Ne pas peindre comme il faut

Depuis des mois je tourne autour de cette sensation. Supercherie, tromperie, artifice ? Ces mots qui viennent toujours si facilement… peut-être que ce n’est pas cela. Pas du tout. C’est un refus viscéral de peindre « comme il faut ». Sur tous ces visages notamment peut-être parce que c’est là où on ne cesse de me dire que je suis le « plus doué »

Détourner alors cette facilité pour engager la maladresse, ne pas lui résister. Et peu importe le résultat final, qu’il soit plaisant ou non, comme il faut ou pas.

fragilité

Regarde les feuilles de la grande plante dont les minuscules doigts semblent s’accrocher à la façade. Nous l’avons plantée dans un pot deux années auparavant déjà et elle atteint presque les fenêtres du grenier. Feuilles jaunes et marrons vidées de leur vie. Ployant de leurs branches. Impression étrange. On se souvient du printemps passé où tout a recommencé. Les minuscules pousses devenues vigoureuses avec les mois. Assister de nouveau à la fin d’un cycle. Est-ce que la croissance ne nécessite pas ces cycles de mort et renaissance ? On aimerait y croire. Alors, on se projettera. Ainsi, on ne parle plus de plante, mais de soi.

C’est d’une même fragilité et d’une même force qui paraissent se réunir dans l’acceptation. Accepter le foutu cours des choses. Toujours la même résistance que je perçois à ne pas vouloir l’accepter. À demeurer du côté du fragile sans jamais explorer complètement son tréfonds, c’est-à-dire m’abreuver à sa force. La refusant obstinément. Pour ne pas être trop fort. Avoir tellement la trouille de cette force. Imaginant que l’intégrité de l’être ne saurait pas y résister. Devenir surhumain, toujours le même effroi.

Devenir féminin finalement n’est-ce pas de cet ordre ? Est-ce un effroi réservé aux hommes, je ne le crois pas. C’est de l’ordre du vivant quels que soient son genre et sa perception de celui-ci. Suis-je different de cette ampelopsis. Je l’imagine immédiatement au féminin. Pas pour rien.

Rien n’est plus vrai que la fiction

On ne le sait que tardivement, mais la notion du vrai aide beaucoup pour écrire d’admirables fictions. Plus on imagine être sincère et vrai, mieux cela fonctionne. Dans l’écriture et probablement dans la vie de au quotidien. S’en apercevoir, crée un choc supplémentaire dont on pourrait se passer. Sauf si l’on veut écrire. Enfin, j’en arrive à cette conclusion.

Écouter une personne, n’importe qui, peu importe, raconter une histoire. Presque aussitôt la fiction est là. Dans le ton, dans la manière, dans l’emploi des mots. Peut-être faut-il volontairement l’oublier pour écrire. Avant de s’en souvenir. S’en souvenir aide assurément à la relecture. Sûrement aussi que c’est exactement pour cette raison que j’ai un mal de chien à me relire. Améliorer un texte, c’est ce que l’on désire faire en se relisant. Précisément pour dissimuler quelque chose qui nous saute soudain aux yeux. Telle ou telle maladresse ou exagération. Pourquoi faire tout cela, je bute sur ce pourquoi encore. Ma peur, c’est d’inverser le cours naturel des choses, je crois. Que la fiction devienne la réalité plutôt que l’inverse. Certainement, un garde-fou que je me suis inventé de toutes pièces.

Le choix du thème

La difficulté de choisir un thème, que ce soit en peinture comme dans une façon d’appréhender le monde, est souvent reliée à la durée. Combien de temps serais-je capable, aurais-je envie, posséderais-je le courage, l’endurance, de maintenir ce choix dans une durée. Ce qui a toujours entraîné l’émergence de choix à court terme.La peur de la mort doit avoir son rôle aussi à jouer probablement. L’urgence de choisir ainsi sur de courtes durées, pour dérober quelque chose au temps ou à une absence de temps à venir. Pour fuir la réalité de la mort comme celle de la vie.

Ce qu’évoque pour moi l’idée du choix, avant tout. Choix personnel, qui me délivrerait de cette fatalité d’épouser des choix que d’autres auront effectués pour moi. Ces derniers endossés avec l’excuse ou la raison émise par les contingences. L’argent le plus souvent, ou plutôt le manque d’argent. Le choix d’un travail fut la plupart du temps incompatible avec ce qui compte sans doute le plus, ce qui la plupart du temps m’anime. Peut-être qu’à un moment la photographie fut un travail moins pénible. Mais, si je fais le bilan, ai-je effectué le choix vraiment. Non, j’ai simplement saisi des opportunités qui se présentèrent. Dans ce domaine, ce travail d’assistant photographe fut sans doute une tentative d’effectuer un véritable choix.

Mon ami m’avait parlé quelques jours auparavant de son envie d’abandonner sa place. Je me souviens que presque aussitôt, j’ai imaginé pouvoir le remplacer. Je me suis mis immédiatement à sa place. En imagination. Alors, je lui ai demandé de me présenter à Dany, et ce, malgré ses objections. Mais, le désir de remplacer mon ami à son poste fut le plus fort. Étrange désir. Je m’étais fait un film dans lequel je prenais la place du héros. Ce que cela pouvait être excitant de m’imaginer l’ambiance surtout. Un véritable fléau cette ambiance qui, chez moi, prend le pas systématiquement sur toute réalité.

S’imaginer assistant de Dany. Soudain oublier totalement la façon dont j’allai pouvoir payer le loyer. Puisque évidemment pas de salaire. Une vraie folie quand j’y repense. Et, de plus, une témérité de timide. Une fierté d’orgueilleux. Le but était-il vraiment d’apprendre le métier. Non, plutôt d’obtenir enfin une place, un lieu, un cadre, pour installer et renforcer le personnage de photographe que je trimballais avec moi déjà depuis des mois. Pour plonger tête première dans mon imaginaire. Sans doute aussi pour en appréhender les limites et le principe de réalité.

Il y a aussi le fait de me sentir perpétuellement illégitime qui aura sûrement joué son rôle. Se dire photographe est une chose, mais l’être réellement, avoir quelques preuves à fournir n’était-ce pas là un but suffisant pour effectuer un tel choix ? Jusque-là, je n’avais fait que des « coups ». Mon emploi dans ce cabinet d’architectes où le hasard avait joué un rôle primordial. Quelques photographies de book pour des apprentis mannequins. Quelques mariages. Un reportage à Bonn en Allemagne qui s’avéra être un fameux fiasco. Des photographies de théâtre, parfois avec des décors et des acteurs prestigieux. Mais, qui jamais ne me permirent vraiment d’en vivre. Il y avait toujours l’obligation d’obtenir des ressources par des moyens que je considérais médiocres, toutefois incontournables. Des emplois subalternes. Gardien de nuit ou manutentionnaire, scribouillard dans d’obscures officines. Des mi-temps assurant la gamelle et le logis. Tout cela pour continuer avec obstination de vivre ma vie imaginaire. Ce qui d’ailleurs amortissait beaucoup la tragédie du monde du travail et de la précarité.

Dès les premiers jours où j’arrivais à Clichy, mon enthousiasme s’évanouit. Dany me mît le nez immédiatement dans la réalité. Bien que mon imagination mît longtemps à bien vouloir absorber le choc. J’ignore combien de circonstances atténuantes, je m’étais alors inventé pour ne pas me dire, explicitement, que ce type était un pur salaud. Et, ce ne fut pas la moindre de me dire que tout ce qu’il me faisait subir comme humiliations appartenait à une stratégie, que c’était là sa façon de m’enseigner le métier. Pour m’endurcir comme lui sans doute avait dû s’endurcir.

La plupart du temps les humiliations pleuvaient surtout lorsqu’il recevait des clients. Nous photographions des instruments de musique, des guitares souvent. Magnifiques objets réalisés par Vigier qui était d’ailleurs plus qu’un client pour Dany. Ainsi, ils devaient être amis. Je crois que ça les amusait beaucoup de me voir cavaler pour aller chercher les cafés, me tromper dans l’installation des balcars la totalité en somme de tous mes gestes maladroits. D’autant que j’étais déjà âgé pour être assistant. Dany me le rappelait fréquemment lorsqu’il percevait le mécontentement, la gêne, la colère sur mon visage. Un jeune aurait sans doute mieux encaissé les coups. Aurait été plus malléable. Et, de ce fait cela lui eut été plus profitable. Ces observations, il me les confiait en aparté, quand les clients avaient quitté le studio. Alors, il était un autre homme, je pouvais même surprendre dans son regard posé sur moi une sorte de compassion ou de pitié. Mais, je retenais souvent le fait d’être déjà trop vieux, d’avoir foiré ma vie. Vers 25 ans, tout était joué. Le caractère était formé et il n’y avait hélas plus de pièces à y remettre. Et, ce malgré les efforts parfois surhumains que j’avais l’impression de fournir pour faire l’idiot, encaisser les coups. Il avait bien sûr repéré cette lucidité qui a toujours été mon pire embarras, mon plus sûr fardeau.

Ainsi, j’ai dû rester chez Dany une année, puis il y eut un jour où une humiliation de trop ne fut plus possible d’être absorbée. J’eus la sensation nette qu’il attendait ce jour depuis longtemps déjà. Que j’étais en retard encore une fois. Le jour où enfin j’allais capituler. Ce fut un magnifique moment. Alors, je lui déballais tout ce que je pensais. Il m’écouta silencieusement. Puis, à la fin, il me rappela que j’avais proposé d’être son assistant et qu’il m’avait dès le début mis en garde. Le fait d’être déjà trop vieux revenait de nouveau. Ainsi, il avait mis le doigt dès le début sur mon orgueil et peut-être n’avait-il accepté de me prendre que pour que je m’aperçoive enfin de ce problème majeur dans ma vie. Évidemment, je n’ai certainement pas perdu mon orgueil ce jour-là. Loin de là. Cependant, je crois que cet épisode contribua pour beaucoup par la suite à me rendre méfiant sur la notion de choix. Sur les raisons surtout pour lesquelles on effectue tel ou tel choix. Ensuite, j’en suis venu à penser que la plupart du temps ces choix s’accomplissent plutôt en toute inconscience. Que la conscience ne vaut pas grand-chose au regard des mille et une interprétations possibles que fourbit cet immense réservoir de pulsions et d’héritages, de désir et de manques. La raison de tous ces choix, n’est pas d’ordre individuel seulement, souvent elle nous dépasse. Nous ignorons tout des conséquences. Peut-être que par la suite Dany n’aura plus jamais accepté de prendre des assistants âgés de plus de 16 ans. Probablement aura-t-il lui aussi tiré une leçon de sa générosité suspecte envers moi. Peut-être que son orgueil se sera reconnu dans le mien. Autant de question sans réponse. De plus, je ne l’ai jamais plus revu. Ensuite, j’ai appris récemment, de façon fortuite, qu’il était décédé depuis quelques années déjà.

Où en sommes nous avec l’excellence ?

Encore une petite nuit durant laquelle j’ai tourné en rond comme un derviche. Mais pas d’éveil au bout de la transe. Cela arrive plus souvent qu’on l’imagine. Et après avoir balayé, rangé, feuilleté, fumé, bu du café, surgit une idée enfin. Ou plutôt une question à propos d’une idée. Toutes les actions que l’on mène ainsi dans une nuit, une journée, sont elles liées à une même volonté d’excellence ? Autrement dit doit-on balayer avec autant d’application que l’on écrit un texte, peint une toile, prépare le café, roule sa cigarette.

Grande question.

Mais sait-on ce que c’est que cette excellence dont on nous rabat les oreilles depuis l’école ? comment la définir dans mon souvenir ? O égal nul, 5 égal médiocre, 10 excellent. voilà en gros ce que j’en ai retenu. Mais c’est à mon avis insuffisant pour se faire une idée claire de ce qu’est l’excellence.

On se sent gêné lorsqu’on essaie de vouloir la définir. Enfin moi surtout. J’ai l’impression que c’est plus une question d’habitude. On évoque l’excellence comme le loup, ou l’Arlésienne. Mais son visage on ne saurait pas vraiment le reconnaitre.

Peut-être parce que nous vivons sur des acquis anciens, une idée d’ excellence qui provient des vieux grecs ou romains. Depuis le monde a changé et il semble que peu de personnes ne s’attachent à reformuler la définition de ce mot. Est-ce que l’excellence aujourd’hui peut-être la même qu’au temps de Socrate, de Vitruve. Est ce que l’on ne se fourvoie pas en tentant de s’appuyer sur un modèle, un patron totalement démodé.

Evidemment j’en reviens encore à la peinture. C’est elle qui m’apprend tout finalement.

Est-ce que je vise cette notion d’excellence antique lorsque je peins, pas vraiment. Parfois oui bien sur, j’ai été tenté je peux l’avouer, dans ma jeunesse qui a duré longtemps. J’ai essayé de peindre comme De Vinci et Dali, comme tout le monde. Et je me suis arraché les cheveux de ne pas y arriver, et aussi de temps à autre d’y arriver.

Car on a l’air fin au 21 ème siècle de peindre ainsi. Encore que cela revienne sous une autre forme, l’hyperréalisme, sorte d’avatar de l’excellence classique, utilisé pour faire du neuf avec du vieux.

Peut-être que l’excellence était un concept s’appuyant aussi sur une audience, un collectif, qu’il fallait au moins deux personnes minimum pour décréter une quelconque excellence de quoique ce soit.

En est t’on encore capable désormais, parfois j’en doute. La volonté d’atteindre à une excellence me parait aujourd’hui plus du domaine d’une lubie, voire d’une pathologie. Ainsi par exemple le discours politique ressassé par toutes les extrêmes droites, le retour aux valeurs notamment, quelles valeurs… Quelles valeurs pour un Berlusconi, un Salvini, une Méloni ? Voilà où peut mener la volonté inconsidérée de baser ses agissement sur un tel mot lorsqu’on ne prend pas la peine ou qu’on ne veut pas la prendre d’étudier ce qu’il représente, ce qu’il signifie. N’est-ce pas une volonté aveugle ?

Ce que peut-être l’excellence désormais si elle ressemble au fascisme ni plus ni moins qui donc en voudrait sincèrement ? Sauf toujours les mêmes qui tirent profit de la misère du manque et du désir pour établir plus profondément leur profit.

Peindre comme De Vinci comme Dali aujourd’hui cela rapporte quoi de plus au monde que le maintien d’un point de vue non pas fasciste, n’exagérons pas , mais de voyeur qui regarde le monde par le trou d’une serrure. Un voyeur pour qui la beauté sera toujours au delà de cette serrure finalement. Enfermée dans un cadre accrochée au mur d’un musée face auquel nous spectateurs sommes aussi réduits à n’être que des voyeurs.

Je n’aime finalement pas ce mot d’excellence. Je lui préfère le naturel. Mot sans doute galvaudé si on ne l’associe pas à un autre qui est la justesse. Juste et naturel comme la musique si l’on veut. Et c’est ainsi sans trop y penser que l’on balaie un atelier, avec des jours avec et des jours sans, que l’on traverse l’insomnie, tenu en éveil par l’incroyable amnésie du monde qui ne se souvient jamais que de ses peurs ataviques, et trop rarement de la joie d’être.

Impression de livre à la demande

Lorsque j’ai voulu publier mon bouquin « Propos sur la peinture« , c’était lors du premier confinement de 2019, je n’ai pas cherché bien longtemps le comment faire. J’ai crée un manuscrit sur Word et roule ma poule , je me suis rendu sur le site de KDP ( en survolant rapidement la notice) pour le publier. Le résultat est à la hauteur de mon ignorance quasi totale en matière d’édition. Pourtant voilà j’ai publié un livre. J’ai osé faire ça. La belle affaire. Est-ce que le rouge me monte au front ? parfois oui, mais très vite je me souviens alors de ce premier objet reçu par la poste. Concret le livre. Donc la honte est atténuée par l’action effectuée au terme de longues tergiversations. Des hésitations qui ne provenaient pas du comment faire mais plutôt du pourquoi le faire. Quelle légitimité fallait-il dans mon esprit pour oser publier des choses qui, somme tout, sont très personnelles. Dont on se dit presque perpétuellement qu’elles ne sauraient intéresser vraiment quiconque. Un acte purement égocentrique cette publication ? Peut-être.

Ce que ça a provoqué c’est l’envie de publier encore. Ecrire et publier cela semble tellement simple désormais grâce à la technologie. En quelques clics. Et un peu de culot. Tout le monde peut y parvenir sans mal. Oui mais en prenant un peu de recul, en se rendant compte de l’inconscience, de toutes les erreurs effectuées surtout, il se trouve que je n’ai plus osé publier quoique ce soit par la suite via ce système si facile.

En fait j’ai cherché des tutos un peu partout par la suite. sur la typographie, sur la mise en page, sur le format, sur les meilleurs logiciels pour faire ceci ou cela, bref une errance totale au final, une paralysie aussi en découvrant la montagne de mes incompétences en ces domaines.

Aussi quelle surprise et plaisir de trouver dans ma boite email un message de François Bon via sa plateforme Patréon proposant justement un tutoriel sur la façon dont lui s’y prend pour éditer ses livres sur Amazon ( oh c’est pas bien oh le vilain )

Personnellement publier sur Amazon ou ailleurs je m’en fous un peu. Ce que je trouve intéressant c’est de pouvoir publier. N’importe qui peut désormais le faire, et se servir de cette plateforme. C’est gratuit, efficace. Ensuite est-ce correct politiquement à chacun de faire sa propre balance entre livrer un contenu qui lui peut être subversif, ou pas, et des pudeurs qui au final ne font qu’entraver le désir de partager.

Trouver un éditeur classique est-ce facile ? Surement pas. Alors publier sur KDP ou autre en quelques clics est une solution pour se libérer en premier lieu d’une obsession, d’une frustration de ne pas pouvoir, de s’entraver seul ou avec d’autres.

Ensuite de toutes façons le résultat sera là. Le même au final que si l’on publie chez une éditeur classique. On aura un objet dans les mains, un livre.

Puis une fois l’enthousiasme enfantin passé on commencera à s’interroger sur la façon de le promouvoir, et sur certains avis parfois désobligeants de lecteurs. Les plus proches parfois sont les plus cruels. Qui aime bien châtie bien ?

Encore une fois la notion de limite est belle et bien là. Ce qui freine nos actions une fois que ces limites sont repérées, appréciées ou pas. L’audace, la frénésie, l’enthousiasme soudain s’y écrasent comme des mouches sur une vitre. On commence à réfléchir une fois encore sur le pourquoi le comment. Cela devient évidemment moins spontané. Mais un livre peut-il être une chose que l’on fabrique spontanément… ? Certains ont une durée de vie tellement supérieure à leurs auteurs que cela impose un minimum de respect n’est-ce pas.

donc pour ceux qui comme moi seraient tentés par l’impression à la demande voici plusieurs liens que je partage en espérant qu’ils puissent apporter de l’eau à votre moulin comme ils en ont apportée au mien.

cent fois sur le métier

Si j’écris, c’est plus pour tenter de clarifier ma pensée que pour convertir des lecteurs, voire obtenir des fans. Ecrire noir sur blanc les idées, les pensées, les émotions qui me traversent, ce ne peut évidemment pas être de la littérature. La plupart du temps ça n’intéresse que moi. Le fait de publier ces textes sur ce blog est sans doute plus un acte symbolique, thérapeutique que tout autre chose. Cependant l’assiduité avec laquelle je pratique l’exercice me surprend toujours. Si j’avais un objectif véritable je me demande parfois si je serais capable de soutenir la même discipline, la même endurance, on pourrait presque parler d hygiène ou d’ascèse.

De quoi me suis-je persuadé pour que régulièrement chaque jour, chaque matin j’écrive ces textes ? Comment me suis-vendu à moi-même cette obligation devenue nécessité. Sans doute par le constat presque immédiat de tout le bien que cela me faisait.

S’exprimer fait du bien. Voilà un élément majeur dans l’argumentaire de vente que je me suis adressé à moi-même.

Ce sentiment de paix une fois le texte écrit, l’idée d’avoir accompli quelque chose pour moi-même, me permet depuis des années de résister à la dépression, ou du moins de ne pas la laisser tout envahir. Ecrire est vital vraiment. C’est l’unique moyen que j’ai pu découvrir qui produisait un réel bénéfice.

Après avoir essayé tant d’autres choses. L’alcool, le sexe, les drogues, le mysticisme intense, la marche, les jeux vidéos pour n’en citer que quelques-unes. Je ne peux nier posséder une créativité importante dans le domaine de l’autodestruction, de l’anéantissement de soi.

Est-ce que je suis fier d’écrire tous ces textes, non. Ce serait vouloir tirer un profit bien exagéré d’un bénéfice déjà tout à fait raisonnable. Le simple fait d’être encore en vie est d’une certaine manière parfois suffisant. Il faut que j’accepte souvent que cela le soit. Y a t’il un autre bénéfice plus important que celui-ci ? Je l’ignore totalement.

Maintenant la question est de savoir si je comprends ce que j’écris. De plus en plus j’ai la sensation que ça me dépasse complètement. Et qu’en plus ce n’est pas vraiment important. Peut-être même que c’est lorsque je ne me comprends pas du tout que c’est la voie à suivre de plus en plus.

toujours cette tendance à exagérer, à me rendre au bout du bout voire même au-delà.

Je veux dire que je ne désire pas vraiment comprendre ce que j’écris quand je l’écris. Que ça ressemble pour beaucoup à de l’écriture automatique ou à un phénomène de possession plutôt. J’imagine assez bien être un roseau au travers quoi le vent souffle et pas grand chose de plus.

C’est après que cela se gâte. Si je me mêle de vouloir m’approprier ce que j’ai écrit comme sous la dictée. Alors là rien ne va plus. Je ne vois plus que du charabia, de la lourdeur, et toute la magie la clarté première qui semblait conduire le bout de mes doigts sur le clavier semble s’être totalement évanouie.

rêver d’écrire en imitant du mieux que l’on peut l’écriture. Mais sans jamais rien écrire vraiment. Voilà en gros à quoi tout cela me fait penser désormais. Est-ce que c’est triste ? non, pas vraiment. Est-ce que c’est drôle, un peu. Combien d’entre nous font la même chose dans tellement de domaines et ne s’en rendent jamais compte. C’est à dire qu’ils dorment et ne se réveillent jamais.

et admettons que l’éveil ne soit pas un rêve au sein d’un autre rêve, cela se sera vu tellement de fois, que faire désormais de cette habitude quotidienne ? Serait-il possible soudain d’en faire autre chose ? Quelque chose d’utile non seulement à moi cette fois mais à un plus grand nombre de personnes ?

Ce qui a déclenché ce texte par exemple provient juste d’une simple question que je me suis posée. Comment me suis-je persuadé d’écrire au point de passer à l’acte durant toutes ces années.

Et revenir à ces premiers arguments mériterait sans doute l’effort du détour. Est-ce que je pourrais persuader quelqu’un d’autre que moi-même de s’assoir à une table deux ou trois heures par jour, chaque matin et de pratiquer la même opération ?

Enoncer la liste des bénéfices , préparer celle des réponses aux objections.

Dans le fond comme tout se vend à peu près de la même façon désormais pourquoi ne pas vendre aussi l’écriture. Surtout pas l’idée de faire des romans, de la fiction. non. L’écriture comme remède miracle afin de conserver à la fois la santé, faire des économies, et de ne plus voir le temps passer.

Finalement ce blog tout entier ce n’est peut-être que cela, une sorte d’argumentaire de vente pour un remède miracle. Et pour le fabriquer je n’ai fait qu’adopter une vieille idée issue du corporatisme. « Cent fois sur le métier remet ton ouvrage ». Reprise par Boileau assurément. Alors que le corporatisme à la base je m’en tape. Bien étonnant tout cela.

Pour illustrer l’article je cherche le mot clef ouvrage sur Google. Je tombe sur des images de ponts. Des ouvrages d’art. Impeccable évidemment. Comme tout. Même si je suis seul à saisir la nature de cette impeccabilité , est-ce que c’est bien grave, non, pas plus que ça.

#photofictions #04| trois portraits plan américain.

Il me demande de prendre quelques photos. Pour un book je crois. C’est embarrassant. Je n’ai jamais fait ce genre de photographies. Les références me manquent. Photographie de mode, papier glacé, présentation de fringues surtout. Il m’en faut quelques-unes en plan américain. Il ajoute. Je ne sais même pas ce que cela veut dire. Il voit mon embarras. Il m’explique qu’il faut cadrer jusqu’à mi-cuisse environ. Les nouvelles halles viennent tout juste d’être construites. Architecture moderne. Décor ad-hoc ça va faire l’affaire. Une vingtaine d’images presque toutes en contre-plongée que je découvrirai en sortant le film de la cuve. Je ne faisais toujours que des photographies en noir et blanc à cette époque. Séchage rapide, découpage en bandes de six. Format 24×36 TriX. Des photographies de Paris aussi. Puis l’installation dans le passe-vue du Durst. Exposition à la louche, le négatif est bien équilibré, je plonge la première feuille dans le révélateur. Puis les dix-neuf autres. Papier Agfa 13×18. Faut pas pousser. Toutes en contre-plongée. Lui au haut des escaliers, l’objectif en contre-bas. Une sensation bizarre. Des photographies valables. Mais que je ne lui montrerai jamais. Sa présence écrasante se révéla dans le bain, les noirs en premier, ce regard supérieur et aussi le mépris . Un petit accident j’ai dit. La lumière a été allumée pendant que je plaçais le film dans la spirale. Le film est foutu, complètement voilé. Ensuite nous nous sommes peu revus une ou deux fois seulement, puis plus du tout. Je n’y tenais plus vraiment.


Je pourrais dire que je suis vieille aujourd’hui. 61 ans dans quelques jours. Peut-être est-ce du à la luminosité, j’ai éprouvé l’envie de regarder de vieilles photographies. Cette boîte dans laquelle j’ai rangé des photographies. Négligemment je crois. Elle se trouve sur mes genoux. Je n’ai jamais pris le temps de les regarder vraiment, à part la première fois, avant de les ranger une à une dans cette boîte.Quand on est vieux on peut sans doute mieux s’autoriser à revoir ces vieilleries. Je crois que je ne l’ai plus ouverte depuis que je suis venue m’installer au Brésil. 40 ans déjà. Du mal à l’imaginer ou à le croire. Toutes ces photographies pele-mêle, de minuscules bout de vie en désordre. Pourquoi garde t’on toutes ces choses. C’est quand j’ai trouvé la photographie que j’ai compris pourquoi j’avais éprouvé le besoin d’ouvrir cette boîte. Je devais savoir que je la retrouverai là. Inconsciemment je le savais. C’est une photographie de moi, jeune en noir et blanc. Il m’avait demandé de me maquiller ce jour- là. La lumière d’un spot me brûlait la joue. Et lui avec son appareil photo dansait tout autour pour me prendre sous toutes les coutures. Peut-être en y repensant, aurait -il été meilleur danseur que photographe. Pas très gentille, je sais. Mais j’ai mes raisons. Il m’en aura bien fait baver. J’éprouve de l’agacement à revoir la photographie. 40 ans passés n’y change rien. J’ai l’air d’une pute, le col de mon haut déboutonné laisse apparaître un peu trop vulgairement la gorge. Dans le fond peut-être que c’était son unique désir, photographier une pute. Peut-être même pensait-il que j’étais sa pute en dehors de ces séances de pose aussi. Et moi fleur bleue assise débraillée, presque souriante.

Voilà pourquoi je suppose on ne doit pas trop s’attarder dans ces idées de nostalgie. Revoir de vieilles photographie. Surtout à nos âges. Et avec la lucidité on y découvre des choses qu’on n’aurait jamais su autrement y voir. Pauvre type. Et moi quelle gourde j’ai été. Mais pourtant je remets la photographie à sa place. Je ne la jette pas.


Ma mère est une artiste renommée. Elle s’est beaucoup servie de moi enfant pour promouvoir sa carrière. Des photos dénudées la plupart du temps que nombre de pedophiles s’arrachent encore des années plus tard. Les ravages que tout cela aura créé en moi, elle s’en sera toujours défendue, prétextant je ne sais quel discours scabreux sur l’art. J’ai essayé de déplacer cette affaire vers la justice, les tribunaux. En vain. J’ai perdu. Elle s’en est tirée à bon compte. L’art prévalant encore une fois sur tout, même pour la justice. J’ai désormais 57 ans. Ma mère est morte au mois de juillet de cette année. Est-ce qu’on peut pardonner aux morts je n’en sais rien. C’est une question qui flottera encore longtemps dans mes pensées. J’aimerais oublier tout cela. Qu’aucune photographie de cette époque ne resurgisse plus jamais. Mais c’est évidemment impossible, une fois que l’on est captive de la toile, c’est à jamais.

Accepter sa maladresse

Ne pas tenter de faire comme cela devrait être mais plutôt chercher à ne pas entraver ce qui vient spontanément. C’est ce que j’essaie de faire avec tous ces visages imaginaires. Parfois j’y arrive, d’autre fois non. Un bon indicateur est la sensation de gêne. pas pour indiquer réussite ou échec, plutôt pour découvrir des pistes nouvelles.

Travail de ce dimanche matin sur des petits formats

sortir des limites

Peinture Marc Rothko

Pourquoi vouloir sortir des limites. Sans doute par ignorance de ce qu’elles sont. En premier lieu. Il n’y a qu’à prononcer le mot pour éprouver presque aussitôt la sensation d’enfermement. La sauvagerie en nous ne le supporte guère. Pas plus — mais n’est-ce pas là toute notre sauvagerie-que cet élan vers l’autre ou le monde ? Se retrouver toujours contraint semble à première vue intolérable, insupportable. Le mur contre lequel on s’y heurte est souvent associé au mot limite. On apprend jeune qu’il y a des limites à ne pas dépasser, à ne pas franchir. Sous peine d’être rejeté la plupart du temps à notre solitude essentielle.

Mais, qu’espère-t-on vraiment trouver au-delà ? Après tant d’années, la réponse semble graduellement se préciser. Ce que je crois, c’est que l’on souhaiterait se faire une idée personnelle de la limite. Trouver nos limites propres. Non celles dictées depuis l’enfance et auxquelles l’injonction d’y obéir nous plonge dans la stupeur ou la colère, l’agacement, autant de synonyme d’une paralysie. Mais, au contraire des limites qui nous canalisent, nous forcent à nous mouvoir. Peut-être alors que le mot limite change soudain pour se transformer en celui de valeur. Parce que ce sont bien ces valeurs qui conduisent nos actes plus que n’importe quoi d’autre.

Il y a donc une confusion due à l’ignorance. À partir du mot limite qu’il s’agit de dépasser en premier. Encore une action éminemment politique à pratiquer sur soi que de ressortir un tel mot de la boue dans laquelle il gît. Que le capitalisme impose des limites pour conserver, protéger la propriété n’explique pas à elle seule la valeur d’un tel mot ! Tous les affrontements que crée ainsi une telle définition, tête réduite ou peau de chagrin, finalement, ne font que la renforcer dans son indigence.

La limite, c’est bien autre chose que la haie d’un champ. Qu’un mur d’usine ! Que la marque au sol devant un guichet de banque ! C’est sans doute plus la définition de ce mot qu’il s’agit de franchir, d’aller regarder au-delà plutôt que toute limite réelle, imposée, physique ou psychique.