La pensée agissante.

Ce matin je reçois dans ma boite mail un nouveau courrier de Mamie Annie. Je ne sais pas si vous connaissez Mamie Annie ? Non ? Et bien c’est une voyante bien comme il faut, c’est à dire que si l’on se fie à la photographie qu’elle met sur sa bannière on lui donnerait le bon dieu sans confession. Une petite dame âgée avec des cheveux blancs qui vous regarde le menton appuyé sur sa main avec un léger sourire bleuté derrière de simples lunettes à monture sécu.

Depuis quelques mois je collectionne les voyantes et les chamans, ainsi je
vous ai parlé de Mamie Annie, mais je ne vous ai pas parlé encore de Blanche qui ressemble à la fée Mélusine avec un petit coup de vieux et non plus de Cœur d’or dont je n’arrive pas à savoir si c’est un homme ou une femme finalement.


Le point commun entre tous ces personnages merveilleux c’est qu’ils proposent d’améliorer considérablement ma vie en me faisant gagner une somme énorme à des jeux de hasard. Pour cela chacun y va de sa recette personnelle : j’ai le choix entre le rituel de la grenouille bleue ou du bison vert, l’anecdote de l’herboriste style Hildegarde de Bingen qui découvre un chat perdu qui prononce un message caché, et désormais le rituel de la pensée agissante que seule une minorité de gens très riches connait et que pour la somme modique de 39 euros Mamie Annie se propose de partager avec moi.

C’est tentant je l’avoue. A une période ou tous les points de repères se
cassent la gueule les uns après les autres pourquoi ne pas se réfugier dans le
hasard et accorder sa confiance aux voyantes, magiciennes et chamans de tout acabit ?

Car finalement en quoi cela serait-il plus vrai ou plus faux qu’autre chose
? L’idée d’une arnaque bien sur vient derechef freiner mes tergiversations  et là un calcul s’opère: est ce que ça vaut le coup pour 39 euros de décider que je suis un con ou un rêveur ?

Car tout dépend encore une fois de la façon dont on veut voir les choses. Evidemment que je ne préfère pas être con mais rêveur ça ne me dérange pas trop dans le fond.

Je pourrais payer la somme rien que pour voir. Pour aller jusqu’au bout, d’autant qu’en prime, en bas de page est imprimée en rouge une garantie 100% de réussite ou remboursée ce qui est assez couillu tout de même.

Du coup je comprends un peu pourquoi mon camarade « le Délesteur » a
été ennuyé par le fisc il y a peu de temps. Lui propose de jeter un pavé dans
la mare ou de dormir à votre place si vous n’en avez pas le temps et cela coûte la modique somme de 19 euros en moyenne.  Du coup le fisc lui demandait des comptes sur ses ventes, « quelle longueur la mare vous avez dit ? Et puis le pavé que vous allez jeter dans la mare c’est du granit ? Vous avez des factures de fournisseurs ? » Ça laisse pantois sur le manque d’humour de l’administration fiscale et son inaptitude crasse à comprendre les manifestations poétiques en général et  artistiques en particulier. Enfin
bref je ne vous raconte pas ça pour changer le monde bien sur.

 Donc les tarifs de mon camarade le Délesteur, que je considère comme un poète-artiste sont  bien moins  cher que ceux de  Mamie Annie mais n’apportent   pas le même résultat non plus.

Mamie Annie me déclare quant à elle que je devrais déjà avoir presque 4 millions d’euros sur mon compte bancaire depuis longtemps, et que c’est certainement du  au fait que je n’ai pas encore adhéré au « rituel de la pensée agissante… »

Alors je me pose la question vraiment de cette différence entre les voyantes
et les chamans qui proposent la fortune contre 39 euros et l’action du
Délesteur de dormir à ma place pour 19 euros.

En fait la seconde action fait moins rêver et pour cause puisque qu’on en arrive à déléguer son sommeil à quelqu’un d’autre faute de temps. Cependant il y a un aspect  » terre à terre » plus rassurant quand même et puis le Délesteur ne promet pas la lune, juste des choses simples. Du coup je me demande si Mamie Annie ne devrait pas s’aligner sur les tarifs du Délesteur pour son rituel de la pensée agissante, ou si le Délesteur ne devrait pas ajuster ses tarifs à celui des cartomanciennes ? C’est cornélien voyez !

Bon je ne pense pas que je l’achèterais non plus à ces prix là …il y a peu
de différence en fait entre 39 et 19… c’est aussi pour ça que ça ne parait
pas crédible. Pourquoi ne pas proposer un prix plus important comme 7500 euros par exemple si c’est 100% garanti et remboursé en cas de pépin ? En  fait j’en viens à me demander si Mamie Annie, Blanche et Cœur d’or ne sont pas des artistes aussi, comme le Délesteur.

Du coup j’ai décidé d’augmenter considérablement le prix de mes tableaux
cette semaine parce que finalement artiste peintre c’est un peu pareil, si on
met des petits prix ça provoque une perte de crédibilité aux yeux de ceux qui
s’imaginent obtenir rapidement des plus values.

 

 

Le pognon

Encre de chine sur papier travaux d’élèves Atelier Patrick Blanchon

J’ai toujours entretenu avec lui un rapport ambigu. En avoir me procurait un répit étonnant semblable à la torpeur et alors je me hâtais de le dépenser pour me sentir en vie. Pour retrouver une forme de pauvreté que j’associais au fondement naturel de mon état, pour ne pas dire de mon être.

Car dans le fond ne jouissais je pas de tant de choses déjà ?

Ma carrière professionnelle s’en serait grandement modifiée si j’avais changé de point de vue sur l’argent, si je l’avais vraiment désiré, pour autre chose que de le dépenser pour m’en débarrasser.

Il est vrai que j’ai aussi refusé d’assumer une vie de famille comme tout le monde. Peut-être aurais-je eut des enfants j’en aurais acquis, espérons le, aussitôt la responsabilité et par là même l’argent eut été un moyen et non je ne sais quel tyran qui m’oblige à l’admirer autant que de le détruire.

Mon père et l’argent sont bien sur associés.

Voyageur de commerce il lui arrivait de ne pas revenir à la maison pendant des jours. Mais lorsqu’il était là , les weekend il désirait rattrapait le temps perdu avec une rage non dissimulée.

C’est ainsi qu’il s’installait dans son bureau pipe au bec, confortablement assis dans un beau fauteuil de cuir , prés de la cheminée qui crépitait. Il rédigeait alors un emploi du temps copieux pour tous les membres de la famille et que nous devions respecter à la lettre de peur d’essuyer ses foudres.

Il avait coutume peu avant l’hiver de faire rentrer quelques stères de bois pour nourrir les deux cheminées de la maison. Son besoin de chaleur était une obsession et je crois qu’on pourrait l’associer sans trop de risque à son manque de relations avec nous. Il devait en souffrir certainement du moins c’est ce que je lui accorde comme raison car bien sur il faut toujours trouver des raisons.

Ces monceaux de bois restent dans ma mémoire comme un rocher de Sisyphe, je n’en voyais pas le bout. Chaque brouette que je devais charger et pousser au fond du jardin me prenait un temps fou et lorsque je revenais vers l’immense tas de bois j’avais vraiment l’impression qu’il ne diminuait pas. Il me fallait des heures pour comprendre peu à peu l’impact de mon activité malgré tout mais ce constat au lieu de me réjouir m’affligeait encore plus.

Ainsi combien de brouettes encore faudrait il charger et emmener au fond du jardin pour en finir avec ce travail harassant.

Je ne pensais qu’à moi bien sur et j’aurais voulu jouer, me construire des arcs, partir en vélo loin d’ici et rejoindre la forêt. Ou alors me retrouver ma canne à pèche en main au bord du Cher notre fleuve sur lequel flottait des flaques grasses de sang provenant des abattoirs voisins.

Pour me remercier de mon labeur, mon père prenait sur l’étagère de la chambre une boite à gâteaux en fer et y jetait un ou deux billets. Voilà ton argent de poche disait-il.

Parfois aussi il rentrait de je ne sais où et paraissait content, sans doute un nouveau contrat acquit de haute lutte.. et il fouillait dans ses poches et là aussi sortait de gros billets et les plongeait dans ma tirelire.

En fait cela me revient tout à coup, ce n’était pas « ma tirelire » mais la notre à mon frère et moi, mon cadet de 3 ans qui lui ne semble pas dans ma mémoire avoir vraiment participé à ces travaux d’hercule hebdomadaires.

En me rendant compte de cela aujourd’hui je comprends un peu plus la distance naturelle qui s’installa entre mon frère et moi et qui n’était pas due qu’à la différence d’age.

J’étais celui qu’on affligeait de tant de tâches et en même temps je crois sur lequel reposait tant d’espoirs.

En tous cas que l’on sue ou pas la boite à gâteaux était toujours garnie. ce qui, sans que je m’en aperçoive vraiment à cette époque, jeta un trouble profond sur la valeur de l’argent.

Soit il fallait peiner soit il tombait du ciel.. et ce que j’ai pressenti plus ou moins explique absolument le parcours de ma vie en sa compagnie.

Le rapport à l’argent et le rapport à mon père se seront confondus longtemps.

Et c’est dans le manque de celui-ci causé par son décès, que j’ ai pu peu à peu comprendre la nécessité du manque d’argent dans laquelle je me suis tenu tant d’années.