Jusqu’où ne faut-il pas continuer

En peinture il y a un point de bascule où la moindre touche de peinture en trop abîme le tableau entier dans l’irrémédiable.

Ce n’est pas quelque chose d’irrémédiable dans une réalité physique, on peut évidemment essuyer, se repentir, mais peu importe, le mal est fait.

On a voulu outrepasser ses droits voilà la réalité créative.

Soit par excès d’autorité soit par excès d’hésitation.

Cet excès surgit en même tant que les pensées et les jugements dont seule la pensée est capable.

Si on ne perd pas le mouvement, si on se laisse totalement disparaître dans ce mouvement que propose la création il n’y a plus d’écart, de séparation entre la toile et le peintre.

Tout pourrait s’y plonger s’y unir s’y fondre irrémédiablement.

C’est donc par une vigilance instinctive, c’est à dire qui vient d’une expérience répétée de l’acte de peindre que l’on peut se glisser entre deux irrémédiables.

Il faut sentir ce moment jusqu’où il serait fatal à l’ensemble du monde de vouloir continuer.

Est-ce qu’on peut peindre quand on est mort ?

Est-ce qu’on peut peindre quand on est mort j’ai demandé, il y a eut un grand silence, j’ai encore eut l’impression d’avoir dit une bêtise… mais comme personne ne me répondait j’ai redemandé est-ce qu’on peut peindre quand on est mort et il y a eut le même silence.

Il fallait que je me contente de ce silence, il a fallu un bout de temps pour le comprendre. Du coup j’ai reposé encore une fois la question pour être bien sûr pour ne pas me tromper, pour être sûr que la réponse c’était ce silence.

Mais peut-être que je n’avais pas posé la question au bon endroit, ça m’était venu comme ça au milieu de ma cour, entre la maison et l’atelier, c’était peut-être pas le meilleur endroit… on ne savait pas à qui elle était posée cette question, et peut être que le silence qui la suivait c’était un silence gêné comme lorsque on dit après vous mais non je n’en ferai rien après vous je vous en prie devant une porte, un siège libre dans un bus, un train…peut-être aussi que cette question était maladroitement formulée car personne finalement ne pouvait savoir à qui elle était adressée.

J’ai pensé à ma mère, elle peignait de son vivant, est-ce qu’elle peignait toujours de sa mort c’était difficile de poser une question pareille

je m’en suis rendu compte tout de suite, est-ce qu’on va déranger les morts ainsi, je me sentais assez gêné et honteux aussi parce que je ne lui ai jamais posé la moindre question depuis qu’elle est morte

ma mère est devenue une question qui a gommée beaucoup de questions que j’aurais pu lui poser de son vivant, et auxquelles peut être elle n’aurait pas plus répondu, peut être que je n’aurais eu qu’un silence aussi, un silence de vivant… ma mère est une question, pas tant ma mère lorsqu’elle était vivante plutôt depuis qu’elle est morte , peut-être un peu des deux.

Ma mère vivante et morte ou vivante ou morte n’est pas une question facile, pas n’importe quelle question non plus , ce genre de question que l’on poserait comme ça aux gens juste pour parler avec eux… non elle est devenue La question toute entière, un peu comme ce silence que je reçois en réponse à ma question.

C’est parce que ce n’est peut être pas la bonne personne je me suis dit et je me suis retenue de poser cette question à ma mère,

puis j’ai fait le tour de pas mal de peintres que je connaissais, tous les peintres morts que je connaissais, cela avait l’air plus facile de leur poser la question à haute voix. Mais là aussi il y a eut un silence. C’était un silence un peu différent en tendant bien l’oreille…mais je ne sais pas pourquoi je n’ai pas voulu m’attarder dans ce silence là non plus

Ça ne me serait pas venu à l’idée de poser la question à mon père je me rends compte à présent.

Est-ce qu’on peut peindre quand on est mort papa ? Il faut toujours aller jusqu’au bout de ce qu’on imagine idiot, absurde, grotesque et ridicule.

Cette fois il y a eut encore un silence bien sûr on finit par s’y habituer, mais tout de même avec un je ne sais quoi de différent, et j’ai senti une odeur de vétiver comme celle de son parfum et aussi de son odeur, l’odeur de sa peau et de son parfum, une odeur unique.

Alors je me suis mis à prononcer le mot vétiver vétiver et je crois que ça m’allait pas mal du tout comme réponse, en fait j’avais posé une question pareille peut être seulement pour obtenir ce genre de réponse là, une réponse qui ne répondait pas à ma question mais qui tout de même pendant toute la fin de la journée me fera du bien je le sens déjà.

Un blog finalement c’est quoi ?

Peut-être être que ça a à voir avec le réel…

Le réel qu’essaie de restituer avec plus ou moins de bonheur une écriture.

Un empilement plus ou moins complexe d’histoires de souvenirs de lieux et d’êtres, toujours prétextes à observer quelque chose qui glisse qui ne cesse de glisser de se dérober… pour que ça continue voilà tout.

Aporie

Difficulté logique insoluble

Support : House of Leaves, le roman culte de Mark Z. Danielewski paru en 2000, débute par les confessions de Johnny Truant, un antihéros à la vie dissolue que le hasard fait entrer en possession du manuscrit d’un vieil original nommé Zampano. Ce dernier a remisé dans une malle l’intégralité de son œuvre : un interminable essai, prodigalement annoté, portant sur un film qui n’existe pas : Le Navidson Record. Ce document inclassable raconte l’emménagement du photoreporter Will Navidson et de sa famille dans une maison qui s’avère posséder des dimensions intérieures supérieures à ses dimensions extérieures, et qui laisse apparaître de mystérieux couloirs où les protagonistes tenteront diverses explorations. Extrait d’un excellent article ici

Remplacement : la maison comme figure du chaos devient l’atelier, le blog…

Un peu plus loin :

D’après la conception déterministe : « Tout le futur est […] entièrement contenu, déterminé par le présent : connaissant les lois du mouvement et les conditions initiales, nous déterminons avec certitude le mouvement futur pour un avenir aussi lointain que nous le souhaitons.» Cela signifie qu’en ayant une parfaite connaissance de tous les éléments constitutifs, de toutes les relations existantes dans un système, il serait possible de prévoir l’évolution de ce dernier. Seulement la maison reste imprévisible. House of Leaves témoigne de ce bouleversement des sciences en décrivant une maison qui n’obéit à aucune loi physique. Danielewski lui-même emploie le mot chaos pour qualifier l’incongruité physique de la maison : Karen, lors de l’emménagement à Ash Tee Lane, décide d’installer des étagères dans le salon et constate qu’il est pratique qu’elles se trouvent entre deux murs afin d’empêcher les livres de tomber. Zampano se lance alors dans une étude psychologique du désir de Karen que tout soit en ordre : « Maturity, one discovers, has everything to do with the acceptance of “not knowing”. Of course not knowing hardly prevents the approaching chaos7. » Ici le chaos désigne l’impossibilité physique de l’existence d’une telle maison. Mais quelques pages plus loin l’impensable se produit

Comment rendre compte par l’écriture d’un lieu qui se modifie sans cesse dont les métamorphoses sont imprévisibles

il y a là un paradoxe, d’où le terme aporie.

Au delà de tout cela de quoi parle t’on vraiment ?

Du réel, toujours lui évidemment.

Et soudain une bribe de phrase entendue hier me revient soudain

Quand deux russes se rencontrent de quoi discutent ils ?

Presque immédiatement du réel, ils se souviennent des questions essentielles se les remémorent sans relâche à chaque discussion.

Ce qui est absolument intolérable pour un français qui la plupart du temps s’en fout ou bien pense avoir réglé toutes ces questions une bonne fois pour toutes,

Ce qui produit d’ailleurs sur les conversation en français une sensation d’indigence extrême, ai-je remarqué assez souvent. Tout du moins à la première écoute.

A moins qu’il faille encore aller creuser dans les méandres de la langue revenir au sens propre et figuré des mots employés surtout par habitude… inconsciemment si on veut…

on finit par comprendre que les français aussi parlent toujours de ces mêmes choses sans trop se l’avouer, toujours si difficile d’être en même temps français et ridicule…encore une aporie probablement…

Ivresse

Tous les moyens pour atteindre à l’ivresse sont éparpillés sur ce blog ici et là, comme autant de pièces d’un puzzle mille fois fait et défait.

Ne me reste que l’écriture et la peinturé , de moins en moins cette dernière en raison d’une addiction plus piquante à la première.

Et aussi l’ivresse du ridicule, qui l’a vraiment explorée celle-ci…qui ne l’a pas seulement subie comme une mégère sans jamais parvenir enfin à l’apprivoiser…

Cette solitude auguste du profond du beau ridicule.

Refaire ressentir reconnaitre

Il y a un film dans ma tête mais je ne me souviens ni du titre ni de l’auteur, il est en noir et blanc, avec Jean Pierre Léaud peut-être… ce serait donc à priori un film de Lelouche. Ce film parle de la première fois, je ne me souviens plus s’il ne parle que de ça, peut être parle t’il d’autre chose qui a moins retenu mon attention.

Je me souviens cependant de ce morceau d’éveil fatalement fugace que l’expression avait soudain déclenché. La première fois que l’on se trouve confronté à quelque chose, au monde, par lequel on se trouve soudain comme en accord ou en désaccord authentique indéniable avec celui-ci. La première gifle, le premier baiser, mais je vais bien trop vite il faudrait encore remonter plus tôt, le premier pas, la toute première fois qu’on est parvenu à tenir debout tout seul après de nombreuses tentatives qui n’étaient qu’une sorte d’amusement, de jeu, avec tout le sérieux que dissimulent ces termes; ou encore la toute première fois que l’on s’est retrouvé ahuri de pouvoir rouler à vélo sans tomber. Et encore mille et mille premières fois qui s’enfuiront, à chaque fois englouties dans la répétition, pour retrouver une sensation qui toujours s’amenuise et finit pas disparaître sous le rouleau compresseur des occupations, du quotidien.

Alors on ne sent plus le monde comme au premier jour, on le ressent.

Alors on ne donne plus le baiser on le redonne.

Alors on ne se fait plus mal on se refait mal . On est refait comme disent les jeunes.

Alors on ne connaît plus rien on se contente de reconnaître quelque chose de plus ou moins flou, un visage, une rue, un objet, un tableau, un enfant. D’ailleurs ce mot pour l’état civil … reconnaître un enfant.

C’est comme si dans la connaissance première nous sentions une chute qui n’en finit jamais de nous aspirer vers le bas, de nous faire choir à terre. On s’imagine alors que par une simple reconnaissance des choses on remontera vers la lumière.

Régulièrement j’en doute.

Ce qui ne sert à rien

Toujours cette tentation de vouloir se reprendre en main comme autrefois on disait se recueillir. En pratiquant une forme plus ou moins idiote d’ascétisme. Arrêter la cigarette, marcher deux heures dans la campagne, supprimer le pain, les écrans durant toute une plage horaire, arrêter de ruminer toute la sainte journée, écrire un plan annuel mensuel hebdomadaire et quotidien, boire deux litres d’eau, réaliser dix toiles en même temps, être aimable avec tout le monde, se forcer à téléphoner à voir une ou deux personnes choisies par ordre d’affinité dans le carnet d’adresses, lire un livre, remplacer le café par du thé, ne pas trop juger les inepties, respirer être totalement conscient de respirer. Et puis ce serait difficile mais il fallait s’obstiner : écouter ses cheveux pousser.

Est-ce que ça changerait quelque chose vraiment ? Il essayait de visualiser ce que cela pourrait donner de se reprendre en main de se recueillir ainsi et il fut secoué d’un grand rire.

Finalement il préféra s’attacher à une forme d’humilité étonnante qui un instant lui fit un clin d’œil avant de vouloir disparaître entre ses sempiternelles pensées. Il la rattrapa un extremis et la tenant entre le pouce et l’index il l’observa attentivement.

A quoi cela servirait il de vouloir changer désormais à son âge etait il encore si orgueilleux de vouloir imaginer changer , prétendait il sans rire vraiment posséder un tel pouvoir sur lui-même.

Le rire s’apaisa et il laissa la place à un sourire. Être qui on est tel qu’on est, transporter avec soi tout ce qu’on imagine utile comme l’inutile lui sembla soudain la plus loyale de toutes les positions qu’il n’avait jamais adoptées au cours de sa longue vie.

Il alla remplir à nouveau sa tasse de café, alluma une cigarette et regarda au dessus les toits les oiseaux s’ébattre comme rendus ivres par le bleu du ciel.

Droit devant

Notes d’atelier

Deux manières d’aller d’un point A vers B

Soit tout droit on défonce tout ( cris d’horreur à chaque porte éclatée chaque mur chaque haie …)

Ou bien on regarde le défilé latéralement des différentes strates qui composent la ville. Radial

Références

Livres

  • le jardin des plantes de Claude Simon
  • Les sources du Nil. Jacques Salgon

Le but ? Aller tout droit grâce à l’écriture, peut déboucher sur du fantastique

Tentative 1.

Moteur qu’est ce qui donne l’élan ? On s’en fout mais

Peur , colère, profit, amour

sans hiérarchie

La peur de mourir le fait courir au devant de la mort.Tanatophobie. course folle, suractivité, frénésie, pas de limite, Lord Byron et son poème Don Juan, il passe outre la censure les recommandations de son éditeur pour aller jusqu’au bout.Byron lui même l’inverse de la figure de Don Juan est plus séduit que séducteur … aller jusqu’au bout de la soumission.

Tentative 2 trahison

Il se sentit trahi alors il partit. C’était plus fort que lui, irrépressible, comme si une blessure ancienne s’était réouverte instantanément. Ainsi donc il ne pouvait faire confiance à personne, absolument personne, il ne prit même pas le temps d’emporter ses affaires il sorti de l’appartement dévala les sept étages traversa le couloir puis ouvrit la lourde porte menant directement dans le coeur battant de la ville.

Devant lui la place de la Bastille avec son ballet incessant de véhicules effectuant des cercles idiots, le génie doré de la liberté tout en haut de sa colonne complice lui fit comme un clin d’œil, il traversa la place en ligne droite sans même se préoccuper des véhicules qui pilaient et klaxonnaient rageusement. Il atteignit l’autre côté de la place par on ne sait quel miracle jeta un coup d’œil aux cinémas que des bulldozers étaient en train de démolir en vue de construire un nouvel Opéra puis il s’engagea dans la rue du faubourg Saint Antoine , en constatant au fur et à mesure des pancartes à louer, à vendre accrochées aux façades signe de décrépitude qui s’ajoutait encore à la sienne . Il accéléra encore plus le pas le paysage changeait c’était des perpendiculaires tranquilles des immeubles à tailles modestes aux façades lépreuses, des hôtels borgnes, derniers vestige de ce Paris qui l’avait tant fait fantasmé.

Puis ses pas , sa rage et sa nostalgie le conduisirent quelques instants plus tard à Nation.

Il coupa la grande place même façon, en ligne droite . rien ne pouvait plus l’arrêter. Bientôt ce serait Vincennes, le bois de Vincennes.

C’est seulement lorsqu’il atteignit le lac qu’il s’effondra sur un banc et souffla. La vision des cygnes glissant à la surface de l’eau l’apaisèrent et durant quelques instant il eut les larmes aux yeux.

Puis il éclata de rire soudainement car il venait de comprendre soudain à quel point le fait qu’elle l’eut trahi le soulageait d’un fardeau insoutenable qu’il s’était flanqué tout seul sur les épaules.

Bientôt il reprendrait sa course éperdue il reviendrait vers la ville et s’en serait bien finit des lacs et des forêts de ce Paris de pacotille qu’il s’était inventé , en un mot de tout ce romantisme, cette naïveté enfantine. Non ! jamais plus il n’emprunterait la peau de Lord Byron, Tout au contraire il serait Don Juan son modèle désormais. Il était parti de la Bastille comme un enfant désormais c’était un loup que le bois de Vincennes recrachait vers la ville.

En marchant de quartier en quartier suivant son progrès social il arriva ainsi assez vite dans le 8eme puis dans le 16eme, de femme en femme , il poussait ainsi son investigation des bassesses de l’âme humaine de plus en plus loin, jusque dans les plus belles apparences et leurs misérables recoins faciles désormais à deviner.

Peu à peu sa vision s’éclaircit et contre toute attente il découvrit que parmi les valeurs qui lui étaient le plus chères l’amour passait loin derrière le respect. D’ailleurs n’était il pas à l’aise partout désormais dans les beaux quartier comme dans les banlieues les plus reculées de la grande ville et tous ses mensonges incessants.

Peu à peu aussi il sympathisa avec des individus louches, les bourgeois aimant s’encanailler , sauf que les voyous avaient pour le respect qu’on leur devait une opinion aussi élevée qu’il l’avait désormais envers lui même.

Car c’était bien sur ce mot et uniquement celui-ci que tous les misérables se reconnaissaient.

Tentative 3

Comment regarder le monde quand on avance, quand on a décidé de se rendre au bord de celui-ci, comment est-ce que l’œil se fixe sur un point de l’horizon, un horizon qui recule tout le temps ou bien on peut aussi regarder sans s’arrêter de trop sur les détails latéralement en tournant la tête de chaque côté comme un spectateur assistant à un match de ping-pong

Peut être qu’on pourrait faire un compromis regarder à la fois un minuscule point sur l’horizon et en même temps de chaque côté, oui s’entraîner à voir comme les mouches, avoir une vision périphérique.

Les indiens Hopi en connaissent un rayon sur la vision lorsqu’ils marchent dans la jungle, jamais ils ne fixe rien trop longtemps, fixer quelque chose c’est risquer de mourir presque instantanément.

Mais quand on est en ville et qui plus est au cœur de la ville l’horizon est quasiment à chaque coin de rue, il se joue de nous comme dans une partie de cache cache. bien sûr on pourrait vouloir se dire soies Hopi avance et ne fixe rien… mais nous ne sommes pas dans la jungle ici nous sommes dans cette ville il est 12h30 pas un rond en poche et la faim commence sérieusement à réclamer son dû.

Aller dans le 15eme ce restau ou l’on mange un vrai repas pour 5 francs voilà l’urgence. En attendant d’arriver la bas il aurait bien le temps d’emprunter à quelques passant la somme requise. Et peut être si les ciel était de son côté trouverait il un billet par terre c’était déjà arrivé et pas qu’une fois.

Mais à peine avait il effectué quelques pas que les rues s’étaient mises à changer comme à l’accélérer, de façon saccadée, un film de Charlot et ça allait vite, si vite que la couleur des choses devenait de plus en plus indéfinissable.

Sa faim rendait floues ou extrêmement précis le contour des choses. Et il savait d’expérience qu’il fallait continuer à marcher, en évitant de trop s’attacher aux contours quelqu’ils soient, bientôt le fait le transformerait en serpent il ne pourrait plus se fier qu’au sol, à toutes les aspérités les vibrations du sol et il pourrait alors filer en ligne droite depuis l’Odeon remonter Vaugirard et atteindre directement au but.

Alors sa vitesse serait incommensurable, il pourrait même s’il le désirait oublier la faim, oublier ce prétexte, oublier l’argent et les restaurants bon marché, oui il filerait plutôt ainsi au travers des façades, des murs, il sortirait de la ville traverserait la banlieue, puis les champs, les forêts les gouffres et les monts le regard, son regard de serpent accroché désormais sur un unique but voir enfin le bord du monde.

Je sais ta force, tais toi.

À la toute fin de l’origine j’étais chétif et balbutiant, peureux du moindre regard effrayé par tous les mots et même par les sourires, je ne supportais pas les rires et courrais ventre à terre me cacher sous la terre.

La terre dans son ventre m’a longtemps gardé j’ai tutoyé la taupe, l’asticot et le ver de terre et ma foi a force de copiner avec les centipedes dits à tort mille pattes et les les poissons d’argent, j’ai fini par connaître tous leurs petits secrets dont les moindres n’étaient pas ceux de Jo le cloporte mon meilleur copain.

L’ennemi, il y en a toujours un était un vieil homme, un jardinier qui sous prétexte de vouloir faire pousser des laitues, des tomates, des courgettes et autres cucurbitacées, détruisait régulièrement le petit palais où nous avions trouvé refuge tous les coreligionnaires de la pénombre et moi-même.

A grand coups de pioche, de fourche, de griffe, de grelinette sans oublier la bêche le louchet, cet énergumène sous prétexte de faire respirer la terre nous poussait à l’exode à la fois répété, saisonnier et massif.

J’ai vu mourir tant de mes compagnons que rien qu’à ce souvenir je ne peux retenir une larme. Ō mort où est ta victoire ?

Enfin j’ai en horreur de raconter ma vie, je passe sur les détails tous plus ou moins scabreux auxquels je dois ma survie. L’important l’essentiel c’est maintenant qu’il faut que je le dise : un matin du mois de juin j’ai osé mettre enfin un pied dehors, je suis ressorti de dessous la terre juste par curiosité.

Il y avait devant moi un chien un énorme chien qui, en me voyant sortir de mon trou, a fait un bond soudain en arrière. C’était étonnant car dans ma tête je n’aurais imaginé pouvoir faire peur à qui que ce soit et surtout pas à un chien fut-il un grand chien à l’air plutôt tranquille voire même débonnaire.

En me retrouvant debout j’ai aussi constaté que le sol était 10 fois plus loin de mon nez qu’auparavant. J’ai vu arriver le vieil homme et il m’a sourit, il m’a dit bonjour mon grand ben tu t’es mis dans un drôle d’état regarde donc tes vêtements. Et en effet ce n’était pas des vêtements jolis à voir ils étaient noirs comme une carapace de carabe.

—T’es parents doivent se demander m’a t’il dit encore et je me suis soudain rappelé que j’avais eu des parents mais qu’ils étaient morts et en me souvenant je n’ai pu retenir une larme.

Donc n’ayant pas la possibilité d’être un fils prodigue je décidais de m’en aller du jardin, de traverser la route, de sauter par dessus les haies et j’atteignis ainsi au bout de peu de temps moins de temps qu’il ne faut pour le dire, une immense forêt.

Je restais là encore quelques bonnes années à me goinfrer de racines et de baies et je mis ces longues journées à profit pour faire connaissance avec les habitants des lieux. Il y avait la une fouine deux ou trois renards, toute une compagnie de blaireaux, une vieille chouette mariée à un vieux hibou et pas mal d’étourneaux.

Les secrets que j’avais conservés de mes anciens compagnons me furent d’une grande utilité pour me rendre aimable dans les sous bois. Je n’avais pas mon pareil pour prévoir les orages, la pluie et même la grêle et c’est par cette sapience que l’on m’attribua comme si on attendait une prophétie un miracle que je devins une sorte de sage doublé d’un prophète pour ces animaux là.

Bien que d’apparences fort différentes ils n’étaient pas si différents de ceux que j’avais fréquentés et aimés. C’était même facile de s’en faire des amis il suffisait d’écouter tout à chacun parler et surtout de ne pas trop rien dire ce faisant. Il y avait aussi bien sûr quelques faisans et une jolie poule mouillée de toute beauté qu’on appelle aussi poule d’eau et dont je faillis à de multiple reprise tomber amoureux. Mais celle là craignait l’eau c’était même sa phobie.

A force de l’écouter raconter ses phobies j’ai fini par découvrir une solution pour qu’elle se jette à l’eau sans trop y réfléchir. Quel jour ce fut, on l’acclama dans la forêt toute entière car au demeurant rien de plus pénible que d’écouter quelqu’un se plaindre d’une phobie toute la sainte journée.

C’est ainsi par hasard que j’ai découvert que j’étais fort, très fort et dans un même temps en écoutant les histoires des renards et des fouines l’intuition surgit soudain qu’il ne fallait surtout pas en abuser, ne pas trop montrer sa force, à n’importe qui n’importe comment, pour un rien.

J’ai donc ainsi continué à écouter tout en me rappelant qu’il ne faut pas abuser de sa force, et c’est ainsi que je suis devenu de plus en plus fort encore jusqu’à ce que je rencontre cette fille qui venait chercher du bois mort

Mon cœur faisait des bonds dans la poitrine je la guettais sans me faire voir au début et puis un beau soir, n’y tenant plus, j’ai couru vers elle je lui ai dit je voudrais bien t’écouter toi aussi je voudrais bien aussi si possible te parler quoique cela me soit difficile car ma force me vient surtout de bien écouter les gens.

A peine avais je terminé ma phrase qu’elle m’a répondu tais-toi toi donc ! je suis pareille.

J’ai été si ému que je n’ai pu retenir une larme qu’elle a prise sur la pulpe de son doigt pour la porter à ses lèvres elle a mangé la larme cette fille en posant sur le sol son fardeau de bois mort.

—Maintenant je sais tous tes goûts elle a dit, je sais comme tu es fort, je sais tous tes pouvoirs ce ne sera plus jamais la peine d’en parler entre nous, tais-toi !

et je l’ai suivie parce que c’était bien la première fois que je n’avais plus rien à écouter, j’avais juste à être là avec cette fille belle comme un coeur dont les seules occupations étaient de ramasser du bois mort et se promener avec moi.

Donne ton avis

J’ai travaillé dans les sondages, vous savez ces gens qui vous appellent par téléphone pour vous demander votre opinion sur à peu près tout et n’importe quoi… du coup je crois que ça m’a énormément appris à la fois sur les sondages comme sur les opinions en général.

C’est un outil diabolique le téléphone vous savez parce que vous avez un accès direct à l’oreille de quelqu’un, n’importe qui dans le cadre des sondages. Et vous utilisez au début votre voix pour qu’elle entre dans cette oreille. Ce n’est pas toujours une chose facile comme on pourrait le penser. Parce qu’on ne sait rien de la personne au bout du fil on ne sait pas comment la première phrase que l’on va dire va être reçue.

Si vous dites Bonjour je suis Patrick et je viens vous sonder avez vous un moment à m’accordez souvent vous obtenez un non merci plus ou moins poli ou bien un clic car on vient tout simplement de vous raccrocher au nez. Il faut être plus malin que ça.

C’est ce qu’on ce dit quand on débute. On écoute comment s’y prennent les autres autour ça peut donner des pistes pour devenir plus rusé.

J’ai connu un type juste à la droite qui parlait aux gens avec une voix qui n’était pas la sienne, il parlait avec des mots savants un peu comme le fond les politiciens quand ils veulent embrouiller les gens. Les gens lui répondaient au début mais apparemment ils lâchaient avant la fin du sondage. Les questions c’est une chose vous savez mais vous ne pouvez pas discuter répondre en réfléchissant en même temps à ce que vous dites, c’est seulement oui ou non ou encore sur une échelle ou très bien c’est très bien et très mauvais c’est très mauvais vous répondriez quoi ? Ou sur une échelle de 1 a 5 ou de 1 a 10 …. Et quand ça répond autre chose on ne peut pas le rentrer dans l’ordinateur il faut relancer la question jusqu’à ce que la personne comprenne qu’en fait elle n’a pas d’autre choix que de répondre sur ce que vous lui proposez de répondre.

Côté sondé c’est tout un poème. Eux aussi veulent faire les malins, alors ils essaient de donner des exemples, racontent leurs vies, tentent de faire de l’humour mais toi t’es sondeur tu n’as pas le temps d’écouter tout ça au début tu tentes de le faire comprendre poliment avec des pincettes mais au bout de 100 coups de fil tu te rends compte que c’est une diablerie comme si au bout du compte tu pouvais comprendre toute une population par catégorie d’âge et de sexe et la façon dont chacune et chacun par catégorie et sexe arrive à te ressortir plus ou moins les mêmes souvenirs les mêmes remarques, le même type de blague. À la fin tu n’a plus qu’un interlocuteur une sorte de monstre protéiforme genre hydre de Lerne tu raccroches tu recompose tu retombes sur une nouvelle oreille de l’hydre sur les mêmes conneries que raconte la voix de l’hydre pour ne pas répondre simplement aux question pour essayer de ne pas vouloir comprendre les règles.

Bon ça change une vie ce genre de boulot, c’est à ça probablement que je voulais en venir. Les gens qui n’ont pas fait ce genre de job ne peuvent avoir le recul nécessaire sur la notion d’opinion celle que l’on demande comme celle qui est donnée avec toutes les entourloupettes que je viens de citer.

Personnellement j’évite de donner le moindre avis sauf si vraiment j’y suis acculé, mais je le fais en pro je dis oui non tres bien tres mauvais 4sur 5, 8 sur 10 et je raccroche sans rien dire je sais que c’est un travail de demander leur avis aux gens un travail difficile dont on ne sort pas indemne.