le retour du vieux françois

huile sur toile (en cours de réalisation 100×80) 2023

je ne serais pas si étonné qu’on en revienne tôt ou tard à une syntaxe proche de celle du vieux français dans l’ordre bousculé des mots qui nous rend cette langue à la fois si familière et si lointaine aujourd’hui. en lisant un poème de la revue catastrophe j’ai aussi pensé à Christophe Tarkos, à Mallarmé, à un bon nombre d’autres dont le but fut souvent celui de désordonner un ordre entendu ou imposé plus que de raconter des histoires. Des histoires on ne peut jamais vraiment en sortir, en revanche d’un ordre, d’une syntaxe certainement, mais encore faut-il savoir à quel prix. Pas une large audience pas de consensus. Ce qu’on en à faire, pas grand chose. Mais pour ceux qui aiment la langue pour ce qu’elle est, vivante, jamais aussi émouvante que dans son re agencement imprévu et qui fourbit de nouveaux sens, une autre parole que l’habituelle, voici une petite joie matinale. Ensuite si je rapproche cette façon de poser un ordre des mots différent de l’ordinaire avec la touche de couleur, par épaisseur ou au contraire fluide posée de façon aléatoire, contre justement une marche à suivre classique j’en arrive à peu près à la même chose que l’apparence moderne est une remise à jour, un update. Il faut voir aujourd’hui les grands maîtres de l’art figuratif chinois contemporain manier le pinceau éventail. On a l’impression qu’ils suivent les vents d’une navigation intérieure, leurs choix sont au début incompréhensibles mais une fois que l’on commence à voir où l’apparent hasard conduit leur pinceau, on est bluffé. Ils sont parvenu à créer une passerelle entre deux époques très éloignée, celle des vieux lettrés patients et la nôtre manipulée par toutes les urgences, il en résulte une émotion troublante, très forte lorsque soudain on tombe sur un mot que l’on croit connaître et que tout à coup cette pseudo connaissance s’évanouit pour laisser place à une intimité fabuleuse, quasi surnaturelle.

caricature

Elle surgit et s’exclame, bonjour moi c’est S. elle nous tend un bout de papier sur lequel elle veut notre griffe, c’est le flyer de l’exposition, pas beaucoup de place pour s’étendre. j’hésite entre un coucou S. c’est super d’être venu, ou un sobre amicalement, moi-même point. Sa voix doit au moins faire un décibel de plus que toutes les autres ici. Ça rentre dans l’oreille de force. Impossible de l’oublier, de s’extraire. De plus la foule n’est que très minimale, quatre ou cinq personnes y compris nous mêmes, autant dire que tout l’espace lui appartient. Elle vient à chaque exposition, normalement en vélo ou à pied mais ce soir elle a pris sa voiture, il fait trop froid. On essaie mollement d’en placer une, au moins abonder un peu dans son sens , dire oh oui il caille, mais pas le temps elle est déjà partie sur un autre sujet, pas de silence surtout , il faut qu’elle meuble. On fait semblant de ne plus l’écouter, mais ça ne la gêne pas le moins du monde. Ces personnes, comme S. je me demande si elles n’ont pas besoin d’un public que dans l’unique but de redoubler du monologue, le projeter sur les autres comme autrefois du haut des remparts, des créneaux, lors des invasions barbares, on jetait de pleins tombereaux d’huile bouillante.

Pouvoir et contre-pouvoir de l’imaginaire.

Quelques notes à partir d’une conversation avec G. hier soir à Ambérieu. Il me dit avoir écrit un recueil d’une vingtaine de nouvelles qu’il ne parvient pas à faire publier chez son éditeur de poésie; que chacun de ces textes de 1500 mots chacun ne comporte que trois phrases en moyenne; on en vient à parler de Claude Simon. Cette histoire de longueur de phrase me semble à la mode en ce moment. Moi-même y participe car je m’aperçois que j’écris de longues phrases de plus en plus souvent. La notion du point, considérée comme un obstacle presque une hantise au déversement du flot. Aucune idée de savoir si c’est une bonne ou mauvaise chose, c’est juste un fait. Ensuite d’en comprendre la raison, l’origine, sans doute certaines lectures récentes, mais dans ce cas cela ne serait pas naturel or lorsque j’écris je ne pense pas à ces auteurs du tout, je ne cherche pas à les copier, c’est peut-être quelque chose qui appartient à l’air du temps et qui nous contamine pour on ne sait quelle raison, et ce qu’on le veuille ou non. Peut-être la recherche inconsciente d’une ampleur d’une amplitude qui chercherait à contrebalancer une sensation d’insignifiance, de rapidité extrême des événements que nous subissons. On allongerait la phrase ainsi pour tenter de freiner de ralentir une présence que l’on ressent inexorable et qui nous pousse vers l’abîme. N’est-ce pas aussi une manière de révolte contre le lecteur qu’on imagine pressé de la même façon qu’on pourrait l’être en n’usant que de phrases courtes. Une révolte qui lui intimerait dans une longueur à prendre le temps de lire ou de relire chacune de ces phrases, d’en peser chaque proposition, chaque mot, chaque virgule pour parvenir, ensemble soudain à un point final moins douloureux; ou qui nous réapprendrait plus simplement à respirer, à effectuer une vraie pause. Évidemment tout cela appartient à l’imaginaire, et justement G. me parle d’un petit livre qu’il vient de finir, une histoire de vieux nègre qui reçoit une médaille au temps des colonies – il a oublié l’auteur et le titre- la vision africaine de la colonisation, un texte issu d’une imagination différente de la nôtre si dominante Je m’étais déjà fait cette réflexion à la lecture de Chamoiseau, le mélange du créole et du français, et aussi avec plusieurs écrivains sud-américains, Garcia Marquez surtout dans cent ans de solitude, Cortazar bien sur, tout Cortázar, et même Amado, plus populaire à une certaine époque; tout un imaginaire si différent finalement de notre imaginaire européen ou occidental, désormais américain si on devait prendre un triste raccourci. Cette hégémonie de l’imaginaire US d’une pauvreté désespérante quand on voit à quel point il aura envahit non seulement la télévision, le cinéma mais aussi désormais toutes les plateformes de streaming. Insupportable. Il y a peu j’en avais tellement éprouvé de dégoût que je suis allé voir du côté des sud- coréens, des séries de science-fiction pour la plupart mais je m’en fichais, un vrai bol d’air, notamment quand on observe les personnages féminins, cette impertinence quasi permanente que j’y découvre pour mon plus grand bonheur. Les films mongols aussi dont les plans fixes s’étendent comme les steppes à l’infini, le cinéma russe voire le chinois, autant d’imaginaires si différents, et de même que du rapport au temps. Récemment. deux acquisitions, toutes les œuvres de Borges dans l’édition de la Pléiade, deux tomes que je ne possédais pas encore ainsi que deux tomes constituant les œuvres complètes de Paul Valéry, dont je n’ai conservé de mes déménagements que quelques fragments épars, quelque part au fond de la bibliothèque. Ça ne veut pas dire que je vais me jeter dessus pour les lire avidement, je les ai voilà tout, je peux les feuilleter, peut-être en lire un extrait de temps en temps. Cela me fait penser qu’il doit exister aussi un imaginaire pour chacun quant à la façon de lire, comment lit-on les livres… personnellement j’avais pris l’habitude de lire de la première à la dernière page, une lecture linéaire. Et puis un jour je ne sais ni pourquoi ni comment, j’ai arrêté de lire ainsi, même les romans, surtout sans doute les romans. N’est-ce pas là déjà la tentative de contrer un imaginaire installé depuis les bancs de l’école et qui, l’imaginons nous longtemps, nous oblige à une obéissance, une servilité à lire tout livre du début à la fin, et qui au bout du compte détruit l’imagination et en tous cas le discernement. J’ai toujours été étonné du rapport que j’entretiens avec les livres, mais je mettais ça sur le compte de ma dinguerie habituelle. Que je rentre dans une librairie, une bibliothèque, je n’ai qu’à en apercevoir un, son format, sa couleur, son titre pour savoir presque aussitôt ce qu’il contient. De plus tout au long de ma vie il me semble que je suis tombé sur des livres qui arrivaient vers moi au bon moment à de très rares exceptions, et qui finalement ne furent là que pour confirmer ou renforcer la règle. Disons pour tenter de ne plus me faire douter de ce pouvoir bizarre. Mais bien sûr c’est encore et toujours une imagination au travail, pour contrer le fait entendu que le hasard ne veut strictement rien dire. On peut se complaire dans cette ignorance dans laquelle la raison, l’école souvent nous auront enfermé à triple tour. Il doit en être de même pour la construction de mon site sous Spip, mais je n’ai pas suffisamment encore de révolte, d’indignation face à l’imaginaire que charrie la construction de sites internet et qui doit répondre à tout un tas de critères SEO pour être aimables à Google. Donc, là encore, deux imaginaires en présence, le classique, faire tout bien dans les règles comme il faut, ou l’autre celui de l’outlaw. Mais pour contrer quoique ce soit il ne suffit pas d’être contre, il faut en comprendre les intentions, les rouages, la mécanique dans le détail, donc encore du travail à faire car je n’en suis qu’au debut avec Spip.

Hier matin une grande toile commencée destinée à l’expo de Sainte-Cecile des Vignes, encore un visage peint d’imagination pour contrer probablement le fait que s’appuyer sur un modèle puisse être la seule façon de peindre comme il faut ce genre de sujet.

huile sur toile 100×80 2023

le dieu pognon

Avec le temps, l’odeur de certaines villes, hélas celles qui s’offrent le plus facilement le long de la route du voyageur, avec le temps leur odeur est décelable à des kilomètres en amont d’y parvenir. Un mélange d’effluves épouvantables composée par les dépôts des ordures, le parfum bon marché, et les miasmes d’excréments qui sourdent des égouts, mal entretenus la plupart du temps dans ces cités abominables. C’est aux abords de l’une ces villes que je devais être parvenu. De celles où l’on honore le dieu Pognon, représenté par un angelot bouffi tenant une corne d’abondance. Une chose étonnante que j’ai pu observer afin de me divertir des répétitions c’est que la plupart de ses adorateurs sont composés de femmes. Elles le révèrent avec une telle ferveur que les hommes qui les accompagnent de plus ou moins bon grès en sont souvent gênés. J’ai connu des hommes rougissant des propos ou comportement de leurs épouses dans le monde entier, mais le rubicond de leur teint était rarement obtenu aussi sûrement que dans les villes adorant le dieu Pognon. Vestales le jour, prostitués la nuit, les adoratrices de Pognon sont difficiles à cerner pour un homme ordinaire. Et d’ailleurs ne font-elles pas tout, justement, pour demeurer incernables en s’efforçant de renvoyer tout homme autant qu’elles le peuvent à l’ordinaire.. c’est à dire à une définition très précise qu’elles ont fabriqué de l’ordinaire; c’est à dire plus précisément qu’un homme doit rapporter comme un chien rapporte une balle qu’on lui jette, et en remuant la queue de joie , de plaisir si possible. Ce soir là j’avais voyagé dans une pestilence depuis tant de jours que lorsque j’aperçus enfin les remparts de cette ville je sus que je n’y pénétrerai pas. J’étendis ma couverture bien en aval de la ville abominable, dans un lieu où ne me parvint plus que l’odeur encore brûlante du sable et des pierres et je m’enfonçais dans mes rêves familiers ceux notamment où les femmes entretiennent par leurs chants et leurs regards de velours une ville innocente, et qui, pour cette simple raison, est extraordinaire.

portes

A quoi sert une porte si on ne la voit pas, si on ne voit jamais autre chose que des murs. Et quand bien même la verrait-on, dans quelle mesure aurait-on envie de l’ouvrir pour regarder derrière celle-ci, de se créer encore l’illusion d’une autre pièce, d’un paysage et qui bien sûr seront différents de cette piece dans laquelle on se tient depuis toujours. J’étais exactement dans cet état d’esprit quand je parvins dans cette chambre, en 90, à Suresnes. L’hotel était propret, et les chambres se trouvaient au rez de jardin. Devant la fenêtre il y avait un cerisier japonais, et j’eus la chance, une fois dans ma vie, d’assister à la chute des fleurs de celui-ci. une réelle magnificence. Je crois que tout compte fait ce fut le seul événement remarquable auquel il me fut donné d’assister durant l’année entière que je passais ici, la plupart du temps allongé sur le lit, et tout rideaux fermés. J’exagère un peu, car bien sûr je travaillais, à deux pas de là j’avais dégotté un emploi de chauffeur livreur; le job n’était pas fatiguant, il suffisait d’avoir un minimum d’obsessions récurrentes, juste de quoi s’inventer une vie intérieure pour patienter dans les bouchons. Mes relations avec le monde se réduisaient guère plus dans la journée qu’à des bonjours bonsoirs avec les employés des quais de déchargement qui réceptionnent mes colis, De temps à autre j’allais boire quelques verres dans un bistrot tenu par des gens louches à une population louche et je m’y sentais assez à l’aise d’autant qu’on ne me demandait jamais rien sinon le minimum, commander ce que je voulais avaler et le payer ensuite. Sinon tout le reste du temps et il y en avait encore beaucoup, je rentrais à l’hôtel, fermais ma porte à double tour, tirais les rideaux et dans la pénombre cherchais le lit à tâtons pour y rester allongé et méditer sur mon néant personnel. Une fois ou deux je reçus des femmes, mais le lit trop étroit et surtout l’absurdité sur laquelle je tombais systématiquement de ne pas savoir quoi leur dire ou quoi faire avec elles, acheva de me convaincre de ne pas réitérer l’expérience. Au bout de quelques mois, je n’avais plus d’effort à fournir pour trouver l’emplacement du lit, ni pour retrouver le chemin de ma chambre en revenant du bistrot aux trois quart ivre, ni pour connaître sur le bout des doigts toutes les astuces pour éviter les bouchons en journée. L’ennui qui jusque là était resté assez latent me surpris de plein fouet au printemps avec la sempiternelle renaissance du monde, l’apparition des tous premiers bourgeons. Et soudain je me demandai pourquoi. Pourquoi mot magique et qu’on ne prononce jamais suffisamment à haute voix vis à vis de soi-même. Je ne me souviens pas de la réponse que je m’étais donnée cette année là, peut-être d’ailleurs ne m’en étais je pas donnée du tout. Comme souvent ce furent des événements indépendants de ma volonté qui m’entraînèrent à quitter ce travail, à quitter cette chambre, et Suresnes vers une autre chambre à Paris. Une soudaine envie d’ailleurs, en résulta. Mais en changeant de chambre, peu de souvenirs vraiment, sauf peut-être le fait d’avoir testé la literie de ce nouveau lit , de m’y être allongé comme par réflexe puis d’être rester sur celui-ci encore toute une année supplémentaire dans une presque pénombre permanente. Donc ouvrir une porte ou la fermer n’est pas vraiment une difficulté fondamentale, mais savoir pourquoi on l’ouvre ou on la referme, ceci est certainement une toute autre histoire.

un dieu vaniteux

Je marchais encore des jours et des jours avant de parvenir à une autre Sonora, mais mes espoirs s’étaient considérablement amoindris. J’en étais parvenu à ce point de fatigue où atteindre à n’importe quel but n’apporte qu’ une douce tristesse plus que la saine brutalité conférée par le désir sur le point de se satisfaire. Disons que j’étais pour ainsi dire mort, ou quasiment, lorsque je franchis une fois de plus au crépuscule les remparts de cette énième Sonora, sise beaucoup plus à l’est que toutes celles déjà visitées. Il n’y avait personne dans les rues, jusqu’à ce que je tombe sur ce qui devait être la place centrale, entourée de vieux bâtiments assez semblables à ceux déjà rencontrés en Alsace ou du côté de Rouen, demeures patriciennes ou de commerçants, fenêtres étroites, petits carreaux et colombages. Une grande clameur montait vers la nuit, crée par les habitants se tenant les coudes pendant qu’ils étaient en train d’effectuer une danse étrange autour de quelque chose que je ne parvenais pas encore à distinguer. Je m’approchais donc, et soudain certains des danseurs m’attrapèrent le bras et m’entraînèrent dans la danse, trois pas en avant, quatre ,en arrière. C’était comme le flux et le reflux, une marée humaine autour d’un point fixe. C’est alors par l’effet cinétique bien plus que par curiosité que je vis enfin la statue du dieu vaniteux. Il fallut peu de temps avant que je ne surprenne l’essentiel de la cérémonie, et son rituel minimal; à chaque fois que l’immense foule s’approchait du dieu elle l’insultait et lui crachait dessus. La pierre, une pierre sombre semblable à du granit était souillée d’humeurs qui dégoulinaient sur elle, la rendait resplendissante sous l’éclat écarlate d’une lune rouge. Au bout de quelques allées et venues, emporté moi aussi par la transe, je me mis aussi à pousser force jurons et cracher sur le dieu vaniteux- car j’avais entendu son nom. Mais le ridicule de la situation m’apparut soudain assez nettement et je mis toute ma volonté à m’extraire du mouvement général. Cette nuit là je trouvais un refuge sous un escalier pour tenter de trouver le sommeil mais le spectacle auquel j’avais participé m’encombrait l’esprit. Au bout d’une heure ou deux, le silence m’extirpa de ma somnolence, les habitants avaient du partir se coucher. Je décidais de me lever et de retrouver le chemin de la grand-place. Des silhouettes se mouvaient silencieusement autour de la statue, un véhicule muni d’un gyrophare bleu était garé tout près et depuis son réservoir un long tuyau était porté avec peine par deux des ombres que j’avais peine à distinguer. En m’approchant plus près que découvris qu’il s’agissait de femmes appartenant d’après ce que j’entendis à une religion minoritaire dans la ville. Des chrétiennes, ce qui les plaçait sous ces latitudes encore plus près de terre que n’importe quelle caste d’intouchables. J’allumais une cigarette et observais durant le temps de celle-ci leur labeur qui consistait à nettoyer les exactions commises durant la fête, à redonner une allure à la statue. Puis je m’éloignais de nouveau pour chercher la sortie de la ville, retrouver les grandes étendues désertiques qui m’étaient désormais familières plus que n’importe quelle ville, réelle ou rêvée. Néanmoins, comme il faut toujours un but pour avancer, avec l’éclat froid des étoiles je tentais tant bien que mal de raviver l’espoir de parvenir à une Sonora inconnue; une ville qui enfin peut-être me surprendrait vraiment par sa totale absence d’étonnement, de surprise. Ce fut suffisant cette nuit là pour retrouver l’espoir avec l’aube naissante. .

le soulagement qui convient

Il convient en tant que récompense que l’on reçoit, ou que l’on s’octroie d’avoir traversé l’horreur. Mais comme à peu près tout peut ici-bas être transformé en horreur assez mécaniquement, il n’est pas sot d’imaginer qu’il puisse exister en nous de vraies sensations d’effroi comme d’autres qui seraient artificielles; artificielles uniquement d’ailleurs afin d’éprouver un soulagement au rabais de les avoir soi- disant traversées en restant indemne. La lecture de Lovecraft confère un type de soulagement étonnant mais que je ne parviens pas à classer dans une de ces deux catégories précitées. Sur un plan on pourrait se dire c’est une fiction, un divertissement, et l’angoisse, souvent tentée d’humour, est du même ordre, c’est à dire un passe-temps, mais la sensation de soulagement que j’éprouve à cette lecture semble avoir une autre source que cet inquiétude ludique si je puis dire. Ce soulagement dépasse d’une tête ou deux le plaisir de lire seulement un récit de fiction. Prenons le Cthulhu, ce texte qui nous entraîne dans un univers de tentacules et de parois poisseuses, il peut se lire à divers degrés, selon l’humeur, l’âge, l’idée que l’on se fabrique de toute fiction, l’engouement que l’on possède ou pas pour y pénétrer en tant que bon public, ou au contraire un esprit critique navrant qui nous empêcherait d’y pénétrer justement. Mais quel est cette abomination au fond du labyrinthe, ce labyrinthe crée par des phrases à rallonge, un style qui à première vue semble suranné, répugnera au lecteur pressé; j’aurais bien ma petite idée, une explication assez plausible. De là à la livrer c’est autre chose, et peut-être que de le faire ne me soulagerait pas, ce ne serait pour le coup qu’un soulagement artificiel. L’effroi sous-jacent à la fiction est lui véritablement effroyable, donc une certaine dignité s’impose, même au plus indigne des hommes face à celui-ci. Et d’ailleurs n’est-ce pas justement par ce silence qu’une dignité devant l’effroi se récupère pour ainsi dire – si toutefois c’est possible… Et si cela est vraiment possible, n’est-on pas en droit alors d’en être soulagé d’une façon indubitable , de s’octroyer enfin à soi-même , le soulagement qui convient.

Vanité des explications

Quichotte par Garouste

N’y a t’il pas une vanité spectaculaire à vouloir trouver une explication à tout, de passer son temps à décrypter tout ce qui surgit de l’extérieur afin de l’absorber dans un intérieur, et qu’elle y soit ordonnée, rangée sur une étagère dans une jolie boîte, avec à chaque fois une catégorie, une étiquette. Une bibliothèque bourrée d’explications, et que rarement où jamais on ne relirait. Assurément en tout point semblable à une bibliothèque décorative. Mais qui donc vivrait dans une telle pièce avec une telle bibliothèque. Moi bien sûr puisque je suis, à défaut du contraire le seul à y penser en ce moment. Et donc cet ennui omniprésent associé à l’envie d’écrire comme un forçat, ne serait donc que ça. C’est à dire une explication encore. Et il s’en faudrait de peu pour qu’elle soit l’ultime la dernière, le point final. Ainsi j’aurais fait le tour de cette pièce, j’en aurais mesuré la longueur, la largeur, la hauteur, examiné chacun de ses recoins, et j’aurais passé ce temps infini uniquement que pour en arriver à cette absurdité. C’est encore une fois si ridicule que c’est probablement vrai. Pour autant je ne suis pas encore mort, la vie semble encore couler dans mes veines, et désormais, une fois cette dernière explication acquise comme la pièce la plus rare et en même temps la plus tristement grotesque de toute la collection, que vais- je bien pouvoir en faire ? Un habile plagiat du Quichotte, de l’Odyssée ? ce qui me chagrine en y songeant hélas c’est que je ne serai pas le seul, l’unique, pas plus que le premier à vouloir régler ce trop plein d’explications avec toujours la même vanité qui les aura inventées.

l’abomination qui se cache sous le lit

Plusieurs images, appelons cela des images plus que des pensées, m’auront prodigué est-ce le bon mot, peut-être devais je plutôt dire infligé- et ce pas moins de dix fois- car j’ai pu prendre enfin la précaution de les compter – l’envie de sauter du lit, cette nuit, pour aller m’installer à ma table de travail, et les noter sur Ulysses ( désormais en mode nuit même le jour ) Cependant, même au fond des rêves les plus dingues, l’insistance me semble toujours louche et je m’en éloigne quand je parviens à prendre conscience que toute insistance rencontrée et ce systématiquement, j’ai pu l’observer , me rend encore plus bigleux que d’ordinaire. Toute insistance me rend bigleux aussi bien quand je dors que lorsque je ne dors pas; par un phénomène de capillarité, c’est à dire que la chose comme une eau sombre venue de on ne sait quelle béance du sol remonte jusqu’au pied exactement comme pour un vieux mur dont aurait oublié de protéger la base avec une bonne couche de galets. Cette envie qui se cache sous toute insistance, l’ayant désormais prise à mon compte et l’insistance qui l’accompagne, me font loucher. Et ensuite il me faut des jours et des jours pour retrouver une vue normale (disons normale) Mais cette nuit, je suis plutôt assez fier de moi, j’ai résisté assez vaillamment à chaque assaut. Je suis resté couché. Peut-être un peu trop vaillamment. Et, bien possible que ce que je nomme une vaillance ne soit qu’une des multiples conséquences d’une chose tellement simple, tellement banale, l’installation d’un nouveau lit, un lit neuf et de tout le couchage neuf lui aussi qui l’accompagne. Et comme souvent une fois que l’imagination retombe comme un soufflet, on découvre un lézard au lieu attendu d’un dragon. Et bien sûr on est soudain penaud. mais cette honte n’est-elle pas assez semblable à l’insistance qu’on aura suivie et qui presque toujours nous mène à elle ? ne dissimule t’elle pas une envie similaire à la première ? Une belle image de cercle à l’intérieur duquel on tourne en rond. Et qu’elle est cette envie dans ce cas sinon qu’un événement spécial surgisse et qui n’aurait pour fonction que de nous rendre spécial. C’est tellement ridicule que ce ne peut être que cela. Mais mettons que je n’ai rien dit, que je n’ai pas découvert le pot aux roses, et surtout que je ne sois pas aussi désespéré et donc orgueilleux de vouloir toujours trouver des raisons à tout; cette affaire de lit est plutôt inspirante. Car si je récapitule, combien de fois ai-je dormi dans un lit neuf au cours de ma vie. Peut-être une fois, et cela remonte à si loin que je l’ai presque complètement oublié. Sinon tous les autres lits dans lesquels j’ai dormi, furent ceux des chambres d’hôtel, des maîtresses qui m’auront accueilli dans les leurs, des banquettes de train en partance pour des ailleurs improbables, et des couches précaires dans une ou deux prisons dans lesquelles on m’enferma. Aussi, je me demande si les rêves que nous parvenons à faire dans ces circonstances sont vraiment les nôtres ou bien si nous héritons de ceux inscrits dans toute literie conjointement à ses anciens occupants successifs. Et, encore ceci expliquant cela, cette abomination dont l’enfant a peur, celle qui dit-on se cache sous le lit, ne provient- elle que du lit lui-même plutôt de quoi que ce soit d’autre qu’on imagine se trouver en dessous.

Le peu de croyance envers l’information

peinture, Zoran Music

Une information surgit, ma première réaction est souvent de regarder ailleurs. Je ne tiens pas à être informé. Une information si on la fixe de trop pourra pourrir une journée, et qu’elle soit bonne ou mauvaise ni change rien. Être informé c’est pénétrer dans un moule et devenir soudain un genre de cake voilà ce qui me vient aussitôt à l’esprit quand ce mot s’avance et que je recule, prend mes jambes à mon cou et m’en éloigne. J’ai l’air d’exagérer, et sans doute est-ce vrai, mais l’exagération comme la pratique de la caricature n’ont-elles pas pour fonction de porter l’ attention sur les traits saillants d’un objet, qu’il soit visage ou texte ou image. Ensuite les conséquences de la desertion ne sont pas longues à se faire. sentir. On m’envoie des relances, on le menace, on se plaint de ma négligence par exemple ce sur quoi je ne rajoute rien en général, je la boucle, car si je disais vraiment ce que je pense de tout l’arbitraire de ces situations gouverné par l’information le monde entier se ruerait sur moi, m’enfermerait, me tuerait, il en va de la peau du monde de ne pas laisser s’exprimer à haute voix des individus comme moi