Le secret des chasseurs

Elan blanc

Durant toute sa vie, le vieux Saul avait chassé pour nourrir sa famille. Toute sa vie, il avait pris la chair, le muscle, le nerf, la dent, l’os, les plume et les poils des êtres animés dans la taïga, la grande forêt. Le vent s’était levé, venant du Nord et dans le bruissement des feuillages des bouleaux, il y avait reconnu l’appel. Cet appel si caractéristique que l’on ne pouvait comprendre cette caractéristique que lorsque, pour la première et dernière fois, un chasseur l’entendait. Nombreux avaient été ceux qui en parlaient déjà lorsqu’il était enfant. Ils en parlaient entre hommes, entre chasseurs, il était le secret auxquels femmes et enfants n’avaient pas accès. Du moins c’était la règle, faite pour délimiter ou inciter. Puisque bien sûr Saul avait surpris un soir le secret en cachette alors qu’il avait été réveillé par un cauchemar et qu’il était allé chercher de l’eau pour se laver la bouche du goût de la peur. Quand tu entendras l’appel dans le vent, il te faudra te préparer, ce sera le moment de rendre à la forêt tout ce que tu lui as pris, Saul avait écouté le long silence qui avait suivi l’énonciation du secret. Seul le crépitement du bois dans l’âtre continuait à peupler le silence. Puis une personne décida de mettre fin au silence et l’enveloppa dans un chant pour le renvoyer à la nuit. Saul avait senti son cœur se serrer en écoutant sa beauté et en retournant sur sa couche cette nuit-là, il avait vraiment peiné à retrouver le sommeil. Plus tard, il recommencerait à surprendre cette parole, il s’approcherait encore de ce secret. Enfin, homme parmis les hommes, chasseur parmis les chasseurs, il comprendrait. Le monde avait grandement changé depuis cette première fois où il avait surpris l’échange. Bien des chasseurs étaient partis dans l’espoir d’une vie meilleure vers la ville. La ville offrait tout ce que l’on pouvait espérer, de la sécurité, de la nourriture, des toits plus résistants aux intempéries. Et, même quantité d’autres choses dont à la seule vision, on éprouvait une urgence du besoin. Mais, ces besoins n’avaient que l’apparence du besoin, des objets pour se divertir, pour passer le temps. Des objets et des besoins qui graduellement créaient l’oubli. L’oubli de la forêt. L’oubli de l’immensité du ciel. Et, bien sûr, l’oubli que dans cette viande que l’on achetait, il y avait eu des êtres, des esprits. C’était cette base fondamentale que l’on ne respectait plus. L’apparente profusion proposée par la ville cachait un secret, elle aussi, on y perdait la liberté, la sensation de vivre, et au bout du compte cette richesse n’était qu’une voie d’appauvrissement de l’esprit. L’esprit qui animait toute chose et êtres, l’esprit n’était plus pris au sérieux, on le reléguait dans un mot qui le réduisait à si peu, l’imagination. Désormais les hommes n’avaient plus de la taïga, de la chasse, des nuits fabuleuses qu’un tout petit tiroir installé au fond de leur cervelle, l’imagination. Et, on leur apprenait de nouvelles choses utiles pour oublier l’inutile. Pour devenir utiles, surtout à construire des objets dont on n’avait nul besoin véritable. Saul avait vu partir à la ville ses deux fils et lorsqu’ils revenaient vers lui, il ne voyait pas dans leurs yeux qu’ils se réjouissaient. Étaient-ils même vivants encore, leurs regards ne brillaient plus comme avant, et la lueur qu’il y surprenait était celle de la faim. Aucune viande ne pourrait rassasier cette faim. Le tribut à lui offrir serait bien plus grand que tous ceux qu’ils auraient pu donner en l’accompagnant dans la forêt pour tuer l’élan ou le castor. L’amertume avait envahi les pensées de Saul et il décida de la chasser en s’enfonçant au plus profond de la forêt pour retrouver ce contact que tant d’autres avaient perdu. Le temps commençait à changer, on s’enfoncerait bientôt dans l’hiver, ce serait un des plus rigoureux vu l’accumulation de signes qu’il avait appris à lire dans la nature. L’élan apparu à cet instant où Saul mettait en joue son amertume. Un grand élan blanc couronné de bois imposants qui s’abreuvait à la rivière. Quel animal magnifique, se dit-il, c’était la première fois qu’il en voyait un de toute sa vie de chasseur. Tout autour d’eux, les bouleaux et les sapins retinrent leur souffle, car le vent du Nord avait délivré son message. Le vieux chasseur remercia sa vision, l’amertume l’avait quitté. Alors, comme il se doit, il laissa là sa chair, ses muscles, ses os sur la berge, comme une juste rétribution à la forêt, puis s’en alla.

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