l’insupportable

insupportable la profusion de jambon de saucisses de lard et de choux qui se trouva soudain comme une montagne placée dans cette grande assiette sous ton nez, au restaurant La forge, à Montparnasse cet hiver 2012, et pourtant tu t’efforças de tout avaler jusqu’au bout, de ne rien laisser car il eut été tout aussi insupportable de ne pas faire ainsi, quel gâchis pour toi cela aurait représenté; mais ton fantasme de choucroute fut réglé définitivement depuis ce jour précis où tu fus pris en sandwich par cette double sensation, ce paradoxe de l’insupportable que tu t’obstines toujours à vouloir supporter.

Insupportable cette femme dont l’intérieur dénote avec l’extérieur, dont la vulgarité t’atteint immédiatement en plein cœur alors que dans cette affaire là il n’était pas nécessaire d’en avoir, sinon du cœur au ventre, du cœur à l’ouvrage du cœur dans les reins, ce genre de cœur pour rester solide ne pas sombrer dans on ne sait quelle révoltante mollesse. Et pourtant tu as pris le temps de tout écouter, toute la vulgarité, et surtout ces sentiments bon marché gros comme des immeubles de cité, et peux-tu me dire ce qui t’aura tant touché chez elle qui ne fut pas exactement chez toi, que tu aurais pu repousser de vive voix tout en laissant libre cours à ta propre vulgarité, si ce n’est ton orgueil, ou peut-être admet-le ta fierté, l’impression de pouvoir toujours tout supporter surtout ce qui vient et s’annonce comme étant l’insupportable.

insupportable cette journée semblable à toutes les autres mais que tu supportes ne sachant pas faire autre chose que de supporter l’insupportable, il s’en faudrait de peu parfois que tu ne puisses résister à l’envie d’envoyer tout promener, de partir dans la rue, de t’asseoir là, de devenir un de ces clochards que le monde méprise pour se sentir être le monde tel qu’il est , tel qu’il doit être et continuer d’être, insupportable bien sûr ; et pas sûr que la sélection s’effectue vraiment sur le fait de le supporter pour en être, ou bien de s’en éloigner définitivement en demeurant là assis immobile à le regarder, sans le voir, passer.

une porte

une porte qui grince , une porte qui baille et gémit, une porte là tout en bas de l’escalier qui mène à la cave, une porte qui fait peur, une inquiétante porte, une triste porte une agaçante porte, une terrible porte, et vas-y qu’elle continue encore à gémir, à bailler, à grincer, cette porte de la cave que tu as brisée un jour alors que l’on t’avait enfermé dans cette cave, derrière cette porte fermée à double tour dans une presque complète obscurité, ça sentait la terre, l’humide, le salpêtre, le moisi, la carotte l’oignon, la pomme de terre et l’essence, et de tout rapetissé que tu fus alors dans ton coin, la colère t’a pris dans ses bras, la colère est ainsi, elle n’est pas une sœur, pas une mère, pas une amie mais tout ensemble et encore bien pire, la colère ne supporte aucune porte qui lui résiste et rien ne lui résiste, surtout pas cette vieille porte de rien du tout, la porte de la cave, la colère t’a pris dans ses bras et ses baisers étaient si osés, si licencieux, si obscènes et si délicieux, des baisers brûlants qui t’ont redonné force et courage, une force si puissante que d’un coup de pied tu brisas cette porte et maintenant elle grince, elle baille, elle gémit la porte, tu peux encore l’entendre quand tout autour de toi désormais se tait, que les fantômes passent sans un mot, que le silence lui forme un beau cornet, un pavillon de gramophone, la porte est la de nouveau, un grincement en 78 tours que les grands vents de la mémoire te représentent parfois quand l’idée d’une porte, comme par hasard, te revient.

Nature

descendre l’escalier de pierre en observant l’horizon qui monte là bas les collines douces comme de grands corps allongés immobiles mais changeant par lumière et saisons, les connaître siennes avant soi et bien après déjà enfant, remonter une marche pour en revoir la douceur, redescendre une marche pour la conserver si possible en mémoire , avant de se rendre tout en bas au niveau des sols dans la rudesse horizontale qui oblige à tenir la perpendiculaire pour ne pas choir, sauf pour rire pour s’amuser à se rouler dans la terre et les cailloux dans l’herbe et la paille, avec le désir confus de s’enfoncer sous terre, de disparaître, de devenir invisible en surface, d’être taupe à grosses pattes, animal aveugle creusant d’infinies galeries jusqu’au centre de la terre et plus loin encore , en Chine, en tous cas le désir fou d’être avalé par quelque chose , d’être englouti tout entier, de se fondre complètement, de rejoindre ainsi la douceur des collines, devenir colline, devenir attente sans attente, nature.

une envie

se réveiller avec une envie d’endive, puis se rendormir aussitôt car on méprise ce genre d’envie, on la trouve peu glorieuse voire insignifiante, mais c’est déjà un premier pas d’en prendre conscience. On pourrait même s’en féliciter un peu, avoir une envie c’est déjà pas mal. Ce pourrait être comme une petite graine que l’on plante dans son propre sol , aujourd’hui une endive et demain qui sait, peut-être une envie de dire bonjour à quelqu’un, d’aller à Kiev, sur la lune, se porter volontaire pour une cryogénisation express , partir en fusée dans un voyage au long cours vers les étoiles , sans espoir de retour, rencontrer des civilisations inconnues, être plus ou moins bien accueilli, se faire offrir l’hospitalité, un lit douillet, s’endormir et rêver – et ce aussi loin que l’on soit – de retrouver dans ce rêve le goût de l’endive, ce souvenir qui aura traversé tout l’espace- temps avec nous, qui aura survécu à tous les oublis, les renoncements et cette émotion alors que ce serait c’est sûr et si ça marche pour une bête endive – encore que rien de la bêtise d’un légume ne soit au moment où tu écris ces lignes prouvé scientifiquement encore- que dire du reste.

silex

très attiré par le silex et quelle chance d’en trouver un surgit des profondeurs éprouvées déjà inouïes de la terre, était-elle grasse, ou bien crayeuse la terre du jardin, comment du gras peut naître une pierre si dure, et même du crayeux – on ne sait rien, sauf le miracle de voir, mi opaque mi transparent, naître soudain -et c’est si fort encore au souvenir – ce silencieux silex sur le sol du jardin- à moins que ce ne fut celui de la cour, cette cour en u qui comme un fer à cheval chaussait la maison sabot, cette grande bâtisse impossible à concevoir sans sa cour plantée de prunus, de pommiers, et son jardin où pousse l’oseille, la laitue, la salsepareille, l’hellebore la mandragore, le mousseron mignon et suave, la fraise acide ou juteuse, sans oublier quelques mauvaises herbes comme l’ortie – dont le goût est si proche de la citronnelle par temps clair sans orage et dont on se faisait peu de fierté de fabriquer des soupes, avec quelques bonnes vieilles pommes de terre, de ces patates que l’on allait ramasser de préférence dans un champs voisin, en cachette ou presque , au chant des grillons les soirs de promenade, que l’air était si doux et l’ennui si épais, on aimait tant les voir elles aussi ces pommes de la terre enfantées des sols -étaient ils gras ou crayeux , acides ou autre , on n’y songeait pas en ce temps là, on ne savait que se baisser, voire s’agenouiller, se plier en quatre pour s’approcher des sols, épousseter de sa gangue de terre, de poussière, les petits bonhommes bistres que recrachait la terre en surface et qui très certainement était la nouvelle enveloppe , éphémère, des morts tombés ici, tombés un peu partout – car notre joli coin n’aura pas été épargné du tout et les silex, l’oseille, la patate qu’on y trouve, c’est constitué de drame de tragédie autant que de comédie, les jours horribles et les jours sans soucis c’est ainsi que tout ça vient , naturellement, et à la fin on mange les morts du jardin et leurs os sont durs , ils sont silex et si l’on tape avec un silex sur un autre silex, je viens tout juste de l’apprendre , pas plus tard qu’hier, ça produit une drôle d’odeur, une odeur de guerre, une odeur de feu et bien sûr ça donne envie d’en faire du feu là, assis le cul par terre, sur le sol de la cour, sur le sol du jardin, sur le sol de la terre qui est vaste, tellement vaste pour de si petites fesses que parfois on pourrait se sentir comme un intrus, en tous cas guère plus important qu’une patate ou qu’un brin d’oseille, un brin d’ortie, un silex, pas plus important, mais pas moins non plus, et si par l’imagination on prend un silex en main et que l’on remonte les routes du temps pour parvenir bien avant encore le préhistorique, on comprend que celui-ci naît sous la mer, sous l’eau et peu importe que ce soit une eau douce ou salée, l’important c’est la boue que toute cette eau laisse en se retirant, en laissant derrière elle des pleins et des vides car c’est dans un trou que se forme le silex par un procédé magique, la dialyse, on le prend dans la main le silex, on en respire l’odeur et on voyage ainsi durant un temps qu’on ne saurait dire, est-ce une minute, une heure, des millions d’années , impossible à dire, et même parfois si l’on passe le doigt sur l’une de ses arêtes tranchantes on peut se blesser plus ou moins volontairement, on peut passer un pacte, devenir frère de sang avec la pierre sédimentaire, une amitié en nait, de feu et de dureté minérale qui n’a rien à voir avec les amitiés humaines.

chassé du pays des bisounours.

bousculade de mots à la rabelaisienne , de tout hait et qui ne se mange que si l’on est affamé et peu regardant quant à la fraîcheur des mets. Autrement dit amusement pour je qui s’essaie tout en s’ebanoie , d’être autre que ce qu’il est, sinon mirifique et par lequel l’ennui tient rôle du geôlier.

Plus que je ne desservi envers eux, beau crédit me donnaient, d’un monsieur j’avais l’air et il ne se gênaient pas de m’en fournir les paroles; tant sucrées qu’elles petzaient la langue au palais et causaient ainsi grand soif. Ce qui au bout d’un temps bref, mal vivant me rendit, voire sournois. Dond allais-je de par cette sente glissante ? ne le savais encore guère, tout entier emporté par la force cinétique des clameurs , le vertige des applaudissements, le genre d’iceux formés , pour le principal, de bravos et de hourras , et qui agissent comme maladie sur l’entendement normal sans même parler du mien. Donnant, je, un terme à la mystification, tout en freinant des deux pieds incontinent, avouant ceci cela et même inventant, les aperçus marris, contristés , et assurément victimes de rancune à s’en donner mutuellement force coups de coude, puis me conspuèrent correctement, se rendant sur le champs si malheureux d’une telle illusion démasquée de ma personne. Et pour clore l’affaire cent coups de bâton je reçus de la main d’un bourreau qu’ils nommèrent en urgence car, dans ce beau pays, n’existait si peu voire pas du tout le délit de mensonge qu’aucun châtiment n’avait, jusqu’à moi. été prévu pour y apporter fin. Enfin, on forma un grand cortège de tous les mécontents, on me conduisit à la porte de la ville et d’un dernier coup de pied dans le fondement on m’en expulsa sans plus d’explication.

Double Voyage, l’impossible retour

le double voyage c’est un premier texte qui prend sa source dans des impressions de voyage, le souvenir, et un autre qui tente de fournir l’illusion d’être vrai, mais qui ne l’est pas. Il s’agit du 3eme exercice de ce cycle d’atelier d’écriture

Afghanistan 1986

1.

…C’est une hépatite qui m’empêcha définitivement de retourner à Kandahar le vrai but de cet énième périple photographique; terrassé par de terribles maux d’estomac, les fièvres, les vomissements alors que nous parvenions enfin au sud de Kaboul notre première étape, et ce après plusieurs nuits de marche et de journées de désœuvrement, , je dû tirer un trait sur l’aventure, revenir vers le Pakistan , et bien sûr j’y revins; médecin du monde confirma le diagnostic posé par J. médecin hindou au dispensaire de Peshawar, une fois que le groupe m’y eut déposé après la passe de Khyber. Enfin un pickup m’emporta et c’est crevé et penaud que l’on me déposa à New Quetta devant les bâtiments de l’organisation médicale internationale; on m’ausculta encore; magnifique ictère ! je devais revenir en France de toute urgence pour me faire soigner. Mais je ne retournai plus jamais dans ce pays que j’avais cru connaître avant de partir. Ce que les événements avaient produit comme impact sur la réalité dans laquelle je vivais, quelques mois à peine auparavant, l’avaient balayée et je me retrouvais soudain étranger dans mon pays natal. La contingence seule, avec sa tête de Janus, me tomba sur le paletot presque sitôt que l’avion atterrit à Roissy . Aucune idée de ce que j’allais bien pouvoir faire désormais. Mécaniquement je pris les transports en commun en direction d’Aubervilliers. J’étais comme un de ces rats blancs qui cherche désespérément une sortie dans le labyrinthe où je m’étais fourré de toute évidence tout seul; il n’y avait pas d’issue, j’allais devoir reprendre ma vie d’avant mais cette fois fois dépourvu de tout espoir. C’était comme d’avoir à rechausser des chaussures usées jusqu’à la corde, enfiler des vêtements devenus trop étroits. En ouvrant la boîte à lettres un torrent de factures, de lettres de relances, d’avis recommandés me tomba sur les pieds. Puis, une fois parvenu sur le seuil de l’appartement, j’introduisis le clef dans la serrure, poussai la porte puis tentai vainement d’allumer la lumière car on m’avait coupé l’électricité. En effectuant mentalement le tour des personnes que j’aurais pu appeler, leur demander un peu d’aide, une puissance hostile me l’interdît aussitôt, non seulement la ligne téléphonique était coupée elle aussi mais surtout je su que je me retrouverais désormais, pour une durée indéterminée, ligoté à mes propres responsabilités. Kandahar s’évanouit alors pour de bon comme ont coutume de s’évanouir les mirages, et la réalité resserra un peu plus son étau : le retour vers cette forme d’invulnérabilité à la naïveté propres à la jeunesse, même en rêve, s’avérèrent impossible.

2.

… En aveugle, les mains en avant je fis plusieurs fois le tour de la cellule dans laquelle je m’étais enfermé quelques mois plus tôt. Bien sûr il ne s’agissait pas d’une cellule véritable, d’une cellule vulgaire, celle-ci je l’avais construite patiemment et de toutes pièces, une cellule uniquement constituée de rêves, d’espoirs, de buts à atteindre au bout de quoi se trouverait la gloire sinon rien. Devenir un grand photographe était ce but lointain que je m’étais fixé sans trop y croire, parce que tout simplement il faut bien un but. J’avais ainsi suivi les méandres d’une route étrange, une route parallèle à toute réalité, espérant qu’à un moment où l’autre la loi géométrique mentirait, que ces deux routes se rejoindraient. Mais c’est par cette cellule qu’elles passent ces routes sans même se toucher sans jamais se toucher, on peut les voir distinctement tout à coup du plus profond de l’obscurité mais ce n’est plus possible de poser un pied sur l’une comme sur l’autre, et ce malgré l’exiguïté des lieux. Étrange moment que celui de voir un but que l’on s’est inventé, auquel on n’a jamais cru vraiment, disparaître. J’imagine que cela fait partie de ces moments importants d’une vie à marquer d’une pierre blanche. Alors, comme toute issue vers l’extérieur était devenu dérisoire, et je crois bien que ce fut là un réel soulagement, je tentais d’autres types d’évasions, tous aussi périlleux qu’insignifiants, et, à bien y réfléchir il semble que ce sentiment d’insignifiance soit lié à la puissance que l’on s’obstine à entretenir avec le désir de s’évader, à cette tension que produit sur les neurones tout l’imaginaire d’un ailleurs comme au refus catégorique d’être ici bien sagement et de réunir assez de courage pour y demeurer.

L’éclat

Qu’est-ce qui a disparu, est-ce l’éclat du monde ou bien l’illusion qu’il ne se fut jamais un seul jour présenté à moi sans être cet éclat L’éclat qui n’a jamais existé peut-il réellement disparaître . Une question qui va encore me prendre un temps fou, peut-être même tout le temps qu’il me reste.

Pollution

Selon le budget c’est lui qui ,chez nous, commande toujours plus que le désir, on acheta la maison dans ce village entouré d’usines, au beau milieu du couloir de la chimie. A Peage de Roussillon. La municipalité nous offrit comme cadeau de bienvenue plusieurs boites de pastilles d’iode, la centrale de Saint-Alban du Rhône n’est qu’à quelques kilomètres de chez nous. Parfois, suivant la direction des vents, des odeurs nauséabondes nous obligent à refermer les fenêtres pour qu’elles n’envahissent pas notre salon, notre vie. Peut-on dire que nous avons choisi de venir vivre ici, nous aimons parfois à le penser mais à la vérité ce fut surtout une histoire de fric, à la mort de mon père nous héritâmes d’un viatique insuffisant pour demeurer aux abords de Lyon, à Oullins où nous étions locataires. J’avais démissionné d’un job qui me tuait à petit feu, suite à un burn out, je n’avais plus de ressources, sinon par l’entremise de quelques missions d’intérim , nous tirions le diable par la queue sitôt le 10 de chaque mois franchit, une fois que toutes les charges nous étaient passées dessus. Nos comptes bancaires étaient dans le rouge d’une façon chronique, on se faisait des allers retours tant bien que mal mon épouse et moi, comme des naufragés tentent d’écoper l’eau noire qui monte dans une chaloupe. La mort de mon père nous soulagea, c’est triste à dire. Bien que l’effet ne fut pas immédiat car la machinerie mise en place par la législation, la société, suite à un décès, est d’une lourdeur, d’une lenteur qui broie les nerfs. A moins que ce ne fut notre situation quasi désespérée, notre impatience à vouloir en sortir qui l’a rendit encore plus lourde qu’elle ne l’est habituellement. Il y eut des retards, nous dûmes attendre plus d’un an avant de vendre enfin la maison de Limeil et encore elle fut bradée bien au dessous du prix que nous avions escompté.Toute une année encore à patienter, à jouer des coudes pour ne pas sombrer. J’avais ouvert un cours de peinture dans le garage et je n’avais guère pu réunir qu’une petite poignée d’élèves. Enfin le bouche à oreille fonctionna et le nombre passa assez vite au dessus de 10, puis 15 et enfin n’ayant plus assez de place nous décidâmes de louer un local; ce furent des charges supplémentaires pour le rendre convenable et le loyer bien qu’important passa dans les charges de l’activité libérale car j’avais fait le nécessaire pour me déclarer comme professeur de dessin et peinture indépendant. Peu sur de moi, je ne demandais que 50 euros par mois aux élèves qui pouvaient alors venir à la carte dans ces nouveaux locaux, je fis un peu de publicité en distribuant avec mon épouse des publicités que nous placions dans toutes les boites à lettres de la ville, et bientôt , ce ne fut pas l’opulence, mais je parvins à me dégager un salaire approchant le minimum. A l’atelier nous travaillions essentiellement à l’huile, j’avais acheté tout un stock de tubes de couleurs à un magasin en faillite, et aussi un lot de toiles, pas loin de cent, j’avais de quoi voir venir. En y re songeant , cette année passa assez vite car je me rendais chaque jour à pied à mon atelier et y travaillais du matin au soir sans voir les journées passer vraiment, enseigner me plaisait, j’éprouvais cette sensation si agréable quand on ne l’a plus éprouvée depuis longtemps, celle de se rendre utile. Le problème de l’évacuation des produits utilisés pour la peinture à l’huile s’imposa assez vite. Je récupérais tous les fonds de whyte spirit, d’huile sales dans un bidon qui contenait autrefois du pétrole pour alimenter un poêle d’appoint et, une fois par semaine j’allais le porter à la déchèterie de la ville. Il n’était pas pensable d’évacuer tous ces produits hautement toxiques dans les toilettes du local -encore que je connais bien des personnes peu scrupuleuses qui ne s’en soucient toujours pas aujourd’hui. Je veux dire qu’une prise de conscience est encore certainement nécessaire quant à la responsabilité de chacun en matière de pollution. De plus, je ne le savais pas alors et je l’appris plus tard, ces produits peuvent être recyclés si on prend le temps d’attendre que les dépôts tombent au fond du bidon, si on les filtres correctement. Écologie et économie peuvent donc aller de paire. Je récapitule tous ces événements ce matin et surtout ces six dernières années où j’ai écrit comme un dératé sur ce blog. Le mot pollution me vient soudain à l’esprit aussi avec le constat du jour. Quelle responsabilité aurais-je oubliée en me laissant aller ainsi à polluer le monde avec tous ces textes. Et aussitôt l’image du naufrage, de la chaloupe reviennent ; on a beau essayer d’écoper d’un côté, de l’autre on se laisse déborder c’est inexorable. Et dans le fond je ne suis guère mieux qu’une de ces usines qui peuplent la vallée et polluent l’air ambiant. Et surtout le sachant désormais, qu’en faire ? Certainement retrouver ce vieux bidon, fourrer tout ça dedans, patienter le temps que ça décante, filtrer, Dieu sait comment, et recycler ensuite avec un peu de chance.

verbe,parole,langue

pesée de l’âme chez les égyptiens.

ce matin une question me réveille et impossible de me rendormir. Qui est l’objet, qui est le sujet, autrement dit : qui tient les rennes de l’écriture, du verbe, de la parole ou de la langue. Ensuite pourquoi est-ce que je pose ce type de relation , maître esclave, pourquoi une telle hésitation m’entraîne t’elle à ne pas parvenir à décider de qui fait quoi. Sans doute parce que si je me sers du langage pour exprimer quelque chose, je reste toujours conscient, même si je m’emporte parfois, que ce langage ne m’appartient pas. Le langue appartient non seulement à tout le monde dans l’instant où elle se parle, mais aussi à toutes les générations passées ou futures. D’un autre point de vue que suis-je sans langage. Et l’effroi qu’aura produit cette question au sein du rêve est exactement associé à la disparition conjointe, perdre la parole, et se perdre en même temps, ne plus être en capacité de pouvoir s’exprimer, se retrouver avec cette béance au centre de soi, être la béance toute entière, et donc ne plus être le même mais un autre totalement inconnu. C’est bien plus que de faire silence, c’est être déserté par tout langage possible, un hiver authentique. Cependant et c’est paradoxale, lorsque je n’écris pas je suis exactement ce désert. J’entends la parole, celle des autres, la mienne au même titre, tout cela me traverse sans que je ne puisse rien arrêter, m’interposer, mais elle ne semble plus avoir de poids, de solidité, de réalité, c’est une parole qui jamais ne cesse et c’est parce qu’elle ne cesse pas qu’elle m’écarte d’elle, que je me retrouve avec la désagréable sensation d’en être banni. Ou de la bannir car on peut aussi adopter ce point de vue, bien sûr. Écrire est donc une façon d’essayer de reconstruire quelque chose qui ne cesse de m’échapper, mais dont je ne connais rien de la nature exacte. Le premier niveau se situe évidemment avec le fameux Qui suis-je. Puis une fois parvenu à l’impasse où nous entraîne régulièrement cette question, le doute surgit, on s’aperçoit que l’interrogation est mal adressée, qu’elle dissimule tout autre chose. Un monde en soi qui, pour parvenir à l’existence se sert à la fois du verbe et d’un pauvre bougre, d’un scribe comme intermédiaire pour se dire. De là à imaginer avoir été élu pour exprimer le monde le risque coule de source. Du moi qui s’invente toutes ces choses pour se conférer encore un semblant d’importance alors qu’il a déjà perdu toute idée normale d’importance. à moins qu’il ne se soit jamais vraiment illusionné d’en posséder une quelconque, ou encore que ce mot quelconque ne lui convienne pas; qu’il n’aura jamais eu de cesse de refuser d’être quelconque, et donc par la logique de la peur comme du désir le sera devenu. Et souvent, écrire, parler furent dans ma vie associés à une malédiction. Comme si vouloir m’exprimer était le péché, l’erreur ultime, celle à ne jamais commettre, et dans laquelle pourtant je n’ai jamais cessé de m’enfoncer par strates successives comme Virgile dans les cercles de l’enfer. Mais pas de Béatrix me dis- je tout à coup, et soudain la présence d’une telle absence m’interloqua car il me sembla tomber sur une impossibilité mathématique, pour autant que j’y connaisse quoique ce soit dans ce domaine, cela me sembla parfait, juste comme le poids d’une plume pour peser un coeur.