Carnet 12

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Proposition reçue le 20/11 à 18h42 Le dessous des dessous, la grisaille. Dans l’écriture comme dans la peinture. Coïncide avec la mort ce jour de Jean-Marie Straub.

Le dessous des textes, leur grisaille, participe de leurs fulgurances à venir. Pour Cézanne, le peintre, pas moins de trois catastrophes pour qu’il puisse démarrer vraiment. Il faut écouter Deleuze en parler ( propos sur la peinture) il appelle ces peintres qui ont besoin de la grisaille, du dessous des choses, d’os , de squelettes, de champs de bataille ou de champs de ruines les peintres de la catastrophe. Y a t’il aussi des écrivains de la catastrophe. Mais oui tous je crois. Sauf que ce n’est pas tout de traverser des catastrophes, il faut être disponible pour la fulgurance qui suit. Ne pas se reposer en route. Récemment je parlais de Marcel Moreau. On ne peut pas vraiment dire qu’il soit devenu un Cézanne de la littérature. Je crois que c’est dû à ce que Leiris nomme « l’écriture tauromachique ». Personnellement j’appellerais cela comme un vieux grec, le dionysiaque. Notre époque refuse le dionysiaque. Elle ne le supporte pas. Et que se passe t’il quand on refuse de participer à la fête ? Et bien les ménades vous tombent dessus et vous bouffent tout cru n’est-ce pas. Ce qui rejoint une pensée de ce matin sur la verdeur clamée affichée de ces vieux peintres. Peut-être ai-je été un peu trop sévère. Le sexe, l’érotisme sont parmi les premiers creusets du dionysiaque, c’est le lieu de tant de métamorphoses. Le lieu de la passion, de la violence de celle-ci puis de tous les raffinements que l’on met en place pour l’épuiser ou la raviver. Et comme en écho a cette affaire de grisaille, l’œuvre au noir est un préambule obligé. C’est à dire que la décomposition la merde, la boue, le sperme, la cyprine recèlent des trésors à condition qu’on veuille bien se pencher sur eux. Or notre époque se pince le nez. ( mais j’ai le sentiment que toutes les époques se pincent perpétuellement le nez non ? ) Il y a peu j’ai proposé un stage pour apprendre à peindre des grisailles, je n’ai eu personne, sans surprise. Mais il fallait bien tenter le coup. Et aussi en période de décadence, de marasme il est possible que l’orgiaque, comme les trop longs préliminaires devienne vite hors-sujet. Preuve ce besoin d’ordre qui monte désormais partout en Europe, dans la monde. Ordre et sécurité voilà ce que la plupart des gens veulent. Et surtout pouvoir travailler en paix. Travailler et vivre en paix tant c’est déjà dur, est-ce du luxe ? certainement pas. donc l’écrivain est un privilégié s’il se donne la possibilité d’étudier sa propre grisaille, c’est à dire s’il se paie ( souvent cher) le luxe du temps. Si l’on prend les émotions qui nous traversent une à une, si on n’a pas peur de s’enfoncer au plus profond d’elles, pénétrer la boue de celles-ci, un orgasme est fortement possible. Ou attend calme toi Ben Hur, parlons d’intuition aller. C’est de cette fulgurance là dont il est question et de tout le travail préalable à effectuer en amont. Dans ce film qui évoque une visite au Louvres le propos tenu provient d’un mort. Au delà de sa propre mort Straub évoque la disparition de plusieurs générations d’artistes pour lesquels le dessous des œuvres étaient d’une importance capitale. Peut-être en ai-je déjà parlé aussi toute déférence gardée lorsque j’évoquais les conversation entre De Vinci et Botticelli à propos des « fonds » Le premier toujours pressé et toujours en quête à la fois d’argent comme de protection n’avait pas le temps d’étudier aussi minutieusement ce travail de fond que son interlocuteur qui lui, n’était pas gêné de s’y consacrer jusqu’à une année entière. La fameuse Renaissance, c’est là que commence vraiment notre époque moderne avec Léonard, l’homme pressé, le travail rapidement fait, et pourquoi pas avec brio. Vite et bien. Sauf qu’il y a toujours une raison à tout. Aujourd’hui on réinvente les haies dans la campagne par exemple, et on peut imaginer qu’un de ces quatre on en revienne à l’étude des grisailles.

19h43 Continuer l’exercice. Aller vers un épuisement, tout ce qui sort est cette grisaille finalement. Ne pas penser à faire de la littérature comme pour peindre il ne faut pas penser aux galeries, aux expositions, mettre les mains dans le cambouis. La problématique est qu’on y prend souvent gout. On peut même finir par se perdre complètement de vue tant on y est jusqu’au cou. Et trouver cela désopilant. Donc une bonne question à poser serait: A partir de quel moment à t’on assez d’argile pour fabriquer un Golem qui tient le coup. Il y a donc une estimation à effectuer. L’estimation un sacré mot. Estimer son travail, estimer une distance, estimer quelqu’un ou soi-même. Il faut que l’œil s’accommode à la pénombre. Cela peut prendre un temps plus ou moins variable. Des années chez moi. On croit que je suis rapide mais c’est faux. Il y a beaucoup d’obscurité et de temps en amont. Mais parfois je crois aussi tout ce que l’on me dit. Et je me flagelle, me fustige, oh oh comme je suis rapide, trop rapide, etc.

Sortir de la grisaille serait botter en touche, l’éluder. Au contraire y replonger pour faire sans doute le tour de quelque chose. Avant la mort. Avant d’être emporté par le doute. Je crois que selon le temps dont je disposais, le temps à ne pas avoir à gagner ma vie, j’ai barboté beaucoup. Aujourd’hui ce serait différent si j’avais la possibilité de tout recommencer. Mais tout le monde dit cela mon cher, comme si je gagnais le gros lot au loto. Mauvaise piste. Non tu as fais ce que tu as pu je crois. Ni plus ni moins. Mais la relecture de tous ces textes fut la plus grande des difficultés. Elle l’est toujours un peu. Parfois j’ai honte, le rouge au front, des frissons. Est-ce vraiment moi qui ai écrit ces horreurs ? Oui et non. Avant je ne savais pas. Le je était le je. Puis le je s’est évanoui remplacé par un autre. Et à la fin il y a fort à parier que le je redeviendra le je. comme dans les petits contes bouddhistes quand ils parlent de la montagne. La grisaille tient chez moi en une destruction du je mais qui ne se voit pas du tout à l’œil nu. Qui ne se voit pas du tout. le mimétisme est tellement surprenant que je comprends mieux pourquoi je me suis autrefois fait surprendre. Donc l’écriture et la lecture sont liés oui mais la grisaille c’est dans notre vie qu’il faut aller mettre les bras dedans. Ou alors il faut être un génie, mais je crois que l’on en trouve plus dans le domaine de la poésie que dans le domaine de la littérature en général. Parce qu’il n’y a pas que l’émotion. Il y a aussi une forme d’intelligence à développer concernant la langue. Quelle langue parle t’on vraiment ? Je me souviens, à une époque j’avais bien aimé la langue de Laurence Durrel. Elle avait un gout exotique. Celle de Miller avait un gout de hot-dog. Je ne parle même pas de la langue de Hölderlin, un flocon de neige qui fond. Pas plus de celle de Fante qui avait un gout de Malboro ou de Lukies. J’ai emprunté tellement de langues diverses et variées, sans compter celles apprises à l’école, ou par moi-même, comme le farsi par exemple et quelques rudiments de russe, de sanskrit qu’il doit bien y avoir une raison. Et cette raison était de trouver la mienne par défaut si je peux dire. C’est pourquoi je n’écrirais jamais plus comme toutes ces personnes que je viens de citer mais il fallait bien que je le fasse avant de découvrir « le pot aux roses ».

21h26 l’idée, la matière la forme. Bon… prend donc ça comme tu veux. L’idée avant ou après la forme hein. Grande question. Et bien une idée ne nait déjà pas comme ça. Ou alors c’est une idée ordinaire. Pour qu’une idée naisse il faut beaucoup élaguer toutes les idées ordinaires. Les ruminer. Les mâcher. Les avaler. Donc écrire des conneries n’est pas si inutile qu’on le croit. D’abord qu’est-ce qu’une connerie c’est souvent une idée non aboutie. Un avorton. Et comme la plupart des gens n’aiment leurs semblables que lorsqu’ils ne se ressemblent pas trop fort voilà le ridicule qui fuse, la connerie comme on dit. Straub est tout à fait digne de respect quand il évoque l’idée, la matière, se colleter à la matière et que c’est de cette bagarre que la forme surgira. Mais il faut pour cela partir d’une idée qui ne soit pas une idée à la mode, une idée dans le vent. Et comment va t’on la trouver cette idée hein ? Par une succession d’essais, de ratés. C’est aussi ça la grisaille. On n’en parle pas beaucoup quand on voit les livres sur les étagères des libraires, ni quand on voit les tableaux accrochés dans les galeries. Toute cette grisaille à traverser pour arriver à quoi, à si peu de chose au final. Des cendres comme dirait Klein. Et là dessus bien d’accord

21/11/2022

3h47 L’épuisement, pas encore. Tant de choses à dire sur la grisaille, il faudra bien que je vide mon sac complètement pour fouiller la merde et trouver la pépite. Incidemment (oh ce mot), incidemment Normal Rockwell refait surface. Et j’ai choisi cette illustration là en particulier parce qu’elle représente ce que j’ai dû quitter pour m’enfoncer dans la grisaille. Je veux dire ce mensonge ( pour moi et à l’époque, c’est à dire à 16 ans) d’une vie de famille que l’Amérique aura vendue à tant de gogos pour écouler ses bagnoles rutilantes, ses robots ménagers, ses réfrigérateurs imposants, en un mot son mode de vie obscène. Mode de vie qui déjà donc m’écœurait à la sortie de mon adolescence.

Sans doute que si j’ai un jour été possédé par quoi que ce soit, ainsi qu’on me le disait régulièrement, par le diable, ce fut véritablement dans cette période entre la fin de l’enfance et le début de l’âge adulte. L’obsession d’être à l’abri du besoin me dégouttait absolument car elle ne cessait d’être la cause principale ( toujours pour moi) de toutes les bassesses des êtres qui m’entouraient. Encore faut-il comprendre ce que toutes ces personnes nommaient le « besoin ». Une génération ayant connu la guerre et surtout ayant assisté au déferlement de gadgets pondus par les trente glorieuses ne mettait pas le besoin sur le même plan que l’adolescent nanti que j’étais alors. Ma faim et ma soif n’avaient rien à voir avec la leur. S’enfoncer dans le manque, dans la privation non plus. Pour mon père ses cheveux se mettaient à blanchir aussitôt qu’il croisait un misérable. Quant à ma mère c’était sans doute plus la déchéance morale que la pauvreté la misère lui rappelaient. Ce qui ne l’empêchait pas comme très souvent les gens moralisateurs, de n’en avoir que peu pour elle-même. Le mensonge était tellement bien ficelé je m’en souviens comme si c’était hier. Et je dois dire qu’avec le temps rien n’a vraiment changé, tout au contraire le mensonge s’est encore plus enfoncé dans les cervelles, il est devenu une norme et a fait de nous tous des consommateurs à la solde des grandes entreprises du Cac 40 et de leurs actionnaires. Moi, je suis né en 1960, le mal était déjà fait depuis belle lurette. Il a fallu quelques années pour je prenne conscience que quelque chose clochait. Cette obsession de confort qui à la fin me devint insupportable. Donc partir et s’enfoncer dans l’inconnu. Pouvait-il exister autre chose que de se goinfrer à tire larigot, et de déverser dans les chiottes tous ces tombereaux de défécations de merde disons-le ( minimum 5 tonnes par être humain désormais ) Manger et chier voilà le cycle. Insupportable si on y pense. Et si on n’y pense pas ce malaise lancinant, perpétuel. A son climax les dimanche, durant les repas de famille. Peut-être suis-je totalement fou de renier cette image. Celle du bon père de famille observant la dinde prêt à la retenir si elle perdait par hasard l’équilibre avec le bout des doigts d’une main bien carrée posés sur la nappe blanche. Et la maitresse de maison, cheveux bien ramenés en arrière, avec ses lorgnons son tablier blanc et sa robe à fleurs mon Dieu l’asepsie, la platitude de la poitrine, le remède contre toute passion. Tout le monde est si heureux. On me traitera de cinglé de ne pas vouloir participer à un tel bonheur n’est-ce pas. alors oui et encore et toujours je suis cinglé. Et je ne vais pas me changer maintenant. Je crois que tout est désormais si bien inversé de la vérité et des mensonges qu’il est presque totalement impossible pour un nouveau né aujourd’hui de ne pas naitre abruti. Je veux dire que génétiquement le capitalisme est parvenu à ce tour de force génétique. ensuite comment passer de l’abrutissement total à la première lueur de discernement est une autre histoire. Une histoire terrible s’il en est, probablement un récit digne de Stevenson et son « ile au trésor » ou drôle–son docteur Jekyll et mister Hyde, sans oublier l’âne le chemin et les Cévennes, bien sûr.

L’implantation du confort va sans doute avec celle de la schizophrénie. Mon Dieu tout ce cinéma qu’il faut se taper pour gagner désormais trois ronds. les masques fusent et les acteurs n’en parlons même pas. Et le pire de tout ça c’est que la plupart ont oublié qu’ils jouaient l’acteur, ils se sont pris au sérieux. Refuser de jouer et vous vous retrouverez à la porte voilà. Dans les années 80 ça allait encore à peu près. On pouvait encore avoir ce loisir délicieux de dire merde à son patron et traverser une ou deux rues pour retrouver un autre boulot. Je ne me suis pas privé. Le monde de l’entreprise est une grisaille toute autre que celle dont je parle plus haut pour peindre ou pour écrire. Les pépites qu’on y découvre vont directement dans une autre poche que la tienne. C’est ce que j’ai noté assez rapidement. Il faut donc ruser, et trouver un autre type de rémunération à sa peine. L’observation, les notes, l’attention que l’on aiguise comme un coupe-chou de barbier, et arroser chaque jour cette petite plante qui commence à naitre au milieu de toute cette désespérance. L’humour, la dérision, seule porte de sortie pour ne pas se pendre.

Mettons une croix sur tout ça et allons donc vers le plaisir, l’étonnement, la joie. Les livres, les bibliothèques, la musique, les arts et comme un sauvage réinventons des totems en évitant les tabous. Voilà donc aussi ce que je me suis dit à cette époque, celle de mes vingt ans. Ce fut ça mon or et j’ai été capable à l’époque de peiner mille fois plus que si j’avais eut quelques velléités pour festoyer et me goinfrer de dinde aux marrons, de poulets en sauce, d’ortolans et toute la kyrielle de récompenses dominicales que l’on s’offre après une bonne semaine de boulot. Puis enfin repu allumer la boite à cons et roupiller sur un divan moelleux.. Oh les beaux jours

4h46. Tout ce que tu écris sur la page de ce carnet, voilà la véritable grisaille. Des choses que les autres et toi connaissent par cœur pour la plupart. Qu’ils n’auront guère envie de lire. Et tu vois, tu pensais placer l’autre à l’écart, ne pas tenir compte du lecteur, mais il est là malgré tout dans le recul que tu prends par rapport à tant de signes déposés sur la page. Cependant que ce lecteur c’est aussi toi. Une idée qui revient de temps à autre comme un papillon c’est celle d’écrire des livres que tu aimerais trouver dans les rayons d’une bibliothèque, et qui t’emporte jusqu’au bout de toi-même en les lisant. Bien sûr tu ne captures pas les papillons, tu les laisses virevolter dans l’éphémère. Tu as ce sens aigu de l’éphémère. Tout le contraire d’un livre fait pour durer.

6h20.La grisaille, c’est un peu comme une montagne. Au tout début on pense qu’elle est la grisaille puis on ne sait plus trop ce qu’elle est, et enfin elle redevient ce qu’elle a toujours été, la grisaille. Une pensée aussi pour la peinture je crois que beaucoup de peintres de nos jours peignent des grisailles sans le savoir. Moi-même par exemple. Et ce n’est pas une affaire de noir et blanc, de gris ou de couleurs. C’est simplement une préparation que l’on confond avec un aboutissement. Douter de tout aboutissement serait une solution s’il ne fallait gagner son pain. On en revient toujours à une forme d’urgence lié à la contingence C’est pourquoi la nouvelle, le fragment, se déploient de plus en plus comme les petits formats en peinture. Il faut tenir compte de l’espace que les gens allouent aux livres, à l’emplacement des bibliothèques dans les appartements, et aussi des murs dont la surface se réduit, elle aussi comme une peau de chagrin. Le pragmatisme accompagne le doute et peut même nous en soulager un temps. Cela ne soigne pas pour autant la schizophrénie. Il faudrait apprendre à se dédoubler sans se perdre de vue totalement. Tailler dans le temps la part du lion et celle du mouton. Pas simple, et même coton. Mais pas impossible.

18h00. Autrefois la grisaille était un passage convenu pour accéder ensuite à la lumière sur le tableau. Elle était aussi la sous couche d’événements invisibles ou à peine perceptibles de l’œuvre. Des défaites notamment, des catastrophes, en moyenne deux ou trois parfois chez Cézanne. C’est qu’il y a une bagarre pour atteindre quelque chose qui se produit souterrainement dans la peinture. Une idée est là qui se dérobe. C’est par une longue trituration de la peinture que l’on commence à appréhender la forme qu’elle nous invite, nous impose, à lui donner.
Huile sur toile 40x30cm

2 réflexions sur “Carnet 12

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