Nature et perfection

Tout de cette idée pourrait se résumer en quelques mots. L’acceptation des limites. Accepter aussi pour soi-même ces limites. Réduire à presque rien l’idée de l’infini devenue soudain obsolète, caduque. Se souvenir que l’on ne peut appréhender celle-ci qu’au travers de nos limites. Alors qu’en général, on imaginait le contraire, détruire toute limite. Comme la liberté, l’infini ne peuvent plus se percevoir sans la nécessité d’une suite de contraintes, d’une suite d’achèvements.

Remonter à l’origine d’une idée que l’on pense personnelle. Ainsi, par exemple, que la perfection ne soit qu’un synonyme du mot naturel

Peut-être qu’internet propose cette possibilité. De prime abord, on se trouve face à un labyrinthe. Ne pas oublier de se munir d’un fil d’Ariane

Quelques propositions de Wikipédia à ce sujet :

Fil d’Ariane est une expression qui peut désigner :

  • fil d’Ariane, un objet légendaire de la mythologie grecque, qui est à l’origine des acceptions métonymiques ultérieures ci-dessous ;
  • fil d’Ariane, en ergonomie, un système d’aide à la navigation (souvent la navigation web) ;
  • fil d’Ariane, en plongée sous-marine ou souterraine, le filin que le plongeur déroule derrière lui à l’aide d’un dévidoir afin de pouvoir retrouver son point de départ, en milieu trouble ou confiné ;
  • Fil d’Ariane, le nom de la route métropolitaine 901 à Toulouse qui relie les autoroutes A621 et A624 ;
  • fil d’Ariane, un fil de fer tendu, autonome, très proche du fil de fer ; c’est un objet d’équilibre et une discipline des arts du cirque.
  • Le fil d’Ariane, un téléfilm français diffusé en 2012 ;
  • Le fil d’Ariane, une association nationale d’entraide généalogique.

Être naturel, ça veut dire quoi, est-ce qu’être naturel, c’est être soi-même ?Et, donc être soi-même quel sens personnel donne t’on à cette proposition vraiment ? Pour reprendre un leitmotiv du développement personnel, la question : quand sauras-tu vraiment que tu es toi-même ? Bienvenue aux nouveaux abonnés qui vont en prendre pour des années à tenter de résoudre la question. Pourquoi ? Sinon en raison d’une idée erronée concernant les limites et l’infini.

Instinctivement, le refus de l’artifice tiendrait une place importante dans cette injonction de devoir être naturel. L’artifice, la ruse, le but à atteindre ainsi. Instinctivement, on se fabrique une idée du naturel. Pourrait-on réellement dire qu’elle tient debout, qu’elle n’est pas erronée dès le début par l’hypothèse première, qu’elle provient de l’instinct . Comme si l’instinct était un lieu, un espace magique, d’où surgirait une vérité. Magique, puisqu’en dehors de tout raisonnement, de toute pensée et non soumise à une durée. Abolition soudaine et péremptoire du temps. Appartenant à une autre idée probablement toute faite aussi, l’idée d’éternité, ou de temps mythique.

L’hystérie provoquée par l’évanouissement des limites. Le fameux tout est possible. Une sauvagerie dirait-on. J’y vois aussi autre chose de l’ordre de l’abandon. Parce que le résultat est ni plus ni moins une façon de s’en remettre encore au destin, à la fatalité, à une pensée magique. Celle d’un ordre naturel. Résultat de la faillite de toutes nos institutions. Celles dont le rôle était principalement d’en imposer. Des limites humainement compréhensibles. Possible que cette difficulté à comprendre toutes ces idées, tous ces mots, ces concepts, pour le plus grand nombre aujourd’hui mène à ce besoin de reconsidérer la sécurité, la nation, l’ordre. Peut-être que cette incompréhension ajoutée à la ruine des institutions, du politique en général, ne propose que peu d’issues. En gros la dictature ou le yoga. Mais, dans un cas comme dans l’autre, cette nécessité de chercher, dans l’espoir de trouver, un maître.

La voie du mysticisme est cependant bien plus ardue que tout apprentissage du profane. Ce qu’il faut y sacrifier dépasse l’entendement commun. Dans quel but surtout ? Revenir souvent à cette idée du but est loin d’être une sinécure également. En ressortir plus qu’humain n’est pas la moindre des inepties. Finalement, n’est-ce pas là ce fameux but recherché dans cette idée de nature et perfection associées ?

Sûrement aussi qu’il faut passer par ce genre d’ineptie. Tout le genre humain. Revivre encore toutes ces imbécilités concernant la race pure, retourner dans l’utérus en raison de l’effroi provoqué par le fait d’être vivant et d’avoir le choix et le renoncement comme jougs. La fatigue du bœuf ou de l’âne ne pouvant échapper au sillon, au labour, pas plus qu’au fardeau.

Objectifs et projets, reprise.

Dessiner un village de nuit. Exercice sur tablette. 2022.

Lorsqu’une personne me parle de ses objectifs, de ses projets, je suis bon public, voire même admiratif. Puis, assez rapidement, surgit une inquiétude. Un doute. Et, enfin, je rebrousse chemin. J’en reviens ventre à terre à l’instant où cette « histoire » m’est racontée. À la façon dont mon interlocuteur s’y prend pour la narrer. Est-ce un réflexe ? Et si oui, il me semble que ce qui le déclenche est juste une affaire d’oreille. Un mot qui ne colle pas aux autres, un objet insolite. Un ton au-dessus ou en dessous de celui du ton général de l’évocation. Cette dissonance détectée je perds le fil de l’histoire et simultanément la foi en toute possibilité de réalisation des dits objectifs ou projets.

Sans doute une attitude réflexive m’oblige à ce recours. Car j’ai, de nature, beaucoup de difficultés à croire en la notion d’objectif ou de projet. La plupart du temps je n’y vois que bavardage, du remplissage servant à meubler le silence entre les êtres. Une sorte de levier pour désamorcer la gêne. Un passe-temps. À partir de cet instant, depuis cet instant même où aura surgit le couac, la dissonance, je ne peux plus m’appuyer compter sur aucun prétexte pour accompagner ou suivre , en pensée, mon interlocuteur dans le déploiement de son récit comme dans une projection du temps.

Bien sur je sais ce qu’est un objectif, un projet. Je connais aussi la satisfaction de les atteindre ou de les réaliser. Ce résultat néanmoins ne m’a jamais empêché de tomber sur une déception une fois l’enthousiasme, la frénésie, la communion évanouis.

C’est un peu comme faire l’amour. Cette simultanéité de plénitude et de vide qui se côtoient jusqu’à se confondre et où, à la fin, il ne reste plus qu’une absence.

Il s’agit avant tout, hélas, d’une exigence qui, quoi que je puisse penser ou faire, ne peut jamais vraiment se satisfaire.

Qui aussitôt atteinte disparait pour laisser place à un manque dans lequel va puiser l’énergie pour s’élancer vers autre chose. Une énergie du manque si l’on veut.

C’est à dire que je possède cette conscience à tort ou à raison que tout objectif tout projet n’est jamais rien d’autre qu’un ersatz, un prétexte, une sorte de pansement, en même temps qu’une représentation de l’existence toute entière avec une naissance, un développement, rebondissements, croissance et chutes pour atteindre à un climax puis un épilogue, et bien sur une fin.

Mener à bien un projet, jusqu’au bout, c’est accepter tacitement, inconsciemment la plupart du temps qu’il naisse se développe et s’achève. C’est une métaphore qui finit par tout envahir, la naïveté n’y résiste pas plus que l’enthousiasme. C’est justement ce dont il ne faudrait jamais être conscient. Toutes ces idées ne sont sans doute que des croyances. Des croyances qui en valent d’autres exprimant l’idée que l’homme se construit grâce à ce qu’il fait. On « consommerait » ainsi des actes comme toute autre denrée finalement. Et ce pour amasser un capital, une satiété, une masse graisseuse rassurante.

À force d’objectifs, de projets ainsi menés bon train, on deviendrait une femme, un homme d’expériences.

On n’aurait pas peur de penser de façon légitime que la fameuse confiance en soi provienne de cette somme d’échecs et de réussites.

Et donc la foi, la confiance en soi, serait l’objectif, le projet, comme le véritable auteur de cette histoire souvent abracadabrante qu’est notre vie.

Enfant je me souviens avoir passé beaucoup de temps à observer les insectes, notamment les fourmis.

Quelle admiration je ressentais alors en voyant que quelque soit l’obstacle se dressant devant elles, il ne les arrêtait jamais. Une volonté inflexible. Une volonté inhumaine. Une volonté de machine. Proche d’un programme, informatique. Qui les oblige, ces insectes, à dépasser sans rechigner jamais chacun de ces obstacles pour atteindre au but.

Et en même temps je ne pouvais qu’éprouver une sorte de compassion de comprendre à quel point chacune de ces bestioles était assujettie à ce programme, prisonnière de celui ci, n’ayant même pas l’idée de songer à le fuir, à s’interroger sur les tenants et aboutissants de celui-ci puis à s’en échapper.

L’être humain serait-il différent des insectes. Grande question, ruminée avec effroi. Ces objectifs et ces projets que nous ne cessons de poursuivre ont-ils un sens véritable ? Ne sont-ils pas des chimères que nous ne cessons de poursuivre contre vents et marées ? Sommes nous assujettis nous aussi à des sortes de programmes. La fameuse fatalité ne serait-elle pas autre chose qu’un programme ? Et le véritable libre arbitre, à condition qu’il puisse exister vraiment, ne serait il pas autre chose qu’une résistance têtue à toutes les injonctions crées par ces programmes. Entre obéir et désobéir la frontière est en premier lieu un no man’s land. Un espace vague dans lequel l’être se retrouve à nu. Le doute et l’hesitation entravent le chemin de tout choix tout renoncement et installe celui qui y est confronté dans un « moment » c’est à dire un point d’équilibre précaire. Et sans doute que de vouloir examiner cette sensation de précarité si peu agréable soit-elle offrirait aussi des avantages. Sinon pourquoi s’y habituer peu à peu et avec persévérance?

l’idée de néant ou de mort vient à l’esprit.

Sans doute aussi pour mieux écouter les dissonances qu’on finirait par repérer dans la narration de ces deux mots. Qu’ils proviennent de bouches étrangères ou de la nôtre. Peut-être que depuis ce no man’s land on se préparerait à passer enfin l’idée d’une frontière plus librement, plus courageusement, sans encombres. Et que pour lâcher du lest, la première des choses dont il faudrait se défaire est notre propre idée d’importance. Car tout bien pesé, n’est-ce pas celle-ci qui ne cesse de vouloir se maintenir coûte que coûte au travers de l’apparence. Apparence se résumant à ces objectifs que l’on se donne, aux projets que l’on fomente. L’idée d’importance et l’idée du complot permanent pour se survivre perpétuellement à elle-même.

A cet instant tous les prétextes, toutes les raisons sont « bonnes » pour que nous n’en doutions pas. Le pire, l’effroi ne serait-il pas de nous retrouver à errer de par le vaste monde pour rien.N’est-ce pas ce qui nous effraie le plus que l’existence soit parfaitement inutile, la notre particulièrement. Que tous nos faits et gestes ne soient toujours effectués pour rienExercer un art, la peinture par exemple, est aussi une façon d’aborder ce no man’s land. De remettre en question souvent la notion d’objectif, de projets. Est-ce qu’au bout de tout le cheminement on ne retrouve pas cette précarité, ce doute et l’hésitation salutaires qui nous font douter du choix comme du renoncement ? Et ce quelques-soient les réussites et les échecs traversés. Ce sentiment de précarité, l’a t’on suffisamment étudié, creusé enfin, qu’on y découvre enfin l’avantage ? Est-ce du détachement, la sensation de se sentir enfin libre, ou d’avoir pu traverser la frontière tant redoutée, d’être enfin mort le plus naturellement possible?

paliers

Deux images emmêlées. La première une salle presque vide. Des hommes en uniforme qui torturent un autre. Mains et poings liés. Assis sur une chaise au milieu de la salle, il résiste autant qu’il peut pour ne pas donner le nom de ses camarades. Rien ne lui est épargné. Humiliations, coups, menaces. Il baisse la tête, ne regarde plus ses tortionnaires. Il entre en lui-même, se recréer un espace.

Seconde image, un homme encore. Plutôt jeune, de vingt à trente ans. Il s’est réfugié en forêt. Dans quel pays, impossible de dire. Une forêt immense, il y a de la neige et le vent souffle. Pas de feuilles aux arbres. Un univers en noir et blanc. Temps glacial. L’homme chante et hurle parfois pour essayer de se réchauffer, de rester vivant.

Images entremêlées, car ces deux-là semblent être sur un même palier de la souffrance. Un palier sur lequel je ne peux pas faire de différence entre les individus, ni même concernant les lieux. Ce qui les réunit est la résistance aux attaques de l’extérieur, la façon d’endurer. La façon dont chacun tente comme il peut de se recréer un espace.

Et, si l’envie de renoncer surgit par lassitude, quelque chose empêche chacun de l’accepter. Est-ce tout simplement pour ne pas crever, pour rester en vie, non, c’est plus une curiosité. Celle de percevoir le palier suivant, de saisir dans la chair comme dans la pensée ce que peut produire la souffrance en tant qu’élément de fabrication de l’espace. La souffrance comme moyen ou comme outil. Le terme d’espace est associé à celui de liberté. Ainsi, ils s’aperçoivent simultanément que la liberté est une idée, une représentation qui les entrave. Que derrière ces mots se dissimule autre chose. Est-ce le néant, est-ce l’invisible… nul ne saurait plus poser de mot désormais. Le tour des mots serait effectué, ne resterait plus que le non-dit et l’interligne.

Ce qui les a conduits chacun, ils ont oublié leurs mauvais choix. Ils se sont rendu compte de cette évidence. Que choisir aussi n’était qu’une illusion. Après avoir ruminé longtemps, panser toutes plaies en pensant, récapitulant Se seront aperçus chacun conduits par les sentiers qui bifurquent. Laissant çà et là à tout carrefour une part ou une autre de leur vitalité comme une obole inéluctable à fournir aux passeurs.

Pourrait-on continuer de vivre ayant découvert cela. Cette question est sans doute la seule qui reste. Et, que leur résistance, leur endurance au mal finalement est un jeu. Un passe-temps. Garder la question comme une braise en cheminant de palier en palier et advienne que pourra.

La douleur ressemble à drogue, addictive. Arrive toujours un moment où l’on ne la sent plus, ou une douleur plus aiguë serait souhaitée pour nous garder en vie. C’est aussi ce que l’on se dit et que de pouvoir s’en délivrer changerait tout. C’est sans doute ainsi que naît le confort, la sécurité et les idées toutes faites. Mais mettre à jour une addiction ne l’explique en aucun cas. D’ailleurs pourquoi faudrait-il toujours tout expliquer ?

L’image

Peinture, ébauche de visage imaginaire Patrick Blanchon 2022.

Le visible possède-t-il un cœur, un centre, une raison, une vérité. Deux réponses possibles. Platon dit non. Pour le philosophe, le secret du visible n’est qu’une ombre, une illusion, un mensonge. Et, c’est en cela que cette illusion est condamnable. Second point de vue, La réponse chrétienne. Une sacrée trouvaille de proposer Dieu comme fondement du visible. Fut un temps où la peinture cherchait à rendre compte de cette vérité chrétienne. On peut penser à Saint-Bernardin de Sienne. Lorsqu’il peint l’Annonciation durant la période du Quattrocento. L’artiste et le croyant désirent représenter ce lieu, cet espace où Dieu vient dans l’homme, où ce qui ne peut être figuré devient figure, où ce qui n’a jamais été vu devient visible. De ce point de vue de peintre comme celui de la chrétienté, le cœur du visible est unique et il est Dieu. Le résultat est une révolution de l’esprit puisque désormais, c’est tout l’invisible qui trouve sa raison d’être. La foi remplace le doute, voire le mépris platonicien. Que l’on approuve ou pas cette solution, cela n’interférera que peu avec l’avalanche de mots d’ordre qui en découle. On peut imaginer tout un monde, le monde chrétien, basculer soudain dans cette croyance martelée sur tous les tons. L’injonction d’avoir la foi n’en est que la partie immergée. La morale occupe l’espace sous-jacent, une place prédominante déjà. Dont on peut facilement imaginer qu’elle sert surtout aux puissants pour asservir les plus faibles. Si souffrir au travail permet comme d’obtenir comme rétribution ultime une place au paradis, si la raison de la violence peut enfin s’associer à une cause divine, on souffre sans doute beaucoup plus silencieusement. Dans le calme. Pour ne pas gêner le confort des puissants. Que se passe-t-il alors dans l’inconscient collectif, l’idée que la lumière chasse l’ombre, qu’une guerre existe entre ces ombres et cette Lumière. En tout cas qu’une synergie ancienne, présocratique s’évanouisse à partir de l’appel de l’ange Gabriel. Qu’un nouveau-né engendré par l’invisible devienne un homme crucifié, la figure d’un carrefour entre deux mondes, celui de l’invisible et du visible. Mais pas seulement. Sous cette image d’Épinal, le monde de l’esclavage se distinguant du monde des salariés que dans une apparence. Comment on a tenu en laisse les travailleurs des champs et des fabriques en les invitant à se rendre chaque dimanche à la messe… vu de notre siècle cela semble extravagant. Pourtant, la chose continue sans même que l’on en prenne conscience. Encore aujourd’hui.

Cette habitude d’évoquer la vérité par l’entremise d’images pieuses. Y a-t-il une réelle différence avec les images visibles sur les réseaux sociaux ? La vérité divine est simplement remplacée par la vérité individuelle et de ce fait l’individu, l’influenceur, ne devient-il pas ainsi un avatar de l’invisible lui aussi ? Toute cette morale nommée désormais mindset oulivestylene sert-elle pas les mêmes intérêts que depuis toujours ? Et cette injonction qui chasse l’autre, cette fameuse nécessité d’avoir confiance en Soi. N’y aurait-il pas une translation de sens qui se serait effectuée, Soi-même étant devenu lui aussi cet invisible qu’il convient de nommer, mais d’affirmer, et pas pour rien bien sûr, pour réussirdans la vie. L’hésitation, de doute, les empêchements en général n’appartenant jamais qu’à la créature, rangés dans la catégorie des défaites contre les démons de tout temps.

Iconoclaste certainement. Un paradoxe supplémentaire. Être peintre et iconoclaste. Ainsi, sans doute que tout l’élan vers la peinture abstraite ne tient qu’à ce doute permanent entretenu avec l’idée de la figure, volonté de détruire la figure non. Pas réellement, mais d’en faire douter sûrement. Partager mes doutes quant à la figure telle qu’elle est installée désormais dans notre monde, dans nos vies. La figure ou l’image en général.

Ne rien capter.

Je ne capte rien. Très bien. C’est vrai que ce cours sur la perspective est loin d’être facile. Toute cette théorie a ingurgiter, sans doute abstrait pour les jeunes de 9 à 14 ans. Pas plus accessible chez les adultes d’ailleurs. Ne rien capter aux concepts de ligne d’horizon, de fuyantes, de cône de vision , c’est assez normal présenté au tableau. Beaucoup me diront que c’est des maths, de la géométrie, matières dans lesquelles ils rencontrent toujours des difficultés. Je me demande si je n’ai pas hérité de tous les cancres anciens ou actuels dans ces ateliers du mercredi. Ou bien je me remets en question, peut-être que je n’explique pas bien. Trop compliqué.

Je pourrais me demander aussi pourquoi cette année j’ai décidé d’expliquer quasiment de façon scientifique la perspective à mes élèves. Pourquoi ce changement. En général je ne donnais que quelques indications quand un dessin, une peinture ne tenait pas debout. J’essayais de laisser du temps à l’œil de trouver sa justesse.

En fait je crois que ça part du constat qu’on ne sait rien voir sans fixer un point dans l’espace. Que cette relation avec les êtres les objets les choses est toujours plus ou moins basée sur cette fixité. Et qu’en ce moment mon regard a plutôt tendance à ne se poser sur rien de fixe. Disons qu’il suit continuellement le mouvement, qu’il ne s’installe pas dans l’illusion d’une perspective justement. Et comme je suis contradictoire, paradoxal, j’ai envie de pousser à fond les limites de la perspective. Là où je peux le faire. En dessin. Pour montrer comment nous sommes tous conditionnés, bernés par celle-ci. Comme s’il s’agissait de faire visiter une cellule dans laquelle peu connaissent l’étendue, les limites…

Étendre cette réflexion à quantités de choses serait facile. Comme par exemple une consigne proposée dans un atelier d’écriture. Un objectif quelconque à atteindre. Dans le fond toutes ces idées qu’on ne cesse de s’inventer, souvent seul, dans lesquelles aussi l’on finit par s’enfermer.

À côté de ça j’entends aussi cette injonction de la 3D. Comme ce serait « cool » d’y arriver. Tout cela relayer par les écrans. Par exemple ces nouveaux dessins animés que l’on diffuse aux gamins. Il y a du volume, des textures , mais je n’y vois surtout que beaucoup de froideur. Compensée par les bons sentiments à l’eau de rose. Illusion totale donc.

Ne rien capter serait-il une défense inconsciente, une résistance finalement de l’œil, de la cervelle et de la main… une résistance naturelle chez certains, de plus en plus, contre cette forme de mensonge…

L’impossible

Musée du quai Branly Expositionsur le chamanisme. Patrick Blanchon 2017

Il y a des frontières au possible. Nous apprenons cela dés l’enfance. Un martèlement concerté à la fois par la famille et l’école au début , puis plus tard par l’usine la banque et les femmes dont on ne prend pas soin.

Et puis il y a l’impossible, ce territoire inconnu que certains perçoivent d’abord confusément et dans lequel, pour une raison ou par manque de raison ils finissent par s’engager.

C’est seul bien souvent que l’on s’engage dans l’impossible. La vie d’un artiste je l’ai envisagée ainsi. Il y a eut un appel plusieurs fois répété que j’ai trouvé insolite, étrange, et qui peu à peu a fait de moi un étranger.

Un appel? non, cela n’est encore pas le bon mot, plus un coup de poing, un choc déstabilisant absolument. Et dans l’émotion éprouvée alors il n’y a plus eut de haut ni de bas, plus de bon ni de mauvais, plus rien d’autre que cette profondeur infinie du monde qui m’a happé totalement.

La frontière du possible fut traversée les première fois par inadvertance et ce ne fut qu’un rien emporté par la force cinétique d’un tourbillon.

A chaque fois c’était un voyage aussi long que court . Le temps demeure ici sans consistance. La géographie non plus. Le point de vue devient si multiple que se dresse la sensation d’être partout, comme nulle part.

Et, quand effrayé par ce que je venais de traverser je m’en ouvrais aux adultes, alors on me souriait gentiment quand on avait le temps ou bien on me rabrouait à l’heure des corvées urgentes.

Je me réfugiais alors dans l’hébétude, provoquée à la fois par mes découvertes et la résistance à les entendre qu’ont les adultes. C’est ainsi que j’ai pu toucher les frontières bien marquées du possible.

Alors je me suis tu et appris le langage commun, c’est à dire le mensonge. Finalement l’idée était également de se débarrasser un moment de l’oreille absolue.

Alors j’ai étudié les possibles, de nombreux possibles et tous m’ont ramené à la frontière.

J’étais un « sans papier » d’un possible commun. Mon pays, on me sommait d’y retourner par un hochement de tète, par une porte qui se refermait, par un regard fuyant. Alors j’ai compris.

Je me suis tu encore plus loin et j’ai passé la frontière.

Quand je regarde en arrière désormais, ma rébellion d’enfant m’a mené loin et je ne peux que remercier cet enfant de toutes les vies qu’il m’a fait traverser.

Comme Saint Christophe j’ai traversé un fleuve, que dis je ? plusieurs, avec cet enfant sur les épaules. Il a toujours été ce poids que j’ai du supporter, et que bien souvent j’ai voulu déposer, m’en libérer, m’en défaire, parfois jusqu’à vouloir le tuer, l’enterrer profondément sous terre ou le brûler dans des bûchers d’illusions perdues. Le calciner.

Et malgré tout, j’ai continué, et le poids après avoir été tellement lourd a finit par s’alléger.

En traversant la frontière des possibles je suis peut-être arrivé dans une sorte de champs quantique où les lois de la physique, de la logique, n’ont plus cours. Ce sont seulement les lois de l’intention qui gouvernent ici . On peut parcourir des milliers d’années avec la force de l’intention.

Alors j’ai compris pourquoi l’impossible était si terrifiant et pourquoi peu de personnes osent s’y engager consciemment. c’est qu’il faut justement être inconscient pour y entrer, et qu’on ne saurait jamais se familiariser avec lui.

Tout change continuellement et le seul point de repère que l’on peut envisager c’est qu’il n’y en a jamais vraiment aucun. Seul le changement alors peut devenir totem.

Alors voici venue l’heure d’enfiler ce costume constitué de plumes de phénix, ces bottes en peau de phoque, et ce chapeau de poils de jaguar. La danse commence, les pas mènent encore plus loin et plus près vers ce « même et différent » au dehors résonnent les tambours mouillés de pluie du printemps.

De l’importance de se fabriquer un tambour.

©2018 par Patrick Blanchon

Le Littré nous apprend :

« On dit qu’un tambour couvert d’une peau de brebis ne résonne point et perd entièrement le son lorsque l’on frappe sur un autre tambour couvert d’une peau de loup »

Que le mot tambour était inconnu des romains et qu’il nous vient du perse et des maures.

Tout ceux qui prône un  temps profane, un temps de labeur, un temps d’usine, un temps de banquier  n’utilisent pas la bonne peau ou n’utilise pas l’instrument.

Le tambour c’est l’instrument d’un autre temps. Un temps mythique que nous reconnaissons tous étrangement lorsque le son de celui ci nous parvient.

La transe dans laquelle il nous fait pénétrer nous fait parcourir des sphères inconnues du petit pois qui flotte à la surface de l’océan et qui de temps en temps s’époumone à grands coups de  » je maîtrise ».

En peinture il est nécessaire de chercher sa peau longtemps afin de confectionner Le tambour.Cette peau sur laquelle va danser, frapper, caresser le pinceau. sans qu’elle ne crève, ne s’abîme, ne se relâche.

Une fois celle ci trouvée et solidement arrimée le peintre est à même de chercher le rythme le plus à même de voyager sa peinture.

Peu importe le temps qu’il fait autour, peu importe les vicissitudes, les espoirs et les déceptions.

Des que le pinceau touche la toile, les voiles s’écartent , la couleur donne le ton le voyage commence.

C’est pour cela qu’une peau de mouton ou de brebis est peu recommandable car bien moins résistante à la flamme des rythmes et des silences.

#photofictions #03|photographier l’autre.

Peinture Visage imaginaire ( collection privée) Patrick Blanchon 2018

Photographier les autres, l’autre. Ce que cela produit. Il n’y a rien de naturel. Peut-être s’en aperçoit- on moins dans un cadre familier ou familial. Tant que l’on entretient encore cette croyance envers le familier. Mais tout de même. Braquer l’objectif d’un appareil photographique sur l’autre, le viser, le cadrer, le shooter. Non cela n’a jamais été rien. Cela ne fut jamais facile. Comment négocie t’on avec ce malaise. On négocie souvent avec tant de choses… négocier, terme de commerce, et qui prend souvent le pas sur l’échange. Commercer, négocier avec un sourire, un geste, une invitation, tout cela presque comme en as du marketing. Attirer l’attention, intéresser, créer du désir, le but étant qu’à la fin une action soit effectuée. Avec une tricherie encore à la clef, un malentendu. De taille le malentendu. L’autre imagine qu’il devra poser, il s’y prépare, fabrique déjà son cliché personnel. Le photographe a tout prévu qui l’attend patiemment au tournant. Pose bonhomme pose. Pose ma jolie pose. Clic clac Kodak. Et là très peu de temps. Au soixantième de seconde, comme au millième, La pose se relâche, l’œil chavire, un autre mouvement. Comme une copie carbone froissée. Elle est là la vraie photo. Clic clac encore c’est la bonne. L’autre n’y voit que du feu. Il est toujours installé dans la flamboyance de son reflet premier. Ne voit pas qu’il vient de montrer son âme ou son cul. Tout est dans la boîte. Enterré(e) vivant(e).

Toujours été accompagné par cette sensation bizarre. C’est comme franchir un interdit. Un tabou. Capturer l’image de l’autre. Il me semble que l’on négocie exactement de la même façon pour dépasser le malaise qu’un enfant qui désire devenir grand. En passant par le sacrifice. Soit disant une initiation. En tous cas en renonçant à des territoires personnels autant que sacrés. C’est ainsi que peu à peu on perd du terrain, que l’on s’expulse soi-même d’une clarté pour rejoindre l’ombre. C’est aussi comme cela que l’on expérimente une solitude fort différente de celle d’avant. Que l’on devient sorcier si l’on veut. Artiste diront certains. Je crois que l’on ne parvient pas vraiment à réaliser d’abord puis à oublier ce que l’on dérobe au monde. Que l’on se sent toujours plus ou moins redevable d’avoir été autorisé ou de s’être autorisé de commettre de tels forfaits. La plupart du temps cette sensation d’être débiteur est balayée par le quotidien. Par l’agitation. Époque de zapping. Hier encore je me demandais pourquoi je n’avais pas fait beaucoup d’efforts pour promouvoir mon travail photographique, je mets ça sur le dos d’une absence de talent la plupart du temps. Depuis des années le même discours. La même excuse. Le même prétexte.

Parfois je me dis que je vois tout en noir et blanc encore. Qu’avec compassion et bienveillance je pourrais passer outre ce genre d’excuse. Me détendre. Comme on tape sur un bifteck pour l’attendrir. Ces mots d’ordre, tellement contemporains, ces mots aussi me mettent mal à l’aise. Ils me mettent la tête à l’envers. Me rappellent à une naïveté perdue, disparue. Et cette absence, cette perte, je peux la mesurer au nombre de kilomètres de films argentiques que j’ai déroulés pour prendre cette distance, afin de me ruer vers je ne sais quelle lucidité qui validerait enfin les terme grand ou adulte. Désormais je ne photographie plus beaucoup les autres. Je les regarde. Pas besoin d’appareil. Ce petit moment de flottement entre le moment où ils veulent apparaître tels qu’ils pensent être et ce qu’ils sont vraiment quand ils s’oublient je ne peux pas ne pas le voir. Est-ce que j’en fait quelque chose? À vrai dire je n’en sais rien. Plus trop d’idée sur la question. Peut-être est-ce rangé dans la catégorie des événements climatiques. Comme l’odeur si particulière qui flotte dans l’air juste avant la pluie. Mais certainement que ce n’est pas si innocent que cela parait. De la négociation encore avec l’ineffable pour tenter de revenir à la maison , un passe- temps, sans doute pas grand chose de plus.

Peut-être aussi que la peinture de visages, la plupart du temps imaginaires est aussi pour moi un moyen de rembourser cette dette.

( Publier également sur le site tierslivre.net )