Créer son emploi

Marché boulevard Brune à Paris années 70.

Auto entrepreneur non. Ce mot désormais me ramène trop à un statut fiscal. Par contre, tu regardes à 63 ans qui tu es, comment tu vis, et bien sûr, tu te poses la question de ce que tu veux. As-tu encore envie d’être salarié, dépendant d’une structure extérieure, avec tout ce que cela réengage d’énergie, de patience, de temps, pour finalement peu d’avantages? Faire une liste de ces bénéfices supposés serait sans doute salutaire. Juste pour comprendre comment tu te l’expliques te justifies la plupart du temps. Pour ne pas dire franchement cette appréhension que tu éprouves de t’écarter d’une structure maternante dans le fond. Pour ne pas perdre la sécurité inventée de toutes pièces qui tient le rôle principal de cette pièce jouée depuis des années. Une fondation que tu as toujours considérée essentielle à la survie. Même si, à côté, tu t’imaginais possiblement fou, cette folie aurait-elle pu s’exprimer sans cette sécurité tenant le rôle de filet dans tout ce cirque ? Sûrement pas. Il y a tout de même quelque chose de raisonnable qui aura continué à donner le cap à toutes tes dérives. Le fait de se lever le matin et de se rendre au boulot par tous les temps. D’affronter la réalité du monde du travail. Aucune folie ne peut vraiment prendre le pas sur ça. Toutes les fois où tu auras testé cette vérité, les conséquences en auront été douloureuses presque immédiatement. L’implosion des couples n’en fut certainement pas une des moindres. D’ailleurs une idée de noter aussi les différents paliers de l’expérience en revenant à ces histoires de couples. Pour saisir le côté de plus en plus tranchant de l’hiatus, et simultanément du paradoxe. Ce rapport à la mère au bout du compte si envahissant que l’on ne se rend même plus compte. De plus le désir d’être materné et l’opposition à ce désir qui revient comme une constante. Parce que l’on sent bien que quelque chose cloche. Cette autonomie qui finalement ne s’appuie que sur l’attente d’un regard bienveillant. Un regard gris-bleu se dissimulant sous tant de nuances et de tons. Parfois même à l’opposé sur le cercle chromatique. Cette désespérance puis finalement cette ironie de s’apercevoir que tous nos agissements rejoignent à peu de chose près les mêmes qu’autrefois enfant. Comme si quelque chose se retrouvait figé dans la gelée d’un temps mythique. Que tout emploi de soi ne serait employé que pour revenir à la chaleur d’un ventre maternel. Comme une promesse donnée que l’on aurait peine à reprendre de peur de faire s’écrouler le monde entier.

On peut me parler sur tous les tons du travail, de l’emploi, du salaire, je ne peux plus traduire tous ces mots prononcés souvent en toute inconscience autrement qu’à la lumière des pages blanches de mon propre dictionnaire. Faire plaisir à maman. Qu’elle soit sous terre, éparpillée en cendres ou cachée dans le corps d’une compagne, c’est toujours plus ou moins ce même désir, cette même obligation, cette même contrainte. Encore plus décevant de constater que toute velléité de création de ma part ressemble finalement à une sorte de récréation. Comme si maman réouvrait la porte d’entrée de la maison et qu’après toutes les corvées effectuées, elle me concédait une pause. Va jouer, tu l’as mérité, ou encore va jouer, je sollicite être un peu tranquille. Cette seconde proposition plus riche en supputations de toutes sortes. Que pourrait vouloir dire besoin d’être un peu tranquille dans ce cas ? Était-ce pour peindre, était-ce pour aller s’en jeter un en douce. La plupart du temps la bouteille de blanc était encore cachée dans le placard sous l’évier. Cette déchéance, comment l’avais-je perçue, sinon comme une fuite, une répudiation, simultanément de moi enfant, et d’un rôle à jouer intenable. Le rôle de femme au foyer, le rôle de maman, le rôle d’épouse, Pénélope attendant son Ulysse. Tout en ne se leurrant pas sur les écarts imaginaires ou réels de celui-ci. Mon père n’était-il pas lui aussi tout soumis à la même structure maternante lui octroyant en même temps le désir, le droit, peut-être même le devoir de l’entailler à chaque occasion pouvant se présenter ? Jamais pourtant je ne l’ai entendu dire ou souhaiter à voix haute de vouloir créer son propre emploi. Sans doute avait-il vu mes grands-parents se quereller énormément et avait-il confondu toute cette violence perçue avec le fait d’être à leur compte

Lorsque j’étais enfant, durant les quatre premières années de mon existence, on m’avait confié à ces grands-parents paternels. J’étais donc au cœur de tous ces conflits perpétuels, je les vivais aux premières loges. Et, je me souviens de cette admiration que j’entretenais pour mon grand-père beaucoup plus que pour ma grand-mère. La plupart du temps, c’était toujours elle qui flanquait le désordre, essentiellement en parole. C’était la remarque désobligeante, l’humiliation, l’ironie, ses armes principales. J’observais alors les efforts de patience de mon grand-père pour ne pas exploser. Alors, il conservait une bonhommie étonnante quand j’y repense face à ce déluge d’observations malveillantes. Et, aussi, il y avait entre nous, entre homme, une distance qui ne fut jamais véritablement comblée. Enfermé dans sa solitude et son travail, son cercle de copains, il semblait aussi présent qu’absent. De même ici, entre les murs de l’appartement parisien, puis plus tard pareillement dans la cour de la ferme qu’ils avaient achetée pour passer leur retraite. Il avait pourtant réussi un exploit dont nul ne voulait vraiment tenir compte. Que l’on paraissait même à terme lui reprocher. Être à son compte.

Par ailleurs, j’ai un peu connu mon arrière-grand-mère, la mère Houlevigue, d’origine anglaise d’après ce que l’histoire familiale a bien voulu me laisser sur elle. Elle était dure en affaire, mais pas seulement. Son mari avait été tué le premier jour de la guerre de 14. Ainsi, à partir de là, elle s’était arrangée seule pour élever ses deux enfants. Ainsi, je me souviens encore de son regard. Un œil clair, intelligent, mais d’une froideur polaire. Elle me scrutait lorsque parfois, je passais l’après-midi chez elle boulevard Brune à quelques pas de la rue jobbé-Duval. Ainsi, je pense qu’elle a tout su de moi en un clignement d’œil à peine. Je l’ai senti avec un effroi d’enfant. Elle n’avait rien du tout d’une mère pas même d’une grand-mère. Elle était une femme avisée, traduction facile pour notre famille, une vieille carne, une sorcière. À son contact, si peu fréquent fût-il, je crois qu’elle m’a transmis quelque chose de sa compréhension du monde. Sa solitude de femme d’affaires, probablement aussi de son rôle génitrice déçue ou vexée.

Elles se haïssaient toutes les deux bien sûr elle et sa bru. Pas pour les mêmes raisons en apparence. La plus vieille considérant la plus jeune comme une paysanne ignorante. La plus jeune considérant la vieille comme un démon. L’enjeu quel était-il sinon une proximité avec le fils. Tout le reste n’était qu’artifice évidemment. De plus c’était elle la vieille qui détenait les cordons de la bourse, qui finançait en grande partie, mais jamais gracieusement, toujours avec profit et intérêt l’occupation du fils. Elle lui louait des places de marché. Ce n’était pas philanthropique ni maternel. Loin de là. C’était les affaires. Ma grand mère ne le comprenait pas. Elle remettait le couvert autant que possible, à tous les repas. Robert, disait elle a mon grand père tu es un faible. Ta mère te mène par le bout du nez. Le visage de mon grand père s’assombrissait, il achevait son repas sans piper mot. Puis se levait de table et disparaissait. Apres le déjeuner dans sa chambre. Il faisait la sieste puis l’après-midi disparaissait complètement de l’appartement. Il allait voir ses copains. Les bistrots. C’est là dans ces établissements enfumés qu’on le vénérait comme un prince. J’ai pu le constater les rares fois où j’ai pu l’accompagner. Un homme très écouté. Nul ne lui aurait fait l’affront de lui dire qu’il parlait pour ne rien dire comme le faisait la plupart du temps ma grand-mère.

A quoi tenait donc cette vénération. La plupart de ses copains étaient des artisans comme lui, soit des gens vivant d’expédients. Travaillant par ci par là à l’occasion. Mais, ayant leur franc parler. Ils se livraient volontiers à mon grand père quant à leurs problèmes quotidiens. Que ce soit un soucis au travail, ou dans leur foyer avec leur épouse. Alors Robert disait vous allez sûrement me prendre pour un imbécile, mais. Alors il déroulait une pelote d’expérience et de considérations personnelles sur tel ou tel sujet de la vie. Car pour lui tout était matière à réflexion. C’était un homme seul dans le fond et qui réfléchissait énormément. Je crois qu’il en avait parfois un peu honte. Il n’avait pas fait de très longues études qui aurait pu lui conférer un statut, le mettre plus en confiance vis à vis du savoir. Mais, il avait eu cette intelligence d’accepter un certain nombre de compromis pour créer au final son propre emploi. Et, ils ne vivaient pas si mal, ma grand-mère et lui suite à cette décision.

Par contre il ne rechignait à aucune tache, ne comptait pas le temps et l’effort. Debout des quatre heures du matin pour se rendre à la halle ou sa chambre froide. Des poulets, des lapins alignés dans des cageots, dont le poids je m’en souviens encore n’était pas de la gnognote. Plus tard je l’aiderai à décharger le camion. Il me donnera un de ses grands tablier blanc. J’aurai un crayon sur l’oreille, on me confiera la vente des œufs. 13 à la douzaine, et aussi quelques rudiments pour haranguer le chaland. Le provoquer. Les gens sont des enfants il disait, ils adorent qu’on les gronde pour rire, qu’on leur rappelle maman.

Et c’est vrai qu’en regardant autour de moi tous les marchands adoptaient plus ou moins ce même principe. Surprendre, attirer l’attention, provoquer, puis fidéliser. Créer son propre emploi demandait non seulement de l’argent, une mise de fond mais aussi une connaissance profonde du genre humain. Ensuite reste à savoir jusqu’à quel point on pouvait faire l’effort de remonter à la source. Quelle importance de se dire aussi clairement le fondement de tout. De découvrir cette idée de structure maternante sorte de glu tenant tous ces fragments du monde. Peut-être qu’il suffisait de déconsidérer à haute voix et pour rire les ménagères faisant leurs courses en toute inconscience pour être un peu soulagé de quelque chose. Le pire où le meilleur c’est que ça fonctionnait assez bien, les clientes en redemandaient. Elle revenaient, c’était l’essentiel.

2 réflexions sur “Créer son emploi

  1. ça va très loin la « structure maternante »… jusque bien sûr dans les objets ! je me souviens à ce propos d’un stage autour du conte et son utilisation en institution, avec des exercices pratiques pour conter, bien sûr debout. Remarque du formateur… vous n’avez pas besoin de chaise, pas besoin d’être assis entre les bras de votre mère…

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