Se nourrir pour peindre

« carcasse » Chaim Soutine

Ces derniers mois j’ai écouté pas mal d’émissions sur Youtube concernant le pranisme, ces personnes qui ont décidé de ne plus se nourrir de nourritures solides. Au début c’était la curiosité qui m’avait incité à m’intéresser au sujet sans trop prendre cela au sérieux, un peu comme j’aime écouter aussi des émissions loufoques sur l’Atlantide, sur les extra terrestres, et tout un tas de choses encore dont je te fais grâce de la liste.

Imagine un monde sans nourriture du tout, ou nous serions capables de nous abreuver directement à la source sans passer par l’intermédiaire de la matière ne serait ce pas extraordinaire ? Finit les abattoirs, finit les charcuteries, les boucheries, les supermarchés, nous serions à même de nous nourrir d’une fragrance , d’une pensée, d’une intention seulement.. j’avoue avoir été séduit et donc je n’ai pas cessé d’enchaîner les émissions durant mes interminables déplacements au volant de mon vieux Kangoo.

Et puis j’ai pensé à tout ce qu’il fallait abandonner pour parvenir à cela et j’ai eu comme un vertige. Si nous sommes à la base de purs esprits qui avons décidé de nous incarner dans la matière pourquoi décider soudain d’abandonner celle ci ?

Toujours cette notion d’intention qui me préoccupe donc … Car le risque en s’engageant dans une telle voie et de se sentir « différent » voire supérieur aux autres qui continuent à bouffer du jambon sous vide et des cornets de glace bon marché.

Cependant il y a toujours un juste milieu en toutes choses et ces émissions m’ont permis de prendre conscience que nous ne nous ne nourrissons pas par faim la plupart du temps, mais parce que nous avons du mal à accepter nos émotions qui comme des loups réclament leur tribut. Alors nous dévorons, nous engloutissons, nous ingurgitons le nécessaire à calmer la férocité des loups en nous. Et ensuite une étrange torpeur nous plonge dans l’hébétude ou le sommeil.

J’ai supprimé une grande partie des aliments habituels qui déjà me posait problème comme la viande rouge par exemple.

Chez nous, je veux dire chez mes parents la viande servait de lien , de communication, quand mon père était bien luné il se rendait à la boucherie pour acheter d’énormes morceaux de viande. Nous ne parlions jamais de rien de profond, tout était dans la superficialité ou le silence lourd, interrompu parfois par la mastication des chairs .

En pensant à cette histoire de nourriture une volonté de frugalité s’est peu à peu installée , non pas que je vise à l’état pranique mais cela m’a amené à constater que cette idée de frugalité et de se nourrir en toute conscience interagit avec ma peinture.

Ainsi poser une touche en conscience également donne à sa légèreté ou à son empâtement une autre perception du tableau dans son ensemble.

Ce que je comprends du cheminement vers l’état pranique passe par le même cheminement que la peinture : il est nécessaire tout autant de lâcher prise et d’être simultanément conscient du moindre geste.

Comment je suis parvenu à détester Julien Clerc

Je crois que ça commençait par

«  » « À quoi sert une chanson si elle est désarmée? »
Me disaient des Chiliens, bras ouverts, poings serrés « 

Nous étions dans les années 90 et encore une fois de plus je me retrouvais perdu dans la ville sans but et sans autre ambition que d’en acquérir une ce qui me faisait perdre un temps fou. Et puis Julien Clerc a chanté dans le poste de radio et là j’ai eu les boules et j’ai été étonné parce que ce gars là ne m’avait jamais rien fait, il chantait juste qu’il voulait être utile et ça m’a énervé.

C’était comme la naissance d’un mot d’ordre auquel j’allais assister et qui allait se vérifier dans la suite des années à venir. Finit de perdre son temps il faut absolument être utile, et moi bien sur je me trouvais complètement, parfaitement inutile bien sur d’ou le chiasme.

Oh détester est peut-être exagérer mais il me fallait un titre accrocheur, qui peut bien détester un chanteur de variétés dans le fond ? Non ce que j’ai vraiment détesté à l’époque c’est plutôt ma sensation d’inutilité au final pour ne pas dire moi tout entier bon à rien.

A trente ans je voyais tous mes amis se ranger, acheter des appartements, des maisons, avoir des gamins, bref l’un après l’autre quittait le navire de l’errance que nous partagions et au final je me retrouvais tout seul à bord perdu dans la tempête de doutes opaques sans visibilité, déçu après tant d’espoirs fébrilement nourris.

Quelle idée de créer une chanson sur la volonté d’être utile c’était comme un camouflet qui m’arrivait par les ondes à chaque fois que j’allumais la radio.

En fait ma différence était ma résistance à cette idée d’utilité je crois qui allait se développer dans toute la société jusqu’aux frontières de l’absurdité apparente. Désormais il y a des gens qui veulent se rendre utiles en défendant la cause animale, en invoquant qu’ils sont des « individus » comme toi et moi.. dans les années 90 c’était une idée qui faisait sourire, on voyait Brigitte Bardot entourée de teckels et de bassets et on se disait que cette dame vieillissait un peu mal en s’agitant pour les bébés phoques .. bref les temps changent et la notion d’utilité comme une graine a produit tout un tas de trucs bizarres mais ces bizarreries font la société dans laquelle nous vivons désormais.

Pour en revenir à la peinture « utile » était aussi une obsession de Vincent Van Gogh lorsque je lisais sa correspondance avec Théo son frère, cette occurrence est perpétuelle dans chaque lettre ainsi que la plainte du manque d’argent.

En réfléchissant à ma vie et à cette notion d’utilité je crois que nous serons toujours utiles de toutes façons quoique nous fassions ce n’est pas la peine de se prendre la tête de trop avec ce concept. Tu sais même le clochard devant le tabac est utile au final car il te permet de te dire ouf j’ai de la chance d’avoir un toit sur la tête et c’est comme cela que ma colère ou mon agacement envers Julien Clerc et moi même se sont apaisés.

Ah et puis une chose encore ce qui me gênait dans l’utilité c’est quelle semblait devoir faire fi de la poésie, de l’imagination, il lui fallait un cadre. Mes résistances à la notion commune ( purement imaginée par moi ) ne seront que des tentatives pour comprendre la nécessité de cadre, de contrainte, de répétition et ce malgré toutes mes errances mes égarements apparents.

Pourquoi je n’ai jamais pu accrocher à Marcel

Bien sur ce n’est pas très important, mais je tenais à vous le dire justement parce que ce ne l’est pas. Avez vous remarqué que nous plaçons l’importance à des endroits mystérieux et bizarres ? Dans ce qui m’occupe l’esprit aujourd’hui c’est mon obstination renouvelée à ne pas prend le temps de lire  » A la recherche du temps perdu » de Marcel Proust.

Ce livre nombre de mes bons amis l’ont dans leur bibliothèque et même parmi eux certains ont pris le temps de le lire, nous n’en avons jamais vraiment parlé. C’est un mystère.

Peut-être que comme moi certain l’ont acheté un jour en se disant : il faut vraiment lire Proust et puis ils l’ont déposé sur une étagère et le temps est passé et ils ont toujours trouvé un prétexte pour ne pas prendre le temps.

« Prendre le temps » cela vaut la peine de s’arrêter un moment sur la locution. Car il semblerait que bon nombre de choses que nous laissons de coté n’ont pas une importance suffisante pour que nous leur accordions du temps, ce bien si précieux.

J’écoutais il y a peu un Youtubeur de renom évoquer ce que peut coûter une minute suivant qu’on soit riche ou pauvre. Je n’avais jamais songé à cela mais certain voient les choses ainsi : si leur revenu d’une année entière peut se diviser par 525600 minutes et qu’à chaque fois qu’ils ne font rien de leur temps ils constatent une perte financière il y a de quoi avoir des sueurs froides.

J’ai fait le calcul mais j’ai préféré éclater de rire plutôt que de trépigner ou de fondre en larmes, mon temps à l’aune de l’or de vaut pas un pet de lapin. Raison de plus pour lire Marcel Proust puisque je n’ai presque rien à perdre au final me diriez vous et pourtant non, je résiste, ou plus exactement une étrange inertie s’empare de tout mon être.

Est ce la fréquentation précoce des cailloux, des arbres et des eaux immuables qui s’écoulent à l’infini dans le lit du fleuve de mon enfance qui m’ont appris cette patience étonnante que d’aucuns qui ne la connaissent pas nomment inertie ?

Ne la connaissent ils pas d’ailleurs ou leur fait elle peur ? Ne font ils pas tout pour ne pas se laisser terrasser engloutir par cette patience qui nous place dans une échelle de temps proche de l’éternité ?

« Longtemps je me suis réveillé de bonne heure…  » Rien que cette phrase explique déjà le livre tout entier et c’est sans doute le génie d’un écrivain digne de ce nom d’avoir la charité de fournir dans la première phrase du premier chapitre d’une telle oeuvre la clef pour comprendre son oeuvre toute entière sans pour autant imposer ni l’obligation ni le plaisir de la lire.

La hantise du gaspillage

Il faut finir ton assiette, ne pas jeter le pain, prendre soin de tes affaires, ranger ta chambre, cirer tes pompes avoir l’air « bien ». Quand je les revois j’ai la larme à l’œil, après tout c’est normal de regretter tout le mal qu’on aura fait dans sa vie à nos proches. tout est bien ficelé pour que ça fonctionne comme cela, pas de gaspillage tout se récupère dans la grande gueule béante du système punition récompense, plaisir et culpabilité.

Autant qu’il m’en souvienne je n’ai jamais été « bien » mais toujours coupable plus ou moins de ne pas l’être. Toutes ces voix qui sont rentrées dans la tête et qui continuent à parler à chuchoter, à murmurer ou à gueuler et qui ne cesseront jamais de me dire que je gaspille mon temps que je gâche ma vie, que je n’arriverai jamais à rien de toutes façons.

J’en ai fait une force au final de cette trouille monumentale qui se transmet depuis des générations dans les alliances familiales. Ce monstre à amadouer n’est pas si terrifiant au bout du compte il faut juste prendre le temps de changer de point de vue. C’est une gageure bien sur cela peut prendre presque une vie entière.

Il y a de l’amour dans tout cheminement qu’on le veuille ou pas. Et l’amour c’est tous les jours, c’est inépuisable , quand on ne s’en rend pas compte c’est épuisant et puis soudain le sourire naît et même le rire de bon cœur, ce qui n’empêche pas de pleurer de temps en temps pour ne pas perdre la main faut pas pousser tout de même.

Une erreur d’orientation ?

Lorsque nous vîmes flotter autour de nous les gros blocs de glace que les saxons nomment iceberg,  » montagne de glace » nous fumes horrifiés. Que la coque de notre navire puisse résister à la collision avec l’un de ces monstres gelés, aucune chance, nous les observions qui voguaient poussés par d’invisibles forces à la vitesse de 6 nœuds à l’heure et l’excitation fébrile du second pour parer à la manœuvre n’avait jamais été aussi intense.

Ce fut Louis qui le premier osa invoquer une erreur de navigation. Apres le repas du déjeuner en allumant sa pipe de terre cuite il haussa les épaules et avança le fait que nous n’aurions jamais du rencontrer toute cette froidure, que nous avions du dériver trop au nord. Même les meilleurs capitaines peuvent faire des erreurs ajouta t’il comme pour se préserver des foudres potentielles que sa réflexion pouvait créer.

Peu à peu le doute envahit lentement l’équipage tout entier et nous vîmes à proportion de sa progression l’attitude du second changer. Il se faisait plus amical en apparence comme pour mieux s’approcher de chacun et humer au plus profond sa peur et sa pensée. Et nous le vîmes même éclater de rire lorsque le jeune mousse surpris en pleine conversation à propos de notre errance, se pissa dessus de trouille quand le second dégaina son épée et de sa lame lui caresser la joue.

Ce soir là le capitaine donna l’ordre de faire monter les femmes sur le pont et de débonder quelques tonneaux de vin d’Andalousie. Entre deux tempêtes les éléments étales laissèrent apparaître des constellations que nous ne connaissions pas. Quelques uns s’emparèrent d’instruments de musique et le vaisseau continua sa route pourfendant la mer calme sous un ciel tranquille.

Sur la passerelle le capitaine se tenait immobile et nul ne savait où se tenait désormais le second, mais nous savions que le danger désormais pouvait resurgir à tous les instants et c’est ce qui donna à la fête son élan féerique.

Une ombre au tableau

Le premier contact avec le second ne nous laissa pas songer que le voyage allait être une sinécure. C’était un homme complexe qui pouvait passer du sourire au mépris en une fraction de seconde et que rien ne semblait jamais surprendre. Son rôle était de relayer l’information venant du capitaine et veiller à ce que les ordres soient exécutés à la lettre.

Sa palette était si vaste que du matin au soir ce caméléon d’homme endossait mille costumes pour remplir au mieux ses fonctions. Tantôt amical, tantôt rude, tantôt doux tantôt coupant nous ne savions jamais l’axe principal de sa personnalité sauf qu’il ne paraissait fiable qu’aux seuls yeux du capitaine, quant à nous nous évoquions l’anguille à la fois poisseuse et glissante pour le dépeindre, nous n’avions guère d’estime pour le personnage, qui nous le savions ne semblait pas connaître la charité ni la pitié.

Sa philosophie était aussi étrange qu’ésotérique et souvent c’est par l’inversion des valeurs communes qu’ils tentait de nous enseigner la volonté du capitaine. Face à l’honnêteté il ricanait en traitant d’idiot celui qui voulait donner des preuves de celle ci, et il félicitait les voleurs lorsqu’il les surprenait la main dans le sac et que ceux ci pour se défendre, mentaient comme des arracheurs de dents. Il les félicitait mais disait il pour leur retirer tout poids de culpabilité à venir , il leur tranchait la main ou leur coupait la langue avec une petite épée qu’il arborait la plupart du temps à la ceinture.

Nul ne savait quand le second allait apparaître. furtif et souple comme un félin il surgissait toujours quand on ne s’y attendait pas et il nous toisait comme si de toutes façons nous étions en train de commettre une erreur. Depuis le début du voyage peu d’entre nous sinon aucun ne se trouva exempt d’une sensation de malaise, à mi chemin entre culpabilité et rogne, le poison inoculé avait mis peu de temps à envahir nos cœurs.

Seule la promesse du gain à venir, l’or et les bijoux et nos rêves de rentier lorsque nous atteindrions enfin le nouveau monde nous permettaient de conserver patience et soumission. Le second n’avait pas son pareil, le soir après le dîner pour nous conter de fabuleuses histoires sur l’or des incas, et le grand serpent à plumes qui volait dans l’air pur au dessus des lacs à grande altitude.

Comment savait il toutes ses choses, nous l’ignorions quant à nous, mais personne n’aurait eu l’audace même de penser qu’ils ne s’agissait que de contes pour enfants. Lorsque on le voyait parler il semblait se rappeler tant la précision des détails était nette à nos pauvres yeux de profanes.

La bonne distance du capitaine.

Jamais le capitaine ne déjeunait ou ne dînait avec nous, et s’il arrivait à certain d’émettre une opinion quelle qu’elle soit à ce sujet, elle était suivie aussitôt par un silence épais. De lui on ne savait presque rien, sinon qu’il avait gravit les échelons progressivement depuis son plus jeune âge, sans doute dans la marine militaire puis marchande. Et puis le transport d’esclaves plus lucratif, ou un quelconque esprit d’aventure, l’avait placé à la tête du bâtiment, le hasard sans doute pourrait aussi être invoqué, si toutefois le hasard existait vraiment.

Quand il n’était pas sur la passerelle, ce qui était fort rare, il se reposait dans sa cabine et c’était le cuistot qui lui apportait tous ses repas, et aussi parfois le mousse que les hommes d’équipage déguisaient en femme car il faut toujours des offrandes pour s’attirer les faveurs des dieux.

Les femmes ne manquaient pas pourtant, à fond de cale on en comptait plusieurs dizaines, et des enfants aussi. Mais l’humiliation du mousse valaient bien tous les supplices habituels qu’on leur faisait subir. Il faut bien de temps en temps une récréation dans cet univers fermé qui rassemble des hommes de toutes qualités et les tempéraments qui vont avec.

Le capitaine, au cœur de ces orgies sporadiques, non seulement semblait avoir donné son assentiment, mais restait-il également toujours en retrait des ébats de l’équipage.

L’excitation et la débauche occasionnelles ainsi devenaient comme une nécessité incontournable au bon fonctionnement de la navigation, et les larmes les cris, comme les râles de plaisir étaient eux aussi balayés par les grands vents du sud qui les emportaient en leur sein comme toutes les réticences que l’éducation et la bienséance s’étaient efforcées de bâtir en nous.

Sur la passerelle, cependant le capitaine, continuait à diriger le vaisseau et à maintenir savamment la distance entre ses hommes et lui.

Ils n’osaient plus espérer

Le cœur alourdit de tant d’actes brouillons, mes camarades œuvraient à la construction d’une jolie résignation. Toujours distant le capitaine utilisait compas et sextant gardant scellée notre véritable position, impossible de savoir si oui ou non nous étions sur la bonne route, impossible de se repérer dans cette vastitude parfaite où chaque jour ressemblait au précédent.

Et puis la nuit venait et son silence majeur, alors ceux qui ne dormaient pas se retrouvaient sur le pont agrippés aux riz, aux filins, aux cordes, séparés de silence, certains fumaient, d’autres pas. Mais tous cherchaient sur l’horizon une forme inédite, comme un idée d’eux même entraperçue, à laquelle ils renonceraient pour retrouver leur confortable ennui.

Parmi tous ceux là un jeune mousse aux yeux très clairs et aux grosses mains rouges balbutiaient des propos inaudibles en raison des grands vents qui souvent balaient le pont.

Tout à sa solitude il semblait prier une divinité inconnue, de lui donner la force de rester là sans se jeter à l’eau. Je le voyais lutter avec l’envie de plonger et riant parfois comme un idiot, il agrippait férocement le cordage de plus belle pour réassurer son assiette dans les innombrables roulis.

Je savais pourtant qu’il serait vain de lui adresser toute parole d’espoir, d’ailleurs je n’en avais pas, comme tous les autres j’avais effectué le pas décisif, comme tous ceux qui n’osaient plus espérer.

Le nouveau monde

Je m’étais embarqué au petit matin, poussé par la désespérance j’aspirais à un ailleurs consolateur. Quelle naïveté entretenais je encore ? Quelle naïveté en moi cherchais je à détruire surtout …bref quelque soit le moteur je me retrouvais désormais là sur le pont le front baigné d’embruns, avec à l’âme comme un grand vide, une béance, vaste comme la mer, infinie comme le ciel sans nuage sous lequel nous naviguions.

Affairés à l’avancée de cette lourde embarcation, mes compagnons suaient sang et eau et je me retrouvais là comme d’habitude, seul observateur songeais je de leurs efforts à maintenir en place le gréement, à hisser la voilure, à aider à la progression du navire.

Au loin sur la passerelle la silhouette d’un capitaine inconnu se dressait à contre jour.

Au dessus de nos têtes aucun oiseau aucun nuage, nous étions là au beau milieu de l’océan et j’étais bras ballants stupéfait du voyage, hébété par le roulis, nous voguions vers une destination certaine pour les uns, inconnue à d’autres et qui s’en fichaient car pour eux toutes les destinations se valent.

C’est la veille je crois que j’entendis quelqu’un parler du nouveau monde, dans la cambuse une chaleur étouffante régnait et l’homme avait sorti une pipe de terre cuite, l’avait bourrée et juste avant d’enflammer la charge de tabac avait murmuré, bientôt nous y serons, dans ce fichu nouveau monde.

Nul n’avait jugé bon de répliquer, la fatigue de la journée, le repas absorbé calait les esprits comme les estomacs aux frontières du sommeil et bien sur si la question me brûlait les lèvres, par une prescience idiote, un mimétisme de convenance, je m’étais tu moi aussi.

Car bien que j’eus à payer le prix fort ma place dans ce bateau, un sentiment de clandestinité ne me lâchait pas jour et nuit. Je n’étais que cet intrus, cet étranger qui ne participait pas aux taches de la navigation, qui ne servait à rien sauf à tenter de relater les étapes du voyage, comme le témoin d’un événement qui n’ intéresserait jamais personne.

Les rêves gris

Parfois les rêves sont gris et au réveil laissent au cœur et à l’esprit une sale petite impression de message mal fagoté. Ils ne présagent guère une bonne journée à venir, car comme si l’on continuait dans le même état d’esprit le jour , on s’empêtre dans tout, on est maussade, et mou.

Ce sont pourtant des rêves habituels, comme une sève diurne distillée par tous les petits tracas, les frustrations en tout genre, les espoirs déçus, les rendez vous ratés.

L’étonnant alors vient de la couleur parfois qui dans un rêve rare surgit brutalement, comme si les divinités du sommeil voulaient que nous sachions que le gris n’est pas fatal, qu’il peut exister autre chose… et puis au réveil ce sentiment de perte irrémédiable, ce désir de s’endormir à nouveau, en vain, on ne peut pas forcer les rêves mais seulement les suivre tels qu’ils apparaissent, gris ou lumineux et comprendre par leurs rythmes une sorte de musicalité étrange à laquelle nos humeurs semblent liées.

Sans doute en saurons nous un jour un peu plus sur la mécanique des humeurs comme des fluides et des gaz, et apprendrons nous la relation intime que celles ci entretiennent avec les rêves.