Armand

Je ne vais nulle part. Je suis seulement en chemin.
Hermann Hesse

Comment naissent les rencontres, le hasard souvent, mais aussi une disposition d’esprit. Le fameux « lâcher-prise » dont on nous rebat les oreilles généralement comme un mot d’ordre. Mais, ce lâcher-prise, cette disponibilité au monde, à l’autre, à la « réalité », peu importe le terme, elle ne se commande pas. On ne peut pas l’obliger. Ainsi, il faut parfois parvenir au trente-sixième dessous, se retrouver soudain désespéré, épuisé de vouloir à tout prix saisir quelque chose pour que soudain les mains, si serrées de s’accrocher à ce que quelque chose, s’ouvrent et qu’alors un espace neuf se recrée l’accueil.

Je n’ai pas fait de publicité sur les réseaux sociaux pour cette exposition de peinture à Pélussin. De même que je n’ai presque pas fait de photographies de celle-ci, aucune vidéo ainsi que je le fais habituellement. Cette rentrée si difficile occupant tout l’espace de ma cervelle. Trois week-ends passés ici dans cette salle de la Passerelle dont les fenêtres donnent sur un château, celui de Virieu. Le dernier week-end de justesse puisque la mairie m’a proposé de prolonger pour les journées du patrimoine. Aubaine qui suscite soudain deux ventes. Le soulagement pour ce mois de septembre. Est-ce pour cette raison uniquement que les poings se desserrent, je ne sais pas. Il fait aussi un temps radieux, une de ces journées d’automne où l’été flâne encore un peu. Froid et sec, juste ce qu’il faut pour avoir des hallucinations olfactives de bois brûlé, de cheminées que l’on remet en route. Des souvenirs lointains de l’enfance, encore et toujours, qui remontent. D’un temps englouti et qui tout à coup se rappelle à nous. Une intimité retrouvée peut-être. Sans la nostalgie. Sans s’appesantir. Et, donc prendre les choses comme elles viennent. La seule et belle façon. C’est à ce moment-là que j’aperçois Armand. Je l’avais croisé à l’accrochage avec sa compagne Suzanne. Sur le pas de la porte, nous avions échangés quelques mots sans plus. De la politesse entre voisins puisque leurs ateliers respectifs sont mitoyens de la passerelle.Je suis sorti fumer une cigarette, on se voit de loin. Temps d’arrêt. Il remonte la rue de la tour dans ma direction, produit cet effort. On s’assoit sur le muret qui borde la route et on bavarde. Au début de tout et rien. Oh pas longtemps car on en vient assez vite à l’essentiel. Ce que l’on fait avec l’art. On ne prononce d’ailleurs même pas le mot. Lui me parle d’argile et moi de couleurs. Sur le champs une affinité. Comment se crée t’elle, aucune idée non plus Nous nous sommes sans doute flairés. Ce bavardage de sa part, la retenue de mon côté pour lui proposer l’espace. Quelques questions sur la nature de son travail, son pourquoi. Il m’apprend qu’il a fait des études de géologie. Il y a longtemps. Il est né en 1950. Ses parents sont arméniens. Aussitôt dans mon esprit, des liens se tissent avec l’Histoire. Ou plutôt le vide qu’a laissée cette histoire, le génocide, pas si loin de mon propre vide finalement. La discussion s’anime de plus en plus. Puis tout à coup, nous en resterons là. Comme si l’on avait grandement dit en peu de temps. Peut-être trop. Mais, nous avons envie de poursuivre. Pour faire une pause, il regarde mon travail. Je reste à l’extérieur pour terminer ma cigarette. Je n’aime pas accompagner pour voir, je n’aime pas donner d’explication. Je laisse chacun faire comme il veut, comme il peut. En ressortant, il me dit qu’il a été touché par mes tableaux. On se donne rapidement rendez-vous pour la fin de la journée, car déjà des visiteurs arrivent.

J’ai pensé toute la journée à ces quelques mots échanges le matin. Après avoir fermé le rideau de fer de la passerelle, je n’ai pas éprouvé de gêne à descendre la rue, à pénétrer sous le porche, voir le jardin, pousser la porte de son atelier. Armand est là au milieu, plié en deux sur un petit chariot dont il récupère les roulettes, me dit-il, naturellement. La discussion reprend comme celle du matin. De mon côté encore plus silencieux si ce n’est pour poser des questions sur les grandes pièces que je vois. Des murs d’argile de couleur beige et ocre sur lesquels j’aperçois quantité de traces, de signes, parfois aussi de l’écriture. Cent kilos par plaque. Solide comme de la pierre une fois qu’elles sont cuites à 1 400 degrés. Il les envoie dans une fonderie industrielle. Je suis éberlué par tout ce que je devine comme manutention à produire. Il y a là des palans, un fenwick, des morceaux d’échafaudage, de grandes grilles constituées de fer à béton. Un espace immense avec là-haut une sorte de mezzanine éclairée par des verrières. Il m’apprend que le lieu est en désordre, car il l’a cédé quelque temps à l’association de théâtre qui organise le festival des bravos de la nuit dont il fut des années le président. Puis il enchaîne les expositions en ce moment, les pièces sont encore dans leurs caisses. Alors, il me confie son souhait de se reposer, d’avoir quatre ou six mois devant lui pour pouvoir se replonger dans un travail plus personnel. De se délivrer de la commande. La conversation devient de plus en plus amicale. Puis comme le matin, on sent tous deux simultanément qu’il est temps de l’interrompre. De retourner à notre solitude. Pour peut-être digérer tout cela, cette excitation de découvrir l’autre par le point commun, parfois un peu louche. Comment conserver le lien. Je n’ai plus de cartes de visite, tout a été emporté par les visiteurs. Demain, je reviendrai à Pelussin pour décrocher, je lui en glisserai une dans sa boîte à lettres, car il sera parti, je ne sais pas où, pour un nouveau chantier.

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