Le personnage et son auteur

Comment agir subtilement dans la réalité du quotidien, sinon par un nombre phénoménal de compromissions, de mensonges éhontés, de mimiques d’approbation entendues, de sourires complices, de petites tapes dans le dos, de mine contrite ou affectée. Sans omettre l’apprentissage de listes de mots favorisant une connexion avec les divers groupes humains auxquels on se retrouve contraint de partager des activités. Apprendre, par exemple, quelques noms de joueurs de football et leur position sur le terrain, peut permettre parfois de briser le silence pesant lors d’un repas d’entreprise. À moins que cela n’arrive comme un cheveu sur la soupe. Que l’on devine presque aussitôt ainsi votre fond brutal, indocile, votre inaptitude crasse à participer à des conversations sérieuses. Votre absence d’à- propos se superposant tout à coup à votre manque criant de professionnalisme. Le seul fait d’être repéré comme individu gêné par l’ennui, à cet instant, atomisera tout espoir de carrière par la suite. On se souviendra de vous comme le gars qui flanque du football sur la table, pauvre gars, aussi maladroitement que de la sauce bolognaise le jour des nouilles à la cantine. Apprenons des listes de mots certes, mais également à les utiliser à bon escient. Un apprentissage long et fastidieux, mais souvent payant. Savoir jouer de la cornemuse sans pour autant l’exhiber, une science délicate qui authentifiera à coup sûr votre personnage de gentleman.

Pourquoi faire autant d’effort pour un résultat somme toute si décevant ? Puisque au fond de vous, peu vous chaut d’être ce que vous n’êtes pas. Vous le savez, vous vous indignez même parfois. Mais, vous continuez parce que vous ignorez surtout comment faire autrement. C’est une habitude bien ancrée. Qu’il vous prenne comme un refroidissement de vouloir tout à coup changer d’usage, c’est encore pire. Vous sortez de vos gonds, employez un langage de barbare, arborez une tenue débraillée, misez tout sur un engouement soudain et absolument irréfléchi pour la provocation. Vous constaterez alors que l’indifférence naît encore plus vite dans l’œil de vos interlocuteurs. Que vous soyez poli ou rustre, les gens s’en foutent royalement. Tout ce qui compte, c’est le rôle qu’ils vous attribuent pour une raison extrêmement précise. De plus, il semble y avoir autant de raisons que d’êtres humains sur la terre, et toutes peuvent paraître à priori singulières. Néanmoins, avec de l’entraînement, un peu d’observations ajoutées à quelques déboires, une classification simple peut s’établir. Surtout vous aider à comprendre que ces raisons qui paraissent si nombreuses ne le sont que par pure dissimulation de la part de leurs émetteurs. Bouffer, baiser, accessoirement se reproduire, se sentir en sécurité, avoir un toit au-dessus de la tête, acquérir un pouvoir sur autrui, voilà en gros les principaux fondements. Une fois qu’on le sait, la vie devient délicieusement plus simple à vivre. Et l’on peut même s’amuser à constater la créativité de nos contemporains qui s’evertuent à les évincer derrière un blabla pathétique, des gesticulations horripilantes, des sentiments de pacotille. Tout le monde ouvre sa porte le matin et refuse de sortir à poil. La nécessité d’un habit, d’un costume, d’une panoplie reconnaissable entre toutes fera de vous un type reconnaissable entre tous. Ainsi, la confiance naîtra comme par magie avec l’habitude prise de vous voir avec systématiquement le même nez au milieu de la figure. Que soudain un accident se produise, un accroc même léger, les jugements fuseront alors en priorité dans votre propre cervelle. Vous oubliez toujours que les gens n’en ont strictement rien à foutre de vous, de votre personnage tant que tout roule comme sur des roulettes. Même si vous chutez en plein milieu de la chaussée, l’unique personne qui trouvera cela con, qui se débattra encore pour avoir l’air, ce sera encore et toujours vous. Voici la réalité dans laquelle nous vivons. Un théâtre de fantômes où chacun s’imagine des histoires en continu pour tenter d’incarner un tout petit peu quelque chose ou quelqu’un. Le public, quel est-il, mais vous-même toujours. Vous êtes de même l’acteur et le narrateur de votre propre aventure. Ça vous occupe. Ça passe le temps. Pas grand-chose d’autre sinon. En prendre conscience est une bénédiction autant qu’une malédiction. Toujours ce foutu jugement sur tout ce qui vous arrive. Que pouvons-nous vraiment y faire, cela paraît insoluble à première vue. Ensuite, il semble dérisoire de flanquer un coup de coude à notre voisin en s’exclamant tout à coup:je viens de me réveiller. Tu peux le faire aussi. Non non non, mauvaise idée. Trop frontale. Continuez d’apprendre des listes de mots sans les utiliser n’importe comment. Construisez-vous une perspective. Meme si elle n’aboutit à rien, cela vous aidera à passer le temps plus agréablement. Sinon vous pouvez aussi adopter un chien, un chat, un perroquet, faire des enfants et vous en occuper. Vu sous un nouvel angle ce peut être divertissant. Mais pas un mot sur ce que je viens de vous dire, gardons cela secret, absolument inutile de le répandre au tout venant.

6 réflexions sur “Le personnage et son auteur

  1. “Un théâtre de fantômes où chacun s’imagine des histoires en continu pour tenter d’incarner un tout petit peu quelque chose ou quelqu’un. Le public, quel est-il, mais vous-même toujours.” Voilà. CQFD dirait mon vieux prof d’algèbre. Rare se fait l’écho sauf un rare alter-fantôme qui croit entendre des voix qui lui respirent dans le cou.

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