voir au-delà

Hier j’ai mangé une mouche. Elle s’est retrouvée prisonnière sous le couvercle, dans la poêle où grillait une côte de porc. Quand j’ai ôté le couvercle je l’ai aperçue, elle se tenait sur l’un des points les plus hauts de l’os. Une naufragée. J’allais l’aider à s’évader d’un geste de la main, mais elle s’est jetée dans l’huile. Elle y a disparu aussitôt. Je n’allais sûrement pas jeter la nourriture. Impossible de commettre un tel acte comme bon nombre, écœurés, l’auraient sûrement fait. J’ai trop crevé de faim dans ma vie. Et puis qu’est-ce qu’une mouche par rapport à un porc. N’a t’elle pas aussi une valeur nutritive une fois l’imagination écartée. J’ai évité la graisse, cette sauce à la mouche que le destin farceur m’avait préparée. Cependant à chaque bouchée je ne pouvais pas ne pas y penser. tu es en train d’avaler du porc à la mouche. Leurs deux âmes ont fusionnées dans la poêle. Ce que ça peut donner sur mon propre organisme… je l’ignore. J’avais déjà gamin une affection particulière pour la boue, la bauge, peut-être que c’est un vœu secret de l’œil de bouffer une mouche pour y voir plus loin, plus vite, partout, instantanément. A moins que ce ne soit que du pragmatisme, aller jusqu’au bout d’une action, cuire du porc et l’avaler quelques soient les aléas.

Ceci pour la réalité prosaïque. Mais il existe bien d’autres paliers au delà de celle-ci. Des paliers sur lesquels le rêve et la réalité s’entremêlent se confondent pour proposer d’autres versions de l’être, de l’existence, du temps et de la matière. De l’esprit. Se nourrir de porc et de mouche sur ces paliers précisément ne signifie aucunement ce que de toute évidence, malgré toute évidence, ce que l’on imagine. Il faut plutôt se diriger vers le syncrétisme. Se souvenir que les saints sont de vieilles divinités africaines parfois. Et que sur le plan d’avaler, la couleuvre comme porc et mouche ne sont que des moyens, des vecteurs permettant l’émission comme la réception de messages d’un monde l’autre.

Ce ne peut jamais être pour rien, ou comme on dit, un hasard, que l’on ingurgite une mouche. Ses principales qualités d’après ce que j’en sais sont la vigilance et la rapidité. Peut-être en bénéficierais-je alors puisque je suis depuis de nombreuses semaines dans un état d’indétermination quasi totale dans tous les domaines de ma vie. L’émotion m’accable d’autant que tout ce que j’imaginais de ma rationalité s’évanouit de plus en plus. Non pas que j’ai peur de l’irrationnel, mais la solitude dans laquelle celui-ci me contraint distancie le monde parfois jusqu’à perte de vue, m’éloigne de tout ce qu’auparavant j’appelais le proche. Avaler une mouche et récupérer ainsi rapidité et vigilance sur plus d’un plan de la réalité. Pouvoir justement grâce à cet œil à facettes les observer tous en même temps et ne pas traîner pour agir en restant accroché à la pensée. Préférer l’intempestif ou l’intuition. Se tenir impeccablement prêt en toutes circonstances. Sans rien dévoiler cependant qui effraierait le monde toujours prêt à frémir à la moindre circonstance. Dire seulement comme une histoire complètement conne «  hier j’ai mangé une mouche » peut-être pour exorciser aussi quelque chose, pour ne pas glisser dans la folie complètement. Entendre les rires, les cris, mesurer la stupeur . Tout ce qui peut encore faire de moi, si ridicule cela soit-il, un être encore un peu humain.

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