L’interruption volontaire du refus de croire

Samuel Taylor Colerige

Si on ne croyait pas on n’écrirait pas. Écrire disait Coleridge c’est l’interruption volontaire du refus de croire. Et croire, qu’est-ce donc sinon la volonté permanente de transmuter le corps en mots, la violence en œuvres et de pauvres types en écrivains. Écrire est donc toujours lié à la foi, qu’on le veuille ou non. Encore plus désormais que le pauvre, le prolétaire, le héros, figures emblématiques de la société ont disparues, ou tout comme. Cela ne signifie pas que la pauvreté et l’héroïsme aient disparu, mais ils ne sont plus représentés en tant que figures du social. Comme Dieu a disparu également en tant que figure tutélaire même s’il est toujours le dédicataire plus ou moins avoué de toute œuvre d’art. Le refus de croire devenant norme et consensus, écrire ce serait recréer une distance, un écart. Mais de quelle écriture s’agit-il. Toute la question est là. Dans quelle langue, quelle liturgie. Autrefois écrire se faisait en latin ou en grec. Seuls les moines et les érudits utilisaient ces langues, surtout le latin considéré être au plus près de la langue des anges. Pour avoir peiné jadis sur des versions latines je peux me souvenir encore de l’exigence que la moindre traduction de mot imposait. Il n’était pas question d’aller dans l’à peu près, mais de se rapprocher au contraire d’une idée de justesse, presque de perfection. Cela faisait beaucoup travailler le discernement. Qualité que les adultes considéraient comme essentielle à la fois pour être en mesure d’affronter le monde, s’y tailler une place, et, dans la pension que je fréquentais alors, religieuse, trouver Dieu. Évidemment le latin n’était pas un pôle d’intérêt majeur. Nous préférions, mes camarades et moi, nous mesurer à la barre fixe, prendre du muscle, devenir barbares en opposition à cette volonté de l’ institution de faire de nous des jeunes gens biens sous tout rapport. Avions nous pressenti que cette éducation rigoureuse n’était somme toute qu’un déguisement correct, acceptable à notre barbarie naturelle… à la barbarie générale du monde. Que sous le latin, le grec et les prières se dissimulait toute la violence qui nous habitait afin d’être idéalement juguler, de la rendre plus habile, plus efficace pour atteindre des buts non moins méprisables finalement que notre brutalité naturelle briguait… ce que nous nommions hypocrisie, n’était qu’un apprentissage douloureux de la forme. Et c’était tout aussi douloureux pour la plupart d’entre-nous que d’avoir à marcher avec des chaussures trop petites. Évidemment nous rejetions, au bout de quelques années passées dans cette établissement, toute velléité de croire, ni ne voulions entendre parler de foi ni de catéchisme. Il était de bon ton de sortir de cette école dépucelé quant au fait religieux. Nous en tirions une triste fierté. Au bout du compte nous étions effectivement taillés pour le monde profane. Sans pitié, sans compassion. Cruels et raffinés, nous dévalions alors dans les établissements publics pour n’y découvrir que faiblesse, facilité, mollesse et naïveté. Nous avions remporté la palme, nous ne croyions plus à grand chose. Surtout pas qu’il puisse exister un Dieu ou un Père. Nous avions tué ce père déjà mille fois incarné par les prêtres polonais rescapés d’Auschwitz, de Treblinka qui nous accompagnaient pour chanter la messe en latin. À y regarder de plus près avec la distance de l’âge, n’est-ce pas ce parcours vers un athéisme convenu ou de convenance, qui me force aujourd’hui à peindre et écrire, ne sont-ce pas, ces deux moyens, une seule et même interruption de plus en plus volontaire du refus de croire…

Tourner autour du bref

Stephane Mallarmé par Pierre-Auguste Renoir

Moins de mots, moins d’idées, moins de digressions, la forme brève est exigence, tout comme le dessin. C’est la raison d’exister du dessin probablement que de savoir trouver des raccourcis, d’éluder, pour mieux rendre visible le visible. Pour qu’un dessin reste imprimé dans la mémoire du dessinateur et de celle ou celui qui regarde. Cela nécessite du talent ou du travail. Mais surtout une maturité afin de savoir trier le bon grain de l’ivraie. Cette maturité m’a toujours agacé d’autant que je me suis toujours refusé de vouloir y atteindre. En raison du solipsisme à laquelle elle conduit. Afin de ne pas perdre de vue le petit, le modeste, l’insignifiant. Rester en lien avec une impuissance environnementale. Pour ne pas être entièrement seul, irrémédiablement seul. Cela provient de l’orgueil et d’une part christique jamais avouée. Les deux entremêlés créant un noeud et une attente qui ne saurait avoir comme but qu’un dénouement. Jusqu’à ce que je comprenne qu’il ne peut y avoir que la mort comme dénouement. J’allais écrire magistral pour qualifier une telle fin et j’en ris. Parvenir à la maîtrise par la mort, pour qu’il n’y ait plus de doute possible. Risible, peut-être pas tant que ça. C’est sans doute le même fantasme que je partage avec plusieurs. Notamment Mallarmé qui pensait lui aussi que tout se résoudrait en étant complètement mort de son vivant. Tourner autour du bref, s’approcher de son centre fantasmé, c’est tourner autour de l’idée d’une disparition, d’une absence, de la mort. Alors évidemment en écrire des tartines, prendre le contrepied ce serait imaginer aller du côté de la vie. C’est d’une naïveté… Et pourtant toute cette profusion que propose la société de consommation, le capitalisme, se fondent sur cette même naïveté. Que vivre c’est profiter. Facile de créer la confusion en soi, dans le monde entier, puis de se retourner soudain et de ne voir qu’une immense décharge à ciel ouvert. Tourner autour de la forme brève ce serait aussi revenir vers la frugalité, l’ascèse, et non pour atteindre à une quelconque idée d’un Dieu, toute idée sur le sujet sera toujours quelconque, mais pour vivre. Vivre au plus près de ce qu’est la vie. C’est comme devenir immobile pour comprendre le mouvement.

Demander son dû

Nativité du Maître de Moulins

Toute existence est un échec s’il n’y a pas rétribution. Si on demande un dû qui ne vient pas autrement que sous la forme d’un silence. Si on n’a pas pris en compte la réponse que contient un tel silence tant on aura été en quête, tant on se sera accroché, naufragé, à la question. Que nous doit la vie sinon le simple fait d’être vécue. Est-ce si insuffisant qu’on en éprouve le besoin de déclencher des guerres, de créer des œuvres…voire de vouloir s’ôter la vie. Chacun rêverait qu’on se souvienne de lui. Et dans ce “on” cet impersonnel c’est le père ou le Père dont on n’ose jamais prononcer le nom. Se plaindre de ne pas avoir obtenu son dû c’est se condamner soi-même à n’être qu’un orphelin. C’est aussi une prière balbutiée maladroitement dans un monde qui ne croit plus à l’existence d’un Dieu. Pourtant toute la culture, tout l’art restent étroitement liés à un cadre, à des codes, des rituels dont l’épicentre est le sacré. Pour ne parler que de la culture, de l’art en Occident. Le catholicisme , si décrié soit-il aujourd’hui, n’en est pas moins depuis toujours en première ligne pour que la civilisation s’améliore. Pour que l’homme se rêve un peu plus grand qu’il a toujours été. Demander son dû, demander une reconnaissance, que ce soit sur le plan social, en entreprise, de façon mystique, est une question dont il faut prendre garde afin d’être prêt à entendre la réponse. Ce silence, est-il réponse, est-il question. Et s’il n’était qu’un silence, uniquement cela il faudrait alors apprendre à s’en contenter.

Civilisation “cool”

On comprendra d’autant moins la notion de résistance dans une civilisation qui l’absorbe, la phagocyte, la classe dans un “genre”, finalement semblable à tous les genres. Les plateformes de vente en ligne proposent sur un même plan, on pourrait parler d’ horizontalité, un horizon qui ne désigne plus un lointain mais une accessibilité immédiate , les ouvrages de Pierre Michon, de François Bon, de Céline de Blanchot. que les ouvrages d’auteurs dont la popularité s’appuie sur un nombre d’avis, un classement des ventes, un nombre d’étoiles. Tout est donc accessible si on cherche un titre, un auteur, et peu importe que celui-ci soit disruptif ou plébiscité par le consensus. Consensus fabriqué de toutes pièces par un système d’algorithmes qui amplifie, nourrit, crée, à des fins mercantiles, le goût véritable des lecteurs. Tout est donc au même niveau en apparence, tout ouvrage possède sa chance en apparence. C’est cela la civilisation du “cool”, une priorité donnée aux apparences. Et surtout si tout le monde sait désormais ce qu’est une apparence. On pourrait penser à une religion des apparences, avec ses temples, ses mystères et ses initiés. La grande divinité “cool” est l’apparence. Sous son sceau désormais, l’art, sous toutes ses formes, toutes ses intentions, au même titre que les démocraties et les dictatures, dans le fond, peu importe ce qui jadis nécessitait des mots, ils ne sont plus guère que des étiquettes, des mots-clés, se raccordant à des catégories, des genres. Ils n’ont plus guère de valeur que ce que l’apparence veut bien leur concéder.

Contrainte de l’écriture

Illustration, peinture de Balthus

« Comment nous attarder à des livres auxquels sensiblement l’auteur n’a pas été contraint ? » disait Georges Bataille. Cette phrase tourne ce matin dans mon pauvre crâne, un peu vide car, pour tenter de retrouver un rythme de sommeil, j’ai avalé hier un dodormil entier. Ce que c’est que l’avant-garde tout de même. Hier je citais Blanchot et aujourd’hui Bataille. Il doit y avoir quelques affinités. Sauf que là pour le mot contrainte, je cale. Exactement comme je me suis mis à caler pour les genres, pour l’art contemporain face à l’art modeste, à l’art populaire. Ce que je trouve dérisoire c’est encore la tentation, pour toute avant-garde, de s’opposer pour exister. C’est encore Œdipe aveugle et plus ou moins boiteux qui se sert du hasard ou du destin pour se dissimuler à lui-même son parricide.

C’est que cette avant-garde est la plupart du temps une affaire de fils de bonne famille. Et dont la seule préoccupation est de faire mieux sinon autant que leurs papas. Et que cette fameuse contrainte j’y vois pour résumer que de se donner suffisamment de courage, d’audace , d’aller jeter un œil sous les jupes de maman.

Évidemment que c’est une métaphore. Maman qui fait venir au monde et nous condamne aussitôt à la mort. Ce n’est pas rien. Et en même temps pourquoi en faire systématiquement tout un plat…Une fois qu’on l’a intégré, ne vaut-il pas mieux en finir avec les coupables. Tenter de s’élever au dessus du réflexe. Et puis revenons à la phrase de Bataille. Il ne parle que de livres. Il ne parle pas d’écriture. S’il doit y avoir une contrainte, il en faut souvent une quitte à se l’inventer tout seul, on ne doit pas la confondre avec un symptôme pathologique. Le plaisir d’écrire existe aussi. Encore que si je dis ça, les sado-masochistes en feront leur beurre. Le fameux plaisir de la douleur…

Pleine lune

Batsi, île d’Andros.

La lune sort de la montagne pour rejoindre la nuit. Il faut voir cela et aussi comment elle éclaire l’Egée d’une lumière froide. De grandes flaques argentées qui rompent l’obscure mer, éclairant son mouvement infini ça et là. Puissance lumineuse de la lune. Qui pourrait croire qu’on a marché un jour de 1969 sur cette lumière irréelle. Peut-être que ce satellite aura été inventé de toutes pièces au fur et à mesure où le projet prit forme. Une sorte de forme-pensée crée par tout un égrégore de savants, d’astronautes, de rêveurs. Ce qu’ils auront atteint n’est pas la Lune. Ils ont atteint une invention, une interprétation humaine de celle-ci. Et désormais nous disposons du choix, nous disposons de deux Lunes. Mais une seule est authentique.

Que retenir

Jose Luis Borges

Sûrement pas ce que l’on considère important. La mort nous apprend cela non. Elle nous enseigne l’importance de l’anodin, de l’insignifiant. L’important est une distraction, un divertissement que nous inventons lorsque nous sommes par trop débordés par l’insignifiance. On se dit je vais faire une chose importante. Mais c’est un arbitraire. Quand Proust bute sur une pierre disjointe, il comprend cela parfaitement et tente de nous l’enseigner. Mais comme c’est difficile de lire Proust quand on a quelque chose d’important à faire. Quand nous voulons que cette chose rende notre vie importante. Peut-être qu’écrire commence véritablement ainsi, en établissant, à l’occasion d’un faux pas, une connection entre des événements, des choses, des êtres, que nous avions considérés insignifiants, au moment où ils sont advenus. Peut-être qu’écrire commence aussi avec le doute que nous commençons à entretenir vis à vis de ces deux mots, l’important et le non important.

Il ne s’agirait pas d’écrire selon un genre. D’ailleurs la notion de genre en littérature n’est qu’un terme marketing, un mot utilisé surtout par les éditeurs. Et par certains auteurs qui désirent séduire les éditeurs. La littérature est souvent là où on ne l’attend pas. Il n’est pas question de s’en prendre au récit, à la fiction, mais la littérature ce n’est pas cela. La littérature, est-ce le bon mot d’ailleurs. L’écriture est un mot qui va mieux. L’écriture c’est une affaire de temps. Le temps d’écrire et le temps que ce qui a été écrit soit lu. Parfois les deux ne coïncident pas du tout. Souvent. Toujours pour la même raison qu’on ne voudrait retenir que l’important d’un livre, et que nous ignorons souvent ce qu’il est. D’où l’intérêt de relire les livres plusieurs fois, les mêmes livres, ceux qui nous ont laissé une impression d’étrangeté, comme un doute. Peu de romans proposent cela. Il faut que le récit romanesque se cale sur un mouvement de l’écriture qui suit sa logique interne. C’est extrêmement rare. J’ai cité Proust, mais on pourrait citer aussi Cervantes, Melville, Homère, Borges, Joyce. L’important est rarement l’intrigue, pas même les protagonistes. L’important est ce à quoi on ne pense pas quand on lit ces chefs d’œuvre. L’important est le temps de l’écriture, son mouvement, ce voyage qui nous emporte sans même que l’on en soit conscient. On se souviendra de l’histoire des personnages, des divers rebondissements, mais de ce mouvement général, on ne conserve aucune trace. Souvent. Sauf si on commence à écrire. Et dans ce cas c’est tout l’inverse : on perçoit le mouvement de l’écriture avec une acuité extraordinaire, cependant qu’aussitôt l’on désire l’incarner dans un récit des personnages, nous nous égarons.

Que ce serait beau

Boutique en ruine à Rafina.

Que ce serait beau de s’en souvenir et d’arriver à l’aujourd’hui comme si cela avait été demain. Prêt pour la vie comme pour la mort et sans vouloir tirer profit. Sans calculer son intérêt. Et tout payer rubis sur l’ongle. Dans la traque tranquille d’un peu de besoin. Ou dans un rêve conscient de ses fragiles limites. Non pas être indifférent au monde mais le prendre tel qu’il est dans son indifférence. Parvenir même à s’en réjouir puisque cette indifférence est garante de cette paix nouvelle qui s’avance avec l’âge.

Que ce serait beau de s’en souvenir et dans l’instant celui-là même où on l’ oublie parce qu’on possède encore un but une opinion, tous ces bagages que l’on tire un peu partout et surtout lorsque l’on veut rester chez soi.

Que ce serait beau d’être là comme un arbre, rendre à la saison son fruit, à l’oiseau son nid, humble et noueux en un tronc planté profond en terre, donner de l’asile comme de l’ombre. Être arbre comme on est pierre ou mousse. Être là comme sont dans le fond toutes choses et êtres.

Que ce serait beau d’avoir l’ouïe fine l’œil perçant et la bouche close à savourer le spectacle incessant, éternel recommencement. Que ce serait beau d’apprécier à sa valeur juste tout recommencement.

Que ce serait beau d’y parvenir enfin, d’éprouver cette fierté d’y être enfin parvenu, sans perdre de vue la nuit noire sans étoile, que ce serait beau de se souvenir d’avoir peur encore une dernière fois, de retrouver toute la fragilité de l’instant, de se dire dans un murmure j’ai vécu tout cela et non rien que cela. Puis partir comme on part en voyage sans plus savoir d’où on vient ni où on va. Que ce serait beau, ce serait trop beau.

Le vrai du faux

Dessin sur tablette. P. BLANCHON.

Lecture du lecteur, ne voulant pas me forcer, ni m’obliger. Le bon moment, ce serait quoi. Et à partir de là pourquoi pas. Retrouver les artères, veines, veinules de ce grand corps causant dans son silence. Il y a de tout, et pourquoi pas. Des prières, des incantations, du vacarme, du cirque, des offrandes, des invectives, des critiques, de l’avis en veux-tu en voilà, des prunes et du cassis. De tout. Ce n’est pas rien. Non, pas aujourd’hui. Quant à savoir le vrai du faux, aucune importance. C’est un moment, rien qu’un moment. Le vent est tombé, le soir arrive doucement ponctué de tubes discos d’un autre temps. Un grand écart entre les îles. Frissons sur l’eau. Le ciel rosit doucement. Pas d’âge, pas de soucis. Mais les figues sont vertes. Attend encore un peu.

Naviguer

Maisons construites avec des pierres plates typique de l’île.

Des sirènes du livre à venir de Blanchot au navigar e precisu de Pessoa, il est bien question d’une seule et même chose, et qui inclut l’émotion éprouvée hier, lors de ma visite au musée d’art moderne de Chora. cf l’article « retour au fragment ». Ce serait un poncif de dire que se tient ici, au cœur de cette conjonction d’éléments en apparence épars, un noyau, que je ne me suis jamais résolu à planter. Il semble que ce noyau soit le germe à partir duquel tout l’art et de tout temps, rêve de l’œuvre en tant qu’arbre. Il faudrait relire, en le feuilletant tout le déploiement du rêve de Bachelard à propos de chaque élément. Si écrire est une navigation, lire est celle qui la précède. Et, à un moment les deux font route commune, s’éloignent, se séparent, puis se rejoignent à nouveau. Lire et écrire, écrire et lire, et non l’un ou l’autre.

La notion de navigation ne va pas sans celle de solitude ni d’allié. Allié jusqu’à celui-ci, si singulier, qu’évoque le vieux sorcier Yaki, Don Juan dans certaines parties obscures de l’œuvre de Castaneda. Allié d’un autre monde, d’une autre dimension tout simplement que celle dans laquelle nous fige, nous immobilise, nous sédentarise, le confort des certitudes, l’habitude plus ou moins sereine des répétitions, des rituels.

Écrire en voyage, métaphore dans la métaphore, jeu de poupées russes. Hier durant le voyage qui nous conduit de Batsi à Chora, le regard se perd dans le paysage d’une aridité presque hostile avant de parvenir à la mer. Ce qui provoque une sensation tout à coup chaleureuse, surtout au moment même où l’on a écarté de soi toute velléité d’empathie, de compassion suspecte, ce sont toutes les constructions humaines qui ponctuent, vulnérables et fragiles, cette aridité. Une ponctuation de petits murets, d’assemblages hétéroclites de pierres plates ici et là. Des silences de pierre que la main de l’homme aura ainsi posés à flanc de montagne. Anonyme est le mot qui vient et qui en même temps qu’il vient ouvre le coeur à l’infini. Des inconnus, des anonymes sont passés par là, ont eux aussi emprunté cette route sinueuse, ont voyagé au travers ces vallées peu voire difficilement praticables.

Puis la verdure, plus abondante presque parvenu au but du voyage nous fait vite oublier ces silences déposés sur les terrains arides. On s’enquiert à nouveau de l’heure, on éprouve à nouveau de l’appétit, de la curiosité, et on organise un emploi du temps.