Anéantissement

« C’est du feu, non du vent, le son de la flûte : que s’anéantisse celui à qui manque cette flamme ! » Djalāl ad-Dīn Muḥammad Rūmī (1207 – 1273). Mystique persan, il a profondément influencé le soufisme.

Cette prière qui invite à écouter le ney, à disparaitre dans la plainte pour rejoindre la séparation et me conduire à chaque fois à une vision de néant qui s’évanouit. Que je ne peux arrêter que par la prononciation d’un mot.

Et ce mot me laisse au bord pour rester là en vie presque tout entier calciné.

Cet anéantissement viendra, la patience est effort comme le désir. Jusqu’à ce que l’effort s’évanouisse aussi.

Mais pour vivre ici prononcer le mot comme un possible m’y retient.

Je voudrais courir parmi les arbres morts

nu et léger comme un souffle

de nouveau né.

Ecouter le son du ney encore et encore ce son si familier

issu des innombrables silences de la Jonchaie.

encore une cigarette

pour enflammer mes poumons

Renouer avec la flamme, célébrer la cendre.

Tenir droit dans la patience des jachères.

L’art de se détacher

Pour se détacher, c’est ballot je sais, mais la première chose à voir ce sont les liens.

Saisir enfin à quel point nous sommes liés à quelque chose produit l’effet d’un saut quantique.

Encore que ce n’est là qu’une simple supputation. Etant donné que je me sers de l’expression pour indiquer ce qui est désormais un cliché, une évidence aveugle.

C’est pourquoi il faut une vie entière car l’illusion de la liberté est comme un bandeau sur les yeux que nous réajustons sans relâche.

Cette soif de liberté qui fait passer toutes les eaux sous notre nez au fur et à mesure où l’on avance les lèvres, ces déceptions de ne parvenir jamais à l’étancher.

Remonter à l’origine de cette soif prend bien une vie. Et sans doute est-ce au moment même où l’on saisit que tout n’est qu’ersatz, subterfuge, détours et simagrées que le lien invisible surgit dans le visible.

C’est pourquoi se détacher n’est rien, à peine une formalité.

Ce qui est important est toujours une relation entre les informations plus que l’information elle-même.

J’ai toujours été hésitant à me dire artiste, que ce soit au travers de la peinture comme de l’écriture et encore auparavant vis à vis de la photographie, de la musique.

Cette hésitation provenait d’une lucidité je crois qui ne me permettait jamais de m’accaparer ce mot.

Les choses me traversent et je ne suis qu’un passage, parfois simple mais le plus souvent encombré.

Cet encombrement est constitué de toutes les petites choses de la vie, toutes les pensées, les émotions, les sentiments qui en résultent. Ce sont toutes ces frictions entre ignorance et connaissance et d’où naissent parole et silence.

Et la parole vaut le silence en tant que matière à encombrer ce passage.

Il faut tenir dans l’entre-deux mais là aussi s’apercevoir du lieu demande peine et temps.

Ensuite ouvrir ou fermer le passage est certainement une simple formalité tout comme le détachement.

Car on ne peut le tenir toujours ouvert pas plus que toujours fermé. On ne peut pas rester sur une position certaine à moins d’effectuer un choix.

Ce choix d’ailleurs sur quoi s’appuyer pour l’effectuer véritablement ?

Puisque tout est impermanent à part l’impermanence des choix.

C’est cette impermanence qui est difficile à supporter. Mais c’est aussi le but vers lequel tout tend à nous diriger qu’on l’accepte volontiers ou pas.

L’art de se détacher rejoint l’art tout entier car on y retrouve les mêmes illusions, les mêmes désirs, les espoirs et les déceptions jusqu’à comprendre que l’art n’est pas un but en soi mais un moyen.

Si l’art est un moyen, cet art que je portais si haut dans l’estime qu’il se confondait avec le but, que reste t’il au-delà de celui-ci ?

Tout ce que je peux inventer, imaginer je le sais d’avance est erroné.

Ne reste plus qu’un ébahissement, une perplexité, l’étonnement doux de me retrouver face à un vide inqualifiable.

Je suis comme l’un des trente oiseaux du conte face à une forteresse vide doutant de l’existence du Simorgh.

Parfois l’espoir m’empêche de m’endormir, parfois la déception me colle au sol et je ne me sens même plus apte à voler.

Et bien que je connaisse l’issue du conte, que je sache que la forteresse peut s’éclairer n’importe quand et le Simorgh enfin surgir, solaire évidence, je ne peux m’empêcher d’éprouver cette fatigue, celle provoquée par tous les reflets.

L’origine de ces reflets qu’en sais-je ?

Rien

Et sans doute est ce un pas encore à effectuer de renoncer à vouloir le savoir.

Et parfois je me dis qu’un soleil plus vrai que celui-ci se cache pour que j’apprenne à plonger plus avant mon regard dans la nuit.

Pour que je sois nuit tout entier.

Illustration Cantique des Oiseaux Photo internet ( si vous connaissez le peintre dites le moi )

zéro, nul, à chier

Cette élève qui ne vient plus à l’atelier j’y repense encore comme on rumine ses échecs. Un femme entre deux âges qui avait perdu son mari juste l’année avant qu’elle s’inscrive à mes cours. Au trente sixième dessous mais elle avait l’envie de refaire surface.

Avec elle rien n’allait jamais, ça me donnait pas mal de fil à retordre.

Une fois et ce fut la dernière je crois car je ne me souviens plus l’avoir revue par la suite, elle s’était lancée dans la copie d’un Gauguin qui dura des semaines.

A la fin de chaque séance elle râlait tout bas et l’agitation de son corps attirait mon regard qui tout de suite après dérivait sur l’avancée de la toile.

Alors je prenais quelques instants pour tenter de la calmer, j’étais encore assez naïf lorsque je repense à tout ça. Naïf et surement pas mal prétentieux.

Je lui demandais de me laisser la place et je rectifiais la bouche, un œil, et comme nous travaillions à l’huile je lui disais de patienter, de ne pas toucher à ce que je venais de peindre.

 » on reprendra la semaine prochaine, ça ira mieux »

Et là elle déversait d’un coup tout un tas d’expressions toutes faites du style je suis nulle, c’est nul ce que je fais, elle ne disait pas c’est à chier parce qu’elle voulait qu’on la considère tout de même comme une dame comme il faut, mais j’entendais bien ce qu’elle n’osait pas.

J’ai tenu bon durant des semaines et j’ai ainsi vu mon orgueil.

Toutes les corrections que j’avais apportées elles les défaisaient comme en priorité à chaque nouvelle séance. Puis tout s’enfonçait à nouveau dans la gadoue et dans le terne. Puis la séance s’achevait encore avec des soupirs, cette drôle de façon d’utiliser le corps pour émettre des signaux de détresse et à la fin encore ces mêmes c’est nul, je suis nul, tout ça est bon à jeter à la poubelle.

Des semaines jusqu’à ce que je commence à douter du bien fondé de ma patience.

Pourquoi étais-je donc si patient ? Par compassion eut égard à sa position de veuve ? Pour paraitre un gars bien, un gars solide ? Pour ne pas perdre une cliente ? Parce que ça me faisait travailler sur moi même de dépasser l’agacement qu’elle me procurait ?

Un jour la coupe a débordé. Je n’avais peut-être pas bien dormi, avalé un truc de travers, peut-être que le temps s’y était aussi mis pour devenir maussade, je ne me souviens plus.

Elle me reprocha ce jour là de ne pas m’être assez occupé d’elle ce qui provoqua aussitôt une réaction violente en moi. Je déteste l’injustice et je trouvai tout à coup sa réflexion injuste. J’avais l’impression de lui avoir accordé déjà énormément de temps au contraire au dépens du groupe. Et puis je n’interviens qu’extrêmement rarement sur les travaux d’élèves, j’avais pris beaucoup sur moi.

De plus elle avait encore tout bousillé de ce que j’avais fait à la séance précédente et ce petit jeu commençait sérieusement à me faire sortir de mes gonds.

On échangea soudain quelques répliques désagréables. Et puis comme je voyais qu’elle restait campée sur sa position je finis par dire

-si ça ne te plait pas, la porte est grande ouverte.

Au moment même où je prononçais la phrase je sentais bien que je déconnais, que je n’aurais pas du, mais c’était un tel soulagement en même temps bon sang.

Elle rangea ses affaires et emporta son tableau et je ne la revis plus.

Que faire lorsque quelqu’un quoiqu’on lui dise quoiqu’on tente de lui prouver de son erreur de jugement, persiste à se bousiller ?

Si cette anecdote m’a tellement touché je crois que c’est parce que je suis cette femme, tout au fond de moi je l’ai été, peut-être même le suis-je encore.

Cette obstination à se rejeter soi-même continuellement, à ne jamais accepter l’encouragement ou l’aide comme quelque chose de bon, de gratuit, qui viendrait comme on dit du cœur.

Evidemment l’aide que je lui apportait, cette compassion que cette femme m’inspirait m’arrangeait bien pour résoudre mon propre problème. Et si j’ai été aussi patient c’est qu’il me fallait cette durée pour saisir toute l’ampleur de la supercherie. Une supercherie de moi-même à moi-même.

Pour atteindre à la bienveillance, si tant est qu’on en ait vraiment besoin, j’utilise souvent l’humour. Ce qui m’importe c’est la cohésion du groupe et puis je préfère travailler dans une atmosphère sympa, détendue de toutes façons.

Désormais j’ai mis en place quelques règles : 1 euro le c’est moche le c’est nul, le je n’y arriverai jamais.

Et puis je n’interviens plus sur les tableaux comme je le faisais auparavant. Je laisse les gens explorer l’échec ainsi qu’ils veulent le concevoir. Je me contente de lâcher quelques idées, quelques conseils.

Cette femme au fond de moi je ne sais pas ce qu’elle est devenue, elle a fini par s’absenter dans le silence tout comme cette élève qui n’est jamais revenue à mon cours et qui a même déménagé d’après la rumeur.

De temps en temps j’y repense.

Souvent lorsque j’entends ou lis l’expression c’est nul ou gens nuls, quoique ce soit où le mot nul surgit c’est une petite douleur qui se réveille.

Elle est certainement utile cette douleur du moins c’est cette fonction que je veux lui attribuer sans doute pour arrêter de regarder au fond de la béance qui se dissimule sous sa surface.

Deux femmes tahitiennes Paul Gauguin 1899

Une place pour chaque chose

Un poème est comme un tableau. Tant que chaque mot n’est pas à sa place, chaque valeur à la sienne quelque chose-appelons cela une gène-conduit à un recommencement.

Il faut avoir l’ouïe fine pour entrer tout entier dans cette gène. Et ici « tout entier » n’est certainement pas du au hasard, d’ailleurs les deux sont intimement liés. Hasard et gène, les deux termes d’une équation à deux inconnues dont la résolution mène au centre de l’unité. Cette unité où l’on devine plus que l’on ne comprend que chaque chose est enfin à sa place.

Bien sur l’œil compte, mécaniquement, l’œil compte. Mais à lui seul il ne peut rien résoudre. Pas plus que la cervelle seule ne compte.

L’information d’un désordre pénètre par le nerf optique et rejoint la matière grise, mais ces deux étapes à elles seules conduisent seulement à une périphérie. A la prise de conscience de cette périphérie.

Que faire une fois cette prise de conscience effectuée ?

Tenter de sauter plus avant, au-delà du cercle et s’enfoncer dans l’errance, dans l’inconnu ?

Rejoindre le centre ?

Le périmètre pose la question.

Car ce cercle que l’on devine, cette image de cercle, à quel moment sait-on jamais quelle est correcte ?

Quelle est la taille réelle du cercle ? Celle-ci est t’elle aussi vaste que l’imagination ? Ou au contraire ne se résume t’elle pas dans le choix d’une taille de rayon, d’une décision ?

C’est la question d’une vie.

Quelle taille attribuer à ce cercle qui ne peut se concrétiser que par une somme d’actions finalement.

Si imaginatif, rêveur, soyons-nous toute périphérie nous échappera sans relâche.

« Une place pour chaque chose, chaque chose à sa place », c’est l’ordre auquel nous avons droit mais ce n’est pas le but en soi.

Ce n’est qu’une étape après beaucoup d’étapes traversées.

Mais ce n’est toujours pas le but en soi.

Beaucoup s’arrêtent ici. Ils disent : enfin nous avons trouvé la frontière, nous savons la taille du cercle, nous connaissons le périmètre.

Et quelque chose les emporte, les arrache à la terre et au ciel. Dans une ignorance plus grande que jamais. Une ignorance bâtie de certitudes.

Ce n’est pas comme ça que ça fonctionne. Ca ne reste que sur le plan d’une image et l’image n’est pas le principe qui la crée.

La résistance à la certitude d’où qu’elle surgisse semble plus dynamique et peu importe qu’elle nous conduise à sauter par dessus le périmètre vers l’extérieur ou l’intérieur, cette résistance là mène à un centre de toutes manières.

Voici l’idée sous la forme d’un texte jeté soit disant au hasard comme une esquisse où celui qui écrit apparait encore trop.

Où celui qui écrit dit je, c’est moi.

Où je ne suis pas à ma place et où je suis tout de même à une place.

Deux états encore pas tout à fait confondus en un.

« Pas tout à fait », « presque », ce sont des expressions de la résistance pour donner à la vie sa chance.

Sinon à quoi tout cela servirait-t ‘il ?

Le poème est comme le tableau.

A sa lecture chacun est seul face à lui-même, la perfection que nous leur attribuons est toujours à la mesure du rayon de nos doutes comme de nos certitudes.

Mais à chaque fois le cercle pénètre l’espace du cœur et le cœur rejoint son centre.

Ce sont des préoccupations comme celles-ci qui m’entravent souvent et que d’aucuns jugeraient à la mesure des peccadilles.

Et ils auraient parfaitement raison de leur point de vue.

Agenda ironique de décembre 2021

Laurence Délis qui hébergeait l’agenda ironique de novembre me propose de l’abriter durant décembre.

Etant novice, ignorant de l’orthodoxie de cette pratique, apparemment ancienne et appréciée, je vous prie d’avance de bien vouloir me pardonner les bévues éventuelles que je pourrais commettre, en toute innocence.

Donc décembre c’est l’Avent, mot important puisque les commerçants vendent ces calendriers où l’on peut trouver derrière la porte de chaque journée, ou Saint, je ne sais plus, un bout de chocolat, un bonbon, une gâterie.

Ce qui est étonnant car normalement on devrait jeuner, se libérer de tout ce qui est parfaitement inutile pour accueillir sans entrave l’arrivée du petit Jésus.

Bon, mais nous sommes dans des temps bizarres, d’ailleurs le petit Jésus, le Père Noël ne sont plus pour la plupart d’entre nous que des mythes.

Quelles seraient les raisons de croire à toutes ces inepties dit à nouveau mon vieux ronchon de paternel quelque part dans un recoin de ma cervelle.

Pourtant rappelons-nous.

Décembre, les premières neiges, les pas dans la ouate qui craque sous la semelle, vers l’école, les batailles de boules de neige, la décoration du sapin, et cette interrogation lancinante : Le Père Noël existe t’il vraiment ?

Donc un texte concernant la période qui évoquerait à nouveau l’espoir, ça serait chouette. Et tant pis ma foi si ça finit en déception ou pas. C’est pas le résultat qui compte.

Je ne mets donc rien derrière l’espoir, chacun peut espérer ce qu’il voudra mais quelques contraintes malgré tout

D’abord être un enfant et connaitre le nom du premier renne tirant le char du Père Nöel me semble essentiel.

Ensuite il faut évidemment que le paysage commence à se recouvrir de neige et de silence, Peut être que le mot tintinnabuler tomberait à pic comme orange, étincelles, écarquiller, introït ( celui-là vraiment pour le fun) jeûne, moyeu, rayon, centre, Saint ( ou sain et sein si la phonétique vous inspire) Etoile bien sur, et conifère aller tiens ça change de sapin.

Voilà j’espère que ça ne sera pas trop contraignant, que ça vous amusera et qu’on retrouvera peut-être un sens à cette histoire d’Avent, de Noël, même si ce sens est totalement loufoque évidemment.

Combien de temps vous donner ? On se dit jusqu’au 20 décembre parce qu’après il va falloir encore courir vers je ne sais quoi pour je ne sais quoi.

Et selon votre humeur pas de limite sauf cette date et l’utilisation des quelques mots donnés.

Et vous pouvez tout poster en commentaire sur ce billet

Voilà voilà j’espère que j’ai tout bien fait en tirant la langue sur le coté comme il se doit.

Bonne rédaction 😉

Illustration d’un Missel évoquant l’Introït le premier dimanche de l’Avent XIVème siècle.

Débat déballage

Je me suis carrément endormi durant le débat d’hier sur France 2. La brochette de présidentiables hypothétiques ne me convaincant pas du tout du tout. On aurait dit des premiers de la classe récitant leur leçon bien apprise.

Et puis les journaleux animateurs avec leur histoire de tirage au sort et de temps chronométré afin de montrer qu’ils étaient impartiaux, que tous les candidats se valaient bien, tout cela reflétait bien cette démocratie sous contrôle.

Sourires de bienveillance, politesse obligée, pas d’émotion remarquable.

Franchement je me fais vieux de m’endormir comme ça pour un oui pour un non je me dis.

J’aurais au moins pu hurler un peu, gueuler devant le poste. Un bon sale con ça ne fait pas de mal par où ça passe.

Mais la fatigue, le retour du Covid, l’hiver, tout ça et puis mon épouse qui a pris le train hier pour Paris pour s’occuper des petits enfants.

Je m’aperçois à quel point la solitude soudaine qui me tombe dessus me coupe l’élan.

A chaque fois je me dis regarde le bon coté des choses, tu vas être peinard quelques jours, tu mangeras à l’heure que tu veux, t’endormiras comme bon te semble, laisser l’assiette dans l’évier… mais non en réalité je ne vois pas les choses ainsi.

Du coup j’ai tout nettoyé scrupuleusement après le repas, la cuisine ressemble à une clinique aseptisée. Et comme une andouille j’ai allumé le poste pour regarder les infos, j’ai enchainé sans même me rendre compte sur ce débat à la noix et plouf j’ai sombré dans les bras de Morphée.

Le sourire de Valérie Pécresse lorsque Xavier Bertrand renchérit sur le nombre de soignants à prévoir disait tout de l’esprit. Genre pauvre con faut que t’en rajoute une couche supplémentaire …

A partir de là j’ai examiné leurs visages à chacun, le regard surtout. Depuis qu’on sait que lorsque quelqu’un ment il oriente son regard d’une certaine façon les choses sont devenues limpides. Ces gens là le savent aussi ce qui leur procure des regards d’une fixité étonnante. J’ai pensé à Kaa le python du Livre de la Jungle.

En fait celui qui m’a fait rire le plus c’est Eric Ciotti. Rire jaune je veux dire. On aurait dit qu’il avait tendu un filet à papillon dans l’air du temps pour recueillir toutes les saletés ambiantes, puis qu’il les aurait brossées toilettées afin qu’elles apparaissent plus « convenables ».

J’ai perdu le fil au bout du compte de tout ce ramassis de conneries.

Je n’ai pas beaucoup d’indulgence envers les politiques. Et puis pourquoi tous ces candidats d’un même parti ? Cela ne veut rien dire d’autre qu’aucun n’a su s’élever au dessus de la mêlée, aucun n’a su convaincre pour être plébiscité.

C’était vachement bien le plébiscite quand on y pense. Ca évitait ce genre de soirée télévisée où chacun montre sa bite ou son vagin pour dire c’est moi qui ai la plus grande, la plus épaisse, le plus profond.

Bon je vais m’arrêter là parce que je risque encore de déraper dans la grossièreté et ça va être mal pris.

Du coup j’ai essayé mollement de zapper j’ai suivi quelques secondes d’un film totalement inepte où des dieux égyptiens se fichaient sur la gueule pour conquérir le pouvoir. Je ne sais pas si on peut parler de similitude ou de synchronicité comme on dit désormais. En tous cas j’ai songé que j’avais pas de bol ça c’est sur de me rendre aussi bien compte de tout ça.

Dormir alors pour échapper à la lucidité, d’un sommeil sans rêve.

A 2 heures du mat j’étais en forme olympique. Petit café première clope et hop au turf pour sortir mes bafouilles de la journée.

Ce qui fait qu’il est 6 désormais et que je vais sans doute passer une belle journée merdique vu que j’ai des cours jusqu’à 21 h ce soir, et encore pas tout près, au diable Vauvert.

Dessin Chapatte

Ces petites choses qui encore nous relient

L’idée de faire un ragout d’agneau m’est tombée dessus comme une envie de fraise chez-parait-il- les femmes enceintes. Un ragout d’agneau aux pommes de terre avec beaucoup d’oignons et du vin blanc comme le faisait si bien ma mère. Ce sont à ces occasions que je me souviens, moi aussi j’ai eu une mère.

Une mère qui était ce qu’elle était, mais qui, avec les moyens du bord faisait souvent des merveilles culinaires.

J’ai déjà vidé mon sac la concernant, je ne vais pas remettre le couvert. J’observe simplement, je remarque que quelque chose continue à nous relier dans l’invisible et dans l’absence.

Parfois lorsque j’allume une cigarette (elle fumait énormément) lorsque à Noël reviennent les oranges, son présent favori, qu’elle me donnait comme s’il s’agissait d’une panoplie de Zorro, et puis le ragout d’agneau évidemment .

Le lendemain c’était toujours bien meilleur réchauffé. Et puis elle me faisait un clin d’œil, j’ai rajouté des pommes de terre que t’aimes tant et encore du vin blanc.

Cigarettes et vin blanc cancer du colon et cendres dispersées aux quatre vents.

Ce sont pourtant toutes ces petites choses qui encore, toujours, nous relient

Que je ne cesse de relire.

Huile sur toile 2018 Patrick Blanchon

L’expérience

Parfois j’ai moins de 10 ans d’âge mental et lorsque la neige est là je me sens léger léger. Puis je me souviens que j’en ai plus que 60 et mon pied patine, glisse, je dérape et me rattrape comme je peux en poussant un juron en pleine rue. Saloperie de gadoue, neige de merde. C’est le paradoxe.

Je me demande alors ce qui a bien pu se produire entre ces deux états si opposés. Le temps d’une vie pourrait être la réponse mais c’est plutôt court. Et puis c’est faux partiellement. Car ces deux états si distants soient-ils parfois, à d’autres se confondent et s’ajustent dans une netteté incroyable, comme autrefois on pouvait encore s’en ébaubir en regardant le monde au travers d’un viseur télémétrique d’appareil photographique.

Si ce n’est pas le temps qu’est-ce alors ?

Voici décembre et l’odeur de la neige, ma chatte est folle et s’agite dans l’atelier. Je lui ouvre la porte elle se rue vers la cour puis reste en arrêt une patte avant en suspend, je la remarque étonnée.

Comment ça pas de neige ? Alors que tous les signes sont là, que je la sens dans mes os … semble t’elle penser.

Il y en a ma belle, là haut sur le mont Pilat, j’ai vu des jolies plaques allongées sur le haut là-bas, patience.

J’allume une cigarette comme pour chasser l’odeur de mes souvenirs.

Il faudrait que j’arrête, je me le redis ce faisant de plus en plus souvent.

Hier cette élève me parle d’une dame simple qui ressoude les os rien qu’en passant sa paume au dessus des fractures. Elle dit elle est simple elle n’a pas inventé le fil à couper le beurre ou l’eau chaude je ne sais déjà plus.

Mais je retiens qu’elle ne réclame pas d’argent en échange de ses dons. Elle se dit traversée par quelque chose qui l’utilise pour soulager et guérir.

On vient de tout le département pour la rencontrer en cas de bobo à n’importe quelle heure du jour et de la nuit, même les dimanches. Une espèce de sainte.

Avoir le cœur nettoyé de toutes ces préoccupations égoïstes qui ne cessent jamais est-ce possible vraiment ? En tant qu’humain est-ce vraiment possible je veux dire ?

Il semble que la pureté de cœur se loge quelque part aux frontière de l’idiotie ou de l’imbécilité pour des gens comme moi aujourd’hui. Bon Dieu que s’est-t ‘il donc passé ?

Et l’évocation du sapin, et du Père Noël, et cette affreuse déception de comprendre que tout cela n’est que de la blague.

J’ai moins de 10 et c’est insoutenable déjà. Qu’on puisse nous faire croire et tout nous retirer comme ça.

Une amertume qui ne cesse de s’allonger comme un nez au milieu du visage. Un nez à la Pinocchio qui croit de mensonge en mensonge, de déception en déception.

Plus on vieillit plus le visage se modifie jusqu’à devenir une grosse boule aux traits grossis, exagérés, une caricature de l’enfant que nous étions.

Que reste t’il bon Dieu que reste t’il ? Toutes ces déceptions comment s’en débarrasser pour retrouver cette sensation de neige bizarre, l’envie de faire des bonhommes avec leur nez en carotte, l’envie de balancer des boules au loin.

Il n’y a plus de compassion à ce moment là vraiment mais de la hargne.

La sensation d’être parvenu à un degré supplémentaire de l’irrémédiable.

L’expérience est là, comme une balle logée en plein cœur. Comme ce petit morceau de glace dans l’œil.

Il faut pleurer pour le faire fondre. Encore faut-il en être capable sans verser des larmes de crocodile évidemment, où de pénétrer dans la complainte de l’auto flagellation, du mea culpa.

Tout ça ne sert à rien, c’est inutile, forbidden, loss raouste !

La résistance pourtant c’est d’y aller tout de même, de ne pas en avoir peur et du qu’en dira t’on.

ça fait tellement de bien au fond.

Il suffit d’une seule pensée de colère pour s’extirper de tout ça. On peut retarder le moment, un peu, en profiter à fond.

Je me demandais hier encore pourquoi on n’emploie pas les personnes âgées de plus de 50 ans, celles qui soient disant auraient le plus d’expérience. Que faire de tous ces gens qui ont encore désormais plus de 10 ans à attendre leur pension ?

Les entreprises n’en veulent pas. Je ne comprenais pas pourquoi je trouvais ça injuste. Je comprends mieux désormais.

Le ver est dans la pomme voilà tout. On ne voit plus du tout les mêmes choses qu’avant. On peut nous jouer de la flute autant qu’on voudra même sincèrement, on devine tout à présent.

Et puis même pour soi, les buts, les idéaux, la carrière, la belle affaire.

J’imagine que les soldats survivants des guerres de tout poil ressentent la même vacance face à tous ces « on y croit ».

L’expérience est comme le dieu Janus une double face.

Dessin mine de plomb Patrick Blanchon 2021

Camarade

Tout à coup je tombe sur ce mot que je n’avais pas utilisé depuis je ne sais plus combien de temps. Au lycée vraisemblablement alors que je pistais une petite brune délurée et militante à la ligue de surcroit.

Du coup je m’étais inscrit à la ligue communiste révolutionnaire ( LCR) j’allais donc allier l’utile à l’agréable forcément.

Mais je fis chou blanc. La petite brune m’envoya promener aussitôt qu’elle comprit que je n’étais qu’un transfuge de la petite bourgeoisie. Et puis elle ne m’appela jamais plus camarade, terme qui d’ailleurs, dans mon souvenir n’était plus utilisé qu’à de très vagues occasions, par Jean Ferrat le chanteur, Georges Marchais, encore que ce dernier préférait le terme de « travailleurs » comme d’ailleurs Arlette Laguiller qui détient toujours à mon avis, le record du nombre de fois où une personnalité politique se présente en vain à l’élection présidentielle en France.

Du coup je revois défiler toute mon histoire avec la gauche. Oh une histoire banale d’espoir et de déception, une histoire que j’associe encore vaguement avec cette brunette dont j’ai d’ailleurs oublié jusqu’au prénom et puis ce trou noir, la perte de l’emploi du mot camarade.

Désormais le mot « allié » le remplace. Cette fameuse union de la gauche, cette Arlésienne on la remet sur le tapis à chaque veille d’élection, mais remarquez bien, on ne dit plus camarade.

Il faut s’aimer quand même un minimum pour employer de tels mots. Encore que s’aimer c’est un peu fort. On doit s’estimer un minimum je dirais.

Et puis après les expériences plutôt tragiques de gouvernance de la gauche, la dernière en date étant d’un rare grotesque ou burlesque, les deux sans doute, je ne me sentirais pas d’y aller du camarade avec un Hollande, pas plus qu’avec un Mélenchon.

C’est étonnant comme un mot peut tomber en désuétude. Un mot qu’on a employé de son vivant et qui désormais appartient à une langue morte.

Camarade c’est un peu comme Veni vidi vici quoique cette dernière expression soit devenue plus courante à mon avis puisque les écrits de César reviennent régulièrement à la mode étant donnée la similitude de faits entre Macron et l’impérial Romain qui remporta une victoire sénatoriale fulgurante contre Pharnace Roi du Pont en 47 avant notre ère.

J’aurais pu utiliser ce mot avec mes collègues artistes mais ça ne convient pas tellement à l’étymologie que je connais désormais car il m’arrive parfois d’être scrupuleux, de vérifier mes sources.

Non jamais eu de potes de chambrée maniant le pinceau ou le ciseau que je puisse interpeller ainsi désolé. C’est à dire une relation d’amitié authentique, dans laquelle on partagerait son manteau ou un quignon de pain comme les mêmes préoccupations.

Dans ces réunions ces chapelles, ces églises où les artistes se côtoient la plupart du temps en chien de faïence, on ne peut pas dire vraiment qu’il existe une franche camaraderie. Ou alors elle se découvre en creux en négatif comme une absence magistrale.

Non les artistes même pauvres ont souvent une mentalité de petit bourgeois attachés à leurs prérogatives d’autant plus qu’ils n’en possèdent guère. Et ce surtout chez ceux qui se prétendent « cool », « zen » j’ai bien pris le temps de regarder, de tout observer.

Car y a toujours soit une histoire de fesses, une histoire d’argent, une histoire de reconnaissance, d’entregent, qui motive leurs élans.

Y a plus de camarade qui tienne dans ce monde idiot, il n’y a plus que quelques copains et encore faut voir car la limite du copinage s’est aussi pas mal rétrécie comme une peau de chagrin ces jours derniers.

Comme c’est romantique !

Comme un con j’avais acheté des fleurs au dernier moment, à l’angle de sa rue.

Je dis « comme un con » parce que vous savez ce que je pense des fleurs coupées, toutes ces dégueulasseries permanentes que représente l’accumulation de meurtres comme de preuves.

Bref j’avais mon petit bouquet de fleurs à la main, j’avais accéléré le pas évidemment pour parvenir à sa porte, et là celle-ci s’ouvre et me voyant avec mon trophée comme si ça jaillissait de je ne sais où :

Comme c’est romantique ! Vous m’apportez des fleurs

Elle savait y faire pour provoquer l’agacement. Elle était douée naturellement.

Tout se termina à quatre pattes évidemment

comme des bêtes.

Comment diable les choses auraient t’elles pu se terminer autrement ?

Huile sur toile 2020 Patrick Blanchon