Sisemine teekond

Et maintenant l’idée surgit, tout d’abord ridicule évidemment comme souvent. J’ai fait une liste de titres pour mes tableaux, mais le français ne rend pas compte de l’étrangeté de ce voyage. Le français tellement épris de précision et de nuance, le français qui veut tout penser tout savoir…

J’ai donc pensé à l’estonien.

Déjà parce que je ne parle pas l’estonien. Et que j’imagine ne pas être le seul lorsqu’inscrits sur des cartels les titres apparaitront ainsi dans une phonétique singulière aux visiteurs.

Ce voyage intérieur se transforme en Sisemine Teekond d’après le traducteur de Google.

Et puis ce n’est pas si ridicule que ça dans le fond , je dois bien cela à mon grand-père parti de là-bas, à ma grand-mère et à ma mère. A toutes ces ombres vacillantes dans les longs jours d’été proches de Thulé où parait-t ‘il on récoltait deux fois.

Une façon saugrenue de régler des dettes en monnaie de singe j’ai d’abord pensé comme pour me dédouaner en me disant : « tu veux encore une fois de plus faire ton intéressant ? »

Une part de moi est estonienne bien que je sois français. C’est ainsi.

Maintenant la question se pose… dois je laisser le mot français près du mot estonien sur les cartels ?

A mon avis oui ne serait-ce que pour me souvenir de la traduction si par hasard un visiteur me demande ce que ça veut dire.

Ou bien justement ça ne veut rien dire du tout c’est simplement dans un but administratif, pour les assurances que l’on doit donner des titres, des dimensions, une technique…

J’imagine déjà la tête de la secrétaire de la compagnie d’assurance qui va écrire Sisemond teekond et tous les autres titres en se relisant plusieurs fois pour être sure de ne pas faire d’erreur…

Blague à part, en découvrant ces mots je les prononce à haute voix et l’écho que me renvoient les murs de l’atelier me sont familiers sans que je ne comprenne ni pourquoi ni comment. Cela ressemble à de l’italien parfois.

Je ne parle pas plus l’italien pourtant. Mais mes premières amours provenaient de Sicile, de Naples, comme si déjà les sonorités avaient touché ce cœur si difficile à écouter sans distraction. Peut-être que si j’avais mieux écouté j’aurais poussé la barque jusqu’à Tallin et au delà, je n’en sais rien…

Trêve de supputations dominicales !  » Pole enam pühapäevaseid oleti ! » comme Google dit en estonien

Allée des soupirs/ Ohkamiste allee
Ohkamiste allee Huile sur toile 120x 80 cm Patrick Blanchon

L’admiration perdue

Arrive un moment où je surprends mon reflet dans la glace et ne me reconnais pas. Cette inadvertance effrayante puis salutaire.

Un soulagement comme lorsqu’on se réveille d’un rêve absurde, un soulagement qui dure quelques secondes avant de replonger dans un autre rêve tout aussi absurde.

Mais ce court laps de temps est amplement suffisant, une fois son étrangeté dissipée, pour laisser place à une paix incongrue. Une paix qui, elle aussi, surgit par inadvertance.

C’est dans cet entre deux que je me suis souvenu du livre du rire et de l’oubli de Kundera.

C’est drôle parce que ça a l’air de tomber comme un cheveu dans la soupe.

Mais je ne suis plus à une incongruité de plus.

Et tout de suite après j’ai repensé à toutes mes admirations anciennes et je me suis demandé ce que j’avais bien pu en faire, où donc elles étaient passées ?

C’est comme ces histoires d’amour achevées.

Lorsqu’on les vit on n’imagine pas qu’elles s’achèvent, qu’on puisse les oublier, que l’on puisse oublier jusqu’ au prénom de l’être aimé, n’est-ce pas effrayant cela aussi ? et apaisant tout en même temps.

Admirer et oublier, ainsi vont les choses tranquillement.

Et je ne vois aucune raison désormais pour s’en plaindre vraiment, aucune récrimination particulière, il ne reste au bout du compte que la solitude et cette étrange paix une fois le sas de la peur traversé.

C’est que finalement cette peur est la dernière cartouche que l’on tente d’amorcer pour se rassembler dans une solidité, dans une volonté qui, soudain démasquées, ne recèlent ni plus ni moins de mystère, de signification qu’un réflexe animal.

Sans doute est-ce pour cette raison que je n’arrive pas à me rendormir. Il faut absolument que je me lève, que j’aille à la cuisine pour lancer un café, tout en tournant en rond comme une toupie en attendant l’écoulement complet.

Une transe pour sortir du sommeil, pour prolonger la sensation d’étrangeté, pour observer aussi cette peur et cette paix entremêlées.

C’est comme un fil sur lequel je tire ainsi et qui me dévoile des pans tout entier d’une réalité que je ne vois pas durant la veille ordinaire.

A cet instant et à condition que je n’éprouve aucune douleur articulaire, je ne suis rien d’autre qu’une conscience se rendant compte de son rôle d’estafette.

Le gros de la troupe est dans les limbes, dans une inconscience magistrale dont la suite infinie des opérations traitées est proprement pharamineuse. Je n’ai qu’à coller mon oreille contre les murs pour entendre tout le cliquetis, une usine qui jamais ne dort.

Ce qui à mon sens nécessite ce morceau de sucre dont je ne peux me passer, ce demi sucre nécessaire pour atténuer toutes les amertumes et donner un léger coup de fouet chimique aux synapses comme aux neurones.

Enfin, la première gorgée avalée la question revient comme un refrain : qu’est ce que j’ai fichu de toutes ces admirations d’autrefois ? Où sont elles passées ? et avec cela cette tristesse soudaine qui ressurgit comme un caniche qui saute mécaniquement pour saluer son maitre.

La tristesse et la peur voici ce qui enferme dans une identité, voici à quoi on ne cesse jamais de faire appel comme pour accumuler des preuves à charge dans un procès qui ne s’achève pas vraiment non plus.

Mais je suis moi, j’ai peur, je suis triste donc je suis !

J’adorais lire aussi Panaït Israti. Sans plus savoir dans mon souvenir dans quel lieu s’effectue la lecture. Je ne me souviens que de l’horizontalité du corps, je devais donc être dans un lit, étendu dans une chambre ou bien sur l’herbe d’une pelouse quelque part mais je ne me souviens plus non plus où et quand.

Je ne me souviens presque plus déjà des titres, des rebondissements de l’histoire, de la trame toute entière… il n’y a plus que ces deux mots Kyra Kyralina et puis quelque chose de diffus tout autour, une atmosphère, une ambiance. L’odeur de tabac froid et du café qui coule encore quelque part. Et encore de la peur et encore de la tristesse qui réunit toutes ces bribes dans une familiarité devenue suspecte.

Je peux citer pourtant tous ces écrivains, sans réfléchir beaucoup. Comme si tout ce que j’ai lu d’eux était depuis lors comme engrammé dans leur nom seulement. Toutes ces atmosphères toutes ces ambiances de lecture et les synesthésies s’y associant mystérieusement mais de façon anarchique, sans logique véritable.

Borges et son Aleph, ce voyageur en quête du pays des immortels, et sa déception surtout en l’atteignant. En découvrant l’ineptie apparente dans laquelle un ennui formidable plonge ses habitants.

Il est là aussi question d’un renoncement à toute forme d’admiration entrainant une chute interminable dans cet ennui. Mais ce n’est encore que moi qui ait compris cela qui l’ait interprété. Peut-être n’est ce même pas de l’ennui. C’est un oubli permanent et une absence totale de question.

Ceci expliquant cela.

Jeune je ne pouvais me passer un seul instant d’admirer quelque chose. Admirer me rassemblait durant un temps avant qu’irrémédiablement je ne me dissolve.

Ce n’était pas le sujet d’admiration le plus important comprenez vous ? C’était l’admiration en tant que remède à une sorte d’oubli quasi congénital.

Je n’arrive plus à me rendormir je crois que j’y ai renoncé progressivement en soupesant le pour et le contre. Grace à l’insomnie comprenez vous j’ai l’impression de résister à l’érosion tout en sachant que c’est peine perdue d’avance.

J’écris en ne cessant de me souvenir que dans 1000 ans tout le monde aura oublié Cervantes, Homère, Dante et moi-même.

Ce qui une fois l’appréhension toute entière traversée, comme une nuit, apporte aussi un sacré, un mystérieux soulagement.

Samsara acrylique et feutre format 30x30 cm Patrick Blanchon 2020
Samsara acrylique et feutre format 30×30 cm Patrick Blanchon 2020

Le fragile et le fort

Tu dis c’est fort ou c’est fragile sans connaitre. Tu le dis par reflexe, par habitude, poussé par les on-dit.

Tu devrais te taire.

Et vivre le silence fracassant qui suit à son début.

Qui brise toutes les murailles par sa fréquence assourdissante.

Et te laisse là éventré, ébloui, tout en même temps.

Enfin prêt à rebattre toutes les cartes et les redistribuer

La dernière étape est de repousser la pensée pour laisser le souffle aller.

Sans même y penser.

Huile sur toile Patrick Blanchon

C’était quoi déjà ce poème ?

Je perds la mémoire, je ne sais plus en quelle année je me suis installé là, il me faudrait faire cet effort, recouper les choses, retrouver des points de repère, réinventer encore une fois de plus toute l’histoire.

J’étais dans cette ville tellement triste aux façades abimées. Je marchais des pentes et des gouffres à ne plus finir. J’adorais m’assoir à la terrasse de ce petit café, un peu en retrait de la cohorte des touristes, de là j’apercevais le grand pont enjambant le Douro.

Il y avait peu de bruit, pas d’effusion, juste la paix ravivée de temps à autre par l’irruption d’un klaxon dans le lointain. Je savourais cette paix.

Les hommes qui étaient installés à la table d’à coté aussi, ça se lisait sur les traits de leurs visages, ils étaient silencieux et de temps en temps attrapaient leur verre de bière pour en boire une gorgée, ils se regardaient peu, car leurs regards était posé sur le fleuve.

C’est ce jour là je crois que j’ai écrit ce poème sur mon petit carnet. Je l’ai perdu évidemment, le carnet et tous les poèmes à l’intérieur. Cela me plait de songer à cette perte tout à coup.

J’ai la sensation d’avoir des trésors encore intacts, enfouis tout au fond, et qu’il faut laisser ainsi, sans y toucher.

Mais tout de même je suis curieux. C’était quoi déjà ce poème ?

Cela parlait je crois des caravelles, de Vasco de Gama, de tous les conquérants partis conquérir quelque chose à l’extérieur d’eux mêmes, et de cette terre ici.

Partis poussés par je ne sais quel rêve quelle chimère qui consumera et dévastera un monde par delà les mers.

Ils sont revenus. Ils sont là tout à coté.

Et ils n’ont pas l’air d’être plus avancés que ça.

Ils posent leurs regard sur le fleuve sans parler.

Et moi je me dépêche de me souvenir encore une fois de tout cela parce que j’ai peur de l’oublier.

Objectifs et projets

Lorsqu’une personne me parle de ses objectifs, de ses projets, je suis tout d’abord admiratif. Puis assez rapidement surgit une inquiétude, un doute comme si le désir de me cramponner à une vision personnelle de l’instant réduisait à néant toute velléité d’objectif ou de projet justement.

j’ai énormément de difficultés à croire en la notion d’objectif ou de projet. C’est à dire que je ne peux compter sur aucun moteur que je considérerais suffisamment puissant à cet instant pour me projeter dans le temps.

Bien sur je sais ce qu’est un objectif, un projet. Je connais aussi la satisfaction de les atteindre ou de les réaliser, et en même temps ce résultat m’aura toujours entrainé à éprouver de la déception une fois l’enthousiasme, la frénésie, la communion évanouis.

C’est un peu comme faire l’amour. Cette simultanéité de plénitude et de vide qui se côtoient jusqu’à se confondre et où, à la fin, il ne reste plus qu’une absence.

Il s’agit avant tout d’une exigence qui, quoi que je puisse en penser ou faire, ne peut jamais vraiment se satisfaire.

Qui aussitôt atteinte disparait pour laisser place à un manque dans lequel va puiser l’énergie pour s’élancer vers autre chose. Une énergie du vide si l’on veut.

C’est à dire que je possède cette conscience que tout objectif tout projet n’est jamais rien d’autre qu’un ersatz, un prétexte, une sorte de pansement, en même temps qu’une représentation de l’existence toute entière avec une naissance, un développement, croissance et chutes pour atteindre une maturité et une fin.

Mener à bien un projet, jusqu’au bout, c’est accepter tacitement, inconsciemment la plupart du temps tout cela. C’est justement ce dont il ne faudrait jamais être conscient.

Tout cela ne sont sans doute que des croyances. Des croyances qui en valent d’autres exprimant l’idée que l’homme se construit grâce à ce qu’il fait. On consommerait ainsi des actes comme toute autre denrée finalement pour amasser un capital, une satiété, une masse graisseuse rassurante.

Ainsi à force d’objectifs de projets menés à bien on deviendrait une femme, un homme d’expériences.

On n’aurait pas peur de penser alors et de façon légitime que la fameuse confiance en soi provienne de cette somme d’échecs et de réussites.

Ce serait l’objectif, le projet, le véritable auteur de cette histoire souvent abracadabrante qu’est notre vie.

Enfant je me souviens avoir passé beaucoup de temps à observer les insectes, notamment les fourmis.

Quelle admiration je ressentais alors en voyant que quelque soit l’obstacle se dressant devant elles, il ne les arrêtait jamais. Une volonté, une obstination inflexible autant qu’un programme informatique les obligeait à dépasser chacun de ces obstacles pour atteindre au but.

Et en même temps je ne pouvais qu’éprouver une sorte de compassion de comprendre à quel point chacune de ces bestioles était assujettie à ce programme, prisonnière de celui ci, n’ayant même pas l’idée de songer à le fuir, à s’interroger sur les tenants et aboutissants de celui-ci puis à s’en échapper.

Ainsi sera née la suspicion que nous autres humains ne soyons dans le fond guère différents des insectes. Nous poursuivons envers vents et marées des chimères parfois qui ne sont rien d’autres que des programmes que nous avons bâtis soit en groupe soit individuellement.

A cet instant tous les prétextes, toutes les raisons sont « bonnes » pour que nous n’en doutions pas suffisamment afin de nous retrouver à errer de part le vaste monde pour rien. Car ce qui nous effraie avant toute chose c’est que l’existence soit parfaitement inutile, la notre particulièrement.

C’est probablement pour cette raison que l’art est un refuge pour beaucoup. Afin que l’inutile se revête de quelque chose qui soit moins terne, moins aride que la vision d’effroi que celui ci déclenche à première vue.

Mais cet effroi n’est rien d’autre que la doublure de cette fameuse importance que nous avons tissée pour nous revêtir de celle-ci.

Perdre de l’importance étrangement atténue en même temps cet effroi je l’ai remarqué plusieurs fois au cours de ma vie.

Il est même tout à fait possible à bien y réfléchir que mon seul objectif, mon seul projet ne soit que celui là.

Perdre ma propre idée d’importance, devenir feuille autant que toutes ces feuilles avec lesquelles l’automne se pare pour supplanter l’été.

Décomposition Huile sur toile 150×60 cm Patrick Blanchon

La séduction en peinture

Peindre avec une intention de séduire c’est courant. Le problème c’est qu’on ne sait ce qui séduit vraiment… En tous cas personnellement je n’en sais rien.

Un tableau peut tout à coup me séduire et je vois bien que ça s’arrête là, surtout mes propres tableaux.

Du coup je les retourne contre le mur. Je ne veux plus les voir une fois ce constat établi.

Mais ce constat est tout à fait personnel.

Il faut que lorsque je retourne une toile à nouveau que celle-ci me parle d’autre chose… et si elle ne me dit rien, si elle ne me propose que son silence je sais alors que peut-être il se passe vraiment quelque chose d’important.

C’est souvent un paradoxe pour moi qui suis un incorrigible bavard.

Il me semble nécessaire d’attendre et de réitérer toute l’opération plusieurs fois pour parvenir à saisir que quelque chose, sans doute en dehors de moi, se passe.

Tout le doute du peintre à mon sens se constitue sérieusement sur cet unique point.

Le 22 septembre aujourd’hui je m’en fous

On rumine, on s’acharne, on commet des efforts, on appuie sur un ressort invisible sans relâche ainsi, têtu, monomaniaque, sans même en prendre conscience.

Et puis un jour, un 22 septembre par exemple, il suffit d’un rien pour que tout soudain se métamorphose

On se sent plus léger, prêt à décoller d’un simple coup de talon, parce qu’on s’est libéré d’un poids qui nous entravait.

Le 22 septembre aujourd’hui je m’en fous disait déjà Georges Brassens lorsque j’étais marmot.

J’adorais cette chanson elle contenait pour moi une promesse, comme un de ces cadeaux que l’on nous promet et qu’on déballe enfin sous le sapin.

Créer et vendre

Chaque jour je reçois plusieurs emails me proposant des formations pour promouvoir mon travail, des opportunités tout à fait extraordinaires pour participer à des master class afin de mieux tirer partie des réseaux sociaux, et évidemment aussi pour lutter contre les mille et un travers que je peux avoir en tant qu’artiste- la plupart du temps entendez looser– et parmi tout ceux-ci : ma relation avec l’argent.

Autrefois on disait le sexe ce n’est pas sale désormais on dit la même chose pour l’argent.

Et souvent lorsque je pense à la relation que j’ai moi-même crée entre l’argent et l’art je me dis qu’il doit y avoir un os dans le pâté.

Pourquoi est-ce que je ne mets pas tout en œuvre afin de vendre mes tableaux ?

Ce n’est pas faute d’avoir essayé mais à chaque fois j’ai l’impression de me mettre tout seul des bâtons dans les roues.

Par exemple je ne fais pas grand chose pour développer mon site internet, je crois que je suis totalement bloqué depuis que j’ai imaginé lui ajouter un « shop » comme on dit désormais. J’ai du placer quelques images et prix, et puis pffft comme je voyais que j’y parvenais, j’ai lâché l’affaire.

La principale raison pour laquelle j’ai ajouté une extension Woo commerce à ce site était de pouvoir proposer un lien cliquable sur les différents sociaux sur lesquels je sévis. Récupérer des adresses de courriel pour me créer une liste de diffusion et à partir de celle ci essayer de rentabiliser tout ce temps que j’y passe . D’ailleurs mon épouse ne manque pas de me rappeler :

Pendant tout ce temps tu ne peins pas.

Mon épouse se fiche comme de l’an 40 des réseaux sociaux, des listes de diffusion, comme des artistes looser 2.0, ça ne l’intéresse pas, je crois même que ça l’effraie d’autant plus qu’elle me voit passer tout le temps que j’y mets pour un résultat qu’elle juge insignifiant.

Tu ferais mieux de peindre !

Et comme c’est mon épouse je lui donne en grande partie raison.

Mais c’est malgré tout « plus fort que moi » j’y retourne, j’écris mes petits textes sur ce blog, je publie des photographies de mes travaux, j’élucubre, je devise, je fais mon philosophe, mon philologue, et je dois dire que tout cela finit par ressembler à une addiction dont j’aurais un mal de chien à me passer désormais.

Peut-être à cause de cette solitude essentielle dans laquelle je réside face à mon travail de peintre.

Je ne me plains pas de cette solitude pour autant, j’ai compris depuis longtemps à quel point elle m’est nécessaire. Et aussi cette sorte d’enfermement que l’écriture demande.

Il y a belle lurette que j’ai compris que ceux que l’on appelle les proches peuvent être ceux dont on se sent le plus éloigné parfois.

Monsieur écrit sa vie et se gargarise ajoute mon épouse sur un ton ne cachant pas l’ironie.

Et bien sur je me dis mais oui comme elle a raison !

C’est le secret du bonheur en couple que je vous livre tout de go. Toujours laisser l’autre avoir raison. Tout en n’en pensant pas moins et tenir son cap.

Disons que publier sur les réseaux sociaux, sur internet c’est mon bol d’air.

Est-ce qu’un bol d’air doit rapporter du pognon ? Probablement que certains parviennent à faire de l’argent même avec l’air désormais, mais bon ils sont certainement plus obsédés que je ne le suis sur le sujet.

L’argent ne m’a jamais intéressé vraiment en tant que tel, il n’a toujours été qu’un outil pour être tranquille et un sujet d’inquiétude lorsqu’il manque.

L’image de Picsou se vautrant sur un tas d’or provoque toujours cette sensation de grotesque. De plus je ne suis jamais parvenu non plus à être envieux. Peut-être que si cela avait été le cas j’aurais pu me servir de l’envie comme moteur. Mais j’étais obsédé par tellement d’autres choses que pas un seul instant l’idée m’est venue à l’esprit.

Sauf en fin de mois et encore, depuis que je suis marié, lorsque la cohorte des créanciers de toute nature me dépouille directement par prélèvements en entrainant mon compte courant ( le terme est bien choisie ) vers le rouge.

A ces moments là oui je l’avoue il m’arrive de me dire : Comment cela doit être bien de n’avoir pas à compter. Et d’être agacé sitôt que j’aperçois un spot publicitaire me vantant les avantages de la dernière bagnole accompagnée de la superbe rousse ou blonde ou brune qui va généralement avec.

Parfois on va même jouer au loto… pour dire à quoi on en est réduit à rêver mon épouse et moi-même… Et dans le laps de temps où nous attendons ensemble le moment du tirage nous nous mettons à délirer sur tout ce que nous pourrions faire de tout cet argent.

Généralement elle a beaucoup plus d’idées que moi sur la manière dont nous pourrions dilapider ces sommes fantastiques.

En ce qui me concerne je n’ai pas envie d’une nouvelle maison, d’une nouvelle bagnole, de nouvelles godasses, de tout ce qui serait nouveau d’ailleurs.

Rien de tout cela ne m’attire de façon excessive. Ce qui signifie et c’est une bonne nouvelle, que ma vie telle qu’elle est me satisfait globalement.

Bien sur l’idée de n’avoir plus à compter est séduisante de prime abord.

Viens mon amour, partons dans les iles, allons donc au restaurant au lieu de polluer la cambuse de toutes ces odeurs de graillon, Bien sur …ce serait formidable n’est ce pas.

Mais dangereux aussi à mon avis. Serais je dans le même état d’esprit pour peindre ? Serais je dans la même sorte d’urgence ? Cette urgence à laquelle le pauvre type que je suis s’accroche pour ne pas quitter cette terre sans laisser quelque chose derrière lui, mise à part sa bêtise et son orgueil inouï ? Cette urgence d’exister, à survivre tout simplement.

Les femmes ne sont pas toutes bêtes j’ai remarqué et elles se fichent la plupart du temps de ce type de préoccupation. Elles sont beaucoup plus pragmatiques.

Sans doute parce qu’elles ont une relation privilégiée avec la vie puisqu’elles la donnent savent t’elles aussi la fragilité des choses, ce qui les inclinent à jouir bien plus franchement du moment présent.

Et tant mieux si dans le moment présent elles peuvent dépenser de l’argent comme elles le veulent, sans compter. L’argent pour elles est une Energie qui doit ressembler à une sorte de bain de jouvence.

En ce qui me concerne je prends des douches. C’est plus rapide, et ça ne fripe pas la peau des doigts.

De plus c’est certainement plus économique.

Je crois que le pire pour un looser s’est de s’apercevoir que ce qu’il appelait jusque là son intelligence est en fait la pire des conneries du point de vue des autres.

C’est explorer la négation dans toute sa splendeur. Et pour être looser jusqu’au bout trouver toutes les circonstances atténuantes à l’autre, lui accorder tout le crédit possible pour renforcer plus encore ce point de vue. Je crois que j’ai toujours pratiquer comme ça dans ma vie.

Comme si je n’avais choisi toujours d’être instruit sur mes défauts, mon impuissance que par la bouche de mes proches. Comme si finalement ces proches faisaient office de conscience dont je suis presque totalement dépourvu, baignant comme je ne cesse jamais de le faire dans l’inconscience permanente.

Cependant personne n’est parvenu à me changer. Je suis toujours le même contre vent et marée.

Je résiste en donnant raison absolument à tout à chacun mais en continuant malgré tout mon petit bonhomme de chemin.

Mais revenons à l’argent, à ce point de vue sur l’argent. Et aussi à ce confort de n’en pas posséder qui me place perpétuellement dans une sensation de survie.

Survivre plutôt que vivre cela pourrait être la devise.

Parce que le verbe vivre lorsque j’examine froidement ce qu’il représente pour la plupart des personnes que je connais cela ne représente pas grand chose pour moi. Je veux dire que je ne me sens pas capable de vivre comme eux surtout. Je me sens d’une vulnérabilité inouïe face à l’idée de vivre « pour rien » c’est à dire en suivant simplement le mouvement, sans y penser.

Bien sur personne n’avouera qu’il vit « pour rien ». Tout à chacun se donnera si on lui demande de bonnes raisons, comme par exemple élever ses enfants, être présent et ponctuel dans son job, payer rubis sur l’ongle ses dettes, aller voter à chaque fois que l’on y est convié etc etc.

Vivre normalement quoi sans emmerder personne de préférence et en attendant la même chose en retour évidemment.

Je crois qu’en plus d’être un looser je dois aussi cumuler le rôle d’emmerdeur contre ma volonté.

Le seul fait de douter est déjà une provocation, presque une insulte à la normalité désormais.

Je me rappelle d’une phrase que Kafka écrivait dans son journal et qui disait que chaque jour une phrase devait pointer sur une des failles qu’il éprouvait entre le monde et lui-même. Et il ajoutait que le monde aurait toujours raison que c’était le monde qui devait inexorablement gagner bien plus que lui Franz Kafka.

Elle m’a toujours paru tellement juste cette phrase sans que je ne prenne le temps d’analyser vraiment son pourquoi. D’une façon intuitive je sais pertinemment qu’il faut que le monde ait raison, qu’il a toujours raison face à l’individu seul, cette anomalie de notre époque moderne.

Alors ce point de vue confortable de s’imaginer artiste, ou looser convaincu d’une façon encore orgueilleuse, ce point de vue ne peut évidemment pas tenir devant le monde.

Il faut vous décomplexer du porte monnaie mon bon ami !

Au mieux il sera ridicule, au pire la plupart resteront indifférents à ce point de vue.

Sauf peut-être quelques adolescents effrayés justement par leur entrée dans l’âge adulte, parce qu’ils pressentent déjà du monde, ou des adultes attardés comme vous et moi.

Parfois aussi la vérité est dure à dire mais je suis tout à fait semblable à ce Picsou nageant dans son pognon jusqu’à plus soif.

Sauf que ce n’est pas de l’or dans lequel je m’ébroue, mais une accumulation de richesses incalculable dont non seulement je ne sais que faire mais dont en outre je me sens tout à fait capable de tuer pour qu’on ne m’en ôte pas la plus infime partie.

Ce qui me conduit au bout du compte à penser que si je mets si peu d’entrain à vendre mon travail c’est que je ne veux surtout pas le vendre. Il peut parfois m’arriver de le céder avec difficultés contre un chèque , parce que je veux bien de temps en temps jouer le jeu, vivre comme on dit. Mais au fond de moi je ne peux plus me leurrer : cette transaction créer des ravages fantastiques, un peu comme si on m’amputait d’une part d’âme …

Tu écris encore tes bêtises me dit mon épouse en passant devant mon bureau en pleine nuit, tu ferais mieux d’aller dormir.

Et elle a encore raison bien sur.

Huile sur toile Patrick Blanchon 2019