Une ombre au tableau

Le premier contact avec le second ne nous laissa pas songer que le voyage allait être une sinécure. C’était un homme complexe qui pouvait passer du sourire au mépris en une fraction de seconde et que rien ne semblait jamais surprendre. Son rôle était de relayer l’information venant du capitaine et veiller à ce que les ordres soient exécutés à la lettre.

Sa palette était si vaste que du matin au soir ce caméléon d’homme endossait mille costumes pour remplir au mieux ses fonctions. Tantôt amical, tantôt rude, tantôt doux tantôt coupant nous ne savions jamais l’axe principal de sa personnalité sauf qu’il ne paraissait fiable qu’aux seuls yeux du capitaine, quant à nous nous évoquions l’anguille à la fois poisseuse et glissante pour le dépeindre, nous n’avions guère d’estime pour le personnage, qui nous le savions ne semblait pas connaître la charité ni la pitié.

Sa philosophie était aussi étrange qu’ésotérique et souvent c’est par l’inversion des valeurs communes qu’ils tentait de nous enseigner la volonté du capitaine. Face à l’honnêteté il ricanait en traitant d’idiot celui qui voulait donner des preuves de celle ci, et il félicitait les voleurs lorsqu’il les surprenait la main dans le sac et que ceux ci pour se défendre, mentaient comme des arracheurs de dents. Il les félicitait mais disait il pour leur retirer tout poids de culpabilité à venir , il leur tranchait la main ou leur coupait la langue avec une petite épée qu’il arborait la plupart du temps à la ceinture.

Nul ne savait quand le second allait apparaître. furtif et souple comme un félin il surgissait toujours quand on ne s’y attendait pas et il nous toisait comme si de toutes façons nous étions en train de commettre une erreur. Depuis le début du voyage peu d’entre nous sinon aucun ne se trouva exempt d’une sensation de malaise, à mi chemin entre culpabilité et rogne, le poison inoculé avait mis peu de temps à envahir nos cœurs.

Seule la promesse du gain à venir, l’or et les bijoux et nos rêves de rentier lorsque nous atteindrions enfin le nouveau monde nous permettaient de conserver patience et soumission. Le second n’avait pas son pareil, le soir après le dîner pour nous conter de fabuleuses histoires sur l’or des incas, et le grand serpent à plumes qui volait dans l’air pur au dessus des lacs à grande altitude.

Comment savait il toutes ses choses, nous l’ignorions quant à nous, mais personne n’aurait eu l’audace même de penser qu’ils ne s’agissait que de contes pour enfants. Lorsque on le voyait parler il semblait se rappeler tant la précision des détails était nette à nos pauvres yeux de profanes.

La bonne distance du capitaine.

Jamais le capitaine ne déjeunait ou ne dînait avec nous, et s’il arrivait à certain d’émettre une opinion quelle qu’elle soit à ce sujet, elle était suivie aussitôt par un silence épais. De lui on ne savait presque rien, sinon qu’il avait gravit les échelons progressivement depuis son plus jeune âge, sans doute dans la marine militaire puis marchande. Et puis le transport d’esclaves plus lucratif, ou un quelconque esprit d’aventure, l’avait placé à la tête du bâtiment, le hasard sans doute pourrait aussi être invoqué, si toutefois le hasard existait vraiment.

Quand il n’était pas sur la passerelle, ce qui était fort rare, il se reposait dans sa cabine et c’était le cuistot qui lui apportait tous ses repas, et aussi parfois le mousse que les hommes d’équipage déguisaient en femme car il faut toujours des offrandes pour s’attirer les faveurs des dieux.

Les femmes ne manquaient pas pourtant, à fond de cale on en comptait plusieurs dizaines, et des enfants aussi. Mais l’humiliation du mousse valaient bien tous les supplices habituels qu’on leur faisait subir. Il faut bien de temps en temps une récréation dans cet univers fermé qui rassemble des hommes de toutes qualités et les tempéraments qui vont avec.

Le capitaine, au cœur de ces orgies sporadiques, non seulement semblait avoir donné son assentiment, mais restait-il également toujours en retrait des ébats de l’équipage.

L’excitation et la débauche occasionnelles ainsi devenaient comme une nécessité incontournable au bon fonctionnement de la navigation, et les larmes les cris, comme les râles de plaisir étaient eux aussi balayés par les grands vents du sud qui les emportaient en leur sein comme toutes les réticences que l’éducation et la bienséance s’étaient efforcées de bâtir en nous.

Sur la passerelle, cependant le capitaine, continuait à diriger le vaisseau et à maintenir savamment la distance entre ses hommes et lui.

Ils n’osaient plus espérer

Le cœur alourdit de tant d’actes brouillons, mes camarades œuvraient à la construction d’une jolie résignation. Toujours distant le capitaine utilisait compas et sextant gardant scellée notre véritable position, impossible de savoir si oui ou non nous étions sur la bonne route, impossible de se repérer dans cette vastitude parfaite où chaque jour ressemblait au précédent.

Et puis la nuit venait et son silence majeur, alors ceux qui ne dormaient pas se retrouvaient sur le pont agrippés aux riz, aux filins, aux cordes, séparés de silence, certains fumaient, d’autres pas. Mais tous cherchaient sur l’horizon une forme inédite, comme un idée d’eux même entraperçue, à laquelle ils renonceraient pour retrouver leur confortable ennui.

Parmi tous ceux là un jeune mousse aux yeux très clairs et aux grosses mains rouges balbutiaient des propos inaudibles en raison des grands vents qui souvent balaient le pont.

Tout à sa solitude il semblait prier une divinité inconnue, de lui donner la force de rester là sans se jeter à l’eau. Je le voyais lutter avec l’envie de plonger et riant parfois comme un idiot, il agrippait férocement le cordage de plus belle pour réassurer son assiette dans les innombrables roulis.

Je savais pourtant qu’il serait vain de lui adresser toute parole d’espoir, d’ailleurs je n’en avais pas, comme tous les autres j’avais effectué le pas décisif, comme tous ceux qui n’osaient plus espérer.

Le nouveau monde

Je m’étais embarqué au petit matin, poussé par la désespérance j’aspirais à un ailleurs consolateur. Quelle naïveté entretenais je encore ? Quelle naïveté en moi cherchais je à détruire surtout …bref quelque soit le moteur je me retrouvais désormais là sur le pont le front baigné d’embruns, avec à l’âme comme un grand vide, une béance, vaste comme la mer, infinie comme le ciel sans nuage sous lequel nous naviguions.

Affairés à l’avancée de cette lourde embarcation, mes compagnons suaient sang et eau et je me retrouvais là comme d’habitude, seul observateur songeais je de leurs efforts à maintenir en place le gréement, à hisser la voilure, à aider à la progression du navire.

Au loin sur la passerelle la silhouette d’un capitaine inconnu se dressait à contre jour.

Au dessus de nos têtes aucun oiseau aucun nuage, nous étions là au beau milieu de l’océan et j’étais bras ballants stupéfait du voyage, hébété par le roulis, nous voguions vers une destination certaine pour les uns, inconnue à d’autres et qui s’en fichaient car pour eux toutes les destinations se valent.

C’est la veille je crois que j’entendis quelqu’un parler du nouveau monde, dans la cambuse une chaleur étouffante régnait et l’homme avait sorti une pipe de terre cuite, l’avait bourrée et juste avant d’enflammer la charge de tabac avait murmuré, bientôt nous y serons, dans ce fichu nouveau monde.

Nul n’avait jugé bon de répliquer, la fatigue de la journée, le repas absorbé calait les esprits comme les estomacs aux frontières du sommeil et bien sur si la question me brûlait les lèvres, par une prescience idiote, un mimétisme de convenance, je m’étais tu moi aussi.

Car bien que j’eus à payer le prix fort ma place dans ce bateau, un sentiment de clandestinité ne me lâchait pas jour et nuit. Je n’étais que cet intrus, cet étranger qui ne participait pas aux taches de la navigation, qui ne servait à rien sauf à tenter de relater les étapes du voyage, comme le témoin d’un événement qui n’ intéresserait jamais personne.

Les rêves gris

Parfois les rêves sont gris et au réveil laissent au cœur et à l’esprit une sale petite impression de message mal fagoté. Ils ne présagent guère une bonne journée à venir, car comme si l’on continuait dans le même état d’esprit le jour , on s’empêtre dans tout, on est maussade, et mou.

Ce sont pourtant des rêves habituels, comme une sève diurne distillée par tous les petits tracas, les frustrations en tout genre, les espoirs déçus, les rendez vous ratés.

L’étonnant alors vient de la couleur parfois qui dans un rêve rare surgit brutalement, comme si les divinités du sommeil voulaient que nous sachions que le gris n’est pas fatal, qu’il peut exister autre chose… et puis au réveil ce sentiment de perte irrémédiable, ce désir de s’endormir à nouveau, en vain, on ne peut pas forcer les rêves mais seulement les suivre tels qu’ils apparaissent, gris ou lumineux et comprendre par leurs rythmes une sorte de musicalité étrange à laquelle nos humeurs semblent liées.

Sans doute en saurons nous un jour un peu plus sur la mécanique des humeurs comme des fluides et des gaz, et apprendrons nous la relation intime que celles ci entretiennent avec les rêves.

Retrouver la joie de construire des cabanes

Un jour il faudra retrouver la joie, la sentir venir du sol et grimper le long des guibolles pour rejoindre le cœur et , va savoir la tête. Prendre son courage dans les deux mains et le sourire au lèvres guetter la perche, la tige et le rondin, tout en reniflant à pleins poumons l’odeur d’humus des vieux bois. Un jour, rien qu’une petite fois, se remettre à l’ouvrage vraiment, et construire à nouveau une jolie cabane.

Tu vois ce n’est pas un château, une villa, un mas ou un manoir, l’intime ne s’y reconnaîtrait pas. Juste une unique pièce genre Yourte, mais pas snob, ni trop belle ni sophistiquée. Une petite cabane pour loger tes vieux os, fumer des lianes, siroter du vin dérobé, et se protéger du vent, de la pluie, et du soleil en rêvassant.

Tu y serais seul et tranquille, pas malheureux pour autant, car au travers de la toiture précaire, la nuit tu verrais les étoiles, la lune se lever et parcourir sa route perpétuelle dans quelques craquements du pas des bêtes étonnées de sentir la présence d’un homme qui ne leur veut rien.

Comme je te connais tu en serais capable, tout lâcher d’un seul coup pour partir là-bas, sans espoir de retour cette fois, sans déception non plus.

Vivre dans la racine des arbres solidaires comme un enfant vieillard qui rit à la rosée et joue à se faire peur, construire une cabane en attendant les mouches , les vers, le nid comme une jolie offrande de lui à toi qui jamais ne répond ni ne demande rien.

Il n’y a pas de petite exposition

Après cette magnifique exposition au Prieuré de Salaise sur Sanne, dans l’Isère et le succès rencontré, mon calendrier d’exposition m’emporte vers d’autres lieux d’exposition qui d’emblée pourrait apparaître moins reluisants. Cela peut étonner, mais j’ai réfléchi sur ce constat de passer ainsi d’un lieu l’autre si différent, en me demandant si cela ne portait pas préjudice finalement à mon travail. En fait la seule chose qui change, est la valeur perçue de mon travail par le public, cela ne change en rien la valeur de celui-ci.

Pour avoir obtenu récemment quelques contacts que je pourrais considérer comme « importants » notamment deux lieux d’expositions prestigieux des environs, la proposition de participer à un salon réputé dans le sud de la France, et l’intérêt qu’une galerie parisienne porte à mon travail, j’ai tout de suite décelé une sorte d’inquiétude, une intranquillité pour reprendre les mots de Pessoa qui comme un réflexe pavlovien me tombait dessus. En comprenant que c’était uniquement moi qui établissait des hiérarchies d’importance en matière de lieu d’exposition, je me suis demandé si ce n’était pas une erreur magistrale. Car s’il est vrai que ces lieux divers ne drainent pas le même type de public, mes tableaux quant à eux sont toujours les mêmes. Ce ne sont que les regards, les points de vue qui changent et cette  » valeur perçue » que l’on peut attribuer à chacune de ces œuvres qu’elles soient éclairées par le décor, servies ou desservies par celui-ci.

Evidemment que j’ai toujours pensé que mieux elles seraient servies mieux ce serait pour elles. Un bon éclairage, des murs blancs,des volumes qui n’écrasent pas les toiles, un accès simple pour que la rencontre avec le public s’effectue sans soucis..Bien sur que tout cela compte pour la réussite d’une exposition.

D’un autre côté que tout ne soit pas parfait me fait beaucoup travailler ma manière personnelle de reconsidérer mon travail. Si le tableau n’a pas sa propre luminosité interne, qu’il soit bien ou mal éclairé de l’extérieur n’y change pas grand chose et c’est ainsi que je suis parfois entré en désamour par rapport à certaines œuvres qui ne passaient pas l’épreuve des éclairages divers.

Ainsi nonobstant les idées que l’on peut concevoir sur un lieu d’exposition, celui ci entre en dialogue avec le travail du peintre, il peut soit exagérer le rendu initial soit l’abaisser et ceci n’est pas en relation directe avec la qualité du lieu. Il m’est arrivé dans de très beaux lieux d’avoir des éclairages trop tapageurs sur lesquels je ne pouvais intervenir et dans d’autres café associatifs lointains et perdus, retrouver soudain la sensation de l’oeuvre telle que je l’avais laissée et qui au cours des voyages s’était amenuisée.

Ainsi en tant que peintre j’aurais tendance à penser désormais qu’il n’y a pas de petite exposition et par réciprocité cela me délivre de songer qu’il puisse en exister de grandes.

Le « faire avec » et le « c’est comme ça. »

On peut parler de maladie, de caractère particulier, de papillonnage, de dispersion, autant de manière de pointer du doigt l’aspect négatif d’un fonctionnement. Et celle ou celui qui traverse toutes ces évocations du mal n’ont pas beaucoup de choix, que d’ écouter et s’en trouver meurtri, victime, ou bien se dire que c’est un apanage que d’autres ne peuvent pas comprendre, en faire une force, une qualité. Il y a dans ce dernier cas ce moment de bascule qui ressemble à la frontière d’une terre toute neuve, d’ un nouveau monde, et pourtant le moyen de transport pour y parvenir est simple : « faire avec » vaut toutes les caravelles, tous les concordes, tous les trains et même la téléportation est encore trop peu rapide pour rivaliser de rapidité avec cette expression pourtant vieille comme le monde.

Le « C’est comme ça », n’emporte pas vers les mêmes altitudes. Le c’est comme ça ramène à la terre, au plancher des vaches. La résignation qu’il propose rappelle une réalité collective approximative qui souvent ne sert qu’à dissimuler nos impuissances, nos lâchetés, notre ignorance.

Il est assez peu probable que sans entrainement quotidien, l’optimiste comme le pessimiste, ne puissent se caler de façon durable sur l’un de ces deux points de vue d’appréhender l’existence. Il arrive alors un mouvement pendulaire, parfois ténu, qui nous ferait osciller sans s’en apercevoir de l’un à l’autre entre le « faire avec » et le » c’est comme ça »

Le zapping propose cette solution afin de s’habituer petit à petit à la diversité d’émotions que le passage de l’un à l’autre produit. Intégrer en soi ce zapping alors est peut être en lien avec le bouddhisme tibétain qui parle grosso modo de la même chose : Regarder le faire avec et le c’est comme ça comme des nuages dans le ciel et rester calme devant leurs multiples manifestations. Alors les plus grands maîtres en la matière, certains l’observeront sans doute, sont des personnes simples et qui sourient beaucoup lorsqu’elles n’éclatent pas de rire.

Identification d’un peintre

Patrick Blanchon 2018 huile sur toile

Ce besoin d’identifier les choses et les êtres , de les nommer pour apaiser les turbulences premières que ceux-ci produisent en soi ou hors de soi, cette volonté de conserver stable le point de vue ainsi élaboré, voici comment est constituée ce que nous nommons la réalité.

Ainsi cette réalité si l’on en convient, et parfois on s’en convainc à plusieurs, à moins qu’on nous l’impose, n’est qu’une fiction choisie ou subie.

A l’horizon des villes s’étend la campagne et mon esprit vaste comme ses plaines, élevé comme ses monts, sombre comme ses gouffres.

Les premiers contacts réciproques ne furent pas une sinécure. L’ennui des paysages m’est tombé dessus comme une chape de plomb dès l’adolescence. Et je revenais vers la ville alors en tremblant d’impuissance de n’avoir pu supporter notre non sens mutuel.

Puis j’ai connu ce qui restait des bordels, des ports et des tavernes, cherchant à étancher ma soif à l’illusion de toutes mes agitations. Celles ci avaient de beaux seins lourds et l’œil fardé troublé du reflet de mes désirs innommables. S’enfoncer dans le tunnel infini sans espoir de trouver la lumière, lâchant prise à cette quête soudain n’y tenant plus de cet excès nauséabond de trop d’espérances, d’inventions.

Et c’est à ce moment là que j’ai ouvert les mains et que je t’ai trouvée, blanche et muette, offerte, prête à recommencer tous les voyages, afin de me distraire de l’inquiétude de la répétition.

Peu importe que l’on ne puisse m’identifier comme peintre, les fruits que nous avons conçus sont la trace de nos ébats, rejetons de mes vices, enfants de tes vertus.

Fichue politesse.

Ce n’est pas rare qu’avec l’age et le manque d’énergie on finisse par enrober son désir sous de jolis mots. Ainsi étais je en train de narrer la recette de mon père concernant le bœuf bourguignon, lorsqu’elle me dit:  » pff fait chaud ça ne te dérange pas si je me mets à l’aise », et elle apparut nue juste avant que je ne m’apprête à évoquer seulement l’intérêt de placer un pied de veau au bon moment.

C’est alors que je découvris tout l’hypocrisie que recelait mon interprétation de la politesse. J’en pris ombrage comme un idiot et prétextant une occupation urgente, je remis mon chapeau et me hâtai de retrouver la rue et son indifférence rassurante.