Petit garçon

Zeus le regarda de haut ce petit garçon cet Ulysse. Ce petit homme qui lève le poing vers lui et qui bredouille tout un tas de fadaises . Et bien sur Zeus le roi de tous les dieux à cet instant n’est plus rien d’autre qu’un père démuni.

Comment ? Je t’ai donné le vin le souffle le pain et le sang et tu me provoques ? Tu me rends responsable de tous tes maux ?

On peut être le roi des dieux et être soudain assailli par une confusion mortelle.

Tu vas voir ce que tu vas voir nabot mon enfant chéri…

Et paf pour commencer tu ne rentreras pas directement chez toi je vais te faire errer sur les flots pour t’apprendre à vivre mon petit têtard.

Et puis Zeus vaque à ses nombreuses inoccupations comme tout dieu qui se respecte.

Ulysse qu’as tu donc dans la peau dit Athéna, née de la cuisse de Jupiter. Elle l’admire et tient l’outil de sa vengeance en même temps, une vengeance simple de fille envers un père, rien de plus rien de moins.

Et le voilà le petit garçon avec ses compagnons et ils rament et ils rament sur la mer vineuse.

Ils s’arrêtent dans des iles bousillent des cyclopes, des monstres, tentent de séduire des jeunes filles, des magiciennes, et se prennent des bâches, puis tombent dans à peu près tous les pièges, voient un tas d’horreurs et de merveilles, certains meurent certains vivent.

Un jour ils arrivent dans cette région où vivent les sirènes.

Attachez moi à ce mat braille Ulysse je veux écouter leur chant.

C’est le vrai but de toute l’histoire.

Même Zeus ne peut rien quand le petit garçon comprend soudain que tout ce qui est sublime nait d’une totale incohérence.

On dit que les sirènes se sont jetées du haut des falaises après que le petit garçon les a écoutées.

C’est tout l’Olympe qui les a suivies mais ça on ne le dit pas. On ne le dit jamais.

Huile sur toile 120×90 Patrick Blanchon Collection privée.

Cette idée

Cette idée de toi que j’ai gardée comme une braise

qui me brulait et me réchauffait pendant que je marchais

je ne sais plus ce que j’en ai fait

ce que je n’ai pas fait

Pour l’oublier profondément

si profondément qu’elle se transforme

en mon cœur et mon souffle

pour que je ne puisse plus dire elle m’appartient.

Elle est juste une idée

qui va son chemin parallèle au mien

Et que je crois rencontrer encore

parfois comme une inconnue séduisante.

au hasard de la rue.

Cette idée de toi je ne l’ai plus.

Je l’ai usée à force de m’en rappeler

je l’ai souillée et sublimée

Tant et tant qu’elle s’est dissoute dans le présent

et rend parfois ce présent amer ou sucré

comme ce café noir qui toujours m’accompagne

et ces cigarettes parfois insupportables.

Cette idée de toi ce n’est pas mon idée

ce n’est qu’une trace laissée par d’autres

et que j’ai relevée comme un chasseur

dont le but est de tuer

d’achever.

Ce chasseur n’a pour arme que l’inachevé

qui ne tire que des balles à blanc

parce que c’est trop dur de tuer

parce qu’on s’enfuit toujours dans la pensée

les émotions pour ne pas voir la réalité.

Cette idée est un meurtre prémédité

un contrat qu’à la naissance j’ai signé

avant même de savoir parler.

Cette idée j’ai beau tenter de m’en rappeler

je ne m’en rappelle plus

ce n’est pas ma mémoire

ce ne l’a jamais été

Elle vient du Nord

emprisonnée dans l’ambre

comme un être fossile

une patience qui vient de loin

du fond de la mer baltique.

Cette idée m’a un jour donné une dignité

puis me l’a ôtée.

Et je me suis retrouvé nu

abandonné comme un coquillage

déserté.

Cette idée c’est juste ce son

ce vent qui souffle

cette musique qui m’emporte tout entier vers toi.

Huile sur toile format 30×30 cm Patrick Blanchon 2021

Exil

C’est le même sentiment, la même douleur, le même écho

tout persiste

joie et douleur se côtoient.

Même pour ceux qui viennent après

et qui ne t’ont pas connu.

La nostalgie peut se transmettre

ici pas besoin de règle

On se retrouve exilé comme on se retrouve juif.

Que ce soit par père ou mère

par la montagne et les rivières.

On est différent et on va passer sa vie à le refuser

et on va passer sa vie à l’accepter.

Peut-être que je n’irai jamais vers toi

Peut-être ne donnerais je aucun fruit

Pour tenter d’arrêter la chaine

conscient ou pas.

Peut-être qu’un jour j’inventerai la paix.

Même pour ceux qui sont venu avant

et que je ne connais plus.

Mais que je connais tellement

que je connais autrement.

Je ne sais plus de quoi tu es fait

à force de tout me rappeler

j’ai oublié la vérité.

Et pourtant tu es là

derrière mes yeux clos

Comme des larmes contenues

de lourds trésors amassés

qu’il semble impossible de partager.

Huile sur toile 30×30 cm

Coup de mou

Oh la la j’ai eu la trouille… et ce n’est pas encore totalement terminé encore. Affaibli, démoralisé, je me suis trainé ces derniers jours de la maison à l’atelier. J’ai fait appel à tout ce que j’avais pu glaner par ci par là comme astuce pour me rebooster, me motiver, m’auto flanquer des coups de pied aux fesses… et je vous avoue que seul le besoin de tacher de la toile ou du papier m’a maintenu la tête hors de l’eau.

Evidemment j’ai pensé à ce foutu virus en premier. On ne pense plus qu’à ça des qu’il y a la moindre défaillance désormais ce qui indique – qu’on le veuille ou pas -que nous sommes tout de même touchés par la psychose ambiante.

Même l’optimiste forcené que je suis l’est, ce qui n’est pas peu dire. Ou l’hypocondriaque plutôt car avant l’arrivée de la Covid ( vous avez remarqué le féminin ) j’étais plutôt accès sur le cancer des testicules, la tumeur du ciboulot, sans oublier la leucémie, le cancer des os j’en passe et des meilleures.

Donc reniflements, maux de crâne à répétition, fatigue générale et transformation intempestive en cloporte se trainant du lit au canapé globalement une fois mon effort pictural de la journée mené plus ou moins à bien.

A grands renforts de Doliprane et de mantras, j’ai évidemment fait appel à l’esprit de Monsieur Coué, vaut mieux revenir aux origines qu’aux produits dérivés, comme la PNL et autres billevesées de développement personnel. Et aujourd’hui une petite semaine après, me revoici un peu plus en forme et apte à écrire de nouvelles bêtises.

Etre malade a ceci de bon qu’on est prêt à tout pour que ça se termine le plus rapidement possible. Etre malade rend créatif. Pas de façon directe, je veux dire pas pendant qu’on est alité. Non, pendant que tu es alité tu roupilles, tu sers les dents, tu te poses des questions sur l’après vie, et tu regardes le plafond. C’est plutôt lorsque ça va mieux que la créativité surgit, un peu comme la Grace tombe sur une bonne sœur au bout de 30 ou 40 ans d’ennui. Ou comme lorsque tu ressors de chez le dentiste qui vient de te soigner une rage de dents.

Toujours ce système des vases communicants.

Du coup j’ai revisité toutes ces pensées morbides que j’ai eu, du genre je vais crever c’est sur, que vais je donc laisser derrière moi, ou encore putain je m’y prends vraiment comme un gland pour communiquer sur mon art avec les gens, ou encore je suis un peintre de merde et je devrais laisser tomber tout ça pour passer à la plomberie ou à la peinture en bâtiment,.

On vient juste de faire appel à un artisan pour rénover notre cuisine et pendant le camping forcé, ajouté aux affres de la dépression causée par ce qui n’est qu’un petit refroidissement -plutôt classique au mois d’avril-, j’ai calculé que je me ferais des coucougnettes en or massif si je choisissais de gagner ma vie comme ça. Sauf que j’ai plus de 60 balais et qu’il fallait y penser avant mon petit pote.

Bref . On ne peut pas être et avoir été comme disait je ne sais plus qui.

Je crois que j’adore ça en fait. M’imaginer au bord du trou, quasi habillé en suaire, près à recevoir la première pelletée de terre. C’est une pensée obsessionnelle. Je peux être en train de faire la cuisine, bricoler, faire l’amour, me promener en forêt je ne peux pas m’empêcher de penser que je vais claquer. Que tout ce que je suis va s’évanouir d’un coup dans la stratosphère à tout jamais. PSSSHHHIITTTT ! et puis pas plus. Je tente d’affronter cette vision d’anéantissement totale depuis toujours. Depuis mon tout premier cours d’astronomie où le prof nous avait suggéré d’imaginer le rien avant l’arrivée du Big Bang.

Evanouissement direct.

Je ne m’évanouis plus à cette pensée. Je deviens juste morose. Ce qui n’est pas bon du tout pour le système immunitaire évidemment, tous les bons donneurs de leçon prônant la pensée positive le diront.

La maladie a cela de bon qu’elle nous rappelle un vieux principe quasiment perdu de vue dans ce monde ubuesque. Le fameux principe de réalité.

On possède un corps en plus d’un esprit et ce corps de temps à autre, surtout vers la retraite peu devenir un tantinet récalcitrant face à la jeunesse d’esprit qui a tendance à s’en foutre comme si celui ci avait toujours 20 ans.

Je ne suis pas fortiche en sondage mais si je posais la question à toutes les personnes ayant franchi la cinquantaine :

Dans ta tête tu as quel age ?

Bon nombre s’ils sont honnêtes donneraient une réponse qui oscillerait entre 7 ans et 25 ans. Je veux évidemment parler des plus lucides d’entre nous. Pour les autres qui se pensent terrassés par les années, accablés par le bagage d’expériences et de connaissances et qui confondent ça avec la connaissance j’ai peur de ne plus rien pouvoir faire pour eux.

Winston Churchill l’avait dit : la vieillesse est un état d’esprit et il avait parfaitement raison. C’est d’ailleurs ce qui l’aura conduit a faire tellement de bourdes dans sa vie et parmi toutes celles ci quelques fameux coups de génie.

S’imaginer vieux c’est souvent du à un excès de prétention si ce ne sont pas les articulations qui nous conduisent à le penser. On prétend avoir vécu, on prétend savoir un tas de trucs et souvent quand on regarde clairement les choses en face – ce fameux principe de réalité- de quoi s’aperçoit t’on je vous le demande ?

On s’aperçoit qu’on n’est sans doute même pas encore né. Que l’on est resté coincé dans une espèce de no man’s land à digérer du placenta en attendant d’avoir l’espoir de prendre un bon bol d’air.

C’est toujours une question de point de vue mais pas seulement, cela peut être lié à tellement de facteurs divers et variés qu’on ne peut qu’être humble en fin de compte face à la solidité, à la véracité de ce point de vue justement.

Je ne sais plus quel Bodhisattva fameux disait que l’esprit était changeant et qu’il ne servait pas à grand chose de s’y attacher de trop. Qu’il fallait plutôt le considérer comme un ciel avec des changement de luminosité, des éclaircies et des orages pas grand chose de plus. Cela demande un effort de distanciation qui ne se trouve pas sous le sabot du premier cheval venu. D’autant que désormais on n’en voit plus beaucoup des chevaux si on observe bien…

Donc un coup de mou pour tenter de recentrer le sujet car j’ai toujours tendance à m’égarer par distraction.

Un coup de mou c’est neutre finalement tout dépend comment on l’interprète, avec quelles lunettes on le regarde, parfois ça peut venir d’un rien ou d’un tas de bonnes raisons car -bien sur- il faut aussi de sacrées bonne raisons, et on est porté à se les fabriquer en cas de besoin. On n’imagine pas un coup de mou gracieux qui viendrait comme un cheveu sur la soupe un poil pubien d’ange , un cadeau du ciel. C’est forcément qu’un truc ne tourne pas rond. Comme si tout devait tourner rond. Du coup on s’invente des raisons mais surtout des fautes, une culpabilité.

Si je ne vais pas bien c’est parce que etc.

Bon on en perd du temps avec ça ,et j’en perds surement à vous narrer ces fadaises, où alors ça meuble, ça occupe le temps qu’il faut en attendant d’aller mieux en attendant que le train train reprenne que tout se remette à tourner rond.

C’est confortable de tourner en rond ça peut mener à des transes de derviche comme à l’ennui, et encore une fois les résultats sont tellement surprenants pour un évènement aussi banal que l’on est bien droit de se poser quelques questions sur les véritables raisons, ontologiques cette fois, servant à l’équilibre d’un système qu’on ignore totalement impliquant ce fameux coup de mou et aussi pourquoi pas la rotation des planètes qui tournent en rond elles aussi comme à peu près tout dans la réalité qu’on nous assène régulièrement.

quelques uns de mes derniers travaux sous coup de mou :

Se forcer

« Si tu ne fais aucun effort, si tu ne te forces pas un peu, tu n’auras rien. » Cette condition pour obtenir m’a toujours paru louche.

Bien que j’ai obtempéré le plus souvent bêtement , ou plutôt lâchement, la bêtise excuserait-t ‘elle la lâcheté ou vice versa ? car les retombées en cas de manquement eussent été plus douloureuses que l’effort minimum à produire pour que l’on me flanque la paix.

Mais le plus souvent je freinais des quatre fers si je ne ressentais pas le besoin.

Ce à quoi on me répliquait que je n’avais pas de cœur. Ce qui devait correspondre à un truc comme mettre du cœur à l’ouvrage, y mettre tout son cœur, etc etc etc

Et si encore si je n’arrivais toujours pas de cette façon là à intégrer la grande fratrie des forcenés de l’effort, les vaillants, les intrépides face à la tâche, on me flanquait soudain le diable dans la peau.

« On ne sait plus quoi te dire, tu dois avoir le diable dans la peau. »

J’étais récalcitrant par nature et on aurait pu me laisser tranquille si on n’avait pas misé sur moi comme on mise sur un cheval de course.

J’étais l’ainé de l’écurie, foirer eut été inconcevable.

Mais que mettaient ils donc dans ce mot ? dans la réussite ? A vrai dire en observant cette fameuse réussite, je n’y voyais rien d’encourageant.

Un pavillon de banlieue, une télé couleur, deux voitures, le frigo toujours plein à craquer et puis cet air satisfait de soi surtout d’avoir pris de distance la misère, tout en méprisant l’air de rien ceux qui s’y trouvait encore… ce n’était pas bien baisant.

Si je ne me forçais pas, ils s’en chargeaient.

D’ailleurs ne se chargeaient ils pas de tout ?

Et moi comme un roi assit sur mon trône j’observais, je jugeais, pour ça pas besoin de beaucoup d’effort, pas besoin de se forcer.

Croquis d’enfant roi Patrick Blanchon 2021

Bâtir sur du sable 5

Tout héros a besoin d’un ou de plusieurs mentor.

Un jour qu’il était juché sur la tonnelle à éplucher du bois, Alcofribas fit la connaissance du voisin d’en face, un vieil homme dont on disait qu’il était veuf depuis des années et que le passe temps favori était de s’occuper de son jardin.

Juché sur son arbre, il aperçut le vieux qui se préparait à prendre le route du village. Comme leurs regards se croisaient Alcofribas lui fit un signe timide de la main en guise de salutation. Le vieux s’arrêta net comme surpris et traversa la route pour s’approcher de lui.

Ils taillèrent un bout de gras durant quelques minutes ce jour là, puis le vieux eut l’air de considérer que c’était suffisant et cette fois ce fut lui qui lui fit un geste de salutation en guise d’au revoir.

Ce n’est pas tout cela mon garçon il faut que j’aille chercher mon pain !

Alcofribas, sensible à toute première fois examina longuement celle-ci tout en continuant à confectionner ses flèches.

Parmi tous les rêves qui traversaient ses nuits ceux qu’il préférait avait comme sujet principal l’amitié.

Avoir un ami était sans doute le plus beau trésor qu’on puisse avoir sur cette terre se disait Alcofribas. Cependant ça ne se trouve pas sous le sabot du premier cheval venu. Alcofribas avait fini par renoncer à l’amitié dans la vraie vie parce que c’était trop douloureux d’attendre perpétuellement ce qui n’apportait toujours que déception.

Aussi rêvait il de chien de loup, de chat et dans le plus beau de tous les rêves Le meilleur ami se présentait aussi sous la forme d’un grand étalon noir qui venait frotter ses naseaux sur son épaule.

Cette première rencontre avec le père Bory-c’était le nom du vieux- si difficile soit elle à rapprocher de ses fantasmes équestres, lui suggéra cependant une possibilité d’amitié. Derrière tout renoncement il peut encore se loger un peu d’espoir c’est ce qui fait apprendre à renoncer de plus en plus justement.

Et c’était d’autant plus merveilleux qu’à priori il ne pouvait pas y déceler de menace, pas de danger. Pas besoin comme c’était souvent le cas de créer un personnage qui n’était pas lui Alcofribas. Il pouvait simplement être le petit garçon seul juché sur son arbre face au vieux qui semblait doté d’un trésor inédit, la patience. Tout en n’y succombant pas non plus puisqu’apparemment il savait aussi faire montre de mesure.

Le fait que le vieux mette fin à leur premier entretien d’une façon soudaine mais peu brutale, comme un enfant lâche la main d’un autre , intrigua beaucoup Alcofribas. Et il se concentra sur cette petite scène se la rejouant mentalement tout le reste de la journée comme si celle ci ressemblait à un fruit à écorce dure comme la noix, la châtaigne et les noisettes.

En se remémorant ainsi la scène tout un tas de petits détails s’ajoutait à chaque fois.

D’abord il y avait le bruit des pas sur le gravier d’une allée en pente qui se répercutait sur les façades, puis le son produit par la pièce de ferraille servant à débloquer le portail du vieux. A noter qu’elle émettait un son vraiment particulier facile à retenir.

La silhouette ensuite surgissait, un petit bonhomme tout sec vêtu d’un costume sombre dans lequel il avait l’air de flotter. Des mouvements lents mais assurés pour avancer une jambe après l’autre et traverser la route.

Et ce geste étonnant comme un signe de ralliement, une sorte de message secret.

Car tandis qu’Alcofribas et le vieux avaient échangés quelques mots et beaucoup de silence dans le court laps de temps qu’ils avaient partagé, le Père Bory avait épluché avec son Opinel un bout de bois de réglisse.

Ce n’est pas tout ça mon garçon il faut que j’aille chercher mon pain. Et il lui avait tendu le petit morceau de bois jaune. Alcofribas était alors descendu de la tonnelle pour recueillir quasi religieusement l’offrande du vieux.

ça se suce ne le mâche pas ! avait il ajouté puis il avait tourné les talons et de dos il lui avait encore fait un petit signe de la main qui devait vouloir dire à un de ces quatre.

Alcofribas avait toujours côtoyé de vieilles personnes mais aucune ne semblait appartenir à la catégorie du père Bory.

En effet il réexaminait encore la scène pour la énième fois lorsque tout à coup il détecta une anomalie. Le père Bory n’avait pas parlé de lui un seul instant ni n’avait critiqué personne. Il s’était contenté d’évoquer des choses sans importance comme le temps qu’il faisait, et aussi avait prophétisé que ça durerait comme ça encore quelques jours, c’est à dire quelques belles journées ensoleillées en perspectives.

Puis il avait posé quelques questions faciles comme la nature des pointes de flèches qu’Alcofribas construisait et qui naturellement était en silex. Ils s’étaient également assez vite mis d’accord concernant le fait que le jeudi était probablement le meilleur jour de la semaine du gamin. Pendant tout ce temps là ils s’étaient jaugés l’un l’autre l’air de rien. Et puis le vieux était reparti comme il était venu.

Une simple feuille morte qui roule et virevolte au début de l’automne. Rien de plus.

Alcofribas était un lecteur boulimique. Il lisait presque autant sinon plus à bien y réfléchir qu’il était capable d’avaler du ragout de mouton, ce qui n’est pas peu dire.

Le moindre ouvrage qui passait dans son champ de vision et il y en avait beaucoup dans la maison, il l’emportait comme un trésor dans sa chambre. Ensuite il attendait plus ou moins patiemment suivant les jours que la cérémonie du bisou du soir se termine, que sa mère éteigne la lumière du plafonnier et referme doucement la porte derrière elle.

Il allumait alors une lampe de poche qu’il tenait cachée dans un endroit secret, fabriquait en hâte un tipi de fortune avec les draps et une longue règle qu’il plantait dans le matelas. Ensuite il soufflait comme le font les cétacés revenant à la surface des océans pour respirer un peu d’air avant de repartir dans les profondeurs abyssales.

La lecture était pour Alcofribas de la même nature que l’océan . Et bien sur comme dans les chansons de Felix Leclerc « au fond de la mer il y a des trésors » c’était obligé.

Une chose lui vint au bord de sombrer dans le sommeil ce soir là. Peut-être que le père Bory serait un mentor plus qu’un ami classique. Un mentor c’est quelqu’un qui donne les règles du jeu au héros lorsque celui ci a tout perdu dans la vie, qu’il est seul au monde le découvrant soudain totalement différent de ce qu’il avait toujours imaginé.

Et Alcofribas n’avait pas encore atteint ses sept ans qu’il avait déjà cette sensation d’avoir tout perdu. Il ne lui restait plus qu’à savoir lire les signes, ceux qui sont si difficiles à lire justement quand les mensonges ont fini par les recouvrir de bien des épaisseurs.

à suivre …

Note de l’auteur : Pour retrouver le texte entier vous pouvez vous rendre dans le menu puis « récits de fiction » et tout est désormais rangé dans la sous catégorie  » Bâtir sur du sable » qui n’est peut-être pas le titre définitif mais qui pour l’instant m’inspire plutôt bien.

Bâtir sur du sable 4

L’origine de la tragédie

Longtemps après avoir étudier le phénomène de la répétition, Alcofribas pouvait désormais en tirer un certain nombre de principes. Puis il classa ces différents principes en catégories afin de mieux encore cerner son sujet.

Ce qui était fameux c’est que l’on pouvait réutiliser ces principes, ces lois sur différents thèmes. A partir du moment où il y avait ce même phénomène de répétition il y avait de grandes chances de ne pas se tromper.

Parmi tous les thémes qu’Alcofribas avait étudiés, la Tragédie, occupait une place importante. Et bien sur ayant perçu les mêmes phénomènes répétitifs qui la faisait surgir il avait consacré beaucoup de temps à les étudier un à un avec patience et soin au sein même de sa propre famille. Il n’avait guère ménagé ses efforts pour faire de lui-même une sorte de laboratoire utile à disséquer la tragédie.

Généralement la peur surgissait la première et elle pouvait surgir à n’importe quel moment, d’une façon aléatoire en apparence. Ce qui provoquait cette peur pouvait être la surprise, le dérangement, la déception, le manque de nourriture impromptu, ou d’argent, la saleté de la maison, la propreté de la maison, les mauvaises herbes qui ne cherchaient qu’à envahir le potager, la poule qui ne pondait plus d’œuf, le lapin qui ne grossissait pas suffisamment vite, les fourmis, qui rentraient dans la maison, un bruit qui n’était pas habituel, un saignement de nez, un excès de bonne humeur, une toux, un cor au pied, une varice, une diarrhée ou son contraire, la sonnerie du téléphone, le son d’une lettre tombant dans la boite à lettres etc. La liste pouvait être aussi longue qu’un jour sans pain.

La peur était l’un des principaux déclencheur de l’agacement qui lui même engendrait la nervosité et les mots qui dépassent les pensées, ceux ci menant hors de soi, dans cet état que l’on appelle colère et qui si cette dernière ne se calme pas finit par se transmuter en rage, en trépignement, puis en tartes, en coup de poing, en coup de pied pour finir en bave et en sueur. Toute l’origine de la tragédie semblait se trouver dans ces quelques ingrédients.

Ensuite la tragédie était une sorte de ragout dont la saveur ne variait que très peu puisque les ingrédients ne variaient guère non plus.

Ce qu’éprouvait Alcofribas c’est que ces tragédies ressemblaient à de petites scénettes de Guignol ou encore à un dialogue interminable entre Monsieur Loyal et le clown Auguste. Elles n’étaient là finalement que pour servir de faire valoir à quelqu’un, pour que quelqu’un ait tort et qu’un autre ait raison. Et selon la loi des vases communicants il était important qu’il y ait toujours une victime et un gagnant à ce petit jeu là.

Sauf à l’occasion des enterrements.

Peut-être parce que tout simplement la mort était bien plus importante que n’importe quelle petite tragédie, on ne pouvait pas la ranger dans la même catégorie que toutes les autres et c’est la raison pour laquelle certainement les adultes se tordaient les doigts en se dandinant devant la bière, le cercueil le catafalque le mausolée, la dépouille, le cadavre , ne sachant pas s’il fallait orienter leur comportement vers la pudeur ou le fou rire.

Alcofribas ne cessait pas d’observer la nature tout en confrontant ses multiples découvertes aux comportement des humains qui l’entouraient.

La nature ne semblait pas du tout établir de frontière entre la paix et le tumulte, la joie et la peine, la bonne humeur et la tragédie, en fait toutes ces catégories de la pensée humaine, elle s’en fichait royalement.

Tout était une occasion pour elle de tirer un bénéfice de chaque micro incident. Alcofribas étudiait toutes les possibilités qu’avait l’eau notamment pour s’insinuer partout et triompher de tous les obstacles. Pas tellement différente d’ailleurs des fourmis en cela, ou des poux, ou des gendarmes.

Après les pluies de mars il se hâtait de se rendre au jardin pour creuser de petites mares qui lui servaient de laboratoire. Il étudiait l’intelligence de l’eau lorsqu’il plaçait des cailloux, des herbes, du sable n’importe quel objet pour tenter de lui barrer la route. Mais l’eau implacablement trouvait toujours une issue et continuait de s’écouler vers un point mystérieux dont il apprit par la suite le joli nom : le niveau de la mère ou de la mer…

Ainsi existait il un point déterminé vers lequel se concentrait tout ce qui existe et qui se situait au niveau de l’amer- Alcofribas adorait les mots dont la phonétique prodiguait une belle confusion des sens.

Toute répétition si elle se déroule comme beaucoup de répétition, sans fantaisie, est une source d’ennui pour l’esprit paresseux.

Aussi Alcofribas ne ménageait il pas ses efforts pour ne pas se laisser envahir par la paresse d’esprit et l’ennui. C’était une sorte de don qu’il s’était découvert de pouvoir changer son point de vue à volonté aussi facilement que l’on peut effectuer un pas de côté.

Une fois la peur, la déception, la colère et l’ennui traversés l’esprit peut jouir d’un territoire sans limite pour imaginer, et par l’intermédiaire de l’imagination, de toutes ces histoires que l’on se raconte sur le monde, il est tout à fait possible à un cœur vaillant de découvrir maintes choses auxquelles personne n’avait jamais pris le temps de penser.

C’est ainsi qu’Alcofribas ajouta une corde à son arc; il ne serait pas seulement un magicien comme tous les autres magiciens, il serait celui qui aide les gens à se libérer de toutes les tragédies car simplement elles n’étaient que des obstacles à la réalité vraie, elles n’étaient rien d’autres que des histoires répétitives sans beaucoup d’intérêt, des contes à dormir debout extrêmement fatigants une fois que l’on connaissait la conclusion de chacun d’eux.

à suivre…

Huile sur papier format 15×15 cm Patrick Blanchon 2021

Courroucer les dieux pour avoir du foin.

Tant qu’il y a de la honte tout n’est pas perdu. D’ailleurs elle ne sert sans doute qu’à cela à se remémorer les différents passages, les impasses, les culs de sac, de cette immense labyrinthe que l’on s’oblige, à partir d’un certain âge, à transmuter en épopée.

Et pourquoi donc fait-on cela ? Mais pour quitter ce monde sans regret évidemment en ayant à la fois cette impression de lui avoir donné un sens et partant, tenter de devenir un brin sensé soi-même.

Car en dehors de son contexte habituel, binaire, entre bien et mal , ce sentiment de honte dans lequel je m’engouffre régulièrement lorsque je pense à certaines périodes de ma vie, n’est probablement qu’un prétexte, tout au plus une marque, une scarification ou une série de tatouages dont l’utilité est de pouvoir en un clin d’œil et en utilisant cette cartographie de la douleur, revenir sur les lieux, dans les histoires, les atmosphères associés aux êtres rencontrés.

La honte est ce petit caillou dans la chaussure qui, s’il gène pour marcher, nous rappelle également que nous sommes bel et bien en vie. Peut-être que l’on trouvera cela un peu « tordu par les cheveux » , et on aura raison comme il est d’usage d’associer l’impersonnel à la Raison.,

Mais à cette époque de ma vie, la confusion était si forte qu’elle avait désintégré à peu près tous mes points de repère. La douleur était donc tout ce qui me restait, une douleur physique, pour contrer le malaise psychique, pour tenter de le contenir en un lieu précis, identifiable. Le malaise psychique est seulement lié à un trop plein d’imagination , à l’obsession d’embellir la réalité, et au besoin de tout casser lorsque celle ci ne me convenait pas, à la façon d’une ébauche que l’on efface pour la remplacer par une autre.

Je me souviens de rages de dents que je trimballais plusieurs jours et qui me rendaient dingues à me cogner la tête contre les murs. Il aurait suffit d’un coup de fil pour prendre un rendez vous en urgence chez le premier dentiste venu, mais je trouvais toujours un tas de raisons mystérieuses pour ne jamais le passer.

Je dis « mystérieuses » car une partie inconsciente semblait s’opposer obstinément à régler ce problème de rage de dent. Une part mystérieuse en moi qui s’acharnait à me détourner du plus petit comportement logique comme du soulagement et de la remise en question totale, insupportable, qu’il pourrait apporter avec lui.

Je sentais bien que quelque chose clochait, que je n’étais plus tout à fait maître de moi-même, et qu’une sorte de curiosité à mi chemin entre la naïveté enfantine et la superstition du sauvage semblait être le capitaine de ce navire qui ne voguait toujours que vers de nouveaux naufrages, de nouveaux désastres. Rien que pour voir ce que ça pouvait faire au final. Pour aller au bout du bout. De prime abord j’aurais tendance à dire que ce n’était que la contrepartie normale d’un sentiment de supériorité, d’une invulnérabilité terrifiante masquant la plus grande des fragilités comme d’habitude. D’un autre coté ces raisons ne sont que des raisons, des filtres posés à la hâte sur une sensation aussi fuyante qu’indicible. Une sensation aussi proche de l’effroi que de la jouissance dont on ne sait rien des frontières claires. Un no man’s land.

Si j’éprouve de la honte en repensant à cette époque c’est parce cette folie aurait pu être parfaitement acceptable si elle n’avait entrainé des dégâts collatéraux dans son sillage. Parmi toutes les victimes, le doute me tanne parfois d’imaginer qu’une ou deux puissent avoir été sincères. C’est à dire parmi toutes ces femmes égocentriques surtout qui auront pris le prétexte de l’amour comme je prends le prétexte de la honte pour s’excuser de vivre ou de se créer une raison de continuer pour ne pas voir en face notre inadéquation. Une vacherie que l’on s’obstine à ne pas voir dans un couloir, que l’on ne cesse de vouloir rater obstinément.

Elles m’auront en tous cas appris que l’égocentrisme peut aussi être une sorte de vertu. Tous les riches le diront, la première règle qui mène à la fortune étant de ne s’occuper que de ses propres affaires.

Cette honte est une mine d’or inépuisable. Je ne me lasse pas d’y revenir comme un ouvrier à la mine , chaque jour pour la forer comme un filon avec une ardeur renouvelée à chaque nouvelle pépite que je découvre.

Ces textes que j’écris sont en quelque sorte , le résultat de nombreuses excavations explorées , des galeries, des catastrophes obligées, plus ou moins anticipées ou préméditées et qui, à un moment ou à un autre, créeront l’éboulement opportun. Effondrement final ne servant qu’à éprouver la solidité d’une obstination, d’une persévérance, d’un courage ou des innombrables petites lâchetés un peu plus avant.

Les mots sont les cailloux, la terre, le sable que j’extraies chaque jour de ces explorations . Ces textes sont comme les petits monticules que laissent les taupes dans les jardins qu’elles ont dévastés. Ces buttes crées par un animal aveugle mais obstiné remettent en question l’équilibre faussement paisible des jardins à la française, leur aspect mesuré à la lumière des excellentes raisons. Excellentes raisons qui ne sont que des pansements servant à délimiter les frontières du trivial et de l’élégance, du beau et du laid, du vrai et du faux, d’une grille de lecture finalement en valant mille autres . Mais qui par le fait d’avoir été adoptée par le plus grand nombre fait foi.

Chaque texte est ainsi un terril. L’or que je découvre est invisible, il est dans le silence entre les phrases, entre les mots.

L’or est dans le gris des longues plages du Nord dont je suis l’habitué.

Est-ce de ma faute si à cette période de ma vie je cédais à toutes les tentations non sans les avoir en premier lieu provoquées ?

Aujourd’hui j’essaie d’arrêter la séduction comme on tente d’arrêter l’alcool, le tabac, en vain le plus souvent. Disons qu’au moins j’aurais identifié la cause de nombreux déboires en m’en prenant à celle-ci.

C’est comme si j’essayais de me racheter en fin de parcours en m’inventant une morale toute nouvelle, et je comprends bien que c’est encore une fois de plus une vision tordue de la fameuse réalité. Comme si d’un seul coup on pouvait rebrousser chemin, déclarer pouce et rentrer tête baissée dans le rang.

Sans doute serait ce alors plus intéressant de voir les choses telles qu’elles sont. Comme des forces et des faiblesses. Des vecteurs qui, de rebondissement en rebondissement font avancer l’histoire, et évoluer les protagonistes.

Entre 18 et 25 ans je possédais un don, une facilité qui me semblait aller de soi. A séduire comme on respire. D’une façon totalement spontanée presque sans aucun calcul. Du moins c’est ainsi que je préférais voir les choses bien sur.

Aussi m’était ce facile de me retirer soudain, une fois la séduction passée, au moment d’assumer de véritables responsabilités car c’est là que je ne trouvais plus rien de naturel. Le moindre effort en ce sens m’apparaissait artificiel comme un nouveau placage sur de l’ancien, comme une mode en chasse une autre mettant soudain le doigt sur la vacuité de nos engouements, de nos emportements tout en installant un poste de douane entre le nécessaire et le superflu.

Mais j’étais encore confus et je ne voyais pas beaucoup plus loin que le bout de mes chaussures. Ce qui m’importait était la satisfaction immédiate de besoins élémentaires me considérant toujours plus ou moins en état de survie.

J’avais perdu le fil avec ma famille, j’étais seul au monde, je ne m’en plaignais pas trop car c’est bel et bien moi qui avait décidé tout cela même si l’effet s’était soi disant produit sur un coup de tête une dizaine d’années en amont.

Sans doute une impossibilité de mener à bien un rêve de gosse. Devenir ermite ou explorateur de contrées inconnues, se retrouver livré à soi-même en pleine jungle ou en plein désert parce qu’il était une évidence livresque que les trésors s’atteignent de cette façon et pas d’une autre. Cela aurait été ridicule de se retrouver à poil dans le bois de Boulogne de Vincennes ou de Meudon. Ma foret imaginaire en aurait prit un sacré coup.

Mais Paris remplace aisément toutes les forets, chaque quartier est un nouveau territoire peuplé de bêtes sauvages, avec ses dialectes, ses us et coutumes, ses croyances. Je ne sais plus quel raisonnement tordu me faisait penser que pour devenir ce héros je devais en premier lieu m’enfoncer dans l’anonymat. Rompre tout lien familier avait été la première étape, et durant une bonne dizaine d’années je tentais de rompre avec moi-même du mieux que je le pouvais, c’est à dire maladroitement, comme un sauvage doté d’un os dans le nez qui sans cesse reproduit une sorte de cérémonie d’initiation.

Se jeter ainsi dans l’anonymat, dans cette ville aux milles et un possibles au travers de pérégrinations dignes d’une danse soufi m’aura appris quelque chose de la transe. Sans doute la naïveté me laissait elle encore croire qu’à force de creuser son propre trou on atteint un jour la chine vraiment. Devenir Chinois en voilà un joli but pourquoi pas ?

Sauf que chinois ça a l’air simple et qu’il faut forcément corser un peu les choses.

Donc chinois d’accord mais lettré, savant et bien entendu artiste et donc magicien. Je crois que j’ai toujours possédé en tous les cas cet esprit chinois du méandre qui oblige à mépriser la ligne droite parce qu’elle est bien trop triviale, ou diabolique.

Mais je fais le malin au moment où j’écris ces lignes. J’essaie encore d’atténuer, ou d’exagérer, de modifier cette fameuse réalité. Revenons à cette constance dans l’usage de la séduction …

C’était plus fort que moi comme on dit.

Assez rapidement les jeunes femmes m’ennuyèrent. Obsédées de projets face à celles ci je ne faisais évidemment pas le poids. Construire un foyer, une carrière, faire des gosses et les élever, tout cela avec une efficacité et un pragmatisme à faire pâlir d’envie Machiavel ne pouvait évidemment pas être ma tasse de thé. Je me projetais déjà oui bien sur mais j’étais déjà arrivé avant même d’être parti.

Finalement ces jeunes femmes ne me proposaient rien d’autre que de revivre la vie de mes parents dans une version à peine corrigée d’un placage moderne.

Au bout d’un petit nombre d’essai infructueux grâce auxquels je compris que je n’étais pas apte pour cette vie là, je me rabattis sur des femmes plus âgées.

Pourquoi ce type de femmes en particulier ? Je ne me suis pas vraiment posé de question à l’époque, je fonctionnais à l’instinct uniquement, au ressenti. Elles étaient disponibles, elles ne voulaient pas vivre d’histoire compliquée, elles désiraient profiter de la vie tout bonnement. Des conquêtes faciles finalement. Et puis elles ne s’embarrassaient pas d’avenir et de projets. S’aimer dans l’instant sans obstacle, et retomber chacun de son coté épuisé mais soulagé prêt à vaquer à de nouvelles errances en toute impunité.

Aimer est simple de cette façon. Si on peut appeler ça comme ça évidemment.

Les femmes qui me trouvaient à leur gout étaient ni plus ni moins les victimes d’une analyse marketing personnelle menée inconsciemment. Par tâtonnement j’avais fini par comprendre ce qu’elles recherchaient en urgence et ce qui pouvait être susceptible avec un minimum d’effort de déclencher le passage à l’action.

Oh ce n’était pas coucher qui m’intéressait le plus, Ce n’était pas la satisfaction benoite d’améliorer non plus un tableau de chasse. C’était probablement à la fois plus bête et plus simple, comme toujours. Juste obtenir un peu de chaleur humaine sans trop perdre en dignité. D’ailleurs cela ferait une excellente accroche publicitaire pour un réseau de rencontres.

Venez prendre votre petite dose de chaleur humaine …

Le problème ne se situait d’ailleurs pas tant au niveau de la chaleur humaine que dans une définition acceptable par toutes les parties du terme de dignité. La dignité dont je sentais la présence au fond de moi avait peu de choses à voir avec la dignité des dictionnaires ou de la plupart des bouches qui utilisent le mot.

Protéger mon intégrité contre les mensonges du monde serait plus pertinent sans doute que de parler de dignité. La fierté associée à mon avis en excès généralement au mot dignité n’était pas un objectif. La dignité que j’évoque c’est plutôt la rondeur d’une note juste, une dignité du vivant, du sensible, qui n’a rien à voir avec la morale ou même l’éthique comme ne cessent jamais de les brandir les intégristes de la dignité, les héros mal digérés de toutes les histoires à dormir debout pondues du coté de Disneyland ou Hollywood.

Un dignité de plante verte ou d’arbre, ou de chat m’aurait convenu mille fois mieux. Une réaction logique à l’environnement, logique et élégante, nécessitant peu d’efforts et n’ayant comme objectif que l’efficacité et la préservation de l’espèce.

Ma honte est directement liée à l’animalité, au vivant que j’éprouve si fortement toujours en moi et à cette dignité erronée rabâchée que je n’ai jamais eu de cesse de détruire pour en découvrir une autre plus juste, en meilleure adéquation avec mon véritable ressenti

Sans doute est ce une démarche de hors la loi, de marginal, d’artiste, de timbré absolu, peu importe dans le fond comment nommer cette démarche. Et surtout est ce que ça sert à quelque chose de la nommer et d’expliquer toutes ces choses. du chinois pour la plupart de mes contemporains…

Ce n’est donc pas pour retrouver une fausse dignité perdue que j’écris ces textes, que j’extraie toute cette boue et ces rochers tout autour de mon propre vide. Ce n’est pas non plus une confession à proprement parler. Plutôt une sorte de récapitulation des faits afin de dénouer chaque nœud que cette culpabilité, cette honte, ce magnétisme du collectif laisse toujours en tâche de fond.

Aller jusqu’au bout d’un chemin que l’on a décidé et ce même si on sait qu’on tombera sur une catastrophe est ce du courage ou de la bêtise finalement ? Et comment faire autrement pour trouver ce fameux sens à la vie et au monde ?

Comment utiliser les voix de la fiction pour déboucher sur une réalité neuve, vierge, inédite ? Il semble que c’est un pari que je me serais fait à moi-même depuis le début de ma vie. Qu’importe le résultat dans le fond comme pour le pèlerin qui atteint Compostelle et qui découvre comment tous les chemins mènent à Rome.

Le narrateur est donc le héros et forcément il doit en voir de toutes les couleurs ce qui prouvera ou éprouvera sa volonté à rejoindre un but.

Depuis les grecs il en est ainsi. Ulysse fait les quatre cents coups puis rejoint son île, Pénélope.

Fin de l’histoire qui satisfait le plus grand nombre, le rassure.

Sauf qu’en vrai les choses ne se passent jamais ainsi. Il y a une suite à cette Odyssée. Pénélope est d’un ennui éreintant, Télémaque est gonflant, ne reste plus que le vieux chien à balader sur l’ïle.

Alors Ulysse vieillissant se demande.

Et si j’osais encore cracher à la figure des dieux ?

Et si je repartais une fois encore sur la mer vineuse à la rencontre des sirènes, des cyclopes et de tout ce joyeux bordel qui sont les ingrédients incontournables de toute véritable aventure ?

Puisque tout est raté absolument puisque les dieux semblent une fois de plus avoir gagné … Voilà bien l’homme et le héros tel qu’on l’attend : C’est quand tout est perdu et que cela semble définitif qu’il se risque encore et toujours …

Pour quoi ?

Mais pour rien justement, absolument pour rien ! Courroucer n’est pas un but seulement un moyen.

Pour en revenir à la honte, ce qui serait le plus honteux au final serait de penser avoir gagné ma petite place au soleil, d’être enfin content d’être comme tout le monde de m’être assagi victime consentante du rouleau compresseur des années.

Le plus honteux à bien y réfléchir ce n’est pas tant de trahir les autres que soi-même. Et il semble d’ailleurs que les deux soient toujours fortement imbriqués ce qui procure une démarche de crabe à une grande partie de l’humanité.

Car lorsqu’on en a terminé avec sa propre trahison on n’éprouve plus d’élan à trahir qui que ce soit. On n’a juste à dire oui au merde ce qui est amplement suffisant.

Comme disait un grand oncle rebouteux en me toisant gamin

>Ne fais pas l’âne pour avoir du foin mais courrouce les dieux et tu verras….

huile sur papier format 15×15 Patrick Blanchon 2021

Gravité

Je n’ai jamais été doué en conjugaison. Dès l’enfance un mal de chien à comprendre le passé et toutes ses déclinaisons du simple à l’antérieur en passant par le participe passé, toutes ces notions d’achèvement ruinaient le moindre espoir dans le futur déjà. C’était comme s’il existait une force invisible d’une puissance terrible qui transformaient le moindre souvenir en tête réduite, en peau de chagrin, des masques hideux de carton bouilli.

Cette ligne de temps qu’impose tacitement tout art de la conjugaison ne correspondait pas à ce que j’éprouvais du temps en général. Pour moi le temps n’était en rien linéaire mais un simple phénomène de bifurcations permanent, comme on en trouve dans les sous bois au carrefour de plusieurs sentiers. Qu’importe alors d’en emprunter un par choix puisque ce choix serait arbitraire tant qu’on ne savait pas où il menait.

Je me suis souvent interrogé sur cette force antagoniste, venait t’elle de moi ou bien de l’extérieur ? N’était t’elle pas somme toute quelque chose de naturel participant à un équilibre qui dépassait la compréhension de notre espèce ?

Et puis j’ai vu la grande marche du progrès durant ces 50 dernières années. Il y eut des merveilles et des drames mais au bout du compte cette force reste toujours énigmatique. Je crois qu’aujourd’hui bon nombre de savants planchent sur cette question et sans doute passerais je l’arme à gauche sans avoir connaissance d’une découverte qui rendrait enfin possible son utilisation dans le bon sens.

Chaque fois que j’ai voulu m’élever il m’aura fallu lutter contre la gravité. Que ce soit pour gravir un monticule à pied ou à vélo ou encore prétendre à gravir les fameux barreaux de l’échelle sociale, ou encore aller plus haut encore dans ce que je pouvais comprendre de l’amour et de l’art, de la peinture notamment.

A chaque fois quelque chose se met en travers, m’entrave et je dégringole.

Pour une bonne part les raisons de ces dégringolades peuvent s’expliquer plus ou moins simplement mais il y a toujours un facteur mystérieux sur lequel il est difficile de poser une définition universelle. C’est toujours cette gravité.

Le seul travail que j’ai pu faire c’est de tenter d’éliminer au fur et à mesure des années comme des scories dans une mine, toutes les choses sur lesquelles j’exerçais une possibilité de contrôle.

J’ai éliminé ainsi le besoin de reconnaissance, le désir de gloire, le désir de fortune qui sont généralement les principales causes de ces dégringolades pour ne plus me focaliser que sur l’amour seul. Encore faut il s’entendre sur ce terme. Pas un amour qui compenserait un quelconque manque mais plutôt le réceptacle de ce trop plein que j’éprouve toujours à plus de 60 ans.

Cependant malgré tous mes efforts, mes renoncements, mes choix je vois bien que la gravité reste telle qu’elle a toujours été. Elle est comme ces programmes informatiques ou génétiques et comme ce qu’en disent les sages dans les écrits sacrés quelque chose de gravé dans le marbre depuis le début des temps et contre laquelle on ne peut rien sauf espérer.

Quand on voit tous ces millions, ces milliards que nécessite le décollage d’une simple fusée pour quitter l’atmosphère on peut être dégouté ou ébahi, hypnotisé en tous cas par cette volonté de vouloir à tout prix lutter contre la force de gravité qui nous emprisonne.

Souvent j’ai pensé que toute cette ferraille, tout ce carburant, toutes ces formules mathématiques étaient peu de choses par rapport à la puissance de notre esprit et à toutes les capacités de celui ci que nous ignorons toujours.

Oui j’ai cru qu’un jour il serait possible de voler dans les airs sans avoir recours qu’au désir bien contrôlé.

De manger à sa faim sans avoir besoin d’argent et entrer dans le moindre magasin

De faire l’amour naturellement sans avoir besoin de parader comme un dindon ou d’élaborer des stratégies fumeuses.

Et bien sur de se rendre à n’importe quel point de l’univers pour le visiter sans fusée.

La clef de toutes ces questions de tous ces rêves il semble bien que ce soit notre relation à la gravité.

Elle est surement de la même nature que n’importe quelle particule liée intrinsèquement à la vision de l’observateur.

Aussi la solution serait de trouver cette fréquence, une sorte d’harmonique particulière, une formule magique ne serait pas si ridicule que ça en a l’air.

On prononcerait alors ce son et le voyage commencerait

Peut-être alors comprendrait on que la gravité est comme une portée sur laquelle poser des notes pour pénétrer dans la musique du monde jusqu’au confins de l’infini.

huile sur toile Patrick Blanchon 2021

Bâtir sur du sable 3

Vouloir ou ne pas vouloir pour obtenir

Alcofribas possédait le potentiel pour être magicien, ou du moins une grande partie de sa volonté s’arque boutait vers ce but. Ce n’était pas cependant chose facile car tout une série de petits événements s’interposaient entre cette volonté et l’obtention de ce statut.

Ainsi s’entrainait-il sans relâche pour parfaire son art de la magie.

Pour Alcofribas tout était relié mystérieusement et formait une immense unité que ne semblaient pas voir les adultes. Lorsqu’un événement imprévu advenait soudain ils invoquaient la chance ou la malchance et en règle générale les choses s’arrêtaient là.

C’était d’ailleurs de la malchance la plupart du temps, ou du moins ils ne semblaient vouloir retenir que cet aspect du phénomène. Les choses ne se mettaient-t ‘elles pas presque toujours en travers de leur volonté. Et dans ce cas alors il fallait faire montre d’une plus forte volonté, de ténacité, de courage pour affronter l’adversité.

L’effort à produire pour obtenir quelque chose d’important semblait le rendre d’autant plus précieux qu’ils avaient sué sang et eau afin de l’obtenir. Et une fois ce but atteint il serait très vite remplacé par quelque chose de nouveau et il faudrait tout recommencer à zéro.

Ainsi les parents d’Alcofribas redoublaient t’ils d’effort de but en but et chacun de ses buts une fois atteint s’évanouissait et se trouvait soudain rangé dans la catégorie du ça c’est fait.

Le père n’avait jamais obtenu qu’un diplôme de soudeur, ça c’était fait.

Il avait fait la guerre de Corée puis celle d’Algérie, et avait ainsi pris du galon jusqu’à devenir adjudant chef, ça aussi c’était fait. Et lorsqu’il avait comprit qu’il ne pourrait jamais s’élever plus haut, parce qu’il n’avait pas le bagage scolaire suffisant, il avait réorienté sa volonté vers le commerce.

Il était devenu simple voyageur de commerce, mais à force de travail acharné, en prenant des cours du soir au CNAM par correspondance, peu à peu il avait à nouveau gravit les échelons, inspecteur des ventes, puis chef des ventes jusqu’à parvenir à la fin de sa carrière au poste tant espéré de directeur commercial.

Malgré tous ces efforts, toute cette volonté, ce courage, cette ténacité il avait fini par se faire virer comme un malpropre à deux mois de la retraite parce qu’il était urgent d’effectuer des coupes budgétaires, d’apporter du sang neuf bon marché à cet ogre que représentait la firme à laquelle il avait ainsi donné le meilleur de lui-même.

Les désirs d’indépendance de la mère l’avaient amenée à créer une petite entreprise de couture. Elle s’était spécialisée dans la confection de robes de mariée et l’affaire décolla presque immédiatement. Au bout de quelques mois elle se rendit compte qu’elle ne pouvait plus assumer seule la charge de travail et embaucha une première ouvrière, puis une seconde, et encore une troisième. L’argent rentrait à flots et contre toute attente cela ne plu pas du tout au père d’Alcofribas.

Il commença par lui poser un tas de questions sur les raisons pour lesquelles une fois par mois elle devait se rendre à la Capitale, et comme ses réponses lui parurent trop évasives il s’en suivit quelques querelles homériques comme lui seul savait les créer.

La vie à la maison devenant invivable, la mère d’Alcofribas renonça. Elle congédia ses ouvrières et resta prostrée quelques mois. Ce fut une période magnifique pour Alcofribas car elle avait désormais beaucoup de temps pour l’emmener aux champignons et aussi pour confectionner sa recette préférée le haricot de mouton aux pommes de terre.

Ce fut encore un hasard, chance ou malchance on ne sait jamais avant que le mécanisme soit allé jusqu’à son terme qui extirpa de la prostration la mère d’Alcobribas. Car une fois les champignons ramassés, le ménage effectué et le haricot de mouton mitonné, elle passait le plus clair de son temps au lit à lire des magazines, ou à dormir tout simplement.

Le père fut soudain pris d’une lubie et apporta à la maison du matériel de peinture artistique. On ne su jamais vraiment comment c’était arrivé. Peut-être l’avait il obtenu de la part d’un client ou de la femme d’un client qui s’était essayé quelques mois à l’art pour y renoncer soudain. Peut-être tentait il encore d’atteindre un nouveau but, cette fois plus égoïste ? Personne ne su jamais le fin mot de l’histoire.

IL badigeonna une première toile de grande taille un samedi matin et le résultat final montrait une sorte de forteresse, un château fort juché sur une colline et dont Alcofribas considéra toute les difficultés d’acces méticuleusement pour en conclure que c’était véritablement un bâtiment imprenable.

Puis le père fort de sa victoire dégotta une toile gigantesque et la recouvrit d’ocre et de carmin. Ensuite il dessina un immense bouquet de roses et Alcofribas découvrit que son père avait un réel talent de dessinateur. Mais une fois l’ébauche au fusain achevée, la toile resta sur le chevalet plusieurs semaines sans que le père n’y touche.

A la fin il ne pouvait plus voir son bouquet en peinture comme on dit généralement et il remisa la toile et le reste du matériel au grenier.

Quelques mois plus tard la mère avait récupéré tout le matériel et s’était installé un atelier éphémère dans la cuisine.

Alcofribas vit qu’elle avait décidé de ne plus flemmarder au lit, et une fois toutes les tâches de la maison réalisées de bon matin elle s’employait tout le reste de la journée à copier les petits maitres du 17 ème et 18ème. Cela sembla la détendre beaucoup et en même temps qu’elle était présente, Alcofribas comprit qu’elle ne l’était plus tant que cela.

La passion qu’elle nourrissait désormais pour la peinture l’écartait peu à peu de la famille.

Quel était le but que la mère cherchait ainsi à atteindre par l’entremise de l’art se demanda Alcofribas, et il comprit peu à peu que ce n’était ni la célébrité ni la fortune, ni même une quelconque reconnaissance même si parfois elle aimait en parler sur le ton de la plaisanterie.

Peut-être que lorsque je ne serai plus là vous serez bien contents de trouver ces toiles, peut-être même vaudront- elles beaucoup d’argent qui sait ? Elle souriait et riait douloureusement à ces moments là, puis allumait une nouvelle cigarette et allait chercher dans la remise une bouteille neuve de vin blanc.

A la fin de la journée elle rangeait son atelier dans un coin, tournait la toile en cours face au mur, et reprenait son rôle de ménagère à l’apparence docile pour préparer le repas du soir, vérifier les devoirs et l’ hygiène buccale d’Alcofribas

Alcofribas compris que le but de la mère et dont la peinture lui servait d’outil comme de prétexte était de se retrouver elle-même, ou du moins d’essayer de se retrouver car à la fin de la journée les cendriers étaient pleins et la bouteille de blanc était vide.

Toutes ces petites scénettes qui avaient pour héros principaux ses propres parents dissimulait aussi un antagoniste terriblement puissant. Le désir. Et celui ci semblait posséder au moins deux têtes comme le chien qui garde le seuil des Enfers. Il y avait ce que l’on pensait vouloir obtenir, dont on aurait facilement aisément pu pouvoir parler et puis un autre souvent contraire et sur lequel nul ne s’exprimait jamais.

Comment être sûr qu’un désir ne cachait pas l’ennemi en son sein se demandait Alcofribas. Comment être certain d’un désir ? Comment ne pas se faire berner par ces désirs dont on ne sait rien et qui nous proposent leurs contraires pratiquement systématiquement.

Alcofribas était industrieux, d’un rien il savait créer des objets utiles comme par exemple découper une ceinture dans une vieille chambre à air, ou encore fabriquer un lance pierre avec une branche fourchue tombée à terre, et bien d’autres choses encore.

Il venait de confectionner un arc magnifique en bois de saule. Toute la matinée du jeudi avait été consacrée au choix de la bonne branche, à l’épluchage patient de l’écorce, puis il avait accroché une ficelle et avait confectionné avec la même patience, le même soin quelques bonnes flèches, avec de petits morceaux de silex servant de pointe.

Puis il avait avisé le tronc d’un arbre mort du jardin, avait dessiné une cible sur une grande feuille et s’était mis à s’entrainer. Comment atteindre la cible ?

Tout semblait se résoudre dans l’énigme, l’équation à deux inconnues que formaient le vouloir et le ne pas vouloir.

Comment trouver la bonne solution ? Celle qui permettrait d’atteindre la cible à tous les coups ?

Il passa la journée entière à décocher des flèches tout en notant à chaque fois sur un bout de papier deux mots

je veux, raté

je ne veux pas, gagné

je veux, gagné

je ne veux pas, raté

Combien de fois fallait il tirer de flèches pour établir une statistique fiable se demandait Alcofribas et quel est le vrai but de ma démarche dans le fond ?

Est ce que je veux trouver une solution pour toujours mettre dans le mille ?

Est ce que je veux trouver une sorte de formule magique me dispensant de tout effort et de tout courage ?

Est ce que je veux comme les bébés trouver un nouveau joli caca à montrer à papa et maman ?

Le soleil déclina lentement derrière les collines, une fenêtre s’ouvrit et la voix de sa mère parvint jusqu’à lui au bout de la troisième ou quatrième fois pour l’extirper de ses réflexions.

Dépité de ne pas avoir trouvé la solution il regagna la maison comme le grand Vercingétorix déposant les armes à Alesia pour se rendre aux Romains.

Huiles et fusain sur papier format 15×15 cm Patrick Blanchon 2021.