incantation aux voyages

Prologue au nouveau cycle d’atelier d’écriture proposé par François Bon.

image Lukas Bischoff

Rien de pire que de perdre, par inadvertance, le désir de voyage, le désir d’aller vers l’ailleurs et à la rencontre des autres. En ce temps là, tu avais déjà fais dix fois le tour du monde, et tu t’étais lassé de toi, qui n’y voyait goutte. Les gens là-bas achevaient régulièrement tes espoirs de nouveauté et devenaient ainsi aussi semblables que les gens d’ici. Plus rien ne te faisait rêver, et tu t’enfonçais dans l’indolence de parcours minuscules, effectués depuis ta chambre parisienne jusqu’aux lieux d’activités périphériques, alimentaires, servant à en payer ton terme. A peine un écart ou deux, en fin de semaine, pour te rendre dans l’immense bibliothèque du centre ville ou acheter chez des marchands africains, à quelques pas de ton gourbi, au marché de Château-Rouge, le nécessaire pour substituer. Et pour ne pas crever comme un chien, tu t’inventas cent disciplines. Parmi toutes celles , plus ou moins efficaces , ratées ou réussies, la plus roborative était l’incantation au désir, l’incantation aux voyages. Mais comment t’y prenais-tu, t’en souviens-tu encore ? Comme préambule, à l’aube, face aux façades rosies que tu apercevais au-delà de la fenêtre, un nom de ville te revenait en bouche avec son goût de cendre si particulier, un peu salé, comme celui du sang: Samarcande, Alger, ou Zanzibar. Et le fait de les prononcer à haute voix, d’écouter le son rebondir contre les murs de l’étroite pièce pour revenir comme un boomerang vers ta poitrine et au-dedans ton cœur, provoquait ce léger vacillement de toi-même sur toi-même. Alors, mécaniquement tu déployais les bras, et te mettais à tourner autour d’un axe imaginaire, tu devenais une hélice humaine, un excentrique tournant autour de son axe taré, en quête de cette ivresse bien connue en Orient, qu’offre la transe et le tournis. Ensuite au bout d’un bon quart d’heure à jouer ainsi les derviches tu allais t’allonger sur le lit puis tu fermais les yeux. C’est à ce moment là, précisément, que tu pouvais voyager dans ton propre temps. Tu pouvais examiner toutes tes erreurs d’appréciation, déposer un instant tes lourdes œillères, les écailles si permanentes sur tes paupières, souviens-toi, et refaire les mêmes voyages encore une nouvelle fois mais cette fois d’une façon inédite. Puis, tu te réveillais- était-ce des rêves ou des inventions conscientes, des constructions aussi imaginaires que bizarres, quelle importance… Tu avais regonflé tes batteries suffisamment pour aller jusqu’au bout de la journée, jusqu’à la nuit, et cela en ce temps là te suffisait.

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