Carnet 26

Texte envoyé par FB:  » C’est lundi, retour au carnet à même le réel. Retour à la traversée sans préméditation du jour, et seulement l’attention volontairement portée à fleur de sens, intentionnellement mise en avant, et les petites choses comme les grandes en capter ce mode sensible, lorsque l’intensité semble d’elle-même émettre un pic, pratiquer un arrêt, exercer la catalyse de langue. Le carnet n’est pas une attente, il est mise en avant de tout notre appareil sensible, au-delà de la langue, et quand on la convoque elle doit mordre sans reste dans cette nuance, dans cet impalpable, dans ce si fragile où la traversée du jour nous a menés. Ce n’est pas un exercice qui s’effectue dans la remémoration du jour passée (les contributions venues trop tôt seront implacablement reléguées à la fin), mais un « exercice d’observation » comme tout récemment le titre du manuel de Nicolas Nova. Construire qu’on se tienne prêt, de la porte refermée de chez soi au matin (exercice du dehors), sans provoquer la venue de langue, mais se tenant prêt à la captation du fragile, de l’impalpable, de l’éphémère conjonction des sens et du dedans. Et pour cela, on va travailler sur les contrastes. Expressions fortes, expressions faibles cela dirigerait trop cette préparation ou cette attente, qui doit être sans but, juste ouverte et disponible. Alors s’en tenir à la frontière : cette expression qui viendrait des peintres, artistes dans le visuel avant de le devenir dans la forme : choses nettes, choses floues. Ainsi, portée en avant des sens, non pas ce qui échouerait délibérément en choses fortes, ou serait repoussé en choses faibles, mais, à mesure qu’on avance dans le jour poussant en avant de nous cette disponibilité du sensible, savoir la frontière qui sépare non pas le fort et le faible, mais le plus net et ce qui resterait un peu flou. Travail humble et ingrat, parce qu’il suppose la plus grande proportion de son énergie investie dans cette attente et cette disponibilité, plutôt que la conversion langue qui s’ensuit. Au point que ce presque tri, le net et le flou, pourrait se continuer tout au long de la journée riche ou pauvre, pragmatique, agitée ou ordinaire, dans l’ouvert de la foule et des visages ou le retrait à la table. Et c’est pour nous remettre en train, au plus élémentaire du carnet comme travail, et non prouesse ou séduction, avant nouvelle phase d’exploration. Ah, et puis : formidable conjonction, imprévue, totalement le fait du hasard…. alors que je prépare cette proposition, j’apprends que ce jour a été décrété « journée internationale sans adjectifs ». Et qu’on va bien sûr l’honorer telle ! » Site du Tiers-Livre

Une menace pour cet exercice. Intuition que non Pas réellement. L’implacabilité invoquée quant aux contributions qui parviendraient trop rapidement dans la boîte mail et qui par conséquent seraient reléguées en fin de queue. Bien sûr qu’elle est nécessaire. Si toutefois elle ne se heurte pas à une autre. Et, qu’en dernier ressort, elles finissent par s’annuler dans une forme d’inertie. Le but serait donc une attention maintenue tout au long de la journée qui se donnerait pour cible la frontière entre le net et le flou, le faible et le fort. La frontière entre deux sensations contraires à première vue. Une expérience dans une durée impartie. Cependant, cette durée sera subjective pour chacun. Qu’est-ce qu’une journée, une heure, une minute, une seconde sinon une fiction inventée pour sortir du présent ? Et, si l’on ne se fie qu’à l’écriture, qu’à l’immédiateté de celle-ci, à quoi, comment cette fiction peut-elle bien servir.

Une expérience du réel dans une durée, vaut-elle mieux ou plus qu’une expérience du réel de l’écriture elle-même dès que l’on ouvre ce carnet. Sitôt que l’on ouvre la page, ce qui afflue dans l’immédiateté est tout aussi flou ou net que lorsqu’on marche dans une rue. Que l’on arpente la campagne. Que l’on serre des mains. Aller à la rencontre de celles-ci. Ou au contraire que l’on cherche à s’en éloigner. La notion de netteté et de flou nous accompagne Quel que soit le lieu, le temps. Probablement qu’en plissant des yeux, on en voit tout aussi bien ou mal leurs frontières.

Ce que l’on détectera comme biais, c’est l’attention à l’intention en vue de la rapporter sur le carnet. Ce qui fausse le jeu bien plus qu’on l’imagine. Cela signifie que l’on prélève dans le réel ce qui nous arrangerait. C’est-à-dire ce que nous trouverions intéressant, etc. or la magie de l’écriture ne fonctionne pas ainsi. Avancer vide dans la journée, en ne pensant surtout pas à écrire, se noyer dans la journée, s’y perdre totalement dans les menus tâches comme les plus grandes — sans y penser de façon narcissique. Sans ce retour systématique vers le miroir que pourrait facilement être l’écriture d’un carnet. Qu’il est dès le début en toute inconscience d’après l’expérience déjà vécue.

Recherche ici même de ce point de bascule entre conscience et inconscience. Entre net et flou, fort et faible… difficile. La relecture sera nécessaire. Une implacabilité requise là aussi. Et, probable que ce préambule ne tienne pas. Qu’en relisant une stupéfaction surgisse. Et, que la nécessité dans laquelle une seule journée nous fait pénétrer, le rende soudain caduque.

S’autoriser ainsi à prendre des notes, n’est-ce pas une manière de botter en touche, de vouloir contourner une difficulté. Ou bien nourrir l’illusion de se sentir fort, et donc à vouloir l’augmenter. Alors que c’est probablement de la faiblesse que naît ce mensonge de force. Il y a bien là aussi une sorte de frontière détectée.

Une implacabilité mise ainsi en exergue n’est sûrement pas quelque chose d’innocent. Et, on peut bien ou mal l’interpréter de plusieurs façons, ça ne change en rien le mot. Le prendre comme un conseil, un message subliminal, ne pas s’arrêter à l’impression de châtiment, de punition, à l’épée de Damoclès. Faire comme d’habitude ouvrir un œil, mais sans plus. Pas se faire trop d’idée.

Bien trop long ce préambule, à peine vient-il de s’écrire. Impression de se répandre en excuses ou atermoiements, biaiser. Il faudrait un peu de tenue comme dans la chanson Monsieur Williams de Ferré. Il faudrait conserver tout cela pour soi. Mais, avant de pouvoir en conserver quoi que ce soit, il faut bien traverser tout ça, non. Le poser sur la table. Le considérer pour ce que c’est. Un long monologue solitaire. Une sorte de plainte à peine déguisée sur la difficulté d’échanger simultanément avec les autres et soi-même.

Encore une frontière perçue entre ce que l’on écrit ainsi en toute naïveté sous l’impulsion d’un sentiment et cette fiction que l’on pourrait en fabriquer, une fois la netteté d’une stupidité examinée de fond en comble. Possible qu’au fond de cette stupidité qui s’écoule on y découvre un grain d’or. Une qualité de silence.

11h

des gestes sur la toile, essuyages. Besoin du flou au début pour apprécier l’espace, le danger au début de la netteté, des détails.

huile sur toile 100×80 huile sur toile de jute
11h38 ce gros grain qui fait frontière
Et cet autre dans lequel les imperfections remontent à la surface

12h45

le froid dans l’atelier, 15° ce qui entraîne à s’activer pas qu’un peu. Beaucoup. Se rendre d’un tableau à l’autre, être une sorte de chef d’orchestre. Un coup de couteau par ci un essuyage par là. Dans ce cas la frontière entre les toiles disparaît. on peint d’un bout à l’autre de la pièce. puis on a faim. on regarde l’ensemble avant d’éteindre la lumière. puis la porte ouverte un autre froid auquel on se heurte. pas longtemps. plaisir de trouver la chaleur du logis. mais cette odeur. Du chou-fleur. Heureusement c’est délicieux en gratin.

16h23

S’amuser de la précision de l’heure qui pourrait tout aussi bien être inventée. Tourner autour de quelque chose. probablement vide. mais un vide qui aspire tout autour de lui. cette traction ou attraction suivant l’heure de la journée plus ou moins visible, palpable. Juste une question d’attention. La prise de conscience pourrait tout aussi bien ne pas exister que ça ne changerait rien, on le devine.

16h38

rester fixé sur cette frontière entre les rêves d’hier et la réalité d’aujourd’hui. Une vision qui rappelle celle du Leica, sans pile sans électronique. mais qui, s’y on prend le temps de faire correspondre les deux images floues, donne un cliché d’une netteté extraordinaire sur le négatif et sur le papier plus tard.. Rêve d’enfant de qui je voulais être et stupeur de comprendre que j’y suis parvenu. Non pas riche non pas réussir mais être libre. Et pourtant il n’y a que la peur à dépasser dans une vie pour éprouver cette sensation à la fois terrifiante et banale.

17h30.

retour du point relay, 350 m effectués dans une presque nuit. Les décorations de Noel sont installées mais pas allumées. La vitesse des automobiles dans la rue centrale étroite , les trottoirs réduits à presque rien. Regards jetés sur l’intérieur des rares boutiques qui subsistent encore ici. Un coiffeur qui ne coiffe qu’à la tondeuse. une nouvelle épicerie Turque probablement. Le commerçant a installé un écran télé, lumières glauques vacillantes, retransmission d’un match de foot très certainement. Arrivé au point relay on me demande mon code ? fouille dans les poches heureusement que pris le portefeuille. sitôt que je présente ma carte d’identité le visage de la fleuriste s’éclaire. Mais oui je viens de le recevoir. un grand paquet mou que je déchire sitôt sorti pour vérifier le contenu. Tout est là. Le journal de Kafka, le Très- Bas de Bobin, Les vies minuscules de Michon. Je re fourre tout dans l’enveloppe et m’en reviens. le pas plus léger qu’à l’aller.

17h51

Bobin est un danger pour qui veut écrire. refermer le livre. sinon on tombe dedans sans notion de durée. plutôt lire des poèmes courts qui parlent de la neige. Ce que l’on perçoit dans un poème, le reflet de notre état d’esprit du moment de le lire. assez flou pas très clair. juste ce qu’il faut pour se tenir à sa frontière. Et c’est de là justement qu’il parait être le plus émouvant. Quelque chose se rejoint comme la flèche atteint sa cible. Si on n’a pas la sensation physique de cette frontière autant lire des modes d’emploi. Il y a des jours où cette frontière se dérobe malgré nous. Dans un tel cas cela ne sert à rien de lire des poèmes et même quoique ce soit.

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