lire à haute voix

divers essais de lecture à haute voix ces derniers jours me laissent sur le flanc quand je mesure à nouveau la quantité de travail à fournir afin que le résultat ne soit pas d’un ridicule achevé. Mais je peux me déclarer au moins content de cette prise de conscience, sans laquelle aucun point de départ digne de ce nom ne serait envisageable. Sans laquelle je continuerais à patauger à l’intérieur de mes propres illusions. Avant de lire à haute voix il apparaît nettement qu’il faille d’abord lire le plus silencieusement possible le texte que l’on désire restituer. Par exemple les premiers mots de la confusion des sentiments-– livre que je ne cesse de lire et relire depuis une bonne semaine désormais — et que je pense comprendre à première lecture mais qui devient de plus en plus retors au fur et à mesure où je reprends chaque page chaque paragraphe chaque phrase et même chacun des mots. C’est bien là le même écart toujours que j’y perçois de la même façon entre les mots que j’écrirais dans un premier jet et leur relecture quelques jours semaines années plus tard. Avec la question lancinante : que cherche vraiment à dire l’auteur, le personnage et ce que j’en comprends vraiment moi-même dans l’immédiateté d’une première lecture : à vrai dire pas grand chose de réel. force est de constater que l’on croit bien plus comprendre que l’on comprend vraiment. et si cela se produit de cette façon pour un livre qu’en est-il de toutes les interactions d’une seule journée. Sans doute que le réflexe ancien qui m’entraîna à noter sur des carnets le récit de mes journées, au fur et à mesure qu’elles s’étaient écoulées doit avoir une relation intime avec le doute d’en avoir saisi quoique ce soit de réel justement.

Trouver le ton est une chose mais il en est une seconde, plus insidieuse si on n’y prend pas garde. celle de se trouver en mesure de conserver ce ton durant plusieurs paragraphes, plusieurs pages, un livre entier. Et il semble que ce n’est pas tant une affaire de souffle qu’encore une fois une compréhension intime du texte. Parvenir à retrouver le rythme de l’auteur au moment même où les phrases naissaient dans son esprit s’écrivaient sur le papier. Et donc je peux déjà percevoir qu’il existe deux types de lecture à haute voix. Une qui s’emparerait d’un texte afin de se mettre en avant, une lecture narcissique, et une autre plus humble plus terne plus servile qui se mettrait au service du texte tout simplement sans avoir besoin d’effet, d’en ajouter. Je me suis mis à songer à l’acteur Michael Lonsdale. De mémoire il me semble qu’il fut un des seuls à toujours conserver une intégrité de lui-même quelque soit le texte qu’il lisait et pourtant sans jamais produire le moindre effet, la moindre manifestation d’une interprétation personnelle. comment est-ce possible c’est un grand mystère.

carnet 28

trouvé sur le net

« Pensée qui s’obstine, reste à l’arrière-fond. On ressasse, on rumine, on rabâche. On est dans un échec : rien de brillant, rien qui éclate, rien qu’on puisse noter pour définitivement s’en débarrasser. Mais si c’était justement ça qu’on ouvrait. Un nœud. Un tas. Quelque chose qui se malaxe, sans début ni fin (mais 480 signes, en un bloc et un seul, compact : il suffit pour cela de supprimer la ponctuation interne, ni virgule ni point ni parenthèse ni tiret, la phrase et juste la phrase, rien que la phrase et elle tient pile dans nos 480 signes). Prenez votre temps. Ne la forcez pas à venir, cette pensée. Laissez-vous aller au goût du jour. Ou au goût qu’a le monde là quand on le hume ou l’aspire. Chercher derrière les cloisons, dans l’arrière des yeux, dans ce vague bruit de fond entre les oreilles. Chercher dans ce qui empêche de penser clair, comme il y a un arrière à « écrire clair ». Alors elle sera là, lovée, opaque, revêche, silencieuse, cette phrase sans conclusion, cette phrase contradiction, cette pensée aporie. On entre dans l’indémêlable, le carnet sert à ça. Notre meilleur biais pour y atteindre : eh bien, ce double qu’on a convoqué hier ! Vous n’avez pas la solution ? Sûr qu’elle ou il en dispose, ce double d’hier » Proposition d’écriture le grand carnet atelier d’écriture FB.

4h53

Celui qui écrit et celui qui regarde écrire celui qui écrit au moins deux dans le miroir à essayer de voir ce qui se passe mais aucun des deux ne semble y parvenir il manque un tiers c’est probable comment ne pas y avoir pensé plus tôt des années auparavant quand l’illusion d’avoir encore suffisamment de temps était encore vivace et c’est à ce moment que les deux regards se rencontrent dans le reflet que leurs mines s’allongent et que la bouche béer le sablier le sable le temps les derniers grains prêts a s’écouler et ce mot qui surgit le tiers.

plus court

l’un qui écrit l’autre qui regarde par-dessus son épaule on sent que ça tourne en boucle à vide que ce n’est pas ça qu’il manque quoi on se le demande l’un le demande à l’autre en boucle sans jamais obtenir de réponse il manque quoi et soudain vient l’idée du tiers et qu’à partir de ce tiers la solution serait peut-être mais rien n’est sûr trouvée la solution l’unique enfin mais où trouver un tiers pareil semblable et pourquoi serait-il donc pareil ou semblable publie donc ça

encore plus court

moi et mon double tournons en rond excentriques autour d’un axe taré sans trouver de solution valable au temps qui passe on a essayé beaucoup de choses diverses et variées mais ça ne change rien tournons à vide toujours on se demande comme un seul homme comment faire pour arrêter tout ça mais un seul homme n’y peut rien il faudrait un tiers.

encore un essai

comment s’extraire d’un tel merdier et on ignore ce que veut vraiment dire ce mot cette image on parle de ça lui et moi du matin au soir mais nous tournons en rond peut-être dit-il soudain qu’il faudrait en parler à un tiers mais quel tiers et si on publiait juste cette phrase pour s’offrir une petite chance de le trouver

carnet 27

suivre son double sans le doubler. ( toute une journée si possible) donc il faudra revenir pour suivre le développement. Comme d’ailleurs dans toute cette série carnet, j’ajoute après publication je mets à jour. la publication ne valant guère qu’un top de départ. un jour il faudrait une conversation véritable sur cette affaire de publier sur un blog. Parler des tenants et aboutissants. Ce que ça déclenche de publier. Ou justement ce que ça ne déclenche pas ou plus.

8h. Il se lève, marche traverse la chambre sans bruit, ouvre la porte, la referme. le voici dans le couloir sa main cherche l’interrupteur , le trouve et le plafonnier éclaire cette silhouette désormais. Un vieil homme en slip au milieu d’un couloir. Mais je me place désormais derrière lui, sans bruit. j’essaie de ne pas m’en moquer comme ces saltimbanques dans les rues, à la terrasse des cafés qui, pour glaner quelques rires, quelques applaudissement, ou pièce d’argent, imitent la démarche des passants. J’essaie mais il y a de quoi rire tout de même.

En symbiose. je peux le voir, l’entendre, et connaître ses pensées– ce qu’il voit ce qu’il respire–tout..

mais je ne vais pas tout écrire. un peu de pitié pour le lecteur.

La Dacia peine à démarrer. Trois essais. trois plis barrent le front du double. puis ça démarre. soulagement apparent. Bouche qui s’ouvre, avale une grande bouffée d’air. Buée sur le pare brise.

qui observe le double. l’enfant qui observe son père. l’ado qui cherche à se comparer, l’adulte une amitié. le vieillard qui sans cesse effectue des comptes des bilans.

La femme du garage qui accueille le double se plante devant lui, menton légèrement levé elle parait plus grande qu’elle n’est. plus hautaine en tous cas. Je jette un coup d’œil rapide à l’accoutrement dans lequel il se rend dans ce garage. Mon Dieu, jean taché de peinture, barbe de trois jours. pompes dégoûtantes , tâchées de peintures également. l’affichage éhonté d’une précarité. fut un temps où cette précarité lui aurait fait honte. mais plus désormais. Est-ce qu’il s’en fout, ou bien est-ce une sorte de revanche, même lui le double n’y a jamais vraiment réfléchi.

Nous laissons le véhicule. nous revenons à pied. il y a du brouillard. Il boitille devant moi. arrivons ainsi dans le centre du village. il sort son téléphone portable et prend une photographie. un tas de feuilles mortes au sol semble le fasciner soudain.

10h16

retour dans l’atelier. Le double est vacillant. on dirait qu’il cherche sa place. s’asseoit. observe les toiles en cours. Il n’a pas l’air réjoui. Il n’a pas d’air du tout. c’est encore une autre figure du double. Hermétique. il semble que — contre toute attente — même moi ne peux en saisir la raison. Il est un peu chiant ce double.

15h 35

pauvre vieux. Il s’est emparé du premier livre qui traînait sur la table, dans la bibliothèque. Par une coïncidence folle , le titre est la confusion des sentiments de Zweig. Ce vieux prof qui reçoit de ses étudiants une somme de tous les articles rédigés par lui au cours d’une vie. Et dont il dit que l’essentiel manque. Et Zweig de parler de son double de façon si peu dissimulée. Ce jeune homme, de vieux professeur et mentor. Et là que fait mon double, il se met à lire le livre à haute voix en marchant d’une pièce à l’autre. Et évidemment je le suis comme je peux. Je n’en crois ni mes oreilles ni mes yeux. Ainsi donc ce vieux barbon peut encore me surprendre…

aparté.

Ce qui est surprenant, c’est de l’entendre lire sans la moindre hésitation, sans le moindre bafouillage comme s’il connaissait le texte par cœur. Ou que la fréquentation de celui-ci soit si régulière, si intime, qu’il puisse l’incarner à un si haut degré de perfection. Et soudain tout pourrait basculer. oui soudain on ne saurait plus du tout qui est qui. Le temps se replierait sur lui même, peut-être même que si je m’approchais d’une fenêtre et que je glisse un coup d’œil vers l’extérieur, nous nous retrouverions alors à Berlin. La neige recouvrirait les toits et la chaussée, j’y apercevrais un fiacre, des silhouettes, les lueurs de la ville, presque sa sonorité. peut-être serais-je alors moi-même ce jeune étudiant et mon double le vieux professeur. peut-être même l’inverse, il semble qu’à ce point des choses si insolite, cela ne recouvrirait pas la moindre importance.

autre aparté

Et si ce n’était pas Berlin ni même cette petite ville universitaire dont j’ai perdu le nom. Mais Lisbonne. Et si devant moi ce n’était plus moi ni Zweig ni ce jeune étudiant ni ce vieux professeur mais cet homme qui porte un chapeau entre mille reconnaissable. Si c’était l’homme au chapeau accompagné de tous ses hétéronymes. mais allons plus loin encore, clignement d’un œil et revenons à Prague dans ce cas. Revenons donc au fameux pont. Ou au vieux cimetière juif. Et il pourrait presque y faire nuit. les vitrines des magasins projettent sur l’asphalte des rues leurs chiches lueurs. Et devant moi cet homme, d’une vulnérabilité flagrante qui tient sous son bras un journal et qui marche et que je suis à bonne distance, dans la ville. Et à cet instant l’horloge sonne. mais impossible de compter le nombre de coups, déjà mon regard est attiré par un manège de chevaux de bois, une odeur de marrons chauds. il fait soudain plus froid et mon double mystérieux observe la même scène que moi. pour un peu il suffirait que nous tournions la tête l’un vers l’autre… mais nous ne le ferons pas.

Le double

illustration Oscar Kokoschka.

Celui-là me ressemble. Mais, en mille fois mieux. Et, je ne peux que me résoudre à me tenir là derrière lui et le suivre, à l’observer. Nos langages eux-mêmes sont si différents. Chaque mot, chacune de ses pensées provient d’une nature primitive. Il s’y exerce depuis le début, c’est inné. C’est en cela qu’il est meilleur que moi accaparé par mes doutes, mes longues stations dans le calvaire de l’ignorance. Les mots nous séparent. Lui reste dans leur profondeur et avec quelle intimité ! alors que sans cesse, je me débats à leur surface. C’est un exilé qui n’a pas oublié sa langue maternelle et ne cesse de la chérir, sans excès toutefois, sans fébrilité, avec… pondération. Tandis que par dépit, j’aurais tout fait pour l’enfouir cette langue au plus profond de moi. J’ai refusé par crainte ou par bravade cette solitude qu’impose cet exil. Oui, j’ai triché avec la partie la plus précieuse de moi-même. Je me suis mis à apprendre des langues étrangères. j’écris en français.

Ainsi, il est assis sur le canapé du salon. Dans mon salon. Alors, je me tiens en vis-à-vis sur un fauteuil. Par ailleurs, il est dans un moment d’inspiration. J’arrive à le percevoir à l’expression de son visage. Ce que je donnerais pour que me soit offert —ne serait-ce qu’une seconde —cette grâce ineffable. Cette paix que je lis sur son visage. Il écrit. Les mots arrivent par flots sans la plus petite hésitation. De plus, il ne fronce pas les sourcils, ses doigts courent sur le clavier. Ainsi, il est peut-être en transe. Pour un peu, je le détesterais si je ne l’admirais pas ébahi, bouche bée. Cette stupeur dans laquelle je me retrouve soudain figé pourrait rapidement m’agacer. Alors, je pourrais me lever et l’attraper par un bras pour le pousser hors de chez moi. Par ailleurs, je pourrais même le traiter de sale étranger. Puisqu’il l’est, c’est évident. Tout en lui respire l’étrangeté. Et, il semble en outre en être très fier, calme à cette idée. Tandis que moi, c’est une autre paire de manches n’est-ce pas. Il a fallu que je fasse des efforts surhumains pour découvrir ce qui m’était dissimulé. Le pot aux roses, quel est-il : Que je suis un étranger moi aussi, mais un étranger honteux. Un juif.

Il n’y a qu’un juif qui déteste à ce point-là un autre juif. Il ne faut pas se méprendre, ne pas se laisser berner par cette confusion organisée de toutes pièces qui souhaiterait que seul un Arabe déteste à bon droit un juif. Erreur grossière. Ainsi, nous autres juifs sommes champions en matière d’auto détestation. Nul ne saurait se détester mieux que nous savons le faire. C’est aussi héréditaire que congénital. Voilà pourquoi nous avons été élus. La plus authentique détestation de la créature bipède nous appartient. Nous l’avons bien gagné cette médaille. Toute cette errance, nom de Dieu.

Il lève les yeux et jette un regard vide vers le fauteuil dans lequel je me tiens. Je sens mon cœur battre tout à coup. peut-être me voit-il enfin. Mais, non, les doigts reprennent leur rythme endiablé sur le clavier de sa tablette. Je lui suis totalement invisible. J’ai l’habitude — mais tout de même— j’accuse le coup comme à chaque fois. Ce tout petit espoir pour mieux encore me repaitre de cette énorme déception qui suivra.

De bonne heure le matin, il se propose d’acheter le pain, mais je devine aussitôt que c’est pour effectuer un détour au bureau de tabac. N’y a-t-il pas un Je ne sais quoi de faux, d’hypocrite de déclarer ainsi à la cantonade:  » ma chère je vais acheter le pain » alors qu’en vérité le but est autre. Mais, mon épouse n’est pas dupe. — Tu vas encore t’acheter du tabac— lui lance-t-elle du haut de l’escalier. Je reste tout ému de l’entendre percer ainsi son mensonge. Pas encore cette fois qu’il la trompera sur la marchandise.

D’ailleurs, au retour, il dépose des croissants sur la table comme s’il voulait se faire pardonner de quelque chose. Achète-t-on des croissants un mardi? — tu as acheté des croissants, cela tombe bien, il n’y a plus de beurre— et toc. Envoi de mon épouse. Décidément comment lutter contre le pragmatisme féminin. Justement. Il ne lutte pas. Il se contente de sourire. Un de ces sourires agaçants qui paraissent en dire long, mais qui ne renferme qu’une steppe remplie de vide et de vent.

Il la prend dans les bras, lui caresse les cheveux, la baise dans le cou. Je m’absente dans ces moments-là. La pudeur. Ou plutôt quelque chose d’intolérable qui me fait fuir. Ainsi, on a beau avoir des nerfs, une patience presque infinie, se sentir perpétuellement la cinquième roue du carrosse, à un moment pas d’autre solution que cette évasion. Le pire est que je ne sais plus du tout où je suis dans ces moments-là. Les limbes sans doute.

Et, c’est de cet endroit bizarre que je vois surgir le premier mort. Un être chétif, malingre, qui a dû de son vivant être tout le contraire. Vaguement, un souvenir de photographie noir et blanc aperçut. Il vient s’asseoir à côté de moi en silence. Puis en arrive un second, par la suite un autre, et ça ne s’arrête plus. Par ailleurs, on ignore réellement où l’on est. Et, cependant, il suffit d’une simple pensée, d’une toute petite attention pour discuter entre fantômes, des lieux, des événements, des paroles défuntes, elles aussi. Quel brouhaha chez les morts ! Et, nous avons même la possibilité de contempler le spectacle des vivants qui continuent de vivre sans nous. Et bien sûr, c’est suite à ce constat que je reviens à la cuisine, que je les vois tous les deux en train de petit déjeuner. Dans le fond des choses, cela me semble si naturel, si prévisible. D’être ainsi cocufié. Comme si dès le début, par une sorte de lassitude extraordinaire, j’avais donné mon accord, décidé de ne rien y opposer. Comme on peut voir les tenants et aboutissements d’une vie entière depuis le fond de son cercueil.

Entre net et flou

Bien sûr on voit des choses, dans tout ce bordel comment ne pas en voir. Mais pas ces choses là qui intéressent. Les autres derrière attirent plus. Ce qui peut bien se dissimuler derrière l’évidence première, l’intérêt permanent que l’on y porte n’en devient-il pas suspect voire pathologique. c’est quoi cet intérêt. si l’on retire les adjectifs que reste t’il. un entre- d’eux vacillant. Pas besoin de vacillant non plus. un entre-deux. Et surtout un point de vue qui s’obstine.

déjà écrit sur net et flou en 2019.

Frontières et paliers

Brutal, violent désir. On le sent si physiquement monter en soi. Qu’il veut s’accaparer quelque chose dans l’air ambiant pour s’affirmer plus encore. Gloutonnerie du désir, signe de l’insatiable. Invente sans cesse une urgence pour tenter de parvenir à s’apaiser, se satisfaire, mourir. Puis repu, retombe dans son néant. Dans sa défaite. Mercure du désir. Vif-argent. Volatil. Attendrait-on qu’il gravisse ne serait- ce qu’un échelon. Qu’il parvienne aux reins, à l’abdomen. La patience nécessaire à la moindre élévation. Le sentir présent, encore vrombissant, mais ne pas s’arrêter en chemin. Tenter l’ascension vers les poumons, le sternum, le sentir s’écouler de bas en haut jusqu’à la gorge, le thymus et l’hypophyse. Puis atteindre le siège des nerfs. Électrique. Eh bien évidemment ça ne s’arrête pas là. La calotte crânienne effectue des soubresauts et s’envole. Vers quoi vers qui, le désir nous emporte-t-il alors. Peu importe de le savoir si l’on parvient un jour jusque-là. Entre chaque palier pourtant une sensation de soulagement, presque d’extase. Mais, pas tout à fait net, pas tout à fait flou non plus. On sent bien que le courant peut s’inverser, qu’il est alternatif. Que la lumière peut aussi bien s’allumer, revenir l’obscurité.

fardeau

porter en soi le désordre du monde est-ce un choix. Et quel choix de se tenir en ordre afin de n’en rien montrer, exhiber. Politesse et respect sans cesse invoqués. Ou bien la raison en serait-elle plus trouble. La honte, la culpabilité de ne pas savoir si bien se tenir justement. peut-être que le désordre est un cri. Le monde crie et tout en toi est ce même cri. tu voudrais chanter en parallèle, est-ce bien raisonnable. Tu peins de beaux tableaux c’est vrai mais ça ne résout en rien le désordre. Il est toujours là dès que tu regardes à nouveau autour de toi.

tu n’as pas choisi ce désordre tu vis avec. L’immanence du désordre. Tout ce que tu fais comme efforts pour trouver le calme, l’harmonie, la beauté ce sont des murs de paille qui s’envolent au premier vent. Tu les voudrais plus solides, des murs de pierre, si tu croyais au loup. Mais c’est toi le loup mon vieux tu le sais à présent.

de la poule ou de l’œuf qui arrive en premier, ordre ou désordre. Et si tu t’en fichais, que ton attention se porte vers l’ailleurs tout en restant bien campé là. Sans doute verrais-tu autre chose. Rien que le rythme des opposés qui dansent une sarabande. Et des frontières qui deviennent de plus en plus floues. Serait-ce plus net ainsi.

Ordre et désordre

lundi matin dans l’atelier.

Vivre dans le désordre est cette constante sans quoi aucun ordre ne peut être rêvé, fantasmé. Le désordre se construit tout au long de la journée, de la nuit en parallèle d’un ordre que l’on tente de trouver sur le tableau. Comme si l’un ne pouvait aller sans l’autre. Le désordre de l’atelier atteint au même paroxysme que le désordre du monde. On se doit de vivre en ce centre. inconsciemment on le sent. Comment s’en extirper une fois celui-ci posé sur la table. Par la pensée de l’arrivée, la présence des autres. Lorsque les élèves arriverons, tout sera rangé, le sol balayé, il n’y aura plus que les tableaux en cours, sur le chevalet, au mur. quelques traces à peine visibles d’un désordre résolu momentanément.

Carnet 26

Texte envoyé par FB:  » C’est lundi, retour au carnet à même le réel. Retour à la traversée sans préméditation du jour, et seulement l’attention volontairement portée à fleur de sens, intentionnellement mise en avant, et les petites choses comme les grandes en capter ce mode sensible, lorsque l’intensité semble d’elle-même émettre un pic, pratiquer un arrêt, exercer la catalyse de langue. Le carnet n’est pas une attente, il est mise en avant de tout notre appareil sensible, au-delà de la langue, et quand on la convoque elle doit mordre sans reste dans cette nuance, dans cet impalpable, dans ce si fragile où la traversée du jour nous a menés. Ce n’est pas un exercice qui s’effectue dans la remémoration du jour passée (les contributions venues trop tôt seront implacablement reléguées à la fin), mais un « exercice d’observation » comme tout récemment le titre du manuel de Nicolas Nova. Construire qu’on se tienne prêt, de la porte refermée de chez soi au matin (exercice du dehors), sans provoquer la venue de langue, mais se tenant prêt à la captation du fragile, de l’impalpable, de l’éphémère conjonction des sens et du dedans. Et pour cela, on va travailler sur les contrastes. Expressions fortes, expressions faibles cela dirigerait trop cette préparation ou cette attente, qui doit être sans but, juste ouverte et disponible. Alors s’en tenir à la frontière : cette expression qui viendrait des peintres, artistes dans le visuel avant de le devenir dans la forme : choses nettes, choses floues. Ainsi, portée en avant des sens, non pas ce qui échouerait délibérément en choses fortes, ou serait repoussé en choses faibles, mais, à mesure qu’on avance dans le jour poussant en avant de nous cette disponibilité du sensible, savoir la frontière qui sépare non pas le fort et le faible, mais le plus net et ce qui resterait un peu flou. Travail humble et ingrat, parce qu’il suppose la plus grande proportion de son énergie investie dans cette attente et cette disponibilité, plutôt que la conversion langue qui s’ensuit. Au point que ce presque tri, le net et le flou, pourrait se continuer tout au long de la journée riche ou pauvre, pragmatique, agitée ou ordinaire, dans l’ouvert de la foule et des visages ou le retrait à la table. Et c’est pour nous remettre en train, au plus élémentaire du carnet comme travail, et non prouesse ou séduction, avant nouvelle phase d’exploration. Ah, et puis : formidable conjonction, imprévue, totalement le fait du hasard…. alors que je prépare cette proposition, j’apprends que ce jour a été décrété « journée internationale sans adjectifs ». Et qu’on va bien sûr l’honorer telle ! » Site du Tiers-Livre

Une menace pour cet exercice. Intuition que non Pas réellement. L’implacabilité invoquée quant aux contributions qui parviendraient trop rapidement dans la boîte mail et qui par conséquent seraient reléguées en fin de queue. Bien sûr qu’elle est nécessaire. Si toutefois elle ne se heurte pas à une autre. Et, qu’en dernier ressort, elles finissent par s’annuler dans une forme d’inertie. Le but serait donc une attention maintenue tout au long de la journée qui se donnerait pour cible la frontière entre le net et le flou, le faible et le fort. La frontière entre deux sensations contraires à première vue. Une expérience dans une durée impartie. Cependant, cette durée sera subjective pour chacun. Qu’est-ce qu’une journée, une heure, une minute, une seconde sinon une fiction inventée pour sortir du présent ? Et, si l’on ne se fie qu’à l’écriture, qu’à l’immédiateté de celle-ci, à quoi, comment cette fiction peut-elle bien servir.

Une expérience du réel dans une durée, vaut-elle mieux ou plus qu’une expérience du réel de l’écriture elle-même dès que l’on ouvre ce carnet. Sitôt que l’on ouvre la page, ce qui afflue dans l’immédiateté est tout aussi flou ou net que lorsqu’on marche dans une rue. Que l’on arpente la campagne. Que l’on serre des mains. Aller à la rencontre de celles-ci. Ou au contraire que l’on cherche à s’en éloigner. La notion de netteté et de flou nous accompagne Quel que soit le lieu, le temps. Probablement qu’en plissant des yeux, on en voit tout aussi bien ou mal leurs frontières.

Ce que l’on détectera comme biais, c’est l’attention à l’intention en vue de la rapporter sur le carnet. Ce qui fausse le jeu bien plus qu’on l’imagine. Cela signifie que l’on prélève dans le réel ce qui nous arrangerait. C’est-à-dire ce que nous trouverions intéressant, etc. or la magie de l’écriture ne fonctionne pas ainsi. Avancer vide dans la journée, en ne pensant surtout pas à écrire, se noyer dans la journée, s’y perdre totalement dans les menus tâches comme les plus grandes — sans y penser de façon narcissique. Sans ce retour systématique vers le miroir que pourrait facilement être l’écriture d’un carnet. Qu’il est dès le début en toute inconscience d’après l’expérience déjà vécue.

Recherche ici même de ce point de bascule entre conscience et inconscience. Entre net et flou, fort et faible… difficile. La relecture sera nécessaire. Une implacabilité requise là aussi. Et, probable que ce préambule ne tienne pas. Qu’en relisant une stupéfaction surgisse. Et, que la nécessité dans laquelle une seule journée nous fait pénétrer, le rende soudain caduque.

S’autoriser ainsi à prendre des notes, n’est-ce pas une manière de botter en touche, de vouloir contourner une difficulté. Ou bien nourrir l’illusion de se sentir fort, et donc à vouloir l’augmenter. Alors que c’est probablement de la faiblesse que naît ce mensonge de force. Il y a bien là aussi une sorte de frontière détectée.

Une implacabilité mise ainsi en exergue n’est sûrement pas quelque chose d’innocent. Et, on peut bien ou mal l’interpréter de plusieurs façons, ça ne change en rien le mot. Le prendre comme un conseil, un message subliminal, ne pas s’arrêter à l’impression de châtiment, de punition, à l’épée de Damoclès. Faire comme d’habitude ouvrir un œil, mais sans plus. Pas se faire trop d’idée.

Bien trop long ce préambule, à peine vient-il de s’écrire. Impression de se répandre en excuses ou atermoiements, biaiser. Il faudrait un peu de tenue comme dans la chanson Monsieur Williams de Ferré. Il faudrait conserver tout cela pour soi. Mais, avant de pouvoir en conserver quoi que ce soit, il faut bien traverser tout ça, non. Le poser sur la table. Le considérer pour ce que c’est. Un long monologue solitaire. Une sorte de plainte à peine déguisée sur la difficulté d’échanger simultanément avec les autres et soi-même.

Encore une frontière perçue entre ce que l’on écrit ainsi en toute naïveté sous l’impulsion d’un sentiment et cette fiction que l’on pourrait en fabriquer, une fois la netteté d’une stupidité examinée de fond en comble. Possible qu’au fond de cette stupidité qui s’écoule on y découvre un grain d’or. Une qualité de silence.

11h

des gestes sur la toile, essuyages. Besoin du flou au début pour apprécier l’espace, le danger au début de la netteté, des détails.

huile sur toile 100×80 huile sur toile de jute
11h38 ce gros grain qui fait frontière
Et cet autre dans lequel les imperfections remontent à la surface

12h45

le froid dans l’atelier, 15° ce qui entraîne à s’activer pas qu’un peu. Beaucoup. Se rendre d’un tableau à l’autre, être une sorte de chef d’orchestre. Un coup de couteau par ci un essuyage par là. Dans ce cas la frontière entre les toiles disparaît. on peint d’un bout à l’autre de la pièce. puis on a faim. on regarde l’ensemble avant d’éteindre la lumière. puis la porte ouverte un autre froid auquel on se heurte. pas longtemps. plaisir de trouver la chaleur du logis. mais cette odeur. Du chou-fleur. Heureusement c’est délicieux en gratin.

16h23

S’amuser de la précision de l’heure qui pourrait tout aussi bien être inventée. Tourner autour de quelque chose. probablement vide. mais un vide qui aspire tout autour de lui. cette traction ou attraction suivant l’heure de la journée plus ou moins visible, palpable. Juste une question d’attention. La prise de conscience pourrait tout aussi bien ne pas exister que ça ne changerait rien, on le devine.

16h38

rester fixé sur cette frontière entre les rêves d’hier et la réalité d’aujourd’hui. Une vision qui rappelle celle du Leica, sans pile sans électronique. mais qui, s’y on prend le temps de faire correspondre les deux images floues, donne un cliché d’une netteté extraordinaire sur le négatif et sur le papier plus tard.. Rêve d’enfant de qui je voulais être et stupeur de comprendre que j’y suis parvenu. Non pas riche non pas réussir mais être libre. Et pourtant il n’y a que la peur à dépasser dans une vie pour éprouver cette sensation à la fois terrifiante et banale.

17h30.

retour du point relay, 350 m effectués dans une presque nuit. Les décorations de Noel sont installées mais pas allumées. La vitesse des automobiles dans la rue centrale étroite , les trottoirs réduits à presque rien. Regards jetés sur l’intérieur des rares boutiques qui subsistent encore ici. Un coiffeur qui ne coiffe qu’à la tondeuse. une nouvelle épicerie Turque probablement. Le commerçant a installé un écran télé, lumières glauques vacillantes, retransmission d’un match de foot très certainement. Arrivé au point relay on me demande mon code ? fouille dans les poches heureusement que pris le portefeuille. sitôt que je présente ma carte d’identité le visage de la fleuriste s’éclaire. Mais oui je viens de le recevoir. un grand paquet mou que je déchire sitôt sorti pour vérifier le contenu. Tout est là. Le journal de Kafka, le Très- Bas de Bobin, Les vies minuscules de Michon. Je re fourre tout dans l’enveloppe et m’en reviens. le pas plus léger qu’à l’aller.

17h51

Bobin est un danger pour qui veut écrire. refermer le livre. sinon on tombe dedans sans notion de durée. plutôt lire des poèmes courts qui parlent de la neige. Ce que l’on perçoit dans un poème, le reflet de notre état d’esprit du moment de le lire. assez flou pas très clair. juste ce qu’il faut pour se tenir à sa frontière. Et c’est de là justement qu’il parait être le plus émouvant. Quelque chose se rejoint comme la flèche atteint sa cible. Si on n’a pas la sensation physique de cette frontière autant lire des modes d’emploi. Il y a des jours où cette frontière se dérobe malgré nous. Dans un tel cas cela ne sert à rien de lire des poèmes et même quoique ce soit.

Venus préhistoriques

en mars 2023 une exposition est prévue sur le thème de l’année de la femme. en retrouvant un grand morceau de toile, j’ai eu envie de revenir aux premières représentations de la femme notamment dans la sculpture.

c’est juste une première ébauche réalisée aujourd’hui. le format est de 160cm x 80cm. technique huile et essuie-tout.