Comment sortir de la confusion ?

Qu’est ce que la confusion ? Vous connaissez peut-être, voir surement, il semble que nous ne puissions pas nous en passer. Et que serait le contraire de la confusion dans ce cas ?

Pourrait-t’on dire qu’il s’agit de la clarté ?

Dans ce cas la confusion serait l’ombre et la clarté ne pourrait pas jaillir autrement qu’après avoir traversé la confusion, jusque là tout va à peu près bien n’est-ce pas ?

Comment se manifeste la confusion ? comment naît-elle ? s’attache t’elle à un seul domaine de votre vie ou bien à l’ensemble de celle ci ?

Cela demande un peu de réflexion.

En effectuant une recherche sur un célèbre moteur de recherche, la première définition serait

« le trouble d’une personne confuse » … avec ça nous sommes bien partis.

Que dit la science ?

« La confusion est un trouble aigu, transitoire de l’attention, de la cognition et de la conscience, habituellement réversible et très fluctuant. Les causes comprennent presque toutes les affections, ou médicaments. Le diagnostic est clinique, aidé des examens de laboratoire et habituellement d’imagerie pour en identifier la cause. Le traitement consiste à corriger la cause et à mettre en place des mesures de support. »

Nous ne sommes pas arrivés non plus.

Allons voir du coté des journaux féminins puisque c’est la suite logique trouvée par l’algorythme:

« La confusion mentale, parfois appelée syndrome confusionnel, est un symptôme assez fréquent souvent difficile à interpréter. Une personne confuse perd la notion du temps et de l’espace, elle s’égare facilement et une simple conversation peut la laisser perplexe. Ses facultés intellectuelles sont altérées. La confusion peut être un état passager ou un premier symptôme d’une pathologie incurable telle que la maladie d’Alzheimer. Elle peut être provoquée par une crise d’épilepsie, une tumeur, une psychose, un traumatisme, une infection ou un trouble vasculaire. Le traitement dépend de la cause sous-jacente. »

Vous pourriez à mon avis continuer à lire toutes les pages du web et les multiples définitions de la confusion que vous ne seriez pas plus avancé. Surtout si à la base vous êtes déjà confus, c’est à déconseiller.

Par les temps actuels il semblerait que se tenir loin de toute « information », de tout mot d’ordre permettrait d’aller puiser en soi des richesses inédites… il suffit de s’y mettre, une pelle, une pioche, yaka… Enfin ce n’est que mon avis bien sur.

Peut-on parler alors d’une sensation confuse, d’un sentiment confus, d’une pensée confuse ? il semble que la confusion ne se manifeste pas toujours de la même façon suivant l’angle de lecture de l’observateur.

Que serait une sensation confuse si elle ne pouvait avoir de définition précise, elle échapperait alors à l’analyse comme au contrôle. Analyse de qui contrôle de qui et de quoi ? Mystère et boule de gomme.

Toujours cette cervelle qui cherche à s’empiffrer de définitions et de mots d’ordre, à se rassurer en se haussant sur la pointe des pieds si tout à coup elle semble perdre le contrôle. Et que fait-t’on lorsqu’on croit perdre le controle ? Soit on est abattu et on se retrouve en position foetale ( mentalement ou physiquement, avec des chips et une canette devant la télé) soit on monte sur ses grands chevaux pour vociférer… comme si finalement quelque chose se plaignait continuellement à l’intérieur de la forteresse rassurante de nos analyses rationnelles, claires, logiques. Une ambiguïté qui ne serait jamais satisfaite de son sort. Soit je suis rassuré de tout mais je m’ennuie, sois je perds le contrôle je deviens confus mais comme c’est épatant en même temps cette confusion… où extrêmement douloureux aussi à terme quand on a terminé de trouver cela épatant.

Etre confus suite à une défaillance biologique cela peut s’envisager, un neurone qui baille, un synapse qui se relâche… et c’est l’obsolescence et l’entropie qui pointent le bout de leur vilain nez. « Vilain » pour la famille, pour les proches.

Celle ou celui qui peu à peu découvre la confusion en tant que « maladie » justement confond désormais le proche et le lointain, l’ici et l’ailleurs, peut-être n’en souffre t’on même pas.

C’est juste un égarement avec par ci par là des repères familiers qui s’effacent peu à peu dans la brume. Reste t’il encore un spectateur intérieur de cette métamorphose dans ce cas ? que reste t’il vraiment une fois que tout est confondu, que tout est oublié ?

La confusion c’est aussi l’indifférencié, comme l’indifférence à tout ce qui pouvait autrefois jouer le rôle de colle entre les différents fragments de notre personnalité, comme de notre identité. Peu à peu l’écho de bruits sourds qui s’éloignent comme aussi le timbre de voix aimées qui rejoint les sons environnants et qui s’évanouissent également. Autrement dit « l’enfer des autres » comme leur paradis.

Ce qu’il y a d’étrange avec la confusion c’est qu’elle égalise, elle nivelle tout ce à quoi la violence, le désir, la haine ou l’amour pouvaient autrefois s’accrocher pour produire du mouvement.

Il y a de lourdes confusions comme de légères, et toute la palette des oublis et des lapsus entre les deux comme toujours.

Il se pourrait comme le disait Samuel Beckett que cette confusion générale, dont on ne se rend d’ailleurs plus vraiment compte soit en fait une sorte d’utérus dans lequel nous serions encore bloqués.

Quand est ce qu’on va naître…? dit un des clodos de « fin de partie » en attendant Godot.

Dans ce cas là la vie serait le lieu magistral, le territoire de toutes les confusions dont nous chercherions plus ou moins adroitement de nous extraire, toujours en vain sinon par la mort que l’on confondrait encore bien sur avec l’idée d’y voir enfin « plus clair ».

N’y a t’il pas un autre moyen que de se pendre afin de domestiquer cette confusion? c’est à cela que je pense cette nuit, n’arrivant toujours pas à dormir comme d’habitude éblouit par la rapidité du temps qui passe si vite dans la journée.

Illustration « Lucifer » Jackson Pollock

Mille et une façons de creuser sa tombe./ A thousand and one ways to dig your grave

C’est un tout petit roman que vous avez certainement lu lorsque vous étiez jeune, petit par l’épaisseur, par le nombre de pages, petit aussi désormais quand on s’en souvient longtemps après, petit comme une étoile à peine perceptible dans le fin fond du ciel noir. Il s’agit du « Siddhartha » de Hermann Hesse.

Que raconte ce livre sinon que quelque soit le chemin emprunté nous nous rejoignons tous au même endroit, que l’on pourrait nommer

« le lieu où l’on se rend compte de son ignorance. »

Celui qui cherche la sagesse et celui qui ne la cherche pas, quelle importance ? puisque au final la vraie découverte sera que nous n’y avons pas accès. Soyons un peu raisonnable les véritables éveillés son rarissimes et partons du principe que ce n’est ni toi ni moi.

La sagesse est sans doute aussi une petite étoile qui nous guide du plus profond de notre ignorance vers un peu moins d’ignorance et c’est déjà pour beaucoup un pas de géant.

Mais un peu moins d’ignorance fait tout de même mal à côté du peu de joie qu’il nous apporte. Un peu moins d’ignorance, c’est dérober encore une fois le feu et en payer les conséquences. Alors on s’aperçoit que nous avons fait tout ce chemin doté d’intentions changeantes au cours du temps, et que ce changement incessant n’est qu’un changement d’outil afin de creuser notre tombe. Un coup ce sera une pelle d’autre fois une pioche, pourquoi pas une simple cuillère, qu’importe l’essentiel est ce trou autour duquel sans le savoir nous nous affairons.

L’orgueil et la vanité mènent le monde et vont souvent se nicher en dernier recours sous la plus humble des robes de bure. Derrière le plus farouche des anonymats se cache toujours quelqu’un dans l’attente d’être découvert.

Ce ne sont que des histoires que nous nous racontons pour passer le temps. C’est tellement extraordinaire en soi qu’on pourrait se demander si le seul but n’est pas déjà là, dans cette inaptitude à accepter la vie telle qu’elle est, sans avoir besoin de l’interpréter sans arrêt ?

Il y a quelque chose de profondément émouvant dans cette inaptitude à vivre que ceux qui ne la connaissent pas, ou feignent de l’ignorer plutôt ne peuvent pas du tout savourer. Car c’est dans cette vulnérabilité, cette précarité, qui gît au fond de chacun de nous que naissent les émotions les plus subtiles, comme les sentiments les plus forts et qui souvent d’ailleurs nous emportent et nous dépassent.

L’histoire de Siddhartha lorsqu’on se souvient de son origine est celle d’une révolte contre le père.

L’histoire de la peinture du 20 ème siècle est aussi l’histoire d’une bande d’enfants rebelles.

Et désormais que la nécessité de lutter contre nos pères ou nos mères disparaît, nous restons bras ballants et comprenons tous les coups d’épée dans l’eau que représentent la plupart de nos actes.

Cette prise de conscience apparaît souvent tardivement et sans doute est ce aussi dans l’ordre des choses, ce fameux « ordre des choses » dont nous refusions d’entendre parler, vous vous souvenez ?

La tombe c’est ce creuset dans lequel le plomb et l’or au bout du compte se rejoignent pour retrouver leur nature, ce qu’ils ont toujours été, simplement du métal, des enfants de Gaïa la solitaire qui tourne sur elle-même en nous rêvant plus beaux que nous n’avons jamais été.

Désormais il existe un opéra Rock du même nom que ce petit livre .Je me suis posé la question : pourquoi ce personnage de Siddartha aura t’il été pressenti comme un bon investissement pour les producteurs qui financent ce spectacle…?

Sans doute parce que contre toute attente le guerre des enfants contre les parents touche à sa fin d’une certaine manière.

Ce qui était détourné par l’institution et la famille ne l’est plus et nous allons assister de plus en plus rapidement à la croissance d’une violence sans raison et à sa réciprocité. Il y aura à nouveau des boucs émissaires temporaires et éternels, ce temps durera ce qu’il durera, et peu importe, tout n’est-il pas toujours un éternel recommencement ?

Le fait que nous assistions en peinture à ce que l’on veut nous faire passer pour un retour vers la Renaissance, d’ailleurs on rajoute l’adjectif « sauvage », pour renforcer le buzz, indique la volonté d’un retour au calme, entre l’artiste et ses commanditaires. Bien sur « sauvage » à la Bansky de préférence qui reste dans un anonymat dans le seul but de faire encore croire qu’il serait un mauvais fils et donc un vrai artiste …

Cependant qu’il est absorbé par la fabuleuse machine à faire de l’argent comme au temps des Médicis et de Leonard qui inventait des clitoris volants au nez et à la barbe de toute la papauté tout en allant se reposer dans un Chambord en peignant la Joconde comme on peint la girafe.

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It is a very small novel that you certainly read when you were young, small by the thickness, by the number of pages, small also now when we remember it long after, small like a star barely noticeable in the end of the black sky. It is « Siddhartha » by Hermann Hesse.


What does this book say, except that whatever path we take, we all meet in the same place, which we could name the place where we realize our ignorance.


Who cares for wisdom and who does not seek wisdom, what does it matter? since in the end the real discovery will be that we don’t have access to it.


Wisdom is undoubtedly also a small star which guides us from the depths of our ignorance towards a little less ignorance and it is already for many a giant step.


But a little less ignorance still hurts for the little joy it brings us. A little less ignorance is to once again steal the fire and pay the consequences. Then we realize that we have come all this way endowed with changing intentions over time, and that this incessant change is only a change of tool in order to dig our grave. A blow it will be a shovel other times a pick, why not a simple spoon, whatever matters is this hole around which without knowing we are busy.


Pride and vanity lead the world and will often nestle as a last resort under the most humble dress. Behind the fiercest anonymity is always hiding someone waiting to be discovered.


These are just stories that we tell ourselves to pass the time. It is so extraordinary in itself that one could wonder if the only goal is not already there, in this inability to accept life as it is, without having to interpret it constantly?

There is something deeply moving about this inability to live that those who do not know it, or pretend to ignore it rather cannot savor at all. Because it is in this vulnerability, this precariousness, which lie at the bottom of each of us that are born the most subtle emotions, like the strongest feelings and which often besides carry us and exceed us.


The story of Siddhartha when we remember its origin is that of a revolt against the father. The history of 20th century painting is also the history of a bunch of rebellious children. And now that the need to fight against our fathers or our mothers disappears, we remain swinging and understand all the swords in the water that represent most of our actions.

This awareness often appears late and no doubt it is also in the order of things, this famous « order of things » which we refused to hear about, do you remember?

The tomb is this crucible in which lead and gold ultimately come together to find their nature, what they have always been, simply metal, children of Gaia the lonely one who turns on herself dreaming of being more beautiful than we have ever been.

Now there is a Rock opera of the same name as this little book. I asked myself the question: why was this character from Siddartha considered a good investment for the producers who finance this show …? No doubt because against all odds the war of children against parents is coming to an end in a certain way. What was hijacked by the institution and the family is no longer hijacked and we will witness more and more quickly the growth of violence without reason and its reciprocity. There will be temporary and eternal scapegoats again, this time will last as long as it lasts, and whatever, isn’t everything always an eternal beginning?

The fact that we are witnessing in painting what we want to pass for a return to the Renaissance, moreover we add the adjective « wild » to reinforce the buzz, indicates the desire for a return to calm, between the artist and his sponsors. Of course wild, preferably Bansky, who remains anonymous for the sole purpose of still making people believe that he would be a bad son and therefore a real artist … however that he is absorbed by the fabulous machine for making l money as in the days of the Medici and Leonard who invented clitoris flying in the nose and beard of all the papacy while going to rest in a Chambord by painting the Mona Lisa as one paints the giraffe.

Les voyages

Quand on veut voyager et qu’on n’a pas d’argent, pas de temps, pas le courage, enfin quand on a une envie et qu’on fait tout pour ne pas la réaliser finalement, celle ci se faufile malgré tout pour parvenir peu ou proue à la surface du territoire matériel.

Peindre c’est aussi au delà des buts que l’on se dit une façon de laisser parler ces envies de voyages qui pendant longtemps furent compressées, maltraitées, oubliées.

Avec l’arrêt de la cigarette et la disparition des écrans de fumée multiples la vue devient plus claire, la main retrouve la fermeté du manche du pinceau, la souplesse et l’onctuosité des huiles.

Et s’il faut passer encore une fois par le noir et le blanc comme étape obligée ce n’est plus une raison pour ne pas accepter ce que l’envie murmure depuis si longtemps. Cela faisait longtemps que ça me pendait au nez. Ça va s’appeler  » voyages intérieurs  » c’est juste le titre et je ne sais pas où je vais.

Garder le cap

Quand le ciel change, que les nuages s’amoncellent à l’horizon, que l’on entend le petit bruit des factures qui arrivent par la fente de la boite à lettres, quand la mine de crayon se brise sous la pression et que l’on cherche le taille crayon partout en vain, quand la gomme est noire, quand le chat n’a plus de croquettes, quand tout est embrouillé à souhait dans la tête comme dans l’atelier, comment garder le cap ?

Chaque jour essayer un truc, écrire sur une feuille la liste des choses à faire par exemple, et puis la déchirer, la jeter à la corbeille pour voir ce qui reste en mémoire d’important vraiment.

Découvrir qu’au final rien d’autre n’est important que la certitude que tout un jour sera terminé.

Se lamenter un brin, puis se relever et avec souplesse. Tenter un auto coup de pied au cul.

j’ai testé pour vous, ça peut marcher de temps en temps, après 55 ans c’est plus périlleux, enfin pour les plus souples alors on enchaîne dans la foulée, par un petit café, une cigarette, ah non désolé j’ai arrêté.

Une envie brève comme un ange qui passe. Bien se rappeler qu’une cigarette ne dure guère, c’est tellement bref qu’on se demande quel plaisir vraiment on peut poser sur le plateau de la balance tandis que sur l’autre on a installé tous les dépits que la brièveté de cet acte saugrenu entraînerait. Toujours faire la part du pour et celle du contre.

Et puis s’en fatiguer, se révolter, gesticuler, tout cela ne dure pas longtemps quand on y réfléchit bien, juste un sale petit moment à se débattre, ça va passer. Et respirer, profondément, respirer.

Lorsque la lumière revient, avec le calme on en rigole doucement, on s’aperçoit, on se retrouve, on se tapote l’épaule, on s’encourage à nouveau, et l’on finit par s’apprécier. C’est vraiment à ce moment là précisément que le taille crayon resurgit, alors on s’assoit, on prend une nouvelle feuille et on y va. Une nouvelle journée alors est traversée et le soir vient, car il vient forcément, irrémédiablement. Alors on se demande si on a gardé le cap ?

On ne sait pas vraiment si c’est au sud ou au nord à l’est ou à l’ouest, aucun point cardinal n’est vraiment précis. C’est plus une impression, un ressenti qui va colorier la nuit de couleurs froides, de couleurs chaudes.

Et pour l’instant quand vient le matin, comme un gamin à chaque fois je reste ébahi.

Rater

Comment rater ton visage Huile sur toile Patrick Blanchon 2019

Aujourd’hui je vais contourner une grande difficulté dans ma vie, celle de vouloir réussir quoi que ce soit.

Je vais m’installer devant ma toile et je vais fermer les yeux à chaque fois que je vais déposer une touche de peinture. Et ainsi de suite jusqu’à ce que tout le tableau soit recouvert de taches de peinture.

voilà j’ai terminé je peux ouvrir les yeux et j’ai devant moi un tableau qui n’est pas réussi, un tableau que je serais tenté de classer dans la catégorie des œuvres ratées.

Et maintenant je suis devant le contraire de ce que j’ai toujours estimé être la réussite.

Mais qu’est ce qui ferait que ce tableau puisse être réussi ?

Pourquoi est ce que j’imagine qu’il est raté ?

D’où me viennent cette idée de réussite et d’échec ? Et cela me ramène automatiquement à l’immense confusion de mon enfance évidemment.

Réussir sa vie pour mes parents c’était avoir un bon job, puis progresser dans la même boite pendant des années et ainsi gravir peu à peu les échelons. Ils avaient confiance dans cette idée de réussite professionnelle puisque leurs parents leur avait transmise et les parents de leurs parents .. globalement, l’idée de la réussite professionnelle n’avait pas changé depuis des générations.

Lorsqu’en 1974 mon père reçut sa lettre de licenciement il travaillait déjà depuis plus de 15 ans dans la même entreprise, il avait démarré comme simple représentant et s’était peu à peu hissé comme responsable des ventes, puis directeur commercial. Il avait travaillé dur pour y arriver , le travail payait .Pour se former il n’avait pas hésité à s’inscrire au Conservatoire des Arts et métiers où il passait ses soirées et souvent des weekend entiers.

En revanche sa vie de famille était pour lui comme pour nous un échec, nous le voyions rarement, souvent stressé, parfois colérique, et tout ce qu’il devait entreprendre dans la maison, il semblait s’y attaquer à contre cœur. On peut supposer qu’il avait à ce moment là une sensation coupable de délaisser ses études, de négliger un investissement qu’il estimait plus important que de changer une ampoule, réparer une prise défectueuse, ou simplement aller changer une carte grise pour l’achat d’un nouveau véhicule.

Il passa presque une année à ruminer après son licenciement, et ce fut vraiment une année terrible pour notre famille, il s’enfermait dans un mutisme qui pouvait durer parfois des semaines entières, ou alors il entrait dans des colères homériques. Ce n’était plus pour nous, les enfants un modèle de sécurité et de réussite comme celui qu’il avait voulu nous imposer avant la catastrophe de sa mise à pied.

Du coup tous les conseils antérieurs en relation avec la réussite semblèrent devenir lettre morte, mes résultats scolaires ainsi que ceux de mon frère qui n’étaient déjà pas fameux dégringolèrent de manière vertigineuse.

Nous aurions dit d’une certaine façon que nous l’accompagnions résolument dans la découverte et l’exploration de ce nouveau territoire que représentait désormais l’échec.

Evidemment nous eûmes droit à des insultes et des humiliations carabinées de la part de nos parents qui ne comprenaient pas pourquoi nous ajoutions encore à la difficulté paternelle par nos mauvais résultats.

Mon frère fut orienté vers une voie de garage quant à moi je terminais laborieusement ma dernière année de pensionnat et devais réintégrer l’école publique et laïque ce qui n’était pas pour me déplaire au final.

Je n’établirai pas ici la longue cohorte de tentatives et d’échecs qui s’amoncela par la suite dans tous les domaines de ma vie. Non pas que je veuille en rendre qui que ce soit responsable ce n’est pas du tout cela, bien au contraire, j’ai endossé la responsabilité d’échouer tout simplement puisque la réussite ne semblait pas être une valeur stable.

Evidemment, je n’en fus pas conscient tout de suite, à chaque échec mon estime de moi en pâtissait comme j’avais vu mon père en pâtir, face à lui , l’échec j’étais copie conforme, cependant que je persévérais à accumuler d’autres échecs et ratages, et comme mon esprit est analogique en grande partie, j’établis assez vite des ponts entre les domaines professionnels, sentimentaux, etc , en fait j’ai continuer à vouloir à tout prix réussir mais en suivant la voie de l’échec .. J’étais inconscient de ma compétence de raté.

Le jour ou j’ai enfin compris que je ne cherchais pas la réussite mais l’échec en toutes choses, ma vie se modifia, désormais je me suis bâti une philosophie de l’échec le tenant pour une chose évidente, habituelle, normal e, inéluctable. Il y a plus de chance qu’une tentative quelconque échoue qu’elle réussisse.

En réalisant cela , en changeant mon fusil d’épaule, je me suis mis à regarder ce que les autres nommaient leur réussite et combien celles ci dans mon esprit étaient fragiles. Je voyais un ami dans un super job et je n’étais pas envieux, je savais que tôt ou tard il risquerait de le perdre, j’en voyais un autre avec une femme magnifique à son bras, je ne l’enviais pas plus sachant que celle ci pouvait au mieux le tromper au pire divorcer, et peut-être même disparaître tout simplement. Toute réussite n’était qu’éphémère.

Alors que l’échec m’offrait une stabilité épatante quant à sa régularité.

La phase suivante advint lorsque je commençais à me rendre compte de ce fonctionnement, je n’étais plus inconscient de celui ci , et je l’exploitais.

Je travaillais comme photographe à l’époque, et les hasards des rencontres m’amenèrent à développer des photos pour certains artistes connus. C’est à ce moment là que je prenais les négatifs souvent en noir et blanc et que je les travaillais sous l’agrandisseur pour en sortir des jolies épreuves positives.

Négatif, positif.. Je rencontrais une artiste photographe qui me prit sous son aile et m’embaucha spécialement pour la partie laborantine.

Comme j’étais encore léger d’argent et quasiment sans logis, elle m’offrit de m’installer dans un magnifique atelier de Clignancourt. L’espace était vaste, lumineux, aux murs une collection de masques africains rares constitué par le maître des lieux, peintre célèbre qui prêtait l’atelier à ma bienfaitrice en échange de séance de poses, car elle était modèle également et plus encore son égérie.

C’est dans la cuisine de l’atelier que l’agrandisseur et les bacs se tenaient et j’aimais ce petit lieu clos rassurant contre l’immensité de l’espace attenant qui m’angoissait par sa propreté et son agencement qui ne m’appartenait en rien.

Le soir je me réfugiais dans une alcôve ou j’avais dressé un lit de fortune, je rédigeais mes impressions sur mes petits carnets habituels, cela aurait pu être considéré comme une manière de succès, presque de réussite inespérée.

J’étais plutôt habile dans l’exercice du laboratoire, j’avais étudié avec des maîtres incontestés suite à de longues heures solitaires et un travail acharné. J’avais été capable d’investir quantité de nuits blanches dans cet apprentissage du labo car je travaillais dans la journée.

Et bien les problèmes commencèrent assez rapidement entre ma patronne et moi sur la façon d’interpréter son travail.

Ce n »était pas tout à fait ceci , mais pas encore cela … je déchirais les épreuves et je refaisais.. et représentais encore à nouveau mais ce n’était toujours pas assez ceci et pas encore cela .. De temps en temps, avais je du bol, je sortais un tirage magnifique et j’avais droit à une ou deux louanges mais réflexion faite, cela aurait peut pu être ceci à moins que ce ne soit encore mieux comme ça.

Cette promiscuité de ressenti nous amena à avoir une liaison évidemment, il fallait que nous allions au plus profond de nos divergences ou de nos points communs.

Cette relation dura une dizaine d’année, nous alternâmes ruptures et retrouvailles et je lui appris les rudiments du laboratoire pour qu’elle puisse tirer partie de ses négatifs toute seule.. J’appris par la suite qu’elle cessa toute activité photographique pour se réfugier dans un ermitage en Provence.

La réussite donc c’est un peu aussi comme le bonheur, les gens en général recherchent intensément ces deux choses, ils focalisent toute leur attention la dessus mais sans jamais se demander vraiment ce que serait vraiment la réussite pour eux ou le bonheur véritable

Ils épousent des concepts, des oui dire, des poncifs … et heureusement que les catastrophes existent sinon ils en resteraient là en passant à coté de leur vraie vie.

Changer

Huile sur papier journal Réalisation 1985 représentant quelques objets sur une table d'angle.Oeuvre de jeunesse de l'artiste peintre Patrick Blanchon
huile sur papier journal collection privée Patrick Blanchon

Il y a une différence majeure entre croire que nous sommes à un certain niveau et y être véritablement. La peinture n’échappe pas à cette règle.

Pour comprendre ce qui ne fonctionne pas dans un niveau d’évolution ,il faut passer aux niveaux supérieurs sans quoi impossible d’avoir le recul nécessaire.

Puis à l’occasion d’un regard jeté sur le chemin parcouru, s’arrêter pour apprécier honnêtement mais aussi à l’appui des nouvelles connaissances que nous avons acquises, le fil imperceptible qui relie l’ensemble afin de suivre la  trace, le  fil conducteur.

Sans cela nous pataugeons et tournons en rond comme un hamster dans une cage.

Ces derniers jours, j’ai  envie de ranger, de classer, de jeter, d’alléger. Faire le tri entre l’important, le nécessaire qui peut faire levier et l’inutile qui m’entrave, me scotche, me lie, m’ennuie.

Dans des cartons je retrouve une kyrielle de travaux de jeunesse et je les regarde d’un nouvel œil en tentant de lutter contre l’attendrissement de la nostalgie et la pulsion d’ouvrir un grand sac poubelle.

En retrouvant cette feuille de papier journal tâchée de couleur j’ai un doute avant de la froisser, la déchirer, l’évacuer. J e vais juste prendre le temps d’en reparler un peu, comme on parle à un ami sans fausse pudeur, sans artifice. 

Voilà :

Je peignais dans des chambres de hasard, sans confort, et seule la flamme de mes désirs et de mes ambitions , autant dire la flamme des illusions, me réchauffait et me nourrissait tout en même temps. J’étais dans le niveau le plus bas de l’échelle dont je parle plus haut. Le niveau où l’on se préoccupe encore beaucoup trop de l’environnement, de ce qu’on va manger, du comment on va payer la chambre et acheter ses titres de transport. 

Pour pallier les exigences requises par ce premier niveau, je travaillais comme archiviste dans une boite d’architecture. Un sous-sol poussiéreux où, s’entassaient tous les dossiers des projets réalisés ou pas, les études de plan, les calques de tout acabit, et les litiges réglés ou pas.

Je ne rechignais pas à la tâche, mais celle-ci était  si facile, je disposais de longues périodes durant lesquelles je lisais tout ce que je pouvais trouver chez les bouquinistes, et à la bibliothèque de quartier. Je me souviens encore avoir lu « les vies » de Plutarque dans une vieille édition, mais comme ma spécialité est de digresser, je ne vais pas étaler ici la liste tout aussi hétéroclite que gargantuesque des nourritures livresques que je dévorais d’une façon que je considère aujourd’hui .. aussi désordonnée que désespérée. 

Cependant voyez, je considérais que ma tache était facile, je m’étais installé dans une jolie routine qui me procurait de quoi assouvir ma soif d’apprendre, ma passion de la lecture.

Je ne gagnais pas grand chose évidemment et les fins de mois étaient toujours tendues à partir du 15. Ce n’est plus trop original de nos jours, c’est même devenu banal. En fait ce qui ne serait pas banal c’est qu’il en  fusse autrement.

Pour lutter contre la routine et l’ennui j’avais élevé la rêverie à la hauteur d’un sacerdoce et il m’était assez facile de supporter cette existence en me projetant dans un avenir dans lequel,inéluctablement  je serai peintre, écrivain, photographe, chanteur, érudit, philosophe, et bien sur « riche ».

La rêverie et l’espoir ne sont pas des phénomènes palpables. Ce ne sont que des rustines virtuelles que l’on tente de coller sur l’effroyable. 

Sans organisation, sans plan d’action, sans accepter de se fixer des objectifs autres qu’hypothétiques, non seulement je n’étais pas libre mais en plus je faisais fausse route et j’allais me retrouver enchaîné plus encore par la suite.

Cette suite je ne vous la raconterai pas encore. Pas aujourd’hui, peut-être même jamais, ce n’est pas bien important. La seule chose qui me paraît importante ici c’est que pour voir il faut fermer les yeux. Revenir à la racine de soi et considérer le mental comme un périphérique.

Une souris, un clavier, un écran mais pas l’ordinateur.

Ce n’est pas le mental qui peut faire changer de niveau. 

Changer c’est lâcher prise et ce terme est tellement galvaudé désormais, récupéré par des charlatans de tout acabit que je ne vais pas ajouter encore à la misère du monde.

Hier encore j’évoquais Ulysse attaché à son mat, dans « le chant des Sirènes »

J’adorais ce héros depuis l’enfance dans ce qu’il avait d’ingénieux et d’arrogant vis à vis des Dieux et des démons cependant qu’il n’est plus aujourd’hui qu’un homme comme tant d’hommes prisonnier d’une fausse idée de la liberté.

Alors finalement cette feuille de papier froissée et tachée de couleurs que personne n’a jamais vue, cachée au fond d’un carton, devrais je la jeter ou bien la garder ? 

Le chant des sirènes

Errances, Parrick Blanchon Acrylique sur toile  format 30x40 cm
Errances Patrick Blanchon 2006

On peut s’étonner d’une confusion dans la représentation de ces créatures. Chez les grecs anciens les sirènes sont représentées avec une tête , parfois aussi un buste de femme et  des ailes d’oiseaux. Représentation  fort éloignée de l’image populaire distillée de nos jours par  les studio Disney d’une créature mi femme mi poisson et plutôt  » cool ».

On peut aussi penser à la Sirène de Heinrich Heine, Lorelei, ou à la petite sirène de Copenhague.

 Possible que les sirènes soient une version négative des Néréides,   filles du dieu Nérée  Dieu des mers antérieur à Poséidon et de sa sœur Doris. Est-ce la notion d’inceste qui les transforme selon des époques plus moralistes en créatures suspectes et hostiles ?

En Anglais on peut noter qu’il existe deux mots distincts ( siren pour la sirène antique et mermaid pour une version plus moderne remontant au moyen-age).

Hier encore à  la cour du très ancien  dieu de la mer ,elles chantent et dansent et en cela  revêtent le rôle des  Muses  fort éloigné de celui des créatures hostiles dont nous parle Homère.

Les sirènes possèdent des instruments de musique, elles sont parfois 2, 3 ou 4 selon les versions des textes dans lesquels  on retrouve leurs traces.

Nul n’est vraiment sur non plus de l’emplacement de ce fameux rivage sur lequel elles résident. Leur chant étant censé outre  capter et  ravir l’attention et la vigilance des marins, calmer les vents.Il se pourrait en examinant des traces anciennes de cultes qui leur avait été dédiés qu’on les retrouve entre Sorrente et Capri, ou bien encore quelque part du coté du détroit de Messine.

On notera aussi qu’il existe aussi d’autres créatures dans la mythologie grecque ayant un lien de parenté avec les sirènes: Les Harpies. En grec ce terme évoque l’idée de capter et de ravir, non dans une idée de séduction mais pour attirer vers une fin inéluctable. Les harpies, au nombre de 3 se nomment Obscure, Vole-vite, et Bourrasque. Elles vivent sur la côte du Péloponèse dans les iles Strophade, en Grèce. Ce sont de vieilles femmes à l’allure peu sympathique et leur présence se manifeste par une puanteur insoutenable.

Leur commanditaire est Héra la jalouse, épouse de Zeus, ce qui vaudra aux Harpies d’être aussi nommées les « chiennes de Zeus » ce qui est étonnant car Zeus n’avait pas grand chose à voir avec elles … Elles dépendaient d’Héra qui les envoyait régler ses comptes lorsqu’elle était victime d’injures.

En harcelant les âmes de façon incessante par leurs méchancetés le mot harpie fut utilisé pour désigner les femmes acariâtres 

Elles symbolisent aussi une obsession de la méchanceté, du vice qui harcèlent les êtres qui ne savent contrôler leurs passions.

On se souviendra d’Ulysse qui, suite à l’avertissement de la magicienne Circé, demande à son équipage de l’attacher au mat de son navire lorsqu’il croise à quelques encablures des rivages blanchis de nombreux ossements  où vivent les fameuses sirènes.

Le bon sens populaire qui aime utiliser des raccourcis percutants en a tiré l’idée d’une offre alléchante mais qui peut se retourner contre celui qui l’accepte.

Cette idée de dangerosité de la femme rappelle une image en creux , celle de la femme généreuse, la muse. 

Les sirènes seraient-elles  le double inquiétant des muses et quel lien de parentalité pourrait on deviner entre ces deux extrêmes? 

Si l’on s’appuie sur la langue des oiseaux le mot sirène compte 6 reines et révèle la présence d’une absence pour citer l’écrivain Maurice Blanchot dans son texte « le regard d’Orphée », cette absence qui serait à l’origine du langage et qu’on ne verrait jamais comme désormais on détecte les trous noirs par les phénomènes périphériques qu’ils déclenchent. C’est lorsque l’écrivain, le peintre se dirige vers le chant imparfait des sirènes qu’Eurydice apparaît et disparaît à jamais. En Art, un texte, une peinture, une sculpture n’est pas la relation de l’événement de cette rencontre, c’est l’événement lui-même.

Dans le Médée de Sénèque on peut aussi lire : 

Et quand les terribles créatures charmèrent de leur voix harmonieuse la mer d’Ausonie, le Thrace Orphée chanta sur la lyre de Piérie et peu s’en fallut qu’il ne força la Sirène qui retient d’ordinaire les vaisseaux par son chant à suivre celui-là. »

Sénèque, Médée, 335-360.

Ulysse n’était pas un artiste mais un guerrier. Par la ruse et la volonté il désirait percer le secret des sirènes mais ce fut en vain car elles se jetèrent du haut des falaises pour sombrer à jamais dans la mer. Il ne nous reste que le texte homérique comme vestige de l’aventure de l’homme qui exacerbant sa raison à l’ultime participe à la naissance d’un monde dans lequel  Eurydice et les sirènes ne chantent plus. 

La psychanalyse voudrait réduire ce passage d’Homère à la naissance de l’identité de la personnalité d’Ulysse, on se souviendra qu’il se nomme « Personne » dans un récit précédent lorsqu’il se présente à Polyphème le Cyclope… Pourquoi pas ? mais est-ce suffisant ? n’est-ce pas un peu trop raisonnable encore ? voir malin voir rusé voir masculin et indicateur d’une perversion ( la version du père en l’occurrence Freud).

Ce n’est pas parce que personne ne les écoute qu’elles ne chantent plus, c’est seulement parce justement l’incohérence qui constitue leur sève manque de silence pour que nous puissions distinguer les notes de leurs mélopées. Les sirènes sont toujours là inaudibles à nos oreilles de consommateurs dans notre hâte d’assouvir nos pulsions et désirs le plus rapidement possible sans beaucoup de préliminaires.

Il manque toute une approche sensuelle autant que spirituelle proche du tantrisme pour renouer avec ce féminin qu’elles représentent dans ce qu’il peut révéler d’obscur et de lumineux tant chez la femme que chez l’homme.

Il faudrait un nouvel écrivain, un artiste qui montrerait le chemin sans mat ni lien, sans raison ni ruse pour nous extirper du rêve de la consommation vers la certitude d’être et ce faisant proposer à l’humanité une nouvelle Odyssée.

S’émerveiller

S’émerveiller de la peinture de Sarah mon élève de 11 ans 

Dans notre prison matérielle ici-bas nous possédons une clef magique qui pourrait ouvrir de nombreuses portes et que nous enfouissons trop souvent dans la routine quotidienne. Cette clef c’est la capacité d’émerveillement.

A fréquenter les enfants des  ateliers d’arts plastiques et de peinture cette capacité à  m’émerveiller de leurs œuvres m’est devenue peu à peu comme une respiration nécessaire. Que serais je seul dans mon atelier tournant en rond autour de mes rectangles et carrés si je n’avais en provision d’âme et de cœur ces courts instants hebdomadaires ?

Quelle chance de percevoir l’esprit libre, spontané, frondeur et candide de ces gamins qui me bouleverse tant !

et me laisse suspendu entre rire et larme 

Je songeais à cela en rentrant hier soir. ces quelques braises d’émerveillement encore chaudes me réconfortant du froid de novembre.

 Le tronçon de la nationale 7 que j’emprunte   traverse de lugubres villages dortoirs. et même encore tôt dans la soirée, ici,  plus que de  rares fenêtres encore allumées. Vous verrez encore  la carotte rougeâtre d’un bar tabac, un ou deux panneaux lumineux vantant une promotion sur le bricolage et c’est à peu près tout.

Je cheminais comme ça tout à cette pensée sur le merveilleux et me rappelais  comment j’adorais enfant les contes, les légendes et combien j’en dévorais le soir sous ma couette. Merveilleux et effroi  souvent mêlés car c’est par magie que je  pouvais m’extraire du pire et le pire alors m’était familier.

D’une sensibilité extrême alliée à une timidité maladive ma relation au monde en général et à mes proches en particulier se transformait assez souvent en calvaire et je n’avais guère d’autre issue que d’inventer un monde parallèle bien plus beau que celui qui m’entourait si horrifiquement  vrai.

En fait ce monde que j’envisageais  dangereux ne l’était guère que dans mes pensées, mon interprétation enfantine j’avais  besoin de ce pire comme d’un père  pour m’aider à construire mon merveilleux.

Tout à coup me revient en mémoire une des réponses concernant l’existence de Dieu que fit Maître Eckhart  à ses pairs dubitatifs concernant sa légitimité sacerdotale.

« J’étais avec Dieu dès son origine … » Ce qui revient à penser qu’il était bel et bien là avant la séparation de la lumière d’avec les ténèbres et qu’il poussa lui aussi un Wouah d’émerveillement balayant  toute thèse possible sur le narcissisme divin. Quand on lit que Dieu dit c’est vachement bien ce que j’ai fait là comprenez « Wouah » ça vous fera traverser une bonne épaisseur de mauvaises traductions.

Je me dis aujourd’hui qu’enfant j’exagérais ce que je considérais terrible. Le doute alors me fait vaciller de chagrin : peut-être ai je mal compris les terribles trempes que je recevais , les coups de poings, les coups de pied, les heures passées enfermé dans la cave, les brimades et l’humiliation, les « tu as le diable dans la peau » et les « tu n’es qu’un bon à rien « .

Dans le fond en fait non je n’ai rien exagéré de ce que j’ai vécu. S’il est possible que j’ai eu à visiter des enfers c’est bien au fond de ceux-ci que j’ai trouvé la lumière et cette obligation de m’émerveiller d’un rien. C’était mes cartes, ma boussole n’était pas tant  la colère que  la volonté, la nécessité  de comprendre.

Je ne suis qu’un grain de grenade parmi tant d’autres au fond de cette pomme mal traduite que le pauvre Adam croqua.

Sans doute mon travail de peintre aura-t’il été porté par cette volonté de comprendre, de « prendre avec » en considérant le chaos que je voyais s’étendre sur la toile comme une équation à résoudre. Si mon existence  et le monde ne faisait qu’un il me manquait alors un inconnu.

Jusqu’à ce que je découvre le pardon non pas pour pardonner vulgairement, mais pour donner cette part que je ne parviens pas à résoudre à l’Esprit afin qu’il m’en débarrasse qu’elle ne m’envahisse plus ni ne me terrasse.

Alors une autre sorte d’émerveillement, comme raffiné par  le renoncement, l’abandon, le dépouillement  est arrivé. Et comme des amis oubliés:  le vent, la pluie le chaud et le froid le lourd et le léger ont resurgi neufs et familiers tout en même temps. ( « Wouah! »)

Il y a un je ne sais quoi de testamentaire en ce moment dans mes écrits et je m’en rend compte au fur et à mesure que les mots et les pensées s’emboîtent les uns les autres. Chaque automne l’idée de la mort me revient de plein fouet comme un coup de martinet et me rappelle ma finitude à venir. Peut-être aussi la mort n’est t’elle qu’un passage, une transformation, et que nous la vivons sans nous en rendre bien compte tout au long des divers changements de notre vie.

Ma peinture s’en ressent qui voudrait que je m’écarte de l’anecdote, du fleuve et de tous ses affluents et confluents pour rejoindre l’immensité de l’océan. Comme un gamin qui joue  dans la gadoue et découvre dans l’écume  et les baves de la boue des lueurs intersidérales; je peins comme j’imagine que l’on meurt dans un dernier souffle, l’expiration d’un air trop longtemps contenu dans des poumons physiques comme spirituels et qui n’en finit pas de s’échapper.

Et puis ce qui est merveilleux, c’est que le lendemain jusqu’à nouvel ordre tout recommence à nouveau, une ou deux pirouettes, une grande roue, un salto et on poursuit son chemin.

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Avoir envie de ne pas avoir envie

Ouvrir les yeux dans le noir pour trouver la lumière.

Oui mais il faut d’abord être certain du noir.

Il ne faudrait pas un gris foncé, une sorte d’ersatz.

Parce que la nature de la lumière est liée à celle du noir.

Avoir envie de de pas avoir envie

De choses séduisantes , fausses, déjà vues mille fois…

L’étau se resserre

Et moi du café pour rester les yeux bien ouverts.

Histoire de dindons

Un dindon se dandinait en dodelinant de la tête ce qui procurait un drôle de tremblement à sa pendeloque à son fanon et pis sa barbe.

Une vieille dinde encore coquette, affamée et hors d’elle pour ces deux raisons déraisonnables avisa notre dindon.

Un glouglou par ci un glouglou par là et je te ments par là et je te ments par ci.

Comme ces deux là voulaient approximativement la même chose ils essayent d’être amants.

Un petit coup par ci et beaucoup de rétablissement par là.

Vous vous faites vieux mon cher s’écrie la dinde hors d’elle et toujours affamée évidemment

Vous êtes si exigeante tente le vieux sans vouloir la froisser. Alors que dans sa barbe , juché sur ses ergots il manque basculer croupion par dessus tête en songeant bigre qu’elle vieille peau !

Exigeante vous dites ? Vous vous regardez ? Vous ne faites que prétendre sans avoir rien de tendre !

Le fermier qui finit sa sieste se lève d’un mauvais pied en entendant le boucan des deux gallinacés et dit non mais assez !

D’un coup d’un seul il tranche le cou du gros et de la mondaine.

Qui continue comme il se doit à marcher sans queue ni tête comme cette petite histoire.

Moralité quand on est de l’espèce des dindons il faut profiter de l’instant présent fermer son bec et faire feu de tout bois bon an mal an sous peine de perdre toute illusion et surtout la tête.

Enfin se sauver dans le bon sens voulais je dire…

Dindon sauvage attrapé sur Pinterest

On ne peut tout faire

Il y a des jours où je ressens que le temps va me manquer. Que je ne serai pas en mesure de réaliser en peinture tout ce que j’ai rêvé. Ça me rend fébrile, dingo, infréquentable. Je me renferme sur moi-même et me jette dans le travail à ces moments là en imaginant je ne sais quoi.. peut-on jamais rattraper le temps… celui des rêves ? Parce que le temps perdu ne se rattrapera qu’en regrets stériles. Il n’en vaut aucune peine, aucun chagrin,aucune nostalgie.

C’est au présent que l’on lutte. Pour canaliser la peur. Comme un cheval fou qui se cabre devant les ombres de l’inéluctable.

C’est pour apprendre à dompter cette peur que je peins.

Je rate souvent. Je trouve des subterfuges pour conserver l’espoir. La créativité se joue là aussi. Elle se joue de moi.

Je gratte la croûte du temps sélectionnant par ci par là des lambeaux pour faire du lent et je l,espère toujours du beau sans raison ni cause.

Sur le bord du Cher

Voilà le résultat final de cette toile commencée ce matin… ( voir mon flux Instagram )peu à peu la narration que je commençais à voir poindre accompagnée de la facilité s’est dissipée… j’ai eu envie de nature encore une fois, des éléments, d’eau probablement et Manessier est doucement arrivé sans bruit pour s’asseoir un instant près de moi. Je ne connais pas la baie de Somme, mon pays c’est l’Allier et le fleuve le Cher!


Here is the final result of this painting started this morning … little by little the narration that I began to see dawning accompanied by the ease dissipated … I wanted nature once again, the elements, probably water and Manessier slowly came silently to sit down next to me for a moment. I do not know the Bay of Somme, my country is Allier and the Cher river!

Fragmentation

La susceptibilité est quelque chose d’à la fois horrible et merveilleux.Elle nous propose toujours un choix entre ouverture et fermeture.
Peut-être ne sert t’elle à rien d’autre…

Je ne sais pas pourquoi j’écris ces mots

Peut-être comme du pollen qui s’envole

En attendant je revisite une idée de fleurs.

J’ai toujours imaginé à tort que la fleur était un sujet mineur.

Quelle andouille !

Et ça ne me dérange aussi beaucoup moins d’écouter chanter Aznavour.

Huile sur papier 10x15cm Patrick Blanchon 2021

Quand tout est fichu

De pas de côté en pas de côté

j’ai glissé doucement

vers le bord de la nappe.

Une jolie nappe vichy

Je me suis bouché les oreilles

mais j’entendais toujours

Il faut tu dois etc.

Et soudain boum suis tombé

C’est là que j’ai senti que j’avais des ailes pour voler

Sinon jamais je n’aurais jamais osé y penser.

Huile sur papier 10x15cm Patrick Blanchon 2021

Le plaisir et l’exigence

Le plaisir est un ballon rouge, l’exigence le toise, vieille peine à jouir d’un œil torve.

Un dimanche matin

J’ai mis du rouge anglais du bleu de céruleum et de l’ombre brûlée

Sur la palette

J’ai suivi le ballon rouge

La vieille me faisait des appels de phare

J’ai juste dit plus tard

Pour ne rien froisser

huile sur papier 10×15 cm Patrick Blanchon 2021

L’appétit de l’ogre

« En peinture je n’ai pas d’amis je n’ai que des amants » aurait dit Picasso. Picasso cet ogre. Ce trou noir. Durant des années je l’ai mis de côté. Son coté  » business man » pour ne pas dire opportuniste m’aveuglait. Et puis aussi on a bouffé du Picasso durant des décennies, à toutes les sauces, Picasso par ci, Picasso par là, jusqu’à l’industrie automobile, l’associant à une espèce d’ultime de la modernité, et qui pour moi était un simple phénomène d’inertie.

Picasso mort et enterré qui tel un zombie ressurgit systématiquement une ou deux fois l’an dans la sphère médiatique, muséale, et dont la répétition annoncée en fanfare finit par devenir lassante, comme le retour des pluies.

Comme si il n’y avait pas eu grand chose d’autre en peinture que Picasso pour figurer la modernité de celle-ci.

Il faut dire aussi que le public a la comprenette facile à condition de lui expliquer longtemps et…souvent. Un martèlement lié sans doute à des affaires de prébendes, de cotations, d’argent évidemment.

Donc il a pour moi incarné tout ce que je n’aimais pas dans le personnage inventé de l’artiste, assez proche de ce dont je détestais dans le personnage du père. Ces deux images cherchant à se rejoindre comme dans une visée télémétrique .Ces deux images devant absolument se rejoindre pour apporter encore de l’eau au moulin de mes nombreux ressentiments enfantins.

Et puis le temps passe, les rumeurs s’estompent, le bruit que l’on fait, que l’on se fait à soi-même s’atténue. On ne tend plus l’oreille de la même façon la soixantaine passée.

Ce qui se produit est bien sur une nouvelle identification. Comment échappé à ce phénomène omniprésent ? Il y a évidemment quelque chose au fond projeté du sombre vers l’extérieur comme on projette des images de cinéma sur n’importe quel écran de fortune ou d’infortune.

Cette boulimie de peinture que j’associe à Picasso comme j’associe encore la boulimie en général à la figure paternelle, se dissipe peu à peu pour laisser voir autre chose.

Au début presque imperceptiblement. Comme une intuition. Quelque chose qui se meut au delà du brouillard et du brouillé par les rancœurs, les rancunes, et qui au fil des jours se précise jusqu’à l’évidence.

La peur est toujours la première évidence, comme la violence, inexorablement liées.

Et tout évidemment pour moi débouche à nouveau sur une des milles et une variations de la solitude.

Plus que l’artiste c’est l’homme seul que je découvre. Tout comme je découvre chaque jour un peu plus ma solitude personnelle.

Le fait de se tourner vers ses pères, de les dévorer d’amour pour en extraire une substantifique moelle n’est pas seulement un acte lié à l’ambition de les dépasser, mais plus de les ingérer, de les assimiler, comme certaines peuplades primitives mangent leurs morts. C’est un acte d’amour et de violence et qui montre à quel point encore une fois tout cela est lié, indissociablement.

L’amour la haine la violence et l’énergie.

Cette production fabuleuse qui s’élance à l’assaut d’un Velasquez comme on s’attaque à un Everest est de prime abord insensée.

Mais c’est que Picasso était si seul qu’il allait chercher ce qu’apporte l’amour ou l’amitié ordinairement dans un passé qui l’aidait à tenir au présent.

Picasso l’imbuvable, Picasso le mari, le père soit disant infect était sans doute totalement inapte à ce fameux moment présent que l’on partage en toute confiance avec nos proches.

Comme je me découvre de plus en plus inapte pour les mêmes partages.

Peindre un sujet qui ne soit pas la peinture seule est une perte de temps, comme passer un moment en famille sans prendre un couteau et la dépecer totalement virtuellement.

Pour s’enfoncer plus avant dans la réalité charnelle de la peinture. Dans la viande, dans la couleur rouge brun du sang séché et celle iridescente des cœurs battants et de l’hémoglobine jaillissante. La vie à l’état brute.

Ce dialogue incessant avec la peinture comme avec une amante dont on ne peut trouver le plus petit moment de répits. De ratage en ratage comme le martèlement encore d’une impuissance fondamentale, qui se meut en une seule et même chose si par hasard on enchaine soudain une série de réussites.

Une impuissance fondamentale qui se rit de l’échec comme de la réussite. Mais qui augmente proportionnellement la violence du désir oscillant sans relâche entre espoir et désespoir.

Impuissance dans laquelle on jette toutes ses forces vives, sa vie presque entière, au dépens de tout le reste. C’est cela cette boulimie comme la partie immergée d’une formidable anorexie.

Le public semble admiratif en raison de l’immense production qui en même temps l’effraie, le stupéfie. Annulant de façon raisonnable la plus petite velléité de se comparer.

Qui peut se comparer à Picasso qui peut se comparer à l’Ogre. Qui aura les couilles ou l’immense vulnérabilité de se lancer dans cette folie de peindre ainsi ?

La plupart des artistes dignes de ce nom sont des ogres. Certains le dissimulent plus ou moins mieux que d’autres voilà tout.

Et derrière l’ogre si je me souviens bien de mes classiques on trouve toujours le petit-Poucet, là aussi une des fondamentaux de l’art ; et le plus dangereux ce n’est pas celui que l’on croit si l’on s’appuie seulement sur l’évidence.

Sur les strass les paillettes.

Il y a des manques que rien pas même la peinture ni l’art en général ne pourront jamais totalement combler.

Sculpture Giacometti.

Se déserter

Par la peinture, une fois les buts traversés comme on traverse des villes, des pays, des illusions, se présente le désert et avec lui une nouvelle frayeur. Disons plutôt la même frayeur débarrassée de tout ce dont on la maquille sans relâche. Disons une frayeur brute.

Peindre alors c’est pénétrer désarmé dans ce désert cette frayeur.

Désarmé parce qu’aucune arme ne sert plus à rien et même entraverait toute progression.

La toile vierge posée sur le chevalet face au peintre il faudrait cette rencontre du désert avec lui-même idéalement.

Mais c’est encore une pensée, quelque chose que je fabrique pour tenter de me débarrasser de la gène que provoque le silence.

On me dira mais où est donc le plaisir dans tout cela ? Pourquoi ne vas tu pas travailler comme tout à chacun à l’usine, au bureau au lieu de nous gonfler avec tes états d’âmes ?

Et à cette question je ne répondrais comme d’habitude que fort mal, c’est à dire que je tenterais de plus en plus maladroitement de légitimiser le fait que je préfère peindre.

De plus en plus maladroitement parce que ce qui compte ce n’est pas de prouver quoique ce soit à quiconque mais à moi-même en premier lieu. Et que j’ai acquis une telle adresse justement à broder et tisser que je pourrais habiller la terre entière pour des décennies.

La maladresse me conduit à la nudité et j’aime ce chemin. Parce que la nudité et le désert offrent grosso modo la même sensation, une fois passée la stupéfaction, le silence.

Et tout alors se joue à la fois au niveau de l’œil comme de l’oreille pour évacuer le bruit, trouver le mélodieux.

Mais avant s’opère une destruction de toutes les images comme de toutes les mélodies.

Non pas qu’une volonté soit à l’œuvre pour détruire.

Ce sont plutôt des pans entiers qui se dissipent comme s’ils n’avaient plus aucune sorte d’utilité.

C’est à dire que l’on devient étranger à l’image comme au son.

Comme un nouveau né qui découvrirait le monde.

Sauf qu’aucune mère aimante, aucun père rassurant ne se trouve à cet instant à ses cotés.

C’est en ce sens que j’évoque le désert. Et aussi ce fantasme accompagné d’une hâte de l’incarner encore une fois en quelqu’un ou quelque chose.

Le désert n’est ni mère ni père, il est seulement cette vastitude dans laquelle on hésite à s’engager, à faire confiance.

Exactement comme la toile vierge.

On trempe alors le pinceau dans la peinture, et quelque chose encore s’offre comme un passage, un sas. Ce temps à mélanger le pigment au liant, au médium est comme une chanson que l’on invente pour se donner du cœur au ventre.

Aspiration, les poumons se remplissent

Puis le pinceau parvient après un voyage dont non ne peut mesurer la durée ni l’origine à la surface de la toile.

L’acte de peindre commence comme la marche du voyageur dans le désert. Aucun chemin n’est indiqué, des sables et des dunes à perte de vue.

Il faut avancer seul.

C’est sans doute pourquoi j’invoque souvent le hasard comme compagnon. Pour tromper ma solitude. Par une sorte d’abracadabra je redeviens primitif et je m’accroche à l’invisible comme cette part de moi dissociée enfouie à laquelle je n’ai pas d’accès sinon par les mots ou plutôt ce qui réside toujours entre les mots.

dissocié coupé en deux je progresse ainsi en gesticulant comme un pantin tiraillé par ce qu’il pense comme par ce qu’il ignore et qui ne cesse d’agir sous la pensée.

Puis enfin après un temps difficile à mesurer à l’horloge arrive ce point particulier du tableau où je suis totalement incapable de dire si c’est bon ou mauvais.

Un point qui si je n’en tiens pas compte entraine irrémédiablement le tableau dans la boue ou dans la séduction.

C’est sans doute ce point que j’ai cherché tout au long de ma vie et dans toutes les circonstances de celle-ci.

Parvenir à déceler enfin sa présence de manière irréfutable.

A cet instant je m’écarte du tableau comme le désert s’écarte sous les pas du voyageur.

Je crois, j’espère, mais je ne peux jamais en être vraiment certain que je me suis enfin déserté.

Et c’est ce doute qui me fait prendre une nouvelle toile, qui me fait reprendre le processus tout entier depuis zéro.

Et là effectivement on pourrait dire que peindre c’est renaitre. Mais cela ne vaut que si on sait la présence du désert.

Grand carré bleu 100×100 huile sur toile Patrick Blanchon 2021

Le but c’est quoi ?

Quels sont les buts que nous nous fixons ? Nous appartiennent-t’ils vraiment ou bien les récupérons nous par mimétisme?

Y a t’il une différence marquée entre le besoin et le but ? Et si oui laquelle ?

Est ce que la faim nous pousse à créer des buts pour répondre au besoin de se nourrir ?

Exemple j’ai une inextinguible faim de créer, de peindre, comment vais-je m’y prendre ?

Avec brutalité avidité sauvagerie ? Afin d’atteindre à un état de satiété le plus rapidement possible, comme pourrait le faire un chien qui ne relève le mufle de sa gamelle qu’une fois celle-ci vide ?

Ou bien avec élégance, raffinement en repoussant le plus loin possible cette sensation de satiété pour conserver l’appétit le désir ?

Évidemment que je préfère la seconde solution. Je veux dire lorsque j’y pense, que je peux me projeter dans ce processus .

Mais dans les faits ce n’est pas le cas. Je fonctionne de façon impulsive dans le moment où ça me traverse.

J’ai faim je bouffe j’ai envie de dormir je m’allonge n’importe où , j’ai envie de peindre je peins.

Je vis ainsi dans une sorte de perpétuel présent et sans jamais me projeter au lendemain.

Est ce un but ? Je ne le crois pas, c’est répondre de façon plus ou moins pulsionnelle à un besoin.

Pourquoi m’en plaindrais-je cela me convient la plupart du temps. Là où ça se gâte c’est lorsqu’on me demande que fais tu ? De quoi as tu vraiment envie ? Peux tu te projeter à une semaine ? Un mois ? Dix ans ?

J’en suis incapable. Et cette incapacité devient alors un problème comme si c’était une tare voir un délit dont je devais répondre face à un tribunal …fournir des preuves etc.

Je crois que je suis malade de toutes ces idées de buts, de projets.

Mon incapacité chronique à établir des plans auxquels je puisse me tenir dans une durée est insupportable tout autant pour les autres que pour moi-même.

J’ai parfois la sensation d’un vide extrême dont la raison d’être serait la pensée d’avoir épuisé tous les buts, tous les désirs qui ne m’appartiennent d’ailleurs pas mais qui sont propres et communs à l’espèce.

À ces moments là je me retrouve avec mon pinceau en suspens incapable de décider de la moindre touche.

La journée s’écoule dans un désœuvrement magistral qui ressemble à l’état dans lequel je me retrouvais après les raclées que me filait mon paternel.

Un désœuvrement qui ressemble à une révolte toute entière repliée dans la passivité.

C’est à se cogner la tête contre les murs d’avoir encore autant de haine de ressentiment comme d’ignorance en soi. De ne jamais totalement parvenir à les surmonter.

Je suis ce gamin qui a tout épuisé de ses ressources , qui s’enfonce dans la forêt et qui ne cesse de s’y perdre en espérant toujours y parvenir à la fois par hasard et pour de bon.

Exactement la même façon que j’emploie pour peindre au hasard en espérant que quelque chose enfin s’achève.

La jeunesse d’Hercule et sa folie.