Simple

Patrick Blanchon huile sur carton format 30x40 autoportrait en rouge
Autoportrait en rouge, Patrick blanchon huile sur carton 1985

Dans le livre : « Le chemin des nuages blancs » écrit par le lama Anagarika Govinda , un allemand convertit au bouddhisme tibétain et qui vécut 30 ans en Inde du Nord, il y a un passage dans lequel il parle d’un vieux moine qui entretient le temple où il a trouvé refuge.

C’est un très vieil homme qui reçoit apparemment une petite pension de la part de la confrérie des moines et l’auteur comprend qu’il reverse presque tout l’argent à l’entretien du Temple. Pour vivre le vieil homme ne conserve qu’une natte et un bol.

Il continue ensuite la description du vieux moine par petites touches, comme celle dans laquelle il évoque la générosité de celui-ci quand, il lui propose de boire un breuvage dégouttant mélange de thé et de beurre clarifié mais dont le prix est tout de même coûteux pour le vieux qui ne roule pas sur l’or on l’a compris.

Puis il enchaîne sur l’occupation du temps de celui ci qui ,dit-il ,ne reste jamais inactif. On le voit alors enfiler des chaussons pour briquer chaque dalle du temple, nettoyer les bols à offrandes, changer les chandelles consommées et en replacer de nouvelles… bref un emploi du temps chargé mais qu’il réalise simplement, dans une sorte de prière continuelle.

Ensuite l’auteur parle de la puissance des mantras que lui enseigne le vieux et il explique que ces prières parlées, ces sons s’adressent à la partie la plus profonde des êtres et non à leur mental ou à leurs sentiments.

Cela m’a donné encore de quoi réfléchir durant mes nuits d’insomnie que j’occupe à classer mes toiles, balayer mon atelier, et bien sur mettre de l’ordre dans mes pensées en écrivant.

Evidemment que c’est d’une limpidité et d’une simplicité inouïe.Si l’on considérait que tout ce que l’on touche, regarde, mange, boit était vraiment une manifestation du divin ou de l’univers, si on accordait notre esprit, notre cœur à cette évidence magistrale, alors la vie serait simple tellement simple que j’ai bien peur de ne pouvoir soutenir encore cette simplicité pour le moment.

Mais attendons un peu, après tout je ne suis pas encore si vieux que de n’avoir d’autre choix que de l’accepter enfin.


Changer

Huile sur papier journal Réalisation 1985 représentant quelques objets sur une table d'angle.Oeuvre de jeunesse de l'artiste peintre Patrick Blanchon
huile sur papier journal collection privée Patrick Blanchon

Il y a une différence majeure entre croire que nous sommes à un certain niveau et y être véritablement. La peinture n’échappe pas à cette règle.

Pour comprendre ce qui ne fonctionne pas dans un niveau d’évolution ,il faut passer aux niveaux supérieurs sans quoi impossible d’avoir le recul nécessaire.

Puis à l’occasion d’un regard jeté sur le chemin parcouru, s’arrêter pour apprécier honnêtement mais aussi à l’appui des nouvelles connaissances que nous avons acquises, le fil imperceptible qui relie l’ensemble afin de suivre la  trace, le  fil conducteur.

Sans cela nous pataugeons et tournons en rond comme un hamster dans une cage.

Ces derniers jours, j’ai  envie de ranger, de classer, de jeter, d’alléger. Faire le tri entre l’important, le nécessaire qui peut faire levier et l’inutile qui m’entrave, me scotche, me lie, m’ennuie.

Dans des cartons je retrouve une kyrielle de travaux de jeunesse et je les regarde d’un nouvel œil en tentant de lutter contre l’attendrissement de la nostalgie et la pulsion d’ouvrir un grand sac poubelle.

En retrouvant cette feuille de papier journal tâchée de couleur j’ai un doute avant de la froisser, la déchirer, l’évacuer. J e vais juste prendre le temps d’en reparler un peu, comme on parle à un ami sans fausse pudeur, sans artifice. 

Voilà :

Je peignais dans des chambres de hasard, sans confort, et seule la flamme de mes désirs et de mes ambitions , autant dire la flamme des illusions, me réchauffait et me nourrissait tout en même temps. J’étais dans le niveau le plus bas de l’échelle dont je parle plus haut. Le niveau où l’on se préoccupe encore beaucoup trop de l’environnement, de ce qu’on va manger, du comment on va payer la chambre et acheter ses titres de transport. 

Pour pallier les exigences requises par ce premier niveau, je travaillais comme archiviste dans une boite d’architecture. Un sous-sol poussiéreux où, s’entassaient tous les dossiers des projets réalisés ou pas, les études de plan, les calques de tout acabit, et les litiges réglés ou pas.

Je ne rechignais pas à la tâche, mais celle-ci était  si facile, je disposais de longues périodes durant lesquelles je lisais tout ce que je pouvais trouver chez les bouquinistes, et à la bibliothèque de quartier. Je me souviens encore avoir lu « les vies » de Plutarque dans une vieille édition, mais comme ma spécialité est de digresser, je ne vais pas étaler ici la liste tout aussi hétéroclite que gargantuesque des nourritures livresques que je dévorais d’une façon que je considère aujourd’hui .. aussi désordonnée que désespérée. 

Cependant voyez, je considérais que ma tache était facile, je m’étais installé dans une jolie routine qui me procurait de quoi assouvir ma soif d’apprendre, ma passion de la lecture.

Je ne gagnais pas grand chose évidemment et les fins de mois étaient toujours tendues à partir du 15. Ce n’est plus trop original de nos jours, c’est même devenu banal. En fait ce qui ne serait pas banal c’est qu’il en  fusse autrement.

Pour lutter contre la routine et l’ennui j’avais élevé la rêverie à la hauteur d’un sacerdoce et il m’était assez facile de supporter cette existence en me projetant dans un avenir dans lequel,inéluctablement  je serai peintre, écrivain, photographe, chanteur, érudit, philosophe, et bien sur « riche ».

La rêverie et l’espoir ne sont pas des phénomènes palpables. Ce ne sont que des rustines virtuelles que l’on tente de coller sur l’effroyable. 

Sans organisation, sans plan d’action, sans accepter de se fixer des objectifs autres qu’hypothétiques, non seulement je n’étais pas libre mais en plus je faisais fausse route et j’allais me retrouver enchaîné plus encore par la suite.

Cette suite je ne vous la raconterai pas encore. Pas aujourd’hui, peut-être même jamais, ce n’est pas bien important. La seule chose qui me paraît importante ici c’est que pour voir il faut fermer les yeux. Revenir à la racine de soi et considérer le mental comme un périphérique.

Une souris, un clavier, un écran mais pas l’ordinateur.

Ce n’est pas le mental qui peut faire changer de niveau. 

Changer c’est lâcher prise et ce terme est tellement galvaudé désormais, récupéré par des charlatans de tout acabit que je ne vais pas ajouter encore à la misère du monde.

Hier encore j’évoquais Ulysse attaché à son mat, dans « le chant des Sirènes »

J’adorais ce héros depuis l’enfance dans ce qu’il avait d’ingénieux et d’arrogant vis à vis des Dieux et des démons cependant qu’il n’est plus aujourd’hui qu’un homme comme tant d’hommes prisonnier d’une fausse idée de la liberté.

Alors finalement cette feuille de papier froissée et tachée de couleurs que personne n’a jamais vue, cachée au fond d’un carton, devrais je la jeter ou bien la garder ? 

Une histoire banale

C’est l’écrivain Robert Graves qui la raconte dans son magnifique travail sur la mythologie grecque lorsqu’il évoque une des multiples visions cosmogoniques  des anciens. 

La déesse Eurynome dansait sur l’eau et s’ennuyait lorsqu’elle fit la rencontre du vent Borée qui pour l’occuper la féconda.

Amoureux le couple voulant encore profiter du bon temps confièrent le fruit de leurs ébats, un « oeuf »,au serpent Ophion qui n’avait pas grand chose d’autre à faire.

Or Ophion trés fier de son nouvel emploi clama un peu partout qu’il en était l’auteur, ce qui ne plut guère à la déesse qui dans un même temps récupéra son oeuf et décocha un coup de talon dans la machoire du reptile dépité.

D’après les notes de bas de page  de Robert Graves ce coup de pied et les dents perdues du pauvre Ophion seraient à l’origine des Iles Cyclades.

Cette histoire de confiance et d’usurpation d’identité est bien banale je vous avais averti.

Cependant il y a de l’or dans toute banalité, il faut la chauffer un peu pour s’en rendre compte.

Lorsque dans les années 60 naît le pop art impulsé en Angleterre par 
Richard Hamilton et d’Eduardo Paolozzi (milieu des années 50) , et parvient outre atlantique le grand public ne retiendra que le nom d’Andy Warhol.

Mais qui connait en Allemagne Gerhard Richter ? Hormis les initiés assez peu de personnes connaissent son travail sur la banalité des photos de famille qui est considéré comme le pendant du pop art Allemand

Cette banalité pour Richter lui servit de matière pour créer une série d’œuvres  en noir et blanc d’après des photographies mal cadrées mal exposées , bref des photos qu’on dirait ratées.

Ce que le commun nomme « banal » pour l’artiste était une mine d’or de réflexions sur un paradigme qui lui est cher : l’importance de l’aléa, du hasard dans l’élaboration de son oeuvre.

En prenant appui sur ces clichés en noir et blanc et les reproduisant à la perfection en peinture ,s’opère une disparition celle de Gerhard Richter lui même. Ainsi par la reproduction tout en même temps servile et magistrale d’un cliché le peintre parvient-il à s’émanciper de la toile complètement face à un  spectateur éprouvant alors le même malaise que  devant une photographie pourrie et surtout anonyme.

Et encore  je retiens particulièrement une citation de cet artiste :

« j’ai une santé moyenne, une taille moyenne (1,72 m), je suis moyennement beau. Si j’évoque ceci, c’est parce qu’il faut avoir ces qualités pour pouvoir peindre de bons tableaux. »

Pour un artiste qui est l’un des plus côté du monde, cela fait réfléchir et je me suis dit qu’il avait peut-être lu Robert Graves et l’histoire d’Eurynome et d’Ophion. On lui avait confié un oeuf mais il ne la ramenait pas.