Aspirer à la quiétude

Aspirer à la quiétude est souvent le meilleur chemin pour entrer dans l’agitation. Parce que l’agitation est le socle, ce socle qui nous échappe autant qu’on désire lui échapper.

Voir l’agitation, se mêler totalement à celle-ci, demande autre chose que du courage ou de la folie. Cependant qu’il faut souvent tenter ces deux voies avant de saisir qu’elles ne fonctionnent pas.

Voir l’agitation demande d’être humble, de perdre cette notion d’importance de soi à laquelle on s’accroche sans arrêt.

Si je n’ai pas d’importance, si je ne suis pas grand chose, si je ne suis presque rien, je peux pénétrer dans l’agitation comme une souris dans un immense palais et ainsi l’observer tout entier à ma guise de la cave au grenier.

La difficulté n’est pas l’agitation, la difficulté est de devenir une petite souris surtout lorsqu’on imagine être un lion.

Hercule et le lion de Némée, Rubens.

Pêcher le silence

J’ai connu des temps bénis où l’on pouvait manger le poisson que l’on pêchait soi-même. De plus celui-ci avait encore une forme de poisson et non cette chose congelée, rectangulaire, enduite d’une couche de chapelure que l’on cuit à la va-vite sur un coin de fourneau.

Mais à vrai dire ce n’était pas pêcher des poissons qui m’intéressait le plus, c’était tout ce qu’il y avait autour durant ces moments de vacance fabuleux.

L’esprit accroché tel une barque à quai à un rituel immuable, quelque chose comme une sorte de doublure augmentée de moi, légère, pouvait alors voyager dans le ciel et dans les profondeurs du fleuve, dans le bruissement des arbres et le mouvement des reflets.

J’arrivais de bonne heure et humais l’air. Puis je déballais mon attirail toujours exactement de la même façon. Une fois la canne télescopique déployée, j’y accrochais la ligne, puis je farfouillais dans la boite de vers pour en trouver un que je coupais en deux sans le moindre émoi.

Enfin je plaçais une plombée pour mesurer le fond, estimais la vitesse, la force du courant ce qui me donnait les indications suffisantes pour régler la hauteur du bouchon, et enfin tendre la ligne.

Une fois tout cela fait je fixais l’objet comme un moine un point focal, crucifix ou mandala, et j’étais prêt pour un voyage dont je ne savais jamais d’avance ni où ni combien de temps il allait durer.

Je pouvais sortir de mon corps de petit garçon et rejoindre les territoires des rêves que j’avais abandonnés le matin.

Et puis de temps à autre un poisson mordait à l’hameçon tout là bas en bas, dans la profondeur et je suivais le fil d’argent pour retrouver mon corps, la pesanteur de celui-ci et le mouvement, et c’est alors comme mécaniquement que je ferrais.

La plupart de ces petits poissons étaient de long gardons et leur odeur me pénétrait les narines comme pour achever de me réveiller totalement. Une odeur forte de vase et de quelque chose d’autre que je n’arrivais pas vraiment à identifier clairement. Une odeur de gardon.

La perche arc-en-ciel que je pèche aussi parfois n’a pas tout à fait la même odeur, quand au poisson-chat n’en parlons pas, c’est une véritable infection, on le pêche plutôt dans le canal du coté des égouts.

Ce que j’extirpais de ces profondeurs mystérieuses, ces poissons de toutes sortes, la pêche , n’était pour moi rien d’autre qu’une conversation silencieuse interrompue par la chance. Et la chance surgissait à la fois dans des tons argentés et de sales odeurs.

Encore que sales odeurs est un terme exagéré qui ne venait pas de moi, mais de ma mère.

Car lorsque je rentrais avec ma bourriche pleine elle ne voulait rien savoir, débrouilles toi pour les préparer, moi je m’en lave les mains, ça pue vraiment trop tes machins.

C’était évidemment la contrepartie de ces moments magiques, comme si tout dans cette existence n’était qu’un équilibre permanent à ajuster entre le merveilleux et le désagréable.

Je prenais de vieux journaux, la Montagne notamment, et sur les feuilles imprimées relatant les faits divers, les dates et événements des comices agricoles, les rubriques nécrologiques, je sacrifiais mes souvenirs encore tout frétillants d’ombres et de lumières, ces agréables moments. Les boyaux sanguinolents se mêlaient à l’encre d’imprimerie, ce devait être mes premières peintures crées de toutes pièces par le hasard.

Je n’ai jamais parlé de tout cela, je n’étais qu’un gamin et, du reste sitôt que j’avais essayé de raconté mes rêves ou mes cauchemars je n’avais la plupart droit qu’à des réprimandes.

Arrête donc de vouloir faire ton intéressant et va ranger ceci va ranger cela.

Je me suis tu le plus profondément possible.

Puis je suis arrivé dans des contrées où la pêche ne me disait plus rien. Au bord de l’Oise en région parisienne, je voyais les berges souillées par des nappes de gasoil que laissaient dans leur sillage les péniches, des bouteilles vides en plastiques, des petits chats morts dans des bas de soie, je n’avais nulle envie de fourrer ma ligne dans ces eaux là.

J’ai pourtant essayé une fois ou deux tant la nostalgie me tenaillait. Mais ce fut décevant, je n’ai péché ces jours là que des objets mis au rebut dans le ventre du fleuve, une vieille ceinture et une espadrille. J’ai donc rangé tout mon fourbi dans un coin du garage et puis j’ai laissé le temps passer, j’ai oublié.

Durant les 50 années qui se sont écoulées depuis j’ai du retourner à la pèche moins de cinq fois.

Au Portugal notamment où je vivais dans une forêt d’eucalyptus, au dessus de Chaves je suis allé pécher pour me nourrir car je n’avais plus le moindre kopeck. C’était une petite rivière, un vao et j’ai pu retrouver en grande partie le monde des rêves qui m’était devenu inaccessible , depuis l’enfance, et l’abandon de la pêche.

Oh bien sur j’avais des rêves d’adultes désormais, mais ce n’était pas du tout la même chose. Dans ces rêves là il me semble que j’étais démuni totalement, je n’avais rien pour mesurer le fond, et tendre ma ligne en toute quiétude.

Je n’avais désormais plus rien, pas la moindre plombée, pas le plus petit bouchon, pas le moindre petit fil pour pêcher le silence.

Hortillonnages, Alfred Manessier

Peindre sans ponctuation

Suite à un commentaire de la part d’un lecteur concernant l’absence de ponctuation dans la plupart de mes textes, je me suis mis à réfléchir sans doute parce que j’ai botté en touche un peu trop facilement à mon gout.

Et encore je me suis retenu.

J’aurais pu aller faire quelques recherches sur Google afin de retracer le plus brièvement possible une « histoire de la ponctuation » au travers des âges, ce qui m’aurait permis en premier lieu de conforter une bonne fois pour toutes les intuitions qui m’auront traversé depuis les classes maternelles et primaires sans que jamais je n’ose m’exprimer sur celles-ci.

Car ayant l’oreille fine et passant la plupart de mon temps à écouter tous les bruits de la nature, ou de l’être, se confondant en une seule et même entité , j’ai remarqué que celle-ci ne s’octroie jamais la moindre pause. Dans le fond la mélodie continue imperturbablement à se jouer même si, de temps à autre, l’ouïe du commun des mortels puisse s’imaginer qu’elle disparait.

Comme en toute chose que nos sens nous représentent il y a toujours deux aspects au moins que l’on pourrait nommer le visible et l’invisible.

Or la pause, comme le blanc ou le vide entre deux choses distinctes ne m’a toujours paru n’être qu’apparence et artifice.

J’imagine qu’au tout début de l’écriture, étant donné que les supports étaient précieux, pour des besoins d’économie ou d’écologie déjà, l’écrivain évitait de laisser du blanc entre les mots et ne ponctuait pas.

D’ailleurs le mot en lui même n’est qu’un vestige de ces temps oubliés où chaque lettre se relie à l’autre pour évoquer un son compréhensible distinctif, re-connaissable. Comme si connaitre ne suffisait pas.

Je crois que si je me penchais sérieusement sur la langue hébraïque et que j’analysais avec force d’exemples, issus comme il se doit de sources sures, nul doute que je découvrirais que les mots de celle-ci contiennent des voyelles cachées que le lecteur doit deviner suivant le contexte dans lequel chaque mot est placé.

Chez les Grecs anciens je vous fiche mon billet qu’on serait stupéfait de découvrir, sur les manuscrits originaux, une continuité de lettres toutes reliées les unes aux autres et dont il faudrait faire un effort pour distinguer chaque mot.

C’est pour des besoins oraux, pour se narrer les histoires les plus fameuses que les conteurs, copains comme cochons avec les copistes, dont les plus joyeux drilles furent probablement gaéliques ou irlandais, ont éprouvé le besoin de placer du blanc entre les mots, entre les idées, entre les sensations et les émotions. Pour les même raisons triviales la plupart du temps : Accroitre la durée de la narration afin que les péquins aient la sensation nette d’en avoir pour leur écus.

Donc durant une grande partie de son histoire, avant cela, l’humanité en général ne se souciait que peu ou pas du tout de la ponctuation, et j’imagine qu’elle ne s’en portait pas plus mal qu’aujourd’hui.

Cette observation n’est rien à côté d’un paradoxe que l’on peut apercevoir au Moyen-Age concernant l’évolution de la ponctuation au regard de la pauvreté de la production littéraire de cette époque.

Comme si on avait voulu étirer les caractères, pour remplir les parchemins, la fabrication du papier étant désormais à peu près maîtrisée, on se retrouvait avec des stocks, du surplus qu’il fallait bien écouler.

Peu de production et beaucoup de parchemins voilà une raison aussi valable qu’une autre pour inventer les règles de la ponctuation.

Une autre raison sans doute plus sérieuse et plus dangereuse était que le sens soit partagé par le plus grand nombre de façon à ne laisser que peu de doutes, notamment en matière d’écrits religieux.

Imaginez, il aurait fait beau voir que tout à chacun interprète l’évangile à sa guise.

Avec la ponctuation disparait le doute qui comme on le sait depuis Mathusalem et plus récemment Saint-Antoine de Padoue, est le signe que le démon nous tirlipote la matière grise.

Du coup et fort de ces toutes premières intuitions dont je vous ai parlées, je n’ai jamais jugé vraiment intéressant de me pencher de trop sur la ponctuation, surtout en raison de ma résistance vis à vis de toutes les innombrables manières que l’éducation nationale ne lésine pas à utiliser pour nous bourrer le mou et faire de chacun de nous des moutons.

Et puis cette mélodie que je ne cesse d’entendre depuis toujours je ne vois pas de raison valable ou personnelle de m’amuser à la trahir tout au contraire, j’ai toujours essayé de la suivre du mieux qu’il m’était possible de le faire.

Aujourd’hui on veut mettre du sens partout, des raisons, de l’intelligence. De cela aussi je n’ai jamais cessé de me méfier.

Tout d’abord parce que c’est assez fatiguant mais cela ne serait rien si la raison n’était pas à peu près toujours à coté de la plaque concernant la réalité de ce monde, celle que toute ponctuation justement tente de dissimuler en nous égarant dans la logique.

Il y a plus d’un point commun entre cette histoire de ponctuation dans l’écrit et ce que me dit mon épouse lorsqu’elle ouvre la porte de l’atelier et me livre son avis sur la plupart de mes tableaux.

On étouffe, c’est trop chargé, mets plus d’air.

Evidemment je respecte son avis comme je respecte l’avis de ce lecteur me livrant sa gène concernant ma carence en virgules et en points. Ce qui ne me fait pas dévier d’un iota sur ma façon de peindre.

Car je suis têtu et je n’y peux rien.

C’est plus que têtu je crois, c’est fidèle. Voilà, je reste fidèle à mes intuitions de départ aussi longtemps que l’on ne me prouvera pas qu’elles sont totalement erronées.

Et j’ai toutes mes chances de ne pas être contredit car, au demeurant, tout le monde s’en tape le coquillard royalement de mes intuitions

La vie ne fait pas de pause sauf dans le monde des apparences alors pourquoi j’essaierais de faire autrement sinon pour paraitre ce que je sens bien ne pas être ?

Et puis je vois bien où tout ça risque de nous mener surtout : de plus en plus d’espace entre les idées, entre les émotions, les mots, une sorte d’expansion du langage, comme de l’humanisme, parallèle à celle de l’univers qui finira par la nuit noire et sans étoile à terme ou dans un mutisme profond, comme on voudra. Et « on » je ne sais pas toujours c’est qui, on dit que c’est un con, je doute aussi pas mal de ça.

Distances prises, Pierre Alechinsky 1960

Tout ce qui nous traverse

De ce tout qui nous aveugle

sitôt qu’on tente de le retenir

et que déjà la mémoire enchaine à une image, une odeur, un gout.

Cette résistance à se laisser traverser sans broncher par ce tout

qui s’empare de la langue du palais de toute la bouche et dit souvent

n’importe quoi, n’importe comment, et n’importe où

Ces paroles scories de combats inégaux.

On veut maitriser, contrôler, juger mais qui veut sinon la peur.

Cette résistance comme un ressort que l’âge compresse

et qui soudain un matin se détend comme un serpent

qui s’étire et danse sur un fond de constellations d’astres morts.

Rien ne s’oppose dit la chanson

Rien ne s’oppose à la nuit, comme c’est vrai.

C’est le moment de nous quitter

Cela ne servirait à rien de pleurer, de trépigner, de vociférer, de hurler, ou de geindre, tout cela ne serait que du pipi de chat.

Et surtout n’y allez pas non plus de toutes vos saloperies de célébrations et d’hommages.

Foutez moi donc la paix une bonne fois pour toutes ! Dégagez ! laissez moi vivre ma mort tranquille merde !

Puis comme j’estimais avoir été injuste, je m’adoucis.

Et dans un souffle en tentant de recomposer les traits du visage en quelque chose d’à peu près aimable je leur lâchais le fameux

C’est le moment de nous quitter.

Mais c’est vrai que toutes ces personnes, la plupart des fantômes, se pressant à mon chevet, leur présence à cet instant crucial, me procurait à la fois une telle joie que contrebalançait agréablement une belle envie de vomir.

Une telle joie était insupportable, je n’en voulais pas voilà tout.

Je savais qu’elle était factice absolument qu’elle était semblable à une grosse gomme chargée d’effacer à peu près tout de mes griefs contre eux, contre la vie, contre Dieu lui-même si tant est qu’il puisse exister.

Je ne voulais pas disparaitre dans une sorte d’anesthésie générale provoquée par la joie.

L’indignation et la colère les jurons voilà tout ce que j’étais capable d’opposer comme bouclier à cet amour infini qui s’éveillait tout au fond et que je désirais leur cacher afin qu’ils conservent ce souvenir confus de qui j’avais pu être.

Mourir pudiquement pour compenser tous les excès d’une vie de débauches et d’outrances c’était à la fin, la moindre des choses.

Dessin Encre de chine

L’esprit et la lettre

Ce vieux débat philosophique dont le sujet principal est le respect de la loi, n’importe laquelle, qu’elle soit civile ou religieuse, évoque une idée importante d’obéissance.

Et ce n’est surement pas un hasard si j’ai désobéi mille fois à de nombreuses lois que l’on m’imposait concernant l’esprit de celles-ci pour mieux me rapprocher du son, de la phonétique que chaque mot contient comme un secret, un secret de lumière.

Désobéir pour m’extraire d’un sens commun partagé en toute insouciance souvent, comme on partage un repas sans porter la plus petite attention aux différents plats que l’on ingurgite, en nous contentant d’un c’est bon, puis en passant à l’actualité du jour. Ce qui m’a toujours paru être le summum de l’irrespect justement.

Chaque mot est réceptacle d’une lumière ancestrale, d’un son qui provient du fond des âges et cette lumière ce son sans doute proviennent t’ils d’un au-delà de l’univers tel que nous l’appréhendons.

Cette énergie de la lumière et du son entremêlés il suffit de s’absenter du sens, pour qu’ils nous éclairent et nous enseignent. Il s’agit d’un savoir dont nul ne peut se servir. On ne peut qu’être là, voir et écouter.

Et ce message silencieux, dans le sens où nous ne pouvons pas poser de nouveaux mots sur lui, nous emporte vers des contrées personnelles et solitaires dont nul non plus ne peut parler que nul ne peut décrire vraiment.

Peut-être que la poésie est cet art qui s’approche le plus du silence que j’évoque. Où les mathématiques.

Ce qui communément sert à communiquer est aussi ce qui paradoxalement nous rend à notre solitude essentielle.

Les lettres sont des mystères, la lettre est un mystère. Si j’avais eu plus de temps et n’avais pas cherché à explorer la confusion, j’aurais aimé apprendre de nombreuses langues, étudier leurs alphabets, me pencher sur chaque son en les prononçant comme des formules magiques.

Nul doute alors que dans mon esprit j’aurais pu créer ainsi des oies sauvages sur lesquelles grimper, un tapis volant, et de nombreux dragons.

Cependant cette vie est limitée il est nécessaire de l’accepter comme il est aussi nécessaire d’accepter chaque pas que nous effectuons dans la clarté comme l’aveuglement.

Accepter c’est le degré suprême de l’obéissance et du respect de la lettre.

Et lorsque je croise des rebelles, des révoltés je ne vois bien souvent que des personnes en route vers cette acceptation. Car dans cette vie ou une autre elle finira bien par devenir connaissance.

Une connaissance parfaitement inutile pour vivre en ce monde, pour vivre au contact des autres dans leur tumulte écho du notre.

L’écart est alors la solution temporaire à l’agitation. Trouver le repos plutôt que le chercher vainement.

Le repos, l’acceptation, l’obéissance, la lettre.

La tristesse du Roi, Matisse 1952

L’égarement

Ce monde est un enfer où tous les buts sont des démons. « Amour », « richesse », « savoir », « paix » sont les pancartes publicitaires qui nous assènent leurs slogans tout au long des autoroutes et nous payons cher les péages pour nous apercevoir en fin de parcours que tous ces mots ne sont qu’illusions.

l’illusion mène à tous les égarements.

On pourrait même dire que cet égarement est un but dont nul ne parle. Un secret se crée à notre insu.

J’étais dans ma période mystique soufi entre 20 et 30 ans juste après avoir expérimenté tout ce qui pouvait ressembler de près ou de loin à de la compulsion: Le bouddhisme, la mescaline, le lsd, et la bière à haute dose, et pour finir la masturbation qu’on appelle aussi la veuve poignet, le café du pauvre et probablement encore de nombreux vocables dont je ne me souviens plus.

Incidemment tous mes buts s’étaient dirigés vers le bas. Et enfin j’y étais parvenu, j’étais presque plus bas que terre, si tant est que cette expression suffise à décrire vraiment la situation. Car plus bas que terre cela signifie la tombe.

J’étais tombé. Et de plus j’avais tout fait pour expérimenter les dures lois de la gravité. Quelque chose d’insistant, une volonté farouche dans le mauvais sens des choses. Sauf que je ne voulais pas vraiment me suicider. A chaque fois que j’y pensais j’éludais la question, je remettais à plus tard comme une possibilité de libération absolue et définitive. Cela me faisait un bien fou d’ailleurs d’imaginer que je pouvais décider du moment de mourir. Comme si toute mon impuissance chronique s’évanouissait soudain dissoute par cette hypothèse lumineuse.

Mais bien sur ce n’était encore qu’une illusion. J’avais lu Durkheim. Et je savais que le suicide ne serait pas de mon propre fait même si je me défenestrais, m’ouvrais les veines, me pendais, m’empoisonnais à la mort au rat, à l’eau de javel, rien de tout cela ne serait jamais totalement de mon propre fait.

Ce ne serait jamais que la pression extérieure agissant à l’intérieur, deux forces contraires qui s’opposent et dont l’une irrémédiablement l’emporte.

Le fait de me retrouver nez à nez avec cette impossibilité sur le plan intellectuel avait achevé de me dévaster.

Que me restait il donc ? Rien.

Sauf la marche à pied.

Lorsque je repense à cette période, je revois tous les lieux, je peux retrouver toutes les atmosphères, l’odeur des saisons et moi marchant à l’intérieur de cette bulle. Marchant à perdre haleine du matin au soir, où sitôt que je pouvais me libérer de tout ce temps à sacrifier aux jobs purement alimentaires.

Je ne prenais pas les transports publics, je sillonnais la ville de part en part comme un amant le corps de l’aimée.

Paris à cette époque était cette inconnue toujours renouvelée que ma misère, ma pauvreté comme des luminions des lanternes ne cessait d’éclairer d’ombres et de lumières vacillantes.

J’errais de quartier en quartier, du plus pauvre au plus riche, des immeubles haussmanniens dans la béance des boulevards à l’intimité épicée des ruelles crasseuses de la Goutte d’or

Et je ne peux pas me le cacher aujourd’hui, j’étais heureux.

Au fond même de mon désespoir, de ma pauvreté je jure que j’étais heureux.

Je n’étais pas heureux pour une raison spéciale. J’étais heureux pour rien, par le seul fait d’être encore en vie après toutes ces expériences traversées.

Peu à peu l’épaisseur de mon cœur, de ma cervelle devenaient perméables, et lorsqu’au printemps j’arrivais au Jardin du Luxembourg je restais de longues heures à contempler les fleurs avec lesquelles j’entretenais de longues conversations silencieuses.

J’étais parvenu enfin à m’égarer ainsi qu’il le faut c’est à dire sans se raccrocher à la fébrilité à l’excitation, à la colère, pour tenter de maintenir en soi une quelconque unité.

Je ne parvenais plus à utiliser ce ciment là, il ne valait plus un pet de lapin.

Je respirais le ciel la vastitude de celui-ci, je respirais le bruit de la ville comme un battement de cœur rejoignant le mien, je respirais vraiment. Ou plutôt ça respirait car je s’absentait comme si toutes ces immensités qui avaient pénétré par les sens avaient fait un ménage extraordinaire.

La difficulté de l’égarement, j’ai pu m’en rendre compte une fois que j’eus retrouvé mes esprits, la difficulté majeure, c’est qu’il est du même niveau que tout bonheur, toute grâce, il est temporaire.

Les contingences sont à maudire ou à bénir comme on le voudra- mieux vaut les bénir je crois-mais ce sont toujours elles qui nous extirpent de l’égarement total, de la folie possible vers laquelle inexorablement celui ci nous conduira, à moins que ce ne soit vers un quelconque monastère ou asile psychiatrique.

Aujourd’hui mes égarements se limitent qu’à quelques écarts de langage et à la réalisation de tableaux et aussi à une drôle de manière d’enseigner ce que je crois avoir compris en matière de peinture.

Je dis drôle parce que je tente d’être divertissant en égarant mes élèves sur des sentiers qu’ils n’auraient pas imaginé emprunter bien souvent.

Parfois même j’ai peur de me prendre un peu trop au sérieux, alors je fais l’idiot, je plaisante , je monte sur les tables et je fais le pitre, je les égare concernant cette notion d’autorité qu’un élève place dans son professeur. Je ne cherche pas le rendement. Il y a déjà eu beaucoup de chutes, des cris, des pleurs, des claquements de porte.

Je m’en fiche. J’ai mérité cette place , je l’ai acceptée comme j’ai accepté à peu près tout de ce chemin que j’ai suivi et qui mène à l’égarement total. Certain y verront de l’orgueil, de la vanité, et ce sera normal il n’y a absolument aucune raison pour que quelqu’un d’autre que le voyageur comprenne le chemin du voyageur.

D’ailleurs le voyageur se soucie t’il de sa destination ? Il la connait d’avance depuis le plus profond du temps mais celle-ci lui est devenue imprononçable.

Quelques photographies des travaux d’élèves, hier durant un stage. C’est la suite du travail sur les formes à extraire d’une image de paysage. Cette fois ci les élèves ont peint plusieurs feuilles qu’ils ont mis en commun ensuite pour les découper et ajuster les fameuses formes sur un format raisin.

La conférence des oiseaux.

Novembre n’est vraiment pas ma tasse de thé. En plus je ne bois pas de thé. Du coup je tente de me motiver, de trouver du beau, de l’allégresse, de l’enthousiasme encore plus durant ce mois là que durant les autres pour contrebalancer ma peur, ma colère, mon désespoir. C’est un grand mot le désespoir, aujourd’hui on parle plus de déprime, parfois aussi de mélancolie.

Aujourd’hui on ne voudrait qu’être jeune, joyeux, riche et séduisant, charismatique si possible, c’est le miroir aux alouettes de l’époque qui veut ça. Placer à la marge tout le fâcheux. Placer à la marge le dégueulasse. Ce que l’on pense ou ce que l’on estime être le dégueulasse.

En tant que peintre l’ombre m’est aussi nécessaire que la lumière. Je les place sur le même piédestal au niveau de l’amer comme du sublime.

En cherchant un peu sur le net un livre que je voulais relire je suis tombé sur cette vidéo, c’est une réécriture et une récitation de la Conférence des oiseaux écrite par Farid Al-Din Attar, poète persan du 12ème siècle.

Ce récit je l’avais découvert alors que j’étais marmot et il m’avait énormément fait rêver, il contenait tant de mystères à éclaircir… J’ai conservé ce petit bouquin illustré des années et puis je l’ai perdu dans un de mes nombreux déménagements. Sans doute fallait il que je le perde pour mieux le retrouver, c’est souvent ainsi que les choses fonctionnent.

J’espère que cette vidéo vous incitera à chercher l’original et à l’étudier, à le lire à vos enfants, à vos petits enfants, car il contient à peu près tout de ce que crois avoir compris de la vie désormais.

L’esbrouffe

Je ressors ce mot dont je ne me suis pas servi depuis belle lurette: l’esbrouffe qui provient de l’argot ou du patois et qui implique une certaine force, à contrario de l’entourloupette qui elle nécessite un brin d’intelligence minimum.

Le vol à l’esbrouffe était bien connu, surtout chez les Allemands ( voir Macé dans la chanson de Vidocq, si vous voulez des références plus précises)

Faire de l’esbrouffe c’est aussi faire du tapage, pendant qu’un complice vide les poches des victimes dont l’attention est ainsi détournée.

Ce n’est pas bien honnête.

Mais comme je ne sais pas ce qu’est l’honnêteté, je suppute que j’ai utilisé l’esbrouffe beaucoup à la seule fin, non pas de détrousser qui que ce soit, mais plutôt d’en avoir le cœur net.

Parce qu’il y a l’honnêteté partagée par le plus grand grand nombre et puis celle que l’on se doit à soi-même.

Et comme j’étais débiteur vis à vis de cette dernière depuis des lustres, ce qui dans mon esprit dépasse probablement belle lurette, ce n’est pas un hasard si le mot esbrouffe a surgit du bol de café noir pour me pénétrer dans les narines sous forme de vapeur.

J’ai toujours pratiqué l’esbrouffe comme un exercice physique, la marche à pied ou l’épluchage de légumes.

Disons que c’est un leg, un héritage, je n’ai absolument rien inventé. tout était là déjà bien avant que je ne pousse mon premier vagissement.

Dans ce qu’il me reste de mémoire, mon grand-père paternel, un fort des halles faisait de l’esbrouffe pour un oui pour un non, ce sur quoi il était immédiatement suivi par son épouse, ma grand-mère, qui ne lésinait pas sur la précision des mots pour qu’ils soient les plus percutants possibles, et enfin mon père a tout récupéré pour me le resservir à toutes les sauces en mettant si je peux dire plus que la main à la pâte. Ce qui est bizarre dans une famille de bouchers.

Enfin voilà, mon tour un jour est arrivé d’empoigner tout ce fatras et comme j’étais jeune, sans le moindre discernement, j’ai cru que ça m’appartenait, que tout ne venait que de moi, que j’étais l’esbrouffe incarnée si l’on veut.

Ca m’est presque complètement passé depuis le temps bien sur. mais une fois ou deux par an j’ai des rechutes.

Comme si je ne voulais pas lâcher tout à fait prise. Comme si j’allais me retrouver parfaitement seul d’un coup, et totalement à poil sans m’appuyer sur cette capacité à pratiquer le coup d’état, la provoque, l’outrance.

Pour me soigner parce que c’est une maladie aussi insidieuse que celles appelées vénériennes, parfois on ne peut mesurer les conséquences des débordements que longtemps après, une fois que c’est trop tard généralement, j’essaie d’écrire ou de peindre.

ça me calme beaucoup pendant que je le fais. Après évidemment je ne devrais sans doute pas montrer tout ce que je produis ainsi, ça risque de choquer pas mal de gens, les proches surtout, ou encore certains employeurs curieux, ou encore des ex à qui je ne donne jamais de nouvelles.

Mais bon comme il y a de fortes chances pour ces gens en général ne sachent pas plus qui je suis que moi-même, quelle importance.

Bien au contraire toutes les observations, les critiques, les plaintes ne me serviront qu’à mieux cerner peut-être l’esbrouffe générale, ce qui par les temps qui courent n’est pas rien.

Robert mon grand-père fort des Halles Huile sur toile, pas à vendre.