dureté

Une dureté qui jusque là fut prioritaire, nécessaire à la survie. Un impératif catégorique sur lequel par définition il m’aura été impossible de revenir. Une histoire ancienne de renard capable de s’amputer seul d’une patte une fois le constat établi du piège refermée sur elle. Cette dureté remonte à aussi loin que je puisse me souvenir. Même si autrefois, pour atténuer son emprise, j’avais trouvé fortuitement, inconsciemment la solution de me scinder en deux, créant soudain vers l’âge de 4 ou 5 ans un compagnon imaginaire. C’était un être assez terrifiant, toute la part d’ombre lui avait été attribuée afin que le peu de moi qui restait alors luise, bien qu’assez faiblement. Afin que je me permette de me réfugier tout entier dans cette faible lueur. D’ailleurs les grandes clartés m’éberluaient. Les jours de grand soleil m’aveuglaient. Toute ma vie j’ai toujours choisi des intérieurs peu éclairés, une formation du goût guidée par la nécessité, par la dureté. Il m’était impossible d’apparaître en pleine lumière. J’aurais été beaucoup trop visible et partant trop vulnérable. Mon père aussi préférait la pénombre. Les dernières années de sa vie il les a passées dans la chambre conjugale, après le décès de ma mère. Volets fermés lampe de chevet faible intensité. Il pouvait rester au lit toute la sainte journée après avoir accompli le minimum de rituels lui permettant encore d’apparaître un peu humain, un peu normal. Le café était programmé de la veille, prévu pour couler a 6 heures le lendemain. À six heures trente il pénétrait dans sa salle de bain, se douchait, se rasait, s’aspergeant d’un parfum que je peux encore sentir parfois lorsque je monte au grenier, que le courage me prend de farfouiller dans les cartons que j’ai à peine déballés depuis la vente de la maison, le déménagement. A sept heure promenade en forêt avec la chienne. A neuf heure courses chez Leader Price. C’était à peu près tout. Je crois que mon père possédait cette dureté et qu’il me l’a légué très tôt. Non par méchanceté, non par bêtise. Mais parce qu’il l’aura considérée comme sa meilleure alliée lui aussi, nécessaire à sa propre survie, puis à la survie de notre famille. L’éducation qu’il me dispensa fut abrupte. Ce fut comme se jeter du haut d’une falaise presque à chaque fois. Apprendre à nager par exemple ne se résolvait pas autrement que de me jeter à l’eau et m’encourager ensuite à me débrouiller. Étais-je curieux d’un objet, il me le mettait dans les mains pour que je l’expérimente dans ce qu’il considérait être une réalité. Ainsi l’allume-cigare de l’ami-8. Il me conseilla de mettre un doigt sur la partie cramoisie pour que je me crame la pulpe du doigt. Ainsi par cette expérience, cet enseignement il savait que je ne jouerais plus avec si par hasard il devait me laisser seul dans le véhicule pendant qu’il irait acheter le pain. Son jugement sur les gens était d’une dureté sans concession. Assez binaire toutefois quand j’y repense mais pas pire que ce que nous faisons tous plus ou moins hypocritement. Il y avait les cons, nombreux, et les types biens, rares. Quant aux femmes rares aussi étaient celles qui ne fussent pas des idiotes accomplies à commencer par ma mère. Ou des putes ce qui pour lui devait probablement être synonymes. En tous cas des emmerdeuses quasiment toutes sans exception cette fois. Il le disait si ouvertement d’ailleurs devant mon frère et moi que c’était devenu naturel, on n’y faisait plus attention vraiment. Comme l’habitude des trempes, naturelle aussi. Tout ce naturel qui s’engouffre en soi et que l’on fini par considérer naturel pour soi. Il faudra des années ensuite pour comprendre que ce naturel là n’est plus d’époque. Qu’il est est anachronique avant d’être relégué dans un non-dit, dans l’oubli. Même si finalement ce naturel appartient aussi à tout le réseau de liens qu’on établit avec la figure du père. L’oublier, le rejeter, c’est rejeter aussi tous les liens avec. Un jour j’ai quitté la maison familiale. A l’âge de 16 ans. Je n’en pouvais plus. Ce qui me peinait le plus je crois c’était d’avoir découvert que mon père était un énorme connard bouffi de faiblesses crasses. Partir fut un acte vital, du domaine de la survie. Réciprocité de la dureté. Pas un sou en poche, se retrouver soudain à la gare de Boissy-Saint-Leger. Juste le temps de respirer l’odeur des lilas sur le chemin qui menait tout en bas. Cette douceur soudaine perçue dans l’odeur du lilas. Un soulagement et une consolation bizarre tout en même temps. Puis la rame qui s’ébranle lentement, au ralenti, les différents arrêts, les silhouettes qui montent et descendent du RER. Et la bas, au bout l’inconnu, la ville, Paris. Et ne pas savoir où dormir. Sans cette dureté héritée je ne sais pas comment j’aurais pu jamais m’en sortir. Comment j’aurais survécu dans la ville. Comment aussi j’aurais pu m’abaisser à un tel point parfois sachant que je finirais toujours par retrouver tôt ou tard la possibilité de cette dureté pour continuer à avancer même si je n’ai jamais voulu décider vraiment d’une destination précise.

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