire porter mon travail.

Points d’entrées.

Le bureau des maîtres Jacques, comme un navire, et son capitaine, homme très humain mais roué. Mais te souviens tu où se situe ce bureau ? Au milieu d’un des nombreux couloirs sous terre. C’est une sorte de Minotaure chauve et barbu, qui fume comme un pompier et déverse sans cesse des ordres. Une tour de contrôle qui récence toutes les menus problèmes, pannes, incidents mineurs ou majeurs qui peuvent surgir dans cette immense ville sous terre, ce musée enseveli.

Amnésie. Comment je rentre ? Sûrement pas par la pyramide de verre dans mon souvenir. Plutôt par une entrée de service à l’allure tout à fait insignifiante.

Mes compagnons de travail sont débrouillards mais peu cultivés. Je ne m’estime pas vraiment plus cultivés qu’eux. L’art m’attire à l’époque mais je n’y connais pas grand chose. Et justement je m’étais dit que ce boulot serait une magnifique aubaine pour en étudier d’avantage, notamment sur la peinture.

Mais en fait jour après jour j’ai constaté une érosion, jusqu’à me dire que mon attrait pour l’art n’était encore qu’un engouement pour reprendre la sempiternelle sentence de mon père envers tout ce qui allait nous différencier l’un de l’autre. Et cela me fait penser aussi que le fait de vouloir disparaître sous terre, n’était qu’une tentative nouvelle de m’enterrer tout court ?

Qu’ai-je retenu de ces quelques mois passés au contact des chefs d’œuvres ? En premier sans doute le Gilles de Watteau. Surtout pour l’œil légèrement larmoyant de l’âne qui se trouve, presque invisible en bas à gauche du tableau, éradiqué par la splendeur du Gilles, sans doute que j’ai au travers de cet œil, dans ce regard échangé avec l’âne éprouvé- j’en suis capable- une relation extrêmement intime avec le peintre, jusqu’à saisir confusément au début mais de plus en plus clairement à chaque fois que je passais devant lui, un pourquoi silencieux que nous échangions.

Mais l’âne c’était moi avec ma ventouse au bout du bras, que j’essayais de dissimuler contre la hanche, pour ne pas attirer ce regard à la fois méprisant et un peu interloqué des touristes, des étudiantes venant ici pour copier tel ou tel grand maître avec une servilité qui déjà me hérissait le poil.

L’orgueil que j’avais dû crée, je ne l’ai crée que pour survivre à cette obsessionnelle nullité que je ressentais de moi-même. D’une certaine façon je peux dire que l’éducation sévère, cruelle, monstrueuse que tentait en vain de m’inculquer mon père, m’a volé presque aussitôt toute velléité de modestie valable, utile, une humilité de base si je peux dire et qu’il m’aura fallu des années de labeur à reconstruire seul.

Sans doute qu’à cette époque si j’avais eu cet outil formidable, la modestie, aurais pu retenir une foultitude de détails de cette ville extraordinaire, cette ville ensevelie encore bien plus profondément dans ma mémoire qu’elle ne l’est vraisemblablement sous les pavés parisiens.

J’avais soif, j’étais affamé d’un désir de savoir, de culture dont je commençais peu à peu à saisir l’intention. Elle n’était pas bien bonne cette intention , car en gros je ne cherchais guère autre chose que tuer le père par tous les moyens à ma disposition.

Le capitaine des maîtres Jacques connaissait la vie, on ne pouvait pas le leurrer de trop quant à qui nous étions vraiment. Son implacabilité se manifestait aussi soudainement que son sourire bienveillant nous plaçait sur une fréquence emphatique parfaitement modulé.

— arrête de faire ta gonzesse , sois fier de qui tu es, ne planque pas ta ventouse m’avait t’il dit au pire moment de vulnérabilité que je traversais. Une dégringolade sentimentale plutôt brusque et où déjà les fragiles parois d’un rêve, à peine bâties péniblement allaient s’écrouler dans un fracas sans bruit, sans paroles.

Non seulement j’étais ce pauvre type qui se rendait dans le moindre chiotte de la ville pour le déboucher, mais en plus j’avais été débouté d’une image d’Épinal que j’avais dessiné tout seul.

— je n’aurais jamais de gosse avec toi m’avait t’elle dit. Et à partir de là, ma nullité s’était amplifiée comme un ballon de baudruche remplie d’eau qui avait finit par éclater.

Toute la poétique amoureuse, j’avais cette sensation étrange de la déboucher avec ma ventouse chaque jour dans ce musée aussi imaginaire qu’enseveli. Les toilettes des femmes contre toute attente étaient le lieu le plus infernal, dégoûtant que j’avais connu jusque là . Et je m’en donnais à cœur joie de rapporter le nombre de Tampax, de serviettes hygiéniques et de petites culottes que ma chère ventouse en avait extrait. Tous ces artefacts féminins ajoutaient comme par miracle à mon dégoût et atténuaient via mes récriminations mes plaintes, ma colère. Jusqu’à rendre le moindre spécimen du genre tout à fait détestable.

Avec le recul il me fallait bien ça pour que je parvienne enfin à m’extraire de l’enfance. Encore que je m’attendais guère à ce que j’allais trouver ensuite.

C’est le Scribe des salles Égyptiennes qui me calma tout net comme par magie. Son regard turquoise dans le mien me paralysa, ma ventouse chut à terre et un instant je ne su plus du tout qui j’étais ni dans quelle époque.

Il émanait de lui une telle force de calme, de sérénité, et un peu d’humour aussi que tout à coup il me sembla que s’opérait un mélange, une sorte de fusion alchimique entre nous deux.

C’est à partir de ce moment aussi que la nécessité d’écrire me devint vitale. Sauf que ma vie étant si insipide, je ne voyais guère l’intérêt d’en commettre la plus petite chronique.

Mais à chaque nouvelle fois que je croisais le regard turquoise un peu de confiance s’accumula je ne sais comment, il m’encourageait silencieusement à écrire jour après jour.

Ce fut à partir de ce moment où je me mis à écrire que je passais sans même m’en apercevoir de la béance au gouffre.

Car tous les tableaux à mon passage se mettaient soudain à chuchoter, et je crus un moment que j’allais devenir fou.

Le radeau de la Méduse celui que personne ne regarde car tout le monde n’a d’œil hébété, exorbité que pour la star des lieux, Monalisa, profitait particulièrement de ce gouffre qui s’ouvrait en moi pour laisser chaque naufragé me raconter ses peines, ses faims ses soifs comme s’ils avaient senti que j’étais ou que j’allais devenir le dépositaire de tous leurs legs, de leur condition funeste, et ils y allaient de bon cœur, avec emphase et une exagération qui ne servait sans doute qu’à s’assurer d’une absence de limite de leur témoin et scribe.

L’hiver de mille neuf cent soixante dix huit, je tombais malade et fus dans l’obligation de me faire porter pâle auprès du capitaine des maîtres Jacques.

Ce fut lui en personne qui décrocha et en reconnaissant ma voix il fit une plaisanterie comme il avait souvent coutume d’introduire ses colères, homériques.

— mademoiselle se fait porter pâle comme ça, voyez vous ça … tu as perdu tes couilles entre les cuisses d’une petite salope dis plutôt ça moussaillon. On n’est jamais malade chez moi, pas la peine de revenir, t’es rayé des cartes.

J’accusais le coup comme je pouvais et le lendemain je me rendais à l’agence d’intérim par laquelle le musée m’avait embauché. Effectivement j’étais viré. Il n’y avait pas de pièce à y remettre. Alors je vis l’image du Musée s’effondrer sur elle-même, celle que je m’en étais constituée bien sûr. C’était comme une percée vers une profondeur que je n’avais jamais pu imaginer jusque là de ma vie. Et j’eus à peine le temps, avant de disparaître totalement avec elle, de m’accrocher à un regard turquoise, à l’œil légèrement larmoyant d’un âne, et de me boucher les oreilles pour ne plus entendre les plaintes des naufragés.

J’étais devenu un naufragé moi même et en ressortant de la boîte d’intérim je respirais bizarrement comme jamais, je ne me sentais plus du tout malade, ni fragile, ni même nul, c’était vraiment étrange, mais je ne pouvais guère m’appesantir trop longtemps sur ce bien être soudain, cette renaissance, on m’avait confié une nouvelle mission, proche du nettoyage des écuries d’Augias, je délaissais l’art pour pénétrer dans les Enfers, où tout du moins dans une mythologie tout à fait personnelle.

Je termine ce long jet et encore une fois je sens que quelque chose m’a échappé. Le plaisir de l’écriture emporte tout sur son passage. A moins que ce soit qu’une manie d’onaniste incorrigible, les malheurs d’Onan n’intéresseront sans que peu de lecteurs.
Finalement le gouffre ultime, la bocca de la Veritas ouvre en grand sa gueule…juste un clic pour mettre la main, la gauche, sans prendre trop de risque d’avoir à la perdre, ça ne serait pas une première fois.
Ps. Retrouver des images des coulisses du Musée, les décrire, comme dans l’exercice avec Google Earth, s’extraire de l’autobiographie complaisante.
Descendre encore plus bas dans le dur.

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