Laisser tomber

Paysage bourbonnais.

Deux infinitifs accolés. Laisser tomber. Que l’on puisse renoncer si facilement, presque comme un réflexe, sitôt que la moindre difficulté surgisse, non par peur, non comme victime potentielle, mais tout simplement à raison de cette fatigue inouïe désormais liée à toute forme de volonté de lutter. Fatigue qui naît comme préambule à la solution pour se tenir loin de l’entrave, de l’empêchement. Afin de n’être pas encore plus mélangé dans une confusion d’émotion sans grand intérêt. Laisse tomber, disait-il avant d’enfiler sa veste dans un geste mécanique, de sortir de la maison, le dos un peu plus voûté que d’ordinaire. La maison, une ancienne ferme, ce bien modeste qu’ils avaient acquis dans l’Allier, entre Vallon-en-Sully et Chazemais. À peine un hameau d’une dizaine d’âmes tout autour. Et, que l’enfant, par des voies mystérieuses en ait obtenu, par la puissance des répétitions, une sorte de savoir ésotérique sur la vie et le monde. Et, aussi, surtout, d’en avoir saisi intuitivement la valeur. Une variété de panacée servant à se guérir de la réalité empoisonnée. Un moyen si dérisoire selon tous de faire face à la lente corrosion produite par l’indifférence des autres tout autour. Et, qu’il prît ce modele plutôt qu’un autre. Celui du pauvre type qui paraît lâchement fuir, renoncer devant les obstacles. Laisser tomber. Alors qu’un autre enfant, une génération plus tôt, tout au contraire se sera, lui, évertué à ne jamais suivre ce modèle paternel, à le refuser en bloc sans jamais essayer d’en comprendre les raisons. Et, que cette vision du monde et de soi face au monde se répercute dans le temps en causant tant de malentendus, tant de dégâts. On pourrait y voir, avec un peu d’attention, comme un programme. Une suite d’instructions simultanément logique et terrible menant toujours à la même finalité. Quelque chose de l’ordre de l’implacable, une fatalité, un destin. Et l’ennui qui en ressort comme un vainqueur maculé par toute la boue, le sang, les humeurs des violents combats. L’ennui comme une chape de terre, une colline ronde comme on en trouve par ici alentour, des sépulcres doux et silencieux, ici, dans notre bucolique bourbonnais. L’ennui comme une pierre tombale que l’on y repère au milieu des chants d’oiseaux, des gros nuages prêts à crever, du bruissement des feuilles de marronniers. Si comme par protection, on plissait les yeux pour gommer les détails. Laisser tomber les détails pour mieux voir, se concentrer sur l’essentiel qu’est cet ennui mortel. Et puis encore cette odeur entêtante de terre mouillée de pluie qui nous colle au nez pour toujours.

Hier encore, tout est revenu d’un coup, à partir de cette fragrance que l’on croyait avoir oubliée. L’ennui qui ressurgit soudain dans le vaste espace d’un gymnase, du plus profond du brouhaha causé par les annonces au micro, la musique de fanfare et les multiples applaudissements. Et, cette surdité dans laquelle l’enfant se réfugiait, l’excuse rapidement donnée afin d’expliquer que l’on ne peut rien entendre. Accompagné du geste bizarre de saisir son oreille pour placer le pavillon à 45°. Bizarre ou ridicule. Mais, peu importe le ridicule. Comme un refuge aussi. Être cet idiot du village qui ne comprend rien à rien qui vit dans sa bulle de ridicule et que l’on finit par laisser tranquille, laisser tomber. Indécrottable.

Ils ont trouvé une astuce pour ne pas payer la somme d’ordinaire allouée chaque fin de mois. Ce salaire. Un salaire de prof, non, pardon, d’animateur. Déjà pour eux tellement congru. 240 euros net. À l’époque de l’embauche, ils avaient fait des pieds et des mains. C’est bien au-dessus des autres, vous savez. On va vous donner une prime de transport pour que ça ne se sache pas, que ça se voit trop que l’on vous paie si cher. Ainsi, ensuite, selon la convention de l’animation, vous serez payé toute l’année. Cependant, voilà les mois d’été, ces deux mois payés pour rien puisque vous n’accordez pas cours, on retire évidemment la fameuse prime. 80 euros de moins tel quel sans rien dire, tout dans l’implicite. Sitôt qu’il a vu ça sur son appli de la BNP, il l’a compris bien sûr. Qu’ils l’avaient couillonné bien comme il faut. Avec le sourire. Bonjour Patrick, alors ces vacances, c’était bien ? Il a bien senti la colère, elle avait même quelque chose de salutaire. Ainsi, il leur aurait bien balancé tout un tas de choses comme sa démission, tel quel d’un coup en plein forum. Micro, fanfare, pluie d’applaudissement. Mais non, au lieu de ça, il a continué à prendre les inscriptions, à jouer son rôle d’animateur, et sa colère a glissé tout doucement dans l’ennui. Il n’y a que ça autour de quoi tourner en rond finalement, il n’a qu’à bien s’appliquer à faire comme tout le monde, se glisser dans l’ennui. Tout autour, il les voit s’activer dans une comédie de bonne humeur, toute cette jovialité forcée à laquelle personne ne semble plus faire attention. Face à laquelle on ne doit surtout pas faire attention. S’y arrêter un quart de seconde, un clignement d’œil pourrait vaporiser l’univers. Leur univers factice constitué de bric et de broc, des bribes de clichés avalés tout rond depuis de si longues années sans ciller. Il écrira un mail poli pour leur montrer plus tard qu’il doit y avoir un oubli, une bévue, cela arrive, il comprend. Pour cet après-midi, il n’y a pas mieux à faire que de laisser tomber.

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