Négatifs.

Route menant à rien. Cuba Patrick Blanchon

C’est la même résistance, la même entrave qui se représente encore et encore lorsqu’il s’agit de vouloir revenir en arrière pour trier, ranger, organiser et tirer parti d’un travail effectué. Comme si, en tâche de fond, j’éprouvais la sensation pénible de devoir me mettre à bricoler, espérer, récupérer quelque chose de fichu, d’irréparable. Tirer parti de toutes ces années dites «  perdues ». Tenter de rétribuer le sacrifice, l’abandon, l’échec, dans un acte qui tirerait de toutes ces ombres, une lumière. Peut-être une nostalgie de cette chambre noire que je n’ai jamais eu ni le courage, ni l’envie suffisante de reconstituer. Je possède pourtant l’essentiel, un carton rempli de négatifs noir et blanc que j’ai trimballé dans tous mes déménagements. Une quinzaine d’années de prises de vue. Comme si le hasard voulait me titiller, renforcer encore plus la tentation, j’ai récupéré un agrandisseur que l’association dans laquelle je donnais depuis quelques années des cours de peinture m’a offert gracieusement. Ils me l’ont offert plutôt que d’avoir à le jeter à la benne, car ils changeaient tout leur matériel devenu obsolète pour se mettre au numérique. Revenir au laboratoire, à la chambre noire, je crois que je préfère caresser cette idée en imagination que de la concrétiser véritablement. Sans doute que j’y trouve une sorte d’avantage. Il y en a forcément un. Peut-être seulement conserver cette envie, recréer une chambre noire, afin qu’elle reste dans le domaine du désir uniquement, du fantasme, plutôt que de passer à l’acte et d’avoir une nouvelle fois à affronter les conséquences d’un tel passage. Conséquences que j’imagine forcément douloureuses, décevantes. J’ai finalement peine à croire que le temps passé possède le pouvoir de réparer ce qui est brisé, de redresser ce qui est tordu depuis son origine.

Ainsi, le thème de ce nouvel atelier d’écriture #photofiction me semble-t-il être à première vue une aubaine. Une bonne partie du travail n’est-il pas déjà fait ? Je n’aurais qu’à fouiller un peu sur ce blog à l’aide de quelques mots clefs pour extraire quantité de textes traitant de mon histoire avec la photographie. C’est d’ailleurs ce que je tente de faire ce matin. Cependant, même déception qu’autrefois lorsque je voulais retirer des négatifs. Englué dans la répétition malgré les différentes versions du même, plus ou moins de contraste, changement imperceptible de la composition, rien n’y faisait. Comme si finalement le jugement était déjà présent depuis toujours et cela quels que soient mes efforts pour le contrer, lui donner tort. Et bien sûr, je rapprocherais cette réflexion, trouver de bonnes raisons à celle-ci en me remémorant une multitude de phrases assassines. Tu n’y arriveras pas, tu rêves, tu marches complètement à côté de tes pompes disait mon père lorsque je lui faisais part de cette volonté d’être photographe. Comme auparavant, je lui avais fait part de vouloir être poète, chanteur, écrivain, chercheur d’or. Une usure s’était ainsi créée simultanément qu’une perte de foi mutuelle. Ça ne partait certainement pas d’un bon sentiment de ma part et il l’avait compris bien avant moi. Vouloir être artiste, c’était nier tout ce que lui avait échafaudé comme croyances, comme valeurs pour devenir ce qu’il était. Un homme qui s’était élevé grâce à la ténacité, grâce au travail, un homme qui ne reculait pas devant la difficulté, et au contraire fonçait sur elle pour l’aplanir, pour continuer son ascension. Un homme qui s’était donné des buts et les avait atteints. Mais, qui lui procurait désormais cette sorte d’omnipotence qui nous écrasait tous sans exception. Ce devait être la rançon à payer et qu’il avait finalement dû accepter par une étrange sagesse paysanne. D’avoir autant gravi de marche pour se retrouver au bout du compte si seul au sein de sa propre famille. Et, cette solitude lui procurait comme un sixième sens pour détecter la moindre entourloupe en matière de logique, de calcul, de stratégie. Comme meneur d’hommes, rien ne pouvait lui échapper de leurs faiblesses congénitales. Ainsi, j’avais l’impression moi, son fils, que je n’étais constitué que de ces faiblesses qu’il n’avait de cesse de pourchasser. Faiblesses que je jurais bien sûr, intérieurement, de transformer en force. Juste pour lui prouver qu’il était possible de ne pas toujours avoir raison. Cet enjeu s’incarnait dans les feuilles de papier baryté argentique que je plongeais dans la bassine de révélateur. Désir contradictoire de donner simultanément raison et tort à ce père tout-puissant, trop puissant pour que ce soit réel. Vaincre ainsi par l’érosion, forme de ténacité aussi s’il en est, par la faiblesse de croire que cette puissance était l’obstacle principal à notre rencontre. Des milliers de négatifs noirs et blancs par conséquent, tirés sur du papier vierge dans une presque obscurité en quête du meilleur équilibre, du meilleur contraste, de toute la richesse que peuvent apporter, à force de les étudier, les gris.

La question aujourd’hui est devenue de plus en plus précise. Est-ce que l’art sert à régler des problèmes personnels ou bien faut-il trouver en eux, dans ce minuscule, un point d’appui pour s’ouvrir, pour établir une connexion à une sphère plus vaste, plus générale ? Comme pour l’écriture se pose le problème de l’intérêt autobiographique. Ce n’est pas en modifiant l’ordre, l’usage des pronoms personnels, en inventant soi-disant des histoires et des personnages que le point gris peut passer par-dessus lui-même. Je crois qu’il faut beaucoup plus que cette croyance un peu simpliste. Et par ailleurs, comme les choses doivent être plus aisées, que d’en être totalement inconscient. La difficulté réelle est d’être coincé dans une sorte de no man’s land entre conscience et inconscience, de ne pas savoir effectuer un choix.

Exactement, la même chose pour effectuer un tirage en noir et blanc. A un moment donné, on s’aperçoit que les différentes versions d’un même négatif se valent tout autant. Ce qui nous décide pour une version en particulier plutôt qu’une autre tient à une idée subjective d’équilibre, de beauté, de sens , de perfection, ou tout simplement à la fatigue, à la lassitude, à une forme salutaire de renoncement. C’est tout ce mouvement que l’on ne voit pas au bout du compte dans une photographie que l’on propose au monde. Ce non-dit. C’est aussi une difficulté à surmonter que de n’obtenir aucun avis ou si peu. Voire tellement à côté de tout ce que l’on a pu imaginer y avoir placé comme joie ou peine. Une habitude à prendre aussi. Avec le temps, on donne et l’on disparaît progressivement. On s’efface par les actes. Ainsi, il me semble qu’il n’y a rien de plus naturel. Ou du moins en observant un tant soit peu la ronde des saisons, il arrive qu’à un moment, on se sente étroitement en accord avec elle. C’est sans doute la seule vraie forme de rétribution de tout l’ouvrage effectué. Il faudrait, ce n’est pas toujours le cas. Mais, s’y contraindre, se tenir à y trouver le contentement sous la forme de cette paix qui vient tout doucement nous consoler.

On dit que choisir c’est renoncer. En revanche, que se passe-t-il en sens inverse. Est-ce que le renoncement offre alors le meilleur choix qu’il nous est permis d’effectuer à un instant T ? Sans doute est-ce la raison dont, intuitivement, je me sers pour écrire à chaque fois un nouveau texte plutôt que de vouloir ravauder de plus anciens ? La raison pour laquelle ces négatifs restent rangés dans leur carton, n’est-elle pas parce que je crois que je ne pourrais pas faire autrement que de reprendre les memes données et faire du nouveau. Il me faudrait alors retrouver un vieux Leica M42 du film argentique noir et blanc, repartir en quête de nouvelles images tout en sachant qu’elles seraient nouvelles que pour mieux encore me leurrer, me replonger dans l’inconscience. Cependant, il me faudrait plusieurs vies et ce serait contraire à l’ordre des choses.

Finalement, cette sagesse paysanne, je la possède sûrement au fond de moi aussi. Cette rencontre tant souhaitée jadis, elle peut s’effectuer désormais presque à chaque instant où j’écris. Mieux encore, l’écriture, la peinture sont le lieu par excellence de cette rencontre dorénavant. Le laboratoire que je cherchais à reconstituer se sera transformé, agrandi. Et, chaque jour, que puis-je faire d’autre vraiment dans ma journée ? C’est comme une nature à présent que de saisir ainsi, entre deux doigts, un négatif pour l’étudier en long, en large et en travers, puis le passer sous une lumière et en extraire un positif. Quelque chose se sera aussi modifié quant à la vision de l’art. Encore un relent de cette fameuse sagesse rurale qui dit, on ne peut pas mettre la charrue avant les bœufs que d’abord apprend à vivre avant tout. Ensuite, s’il reste un peu de temps, pour l’art entre autres, il ne faut pas le considérer de façon exagérée. Parce que tout ce qui est exagéré est souvent faux, c’est-à-dire mal équilibré, injuste essentiellement.

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