Le livre retrouvé

Devanture de bouquiniste à Chora, île d’Andros, Grèce.

Dans les années 80 j’ai rencontré l’œuvre de Maurice Blanchot, tout à fait par hasard, à Beaubourg, dans l’une des allées de la grande bibliothèque où je tirais des ouvrages comme on joue à la roulette russe.

Je me les suis récemment procurés en version EPUB, ces livres, notamment le livre à venir, l’espace littéraire, l’amitié. Pratique de pouvoir les feuilleter à nouveau sur la tablette.

« Les Sirènes : il semble bien qu’elles chantaient, mais d’une manière qui ne satisfaisait pas, qui laissait seulement entendre dans quelle direction s’ouvraient les vraies sources et le vrai bonheur du chant. Toutefois, par leurs chants imparfaits qui n’étaient qu’un chant encore à venir, elles conduisaient le navigateur vers cet espace où chanter commencerait vraiment. Elles ne le trompaient donc pas, elles menaient réellement au but. Mais, le lieu une fois atteint, qu’arrivait-il ? Qu’était ce lieu ? Celui où il n’y avait plus qu’à disparaître, parce que la musique, dans cette région de source et d’origine, avait elle-même disparu plus complètement qu’en aucun autre endroit du monde : mer où, les oreilles fermées, sombraient les vivants et où les Sirènes, preuve de leur bonne volonté, durent, elles aussi, un jour disparaître. »

Un peu plus loin…

« Ce chant, il ne faut pas le négliger, s’adressait à des navigateurs, hommes du risque et du mouvement hardi, et il était lui aussi une navigation : il était une distance, et ce qu’il révélait, c’était la possibilité de parcourir cette distance, de faire du chant le mouvement vers le chant et de ce mouvement l’expression du plus grand désir. Etrange navigation, mais vers quel but ? Il a toujours été possible de penser que tous ceux qui s’en étaient approchés n’avaient fait que s’en approcher et avaient péri par impatience, pour avoir prématurément affirmé : c’est ici ; ici, je jetterai l’ancre. »

« Il y a toujours eu chez les hommes un effort peu noble pour discréditer les Sirènes en les accusant platement de mensonge : menteuses quand elles chantaient, trompeuses quand elles soupiraient, fictives quand on les touchait ; en tout inexistantes, d’une inexistence puérile que le bon sens d’Ulysse suffit à exterminer.
Il est vrai, Ulysse les a vaincues, mais de quelle manière ? Ulysse, l’entêtement et la prudence d’Ulysse, sa perfidie qui l’a conduit à jouir du spectacle des Sirènes, sans risques et sans en accepter les conséquences, cette lâche, médiocre et tranquille jouissance, mesurée, comme il convient à un Grec de la décadence qui ne mérita jamais d’être le héros de L’Iliade, cette lâcheté heureuse et sûre, du reste fondée sur un privilège qui le met hors de la condition commune, les autres n’ayant nullement droit au bonheur de l’élite, mais seulement droit au plaisir de voir leur chef se contorsionner ridiculement, avec des grimaces d’extase dans le vide, droit aussi à la satisfaction de maîtriser leur maître (c’est là sans doute la leçon qu’ils entendaient, le vrai chant des Sirènes pour eux) : l’attitude d’Ulysse, cette surdité étonnante de celui qui est sourd parce qu’il entend, suffit à communiquer aux Sirènes un désespoir jusqu’ici réservé aux hommes et à faire d’elles, par ce désespoir, de belles filles réelles, une seule fois réelles et dignes de leur promesse, capables donc de disparaître dans la vérité et la profondeur de leur chant. »

Extrait de
Le livre à venir
Maurice Blanchot
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