Le double

illustration Oscar Kokoschka.

Celui-là me ressemble. Mais, en mille fois mieux. Et, je ne peux que me résoudre à me tenir là derrière lui et le suivre, à l’observer. Nos langages eux-mêmes sont si différents. Chaque mot, chacune de ses pensées provient d’une nature primitive. Il s’y exerce depuis le début, c’est inné. C’est en cela qu’il est meilleur que moi accaparé par mes doutes, mes longues stations dans le calvaire de l’ignorance. Les mots nous séparent. Lui reste dans leur profondeur et avec quelle intimité ! alors que sans cesse, je me débats à leur surface. C’est un exilé qui n’a pas oublié sa langue maternelle et ne cesse de la chérir, sans excès toutefois, sans fébrilité, avec… pondération. Tandis que par dépit, j’aurais tout fait pour l’enfouir cette langue au plus profond de moi. J’ai refusé par crainte ou par bravade cette solitude qu’impose cet exil. Oui, j’ai triché avec la partie la plus précieuse de moi-même. Je me suis mis à apprendre des langues étrangères. j’écris en français.

Ainsi, il est assis sur le canapé du salon. Dans mon salon. Alors, je me tiens en vis-à-vis sur un fauteuil. Par ailleurs, il est dans un moment d’inspiration. J’arrive à le percevoir à l’expression de son visage. Ce que je donnerais pour que me soit offert —ne serait-ce qu’une seconde —cette grâce ineffable. Cette paix que je lis sur son visage. Il écrit. Les mots arrivent par flots sans la plus petite hésitation. De plus, il ne fronce pas les sourcils, ses doigts courent sur le clavier. Ainsi, il est peut-être en transe. Pour un peu, je le détesterais si je ne l’admirais pas ébahi, bouche bée. Cette stupeur dans laquelle je me retrouve soudain figé pourrait rapidement m’agacer. Alors, je pourrais me lever et l’attraper par un bras pour le pousser hors de chez moi. Par ailleurs, je pourrais même le traiter de sale étranger. Puisqu’il l’est, c’est évident. Tout en lui respire l’étrangeté. Et, il semble en outre en être très fier, calme à cette idée. Tandis que moi, c’est une autre paire de manches n’est-ce pas. Il a fallu que je fasse des efforts surhumains pour découvrir ce qui m’était dissimulé. Le pot aux roses, quel est-il : Que je suis un étranger moi aussi, mais un étranger honteux. Un juif.

Il n’y a qu’un juif qui déteste à ce point-là un autre juif. Il ne faut pas se méprendre, ne pas se laisser berner par cette confusion organisée de toutes pièces qui souhaiterait que seul un Arabe déteste à bon droit un juif. Erreur grossière. Ainsi, nous autres juifs sommes champions en matière d’auto détestation. Nul ne saurait se détester mieux que nous savons le faire. C’est aussi héréditaire que congénital. Voilà pourquoi nous avons été élus. La plus authentique détestation de la créature bipède nous appartient. Nous l’avons bien gagné cette médaille. Toute cette errance, nom de Dieu.

Il lève les yeux et jette un regard vide vers le fauteuil dans lequel je me tiens. Je sens mon cœur battre tout à coup. peut-être me voit-il enfin. Mais, non, les doigts reprennent leur rythme endiablé sur le clavier de sa tablette. Je lui suis totalement invisible. J’ai l’habitude — mais tout de même— j’accuse le coup comme à chaque fois. Ce tout petit espoir pour mieux encore me repaitre de cette énorme déception qui suivra.

De bonne heure le matin, il se propose d’acheter le pain, mais je devine aussitôt que c’est pour effectuer un détour au bureau de tabac. N’y a-t-il pas un Je ne sais quoi de faux, d’hypocrite de déclarer ainsi à la cantonade:  » ma chère je vais acheter le pain » alors qu’en vérité le but est autre. Mais, mon épouse n’est pas dupe. — Tu vas encore t’acheter du tabac— lui lance-t-elle du haut de l’escalier. Je reste tout ému de l’entendre percer ainsi son mensonge. Pas encore cette fois qu’il la trompera sur la marchandise.

D’ailleurs, au retour, il dépose des croissants sur la table comme s’il voulait se faire pardonner de quelque chose. Achète-t-on des croissants un mardi? — tu as acheté des croissants, cela tombe bien, il n’y a plus de beurre— et toc. Envoi de mon épouse. Décidément comment lutter contre le pragmatisme féminin. Justement. Il ne lutte pas. Il se contente de sourire. Un de ces sourires agaçants qui paraissent en dire long, mais qui ne renferme qu’une steppe remplie de vide et de vent.

Il la prend dans les bras, lui caresse les cheveux, la baise dans le cou. Je m’absente dans ces moments-là. La pudeur. Ou plutôt quelque chose d’intolérable qui me fait fuir. Ainsi, on a beau avoir des nerfs, une patience presque infinie, se sentir perpétuellement la cinquième roue du carrosse, à un moment pas d’autre solution que cette évasion. Le pire est que je ne sais plus du tout où je suis dans ces moments-là. Les limbes sans doute.

Et, c’est de cet endroit bizarre que je vois surgir le premier mort. Un être chétif, malingre, qui a dû de son vivant être tout le contraire. Vaguement, un souvenir de photographie noir et blanc aperçut. Il vient s’asseoir à côté de moi en silence. Puis en arrive un second, par la suite un autre, et ça ne s’arrête plus. Par ailleurs, on ignore réellement où l’on est. Et, cependant, il suffit d’une simple pensée, d’une toute petite attention pour discuter entre fantômes, des lieux, des événements, des paroles défuntes, elles aussi. Quel brouhaha chez les morts ! Et, nous avons même la possibilité de contempler le spectacle des vivants qui continuent de vivre sans nous. Et bien sûr, c’est suite à ce constat que je reviens à la cuisine, que je les vois tous les deux en train de petit déjeuner. Dans le fond des choses, cela me semble si naturel, si prévisible. D’être ainsi cocufié. Comme si dès le début, par une sorte de lassitude extraordinaire, j’avais donné mon accord, décidé de ne rien y opposer. Comme on peut voir les tenants et aboutissements d’une vie entière depuis le fond de son cercueil.

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