Les voyages

Quand on veut voyager et qu’on n’a pas d’argent, pas de temps, pas le courage, enfin quand on a une envie et qu’on fait tout pour ne pas la réaliser finalement, celle ci se faufile malgré tout pour parvenir peu ou proue à la surface du territoire matériel.

Peindre c’est aussi au delà des buts que l’on se dit une façon de laisser parler ces envies de voyages qui pendant longtemps furent compressées, maltraitées, oubliées.

Avec l’arrêt de la cigarette et la disparition des écrans de fumée multiples la vue devient plus claire, la main retrouve la fermeté du manche du pinceau, la souplesse et l’onctuosité des huiles.

Et s’il faut passer encore une fois par le noir et le blanc comme étape obligée ce n’est plus une raison pour ne pas accepter ce que l’envie murmure depuis si longtemps. Cela faisait longtemps que ça me pendait au nez. Ça va s’appeler  » voyages intérieurs  » c’est juste le titre et je ne sais pas où je vais.

Le désir et l’envie.

Miroir obscur. Patrick Blanchon 2018

 » Don Quichotte, dans le roman de Cervantès, est la victime exemplaire du désir triangulaire, mais il est loin d’être la seule. Le plus atteint après lui est son écuyer Sancho Pança. Certains désirs de Sancho ne sont pas imités ; ceux qu’éveille, par exemple, la vue d’un morceau de fromage ou d’une outre de vin. Mais Sancho a d’autres ambitions que celle d’emplir son estomac. Depuis qu’il fréquente Don Quichotte il rêve d’une « île » dont il sera gouverneur, il veut un titre de duchesse pour sa fille. Ces désirs-là ne sont pas venus spontanément à l’homme simple qu’est Sancho. C’est Don Quichotte qui les lui a suggérés.La suggestion est orale, cette fois, et non plus littéraire. Mais la différence importe peu  » René Girard « Mensonge romantique et vérité romanesque. »

La différence entre le désir et l’envie est probablement de nature géométrique. Le désir exulte dans le triangle alors que l’envie est une ligne droite traversant le plan.

Il est courant de désirer ce que l’autre désire, cet autre alors serait le sommet du triangle les deux autres n’étant que le sujet et son objet de désir.

En peinture, la copie, l’imitation des grands maîtres sert de médiateur entre le peintre et la peinture dans l’apprentissage classique.

En prenant le raccourci de l’immédiateté, de l’envie brute est il possible de vraiment supprimer toute forme de médiation entre le sujet et l’objet ?

C’est ce que l’on peut croire, mais c’est une nouvelle médiation que l’on installe peu à peu. On désire le hasard comme intercesseur et c’est ainsi que le triangle peu à peu se reconstruit.

La pensée agissante.

Ce matin je reçois dans ma boite mail un nouveau courrier de Mamie Annie. Je ne sais pas si vous connaissez Mamie Annie ? Non ? Et bien c’est une voyante bien comme il faut, c’est à dire que si l’on se fie à la photographie qu’elle met sur sa bannière on lui donnerait le bon dieu sans confession. Une petite dame âgée avec des cheveux blancs qui vous regarde le menton appuyé sur sa main avec un léger sourire bleuté derrière de simples lunettes à monture sécu.

Depuis quelques mois je collectionne les voyantes et les chamans, ainsi je
vous ai parlé de Mamie Annie, mais je ne vous ai pas parlé encore de Blanche qui ressemble à la fée Mélusine avec un petit coup de vieux et non plus de Cœur d’or dont je n’arrive pas à savoir si c’est un homme ou une femme finalement.


Le point commun entre tous ces personnages merveilleux c’est qu’ils proposent d’améliorer considérablement ma vie en me faisant gagner une somme énorme à des jeux de hasard. Pour cela chacun y va de sa recette personnelle : j’ai le choix entre le rituel de la grenouille bleue ou du bison vert, l’anecdote de l’herboriste style Hildegarde de Bingen qui découvre un chat perdu qui prononce un message caché, et désormais le rituel de la pensée agissante que seule une minorité de gens très riches connait et que pour la somme modique de 39 euros Mamie Annie se propose de partager avec moi.

C’est tentant je l’avoue. A une période ou tous les points de repères se
cassent la gueule les uns après les autres pourquoi ne pas se réfugier dans le
hasard et accorder sa confiance aux voyantes, magiciennes et chamans de tout acabit ?

Car finalement en quoi cela serait-il plus vrai ou plus faux qu’autre chose
? L’idée d’une arnaque bien sur vient derechef freiner mes tergiversations  et là un calcul s’opère: est ce que ça vaut le coup pour 39 euros de décider que je suis un con ou un rêveur ?

Car tout dépend encore une fois de la façon dont on veut voir les choses. Evidemment que je ne préfère pas être con mais rêveur ça ne me dérange pas trop dans le fond.

Je pourrais payer la somme rien que pour voir. Pour aller jusqu’au bout, d’autant qu’en prime, en bas de page est imprimée en rouge une garantie 100% de réussite ou remboursée ce qui est assez couillu tout de même.

Du coup je comprends un peu pourquoi mon camarade « le Délesteur » a
été ennuyé par le fisc il y a peu de temps. Lui propose de jeter un pavé dans
la mare ou de dormir à votre place si vous n’en avez pas le temps et cela coûte la modique somme de 19 euros en moyenne.  Du coup le fisc lui demandait des comptes sur ses ventes, « quelle longueur la mare vous avez dit ? Et puis le pavé que vous allez jeter dans la mare c’est du granit ? Vous avez des factures de fournisseurs ? » Ça laisse pantois sur le manque d’humour de l’administration fiscale et son inaptitude crasse à comprendre les manifestations poétiques en général et  artistiques en particulier. Enfin
bref je ne vous raconte pas ça pour changer le monde bien sur.

 Donc les tarifs de mon camarade le Délesteur, que je considère comme un poète-artiste sont  bien moins  cher que ceux de  Mamie Annie mais n’apportent   pas le même résultat non plus.

Mamie Annie me déclare quant à elle que je devrais déjà avoir presque 4 millions d’euros sur mon compte bancaire depuis longtemps, et que c’est certainement du  au fait que je n’ai pas encore adhéré au « rituel de la pensée agissante… »

Alors je me pose la question vraiment de cette différence entre les voyantes
et les chamans qui proposent la fortune contre 39 euros et l’action du
Délesteur de dormir à ma place pour 19 euros.

En fait la seconde action fait moins rêver et pour cause puisque qu’on en arrive à déléguer son sommeil à quelqu’un d’autre faute de temps. Cependant il y a un aspect  » terre à terre » plus rassurant quand même et puis le Délesteur ne promet pas la lune, juste des choses simples. Du coup je me demande si Mamie Annie ne devrait pas s’aligner sur les tarifs du Délesteur pour son rituel de la pensée agissante, ou si le Délesteur ne devrait pas ajuster ses tarifs à celui des cartomanciennes ? C’est cornélien voyez !

Bon je ne pense pas que je l’achèterais non plus à ces prix là …il y a peu
de différence en fait entre 39 et 19… c’est aussi pour ça que ça ne parait
pas crédible. Pourquoi ne pas proposer un prix plus important comme 7500 euros par exemple si c’est 100% garanti et remboursé en cas de pépin ? En  fait j’en viens à me demander si Mamie Annie, Blanche et Cœur d’or ne sont pas des artistes aussi, comme le Délesteur.

Du coup j’ai décidé d’augmenter considérablement le prix de mes tableaux
cette semaine parce que finalement artiste peintre c’est un peu pareil, si on
met des petits prix ça provoque une perte de crédibilité aux yeux de ceux qui
s’imaginent obtenir rapidement des plus values.

 

 

« Il y a les lanternes éteintes et les lanternes allumées »

Patrick Blanchon Jeune fille encre de chine

J’ai toujours été persuadé de la réalité des fractales. La plus petite partie d’un événement en raconte autant qu’une vie entière aussi pourquoi rédiger ma biographie autrement qu’ainsi … ?

Dans mon adolescence je fréquentais une jeune fille d’origine sicilienne. Elle était toujours accompagnée d’un chien énorme lorsque je la retrouvais les soirées d’été au bord de l’Oise, du côté de l’Isle Adam petite bourgade bien sous tous rapports. Elle me retrouvait avec le chien en cachette de ses parents dont elle me disait que cela leur ferait bien de la peine. A cette époque je n’étais pas très malin  mais j’étais déjà très imaginatif et avec cette suggestion j’avais tissé une histoire semblable à celles de Mérimée…

Le père de la jeune fille était architecte, il avait quitté la Sicile enfant pour se retrouver en Tunisie où il avait eut la chance de se faire embaucher comme grouillot dans une société de construction. A force de cours du soir, de volonté il avait gravit tous les échelons de la petite entreprise jusqu’à devenir le «  bras droit » du patron. Puis ils étaient partis en France, à Marseille et tout avait été à recommencer plus ou moins car le bonhomme n’étant  pas diplômé architecte DPLG  il ne pouvait trouver un poste équivalent à celui qu’il avait quitté. En tous cas lorsque la jeune fille me parlait de son père je sentais à la fois son amour et sa crainte pour lui et sans doute cela faisait il écho avec ma propre histoire, car je me mis en tête un jour de le rencontrer et d’obtenir son attention, à défaut de son admiration. En tous cas il était clair qu’en ce qui concernait la jeune fille nous étions rivaux.

Durant presque une année jamais je ne vis les parents de la jeune fille, c’est à dire que jamais elle ne me proposa ne serait ce que de venir l’attendre devant chez elle.. Elle habitait  un joli lotissement  dont j’avais entendu parler qui possédait une piscine gratuite pour tous les résidents.

Il n’y eut qu’une fois où elle me donna rendez vous avec une ou deux de ses  camarades à la piscine qui était bien excentrée de leur domicile. Lorsque je la vis mon cœur battait la chamade comme d’habitude mais je n’en montrais jamais rien et c’est alors qu’elle se dévêtit de sa robe blanche légère et ce fut la première fois que je pus admirer son corps. Ce fut un éblouissement véritable de percevoir ses hanches, ses courbes, le grain de sa peau, le léger duvet à certain endroit sous l’oreille, c’était comme si mes yeux avaient la possibilité de zoomer chaque cm carré de ce corps extraordinaire, soudain démesuré et que je fusse alors devenu moi-même inversement aussi insignifiant, minuscule, à la manière des lilliputiens.

Je découvrais le désir avec l’amour de façon violente et enivrante à partir de ce jour à marquer d’une pierre blanche. Alors nous montions sur les hauts plateaux et toujours accompagnés du gros chien nous marchions, courrions, dans les maïs, la luzerne et de temps à autre j’étalais ma veste pour qu’elle ne tache pas ses robes claires et nous nous enlacions, nous embrassions mais sans jamais parvenir à faire l’amour vraiment. L’ombre du père, de nos pères respectifs étaient si présentes que nous omettions alors bizarrement d’évoquer les mères.

La sienne d’après ce qu’elle m’en racontait avait été une fille de famille modeste, sicilienne également, elle s’occupait de son foyer ne travaillant pas et je percevais dans le récit qu’elle m’en faisait à la fois son admiration et son rejet de la condition qu’elle avait épousée. C’est-à-dire qu’elle était femme au foyer, bonne cuisinière, bonne ménagère, c’était aussi elle qui allait pleurer chez le banquier pour augmenter les découverts du couple qui tirait toujours le diable par la queue chaque fin de mois. Etrangement j’aurais pu dire la même chose de ma mère en grande partie, sauf sa fuite dans le paranormal et le vin blanc d’alsace.

J’avais compris que cela ne satisferait pas la jeune fille d’emprunter le chemin de sa mère, d’être dépendante de l’homme de la maison, et d’avoir malgré tout ce pouvoir de Mama qui la positionnait dans une image de féminité chtonienne

Ce fut un jour de mai lors d’une sortie scolaire à Auvers sur Oise pour visiter l’église et le cimetière ou sont enterrés Vincent et Théo Van Gogh que sans trop savoir pourquoi je lui avais adressée la parole pour la première fois.. Je ne sais ce qui m’a pris mais j’ai du dire un truc comme «  j’ai la clef du 7eme ciel » avec un aplomb épatant dont j’ai toujours eu le secret malgré ma trouille des autres à cette époque.

C’est que je commençais à perdre mes cheveux et cela me blessait intérieurement comme si j’étais frappé par une sorte de fatalité, de mauvais sort. J’en avais une honte terrible et je passais un temps fou devant mon miroir le matin pour arranger ma perte de façon savante et dérisoire. Du coup j’avais élaboré la stratégie de me moquer souvent de moi en premier pour désamorcer toute observation concernant ma calvitie naissante. En fait il n’y avait pas que cela dont j’avais honte lorsque je voyais tous ses fils et filles de notables insouciants et arrogants.

 Depuis 1974 avec le choc pétrolier mon père avait perdu son emploi et une sensation de pauvreté et de misère s’était abattue sur notre maison qui d’ailleurs ne se trouvait pas à l’Isle Adam, mais un peu plus loin, à Parmain dans un quartier modeste. Ainsi à 39 ans, sans diplôme et se retrouvant face aux fameux tests psychologiques qui commençaient à entrer en vogue dans les entretiens d’embauche, mon père perdait complètement les pédales et passait ses journées dans des états variant entre la catatonie et la fébrilité. Ça se terminait presque toujours par des colères et des propos blessants pour toute la famille. Cette lâcheté m’écœurait profondément comme celle de ma mère qui ne lui tenait tête que mollement. Je suppose que cette histoire d’amour avec la jeune fille était pour moi finalement ce qu’était le paranormal et le vin blanc pour ma mère alors, une  sorte échappatoire.

Elle peignait encore je crois à cette époque, du moins avant que mon père ne soit là toute la journée. Elle se mettait dans la salle à manger, et tous les après midi ressortait tout son matériel de peinture et se plongeait dans la copie de tableaux de maitres anglais… la plupart du temps des paysages dramatiques comme devait l’être son état d’esprit. Plus jeune je m’asseyais prés d’elle et barbouillais du papier avec les couleurs qu’elle me donnait. De temps en temps elle me donnait un conseil mais la plupart du temps nous partagions un silence qui n’était pas inquiétant au contraire, j’avais l’impression de la retrouver vraiment à ces moment là. Sans qu’aucune parole ne sorte de nos bouches. Mais une fois ce silence rompu, tous les mensonges recommençaient bien sur.

J’imagine que la copie de tableaux était pour elle une manière de dénouer le fil de ses mensonges comme plus tard pour moi l’abstraction, le mouvement, le désordre sera ma façon à moi de retrouver un ordre dans ma propre vie pour m’extraire à ma façon de mes mensonges aussi.

Il y a dans notre famille une utilisation de l’art comme en religion celle du Christ, une tentation de croire que nous pourrions être sauvés qui durera longtemps en ce qui me concerne.

En attendant de peindre, c’était l’amour de cette jeune fille que je chérissais qui me donnait la sensation de retrouver la justesse de mon esprit. Je ne me souviens pas de lui avoir beaucoup menti au début, j’avais été moi-même car sans illusion qu’elle puisse s’intéresser à moi. Alors que mes camarades de lycée l’assaillaient de propositions qu’elle déclinait systématiquement le fait sans doute que je ne lui eus jamais adressé la parole autrement que par cette pauvre phrase idiote : « j’ai la clef du 7eme ciel » avait du lui donner comme un signe de mon indépendance d’esprit éventuel… et puis un jour elle m’avait dit ce que son père lui avait confié sur le monde :

-Dans la vie il y a les lanternes éteintes et les lanternes allumées

Cette phrase qu’elle m’avait rapportée de la bouche du père m’avait profondément ébranlé car je la sentais juste, profonde, en même temps qu’elle m’indiquait toute l’exigence de cet homme que je ne connaissais pas encore.

Il peignait lui aussi, pendant des journées entières le weekend dans une sorte d’atelier qu’il s’était construit dans le grenier de leur maison.

Ce ne fut que plusieurs années plus tard que je le rencontrai enfin. Il avait tellement de tableaux que toute la famille le sommait d’en faire quelque chose, d’exposer. Pour cela il fallait constituer un book et comme j’étais photographe je me proposais de l’aider.

J’étais encore ignare en matière de peinture mais j’avais le sens de l’équilibre et de la justesse étrangement et lorsque je découvris toute cette œuvre je fus frappé d’émotion et cela me rendit le père de la jeune fille encore plus proche. J’aurais aimé avoir un père comme ça sans doute que c’est cela que je me suis dit à l’époque. Il y avait dans leur maison un raffinement que je découvrais totalement. Je me sentis barbare et ignorant et cette constatation acheva de me convaincre que je serai toujours un étranger pour des personnes si délicates et instruites

En attendant nous passâmes deux journées à prendre toutes les peintures en photo et je lui remis toutes les bobines de diapositives pour qu’il les porte au laboratoire. Je crois que je fus invité à un repas pour me remercier car mon travail lui avait plu. Le père de la jeune fille me raconta quelques bribes de sa vie que je connaissais déjà car j’ai toujours eut une mémoire d’éléphant, à moins que je ne fusse une éponge sur pattes pour tout ce qui m’intéresse vraiment.

La jeune fille s’inscrivit en faculté de médecine et comme nous étions toujours amoureux l’un de l’autre je lui proposais de trouver un appartement ensemble. Mais elle refusa prétextant à nouveau la peine qu’elle ferait à son père s’il savait. Ainsi malgré tout, même après qu’elle m’eut présenté à sa famille j’étais encore un étranger, mon existence dans sa vie serait une tache, une honte pour elle vis-à-vis de ses parents…

Néanmoins je parvenais par l’intermédiaire d’un oncle à lui  trouver un logement. Au dernier étage de la banque de France à la Bastille celui-ci avait conservé l’appartement de sa jeunesse et il fut d’accord pour le louer à un tarif modeste. Il rencontra les parents de la jeune fille, établirent les papiers et ne dit évidemment aucun mot sur notre relation de parenté.

C’est alors que commença pour moi une vie étrange ou je passais la semaine en compagnie de la jeune fille et le weekend comme elle revenait chez ses parents je me retrouvais seul.

A cette époque je travaillais comme archiviste dans un cabinet d’architecture, chez Andrault et Parat, rue vieille du temple. Evidemment que l’association de ce métier et des personnages que je rencontrais en ces lieux me rappelaient l’ombre du père de la jeune fille perpétuellement.

L’un de ces deux architectes notamment avait une sécheresse de ton lorsqu’il s’adressait à ses subalternes qui me rappelait l’exigence que certaines personnes peuvent avoir pour les autres car elles l’ont déjà pour elles même. Rien n’allait assez vite, rien n’était assez bien fait, rien n’allait jamais et il était obligé de tout contrôler tout vérifier je ne peux faire confiance à personne. Aussi quand on me proposa de réaliser des photographies d’une maquette car j’avais déclaré être photographe je me sentais dans mes petits souliers le jour ou j’apportais à Andrault ma première série de tirages en noir et blanc sur papier baryté.

Il regarda les tirages sans moufter, et les lunettes sur le bout du nez il releva la tête me considéra un instant puis me dit ok c’est toi qui fera les photos désormais c’est meilleur que le labo ou nous allons d’habitude puis il retourna dans ses plans et je compris que l’entretien était terminé. J’avais du mal à le croire je venais d’obtenir une promo j’étais photographe.

Je crois que le même manque de reconnaissance finalement entre le métier que j’effectuais désormais et ma position vis-à-vis de la famille de la jeune fille se confondirent soudain à partir de ce moment là.

Sans doute la peine se mua t’elle en chagrin puis en une sorte de colère sourde en moi. Je me mis à rejeter l’ensemble un mercredi à l’heure du déjeuner

Ce jour là nous devions nous retrouver la jeune fille et moi autour d’un bon repas quand soudain j’entendis des pas dans le couloir, et on frappa à la porte. La jeune fille devint pale comme un linge et me murmura que ce ne pouvait être que le père qui venait la visiter. Elle me proposa de me cacher dans un placard de la chambre ce que je refusais bien sur. Et j’allais ouvrir la porte moi-même.

Le père entra en silence et ce fut un moment entre le burlesque et le dramatique magnifique. J’avais déjà basculé dans le cynisme en un claquement de doigt. La jeune fille lui proposa de partager notre repas ce qu’il déclina. Il toucha à peine le verre d’eau qu’elle lui avait apporté. Bourra sa pipe et déclara qu’il passait juste pour l’embrasser et il s’en alla aussi vite qu’il était venu.

Elle éclata en sanglots prétextant qu’elle l’avait profondément déçu. Mais pour moi c’était déjà trop tard je m’en moquais, je pris ma veste à mon tour et retournais à mon travail en serrant les dents.

Quelques mois plus tard je démissionnais du cabinet d’architecture sans doute en raison du manque de reconnaissance des patrons envers mon travail. Il ne me suffisait pas d’obtenir un cheque en fin de mois et de pouvoir m’acheter tout un tas de papiers et de produits photos à la charge du cabinet, il me fallait en plus des louanges ce que je n’obtins jamais. Et puis ce furent les congés d’été et la jeune fille bien sur retourna chez ses parents et je désertais l’appartement vide pour me réfugier dans les bras d’une dame d’un certain âge habile dans les exercices de l’amour refusant pour longtemps  d’abandonner  mon cœur aux chiens.

Cette aventure m’a appris beaucoup de choses sur moi-même notamment jusqu’ou je pouvais aller par manque de confiance en moi en me jetant dans une aventure aussi insensée. J’avais toujours la propension à excuser tout le monde pour ne peiner personne, ma capacité d’admiration et de compassion envers les êtres était neuve et me permettait d’explorer le mensonge sous toutes les coutures, ceux que l’on fait aux autres bien sur mais aussi ceux que l’on se fabrique envers soi-même. C’est à partir de ce moment que j’ai décidé de me jeter corps et âme dans ce que je croyais être l’art, c’est-à-dire un lieu ou je pourrais enfin établir une harmonie de toutes ces confusions pour en exprimer  la beauté. Des années plus tard en reconsidérant cette histoire celle-ci me laisse non plus un gout amer comme y en aura été pendant longtemps mais plutôt la certitude que sans histoire l’existence serait bien fade.

Des histoires j’en ai encore beaucoup à raconter car la lucidité m’a laissé un cadeau magnifique en me tenant en toutes circonstances neuf et naïf… comme à chaque fois que je prends une nouvelle toile finalement…pouvoir tout encaisser à nouveau comme un personnage que je construirais à chaque fois juste pour comprendre jusqu’ou les choses peuvent aller … et finir par faire sourire  l’auteur dans sa solitude essentielle, celui qui se cache toujours derrière tous les mots qu’aucun de ses personnages ne pourra jamais écrire.

Il y a encore une chose que j’ai oublié de raconter c’est le jour ou mon père revint à la maison avec une grande toile et une magnifique boite de couleurs à l’huile. Cela ne dura que le temps d’un weekend cet engouement pour la peinture. Il descendit au jardin cueillir une belle rose rouge et il commença à la tracer très adroitement  au fusain. Puis il badigeonna le fond de la toile d’orangé rouge, donna quelques couleurs à la rose et puis le tableau resta inachevé pendant longtemps.

A sa mort je du vider sa maison et j’ai retrouvé ce tableau. Je l’ai encore conservé quelques années et un jour je ne sais pourquoi j’ai pris un pot de Gesso et je l’ai recouvert complètement pour réaliser un autre tableau. Le plus étrange est que je ne me souviens pas du tout ce que j’ai peint sur celui-ci … Impossible de m’en souvenir et j’ai l’image d’un doigt qui barre des lèvres pour dire chut tout cela n’est pas bien grave.

La voix de Felix Leclerc

Quand j’ai écouté la première fois sa voix, j’étais gamin et je n’allais pas très bien. La vie me paraissait comme ces rêves dans lesquels on court en faisant du surplace. Et puis d’un seul coup tout à disparu et je me suis laissé emporter.

Il avait une voix grave et chaude, rassurante et au fond de tout cela je pouvais sentir un cœur battant, pas seulement un cœur bon ou un cœur gentil, ça je connaissais bien je n’en avais pas besoin.

Tout le monde autour de moi se forçait à ça, « être bon et gentil » mais c’est tout le contraire que j’apercevais.

Lui Félix Leclerc je sentais la sauvagerie qu’il gardait en lui comme une pierre précieuse. Même s’il disait dans ses paroles des choses qui avaient l’air gentilles, elles étaient entourées par cette sauvagerie, elles étaient offertes comme dans un écrin. Les gens ne voient jamais la boite, l’écrin, ils ne considèrent que les bijoux.

Cette voix m’a longtemps bercé, je plongeais en elle comme dans une caverne et allais m’allonger à coté des ours et des loups les jours de grand froid. Là tout le monde se retrouvait dans la chaleur et le sommeil pour passer le grand hiver des jours maussades.

Ses paroles je les ai entendues plus qu’écoutées vraiment au début. c’était juste les vibrations de la voix qui m’intéressaient.

Bien plus tard j’ai écouté encore en tendant l’oreille cette fois sur ce qu’il disait et j’ai compris ce qu’était la poésie.

La poésie véritable propose de jolis mots qui permettent d’approcher au plus près l’horreur ou le mystère.

On n’y prêterait pas garde on resterait à la surface et on dirait juste c’est beau, c’est joli, et puis quand tout à coup on est capté à la fois par la voix et ce qu’elle dit ça fait un tout, une chanson qui reste gravée dans le cœur toute la vie.

Tout est déjà fini

Et en même temps comme un puzzle à l’envers

toutes les pièces

une à une

voltigent lentement autour de l’espace de la toile

ou dans celui-ci

avant même d’avoir donné le premier coup de fusain, de pinceau.

Tout est déjà fini comme rien ne l’est vraiment.

Grattement de l’occiput, nerveux,

à s’arracher les derniers cheveux qui me resteraient encore

s’il ne faisait beau.

Si tout à coup

j’ouvrais en grand la porte de l’atelier

et que je me tienne sur le seuil à respirer à pleins poumons.

Il fait beau, oui comme jamais, comme toujours

quand on touche du doigt le silence,

au delà des désordres apparents et des ordres aboyés, implorés.

Je m’en fiche de la surface blanche

elle n’existe pas plus que la main qui s’élance

vers l’au delà d’ici.

Je m’en fiche de m’en foutre en prime, en sus,

je nage le regard perdu dans le bleu

sec et froid en tirant lentement sur ma tige.

Je m’en fiche qu’hier tout à commencé

demain tout sera fini

je m’en fiche je suis bien là

j’en suis sur désormais

quoiqu’il advienne et bien sur

il adviendra

des jours de chien, des jours de loup,

des jours aussi entre rien et tout

comme d’habitude

Je m’en fous tout est déjà fini

Il ne manquait plus que moi comme seule ombre au tableau.

Je m’en fous que tout soit à recommencer tous les jours

De jouer des coudes des pieds pour naître

Tout est déjà fini

juste le temps de fumer une cigarette

si rapide si brève

que tout est encore à oublier

que tout est encore à réaliser.

tout est déjà fini m’a dit l’ombre d’un merle sur la branche d’olivier

cet hiver.

Rater

Comment rater ton visage Huile sur toile Patrick Blanchon 2019

Aujourd’hui je vais contourner une grande difficulté dans ma vie, celle de vouloir réussir quoi que ce soit.

Je vais m’installer devant ma toile et je vais fermer les yeux à chaque fois que je vais déposer une touche de peinture. Et ainsi de suite jusqu’à ce que tout le tableau soit recouvert de taches de peinture.

voilà j’ai terminé je peux ouvrir les yeux et j’ai devant moi un tableau qui n’est pas réussi, un tableau que je serais tenté de classer dans la catégorie des œuvres ratées.

Et maintenant je suis devant le contraire de ce que j’ai toujours estimé être la réussite.

Mais qu’est ce qui ferait que ce tableau puisse être réussi ?

Pourquoi est ce que j’imagine qu’il est raté ?

D’où me viennent cette idée de réussite et d’échec ? Et cela me ramène automatiquement à l’immense confusion de mon enfance évidemment.

Réussir sa vie pour mes parents c’était avoir un bon job, puis progresser dans la même boite pendant des années et ainsi gravir peu à peu les échelons. Ils avaient confiance dans cette idée de réussite professionnelle puisque leurs parents leur avait transmise et les parents de leurs parents .. globalement, l’idée de la réussite professionnelle n’avait pas changé depuis des générations.

Lorsqu’en 1974 mon père reçut sa lettre de licenciement il travaillait déjà depuis plus de 15 ans dans la même entreprise, il avait démarré comme simple représentant et s’était peu à peu hissé comme responsable des ventes, puis directeur commercial. Il avait travaillé dur pour y arriver , le travail payait .Pour se former il n’avait pas hésité à s’inscrire au Conservatoire des Arts et métiers où il passait ses soirées et souvent des weekend entiers.

En revanche sa vie de famille était pour lui comme pour nous un échec, nous le voyions rarement, souvent stressé, parfois colérique, et tout ce qu’il devait entreprendre dans la maison, il semblait s’y attaquer à contre cœur. On peut supposer qu’il avait à ce moment là une sensation coupable de délaisser ses études, de négliger un investissement qu’il estimait plus important que de changer une ampoule, réparer une prise défectueuse, ou simplement aller changer une carte grise pour l’achat d’un nouveau véhicule.

Il passa presque une année à ruminer après son licenciement, et ce fut vraiment une année terrible pour notre famille, il s’enfermait dans un mutisme qui pouvait durer parfois des semaines entières, ou alors il entrait dans des colères homériques. Ce n’était plus pour nous, les enfants un modèle de sécurité et de réussite comme celui qu’il avait voulu nous imposer avant la catastrophe de sa mise à pied.

Du coup tous les conseils antérieurs en relation avec la réussite semblèrent devenir lettre morte, mes résultats scolaires ainsi que ceux de mon frère qui n’étaient déjà pas fameux dégringolèrent de manière vertigineuse.

Nous aurions dit d’une certaine façon que nous l’accompagnions résolument dans la découverte et l’exploration de ce nouveau territoire que représentait désormais l’échec.

Evidemment nous eûmes droit à des insultes et des humiliations carabinées de la part de nos parents qui ne comprenaient pas pourquoi nous ajoutions encore à la difficulté paternelle par nos mauvais résultats.

Mon frère fut orienté vers une voie de garage quant à moi je terminais laborieusement ma dernière année de pensionnat et devais réintégrer l’école publique et laïque ce qui n’était pas pour me déplaire au final.

Je n’établirai pas ici la longue cohorte de tentatives et d’échecs qui s’amoncela par la suite dans tous les domaines de ma vie. Non pas que je veuille en rendre qui que ce soit responsable ce n’est pas du tout cela, bien au contraire, j’ai endossé la responsabilité d’échouer tout simplement puisque la réussite ne semblait pas être une valeur stable.

Evidemment, je n’en fus pas conscient tout de suite, à chaque échec mon estime de moi en pâtissait comme j’avais vu mon père en pâtir, face à lui , l’échec j’étais copie conforme, cependant que je persévérais à accumuler d’autres échecs et ratages, et comme mon esprit est analogique en grande partie, j’établis assez vite des ponts entre les domaines professionnels, sentimentaux, etc , en fait j’ai continuer à vouloir à tout prix réussir mais en suivant la voie de l’échec .. J’étais inconscient de ma compétence de raté.

Le jour ou j’ai enfin compris que je ne cherchais pas la réussite mais l’échec en toutes choses, ma vie se modifia, désormais je me suis bâti une philosophie de l’échec le tenant pour une chose évidente, habituelle, normal e, inéluctable. Il y a plus de chance qu’une tentative quelconque échoue qu’elle réussisse.

En réalisant cela , en changeant mon fusil d’épaule, je me suis mis à regarder ce que les autres nommaient leur réussite et combien celles ci dans mon esprit étaient fragiles. Je voyais un ami dans un super job et je n’étais pas envieux, je savais que tôt ou tard il risquerait de le perdre, j’en voyais un autre avec une femme magnifique à son bras, je ne l’enviais pas plus sachant que celle ci pouvait au mieux le tromper au pire divorcer, et peut-être même disparaître tout simplement. Toute réussite n’était qu’éphémère.

Alors que l’échec m’offrait une stabilité épatante quant à sa régularité.

La phase suivante advint lorsque je commençais à me rendre compte de ce fonctionnement, je n’étais plus inconscient de celui ci , et je l’exploitais.

Je travaillais comme photographe à l’époque, et les hasards des rencontres m’amenèrent à développer des photos pour certains artistes connus. C’est à ce moment là que je prenais les négatifs souvent en noir et blanc et que je les travaillais sous l’agrandisseur pour en sortir des jolies épreuves positives.

Négatif, positif.. Je rencontrais une artiste photographe qui me prit sous son aile et m’embaucha spécialement pour la partie laborantine.

Comme j’étais encore léger d’argent et quasiment sans logis, elle m’offrit de m’installer dans un magnifique atelier de Clignancourt. L’espace était vaste, lumineux, aux murs une collection de masques africains rares constitué par le maître des lieux, peintre célèbre qui prêtait l’atelier à ma bienfaitrice en échange de séance de poses, car elle était modèle également et plus encore son égérie.

C’est dans la cuisine de l’atelier que l’agrandisseur et les bacs se tenaient et j’aimais ce petit lieu clos rassurant contre l’immensité de l’espace attenant qui m’angoissait par sa propreté et son agencement qui ne m’appartenait en rien.

Le soir je me réfugiais dans une alcôve ou j’avais dressé un lit de fortune, je rédigeais mes impressions sur mes petits carnets habituels, cela aurait pu être considéré comme une manière de succès, presque de réussite inespérée.

J’étais plutôt habile dans l’exercice du laboratoire, j’avais étudié avec des maîtres incontestés suite à de longues heures solitaires et un travail acharné. J’avais été capable d’investir quantité de nuits blanches dans cet apprentissage du labo car je travaillais dans la journée.

Et bien les problèmes commencèrent assez rapidement entre ma patronne et moi sur la façon d’interpréter son travail.

Ce n »était pas tout à fait ceci , mais pas encore cela … je déchirais les épreuves et je refaisais.. et représentais encore à nouveau mais ce n’était toujours pas assez ceci et pas encore cela .. De temps en temps, avais je du bol, je sortais un tirage magnifique et j’avais droit à une ou deux louanges mais réflexion faite, cela aurait peut pu être ceci à moins que ce ne soit encore mieux comme ça.

Cette promiscuité de ressenti nous amena à avoir une liaison évidemment, il fallait que nous allions au plus profond de nos divergences ou de nos points communs.

Cette relation dura une dizaine d’année, nous alternâmes ruptures et retrouvailles et je lui appris les rudiments du laboratoire pour qu’elle puisse tirer partie de ses négatifs toute seule.. J’appris par la suite qu’elle cessa toute activité photographique pour se réfugier dans un ermitage en Provence.

La réussite donc c’est un peu aussi comme le bonheur, les gens en général recherchent intensément ces deux choses, ils focalisent toute leur attention la dessus mais sans jamais se demander vraiment ce que serait vraiment la réussite pour eux ou le bonheur véritable

Ils épousent des concepts, des oui dire, des poncifs … et heureusement que les catastrophes existent sinon ils en resteraient là en passant à coté de leur vraie vie.

Etre artiste aujourd’hui

Dessin comme ça 2018 Patrick Blanchon
Dessin comme ça Patrick Blanchon 2018

Ce n’est pas le plus facile des métiers mais pour moi c’est l’un des plus beaux. En fait comprenons nous tous les métiers peuvent être beaux cela dépend surtout de l’état d’esprit de la personne qui oeuvre.

Etre artiste et plus précisément artiste peintre est le dernier métier que j’ai choisi d’effectuer après de nombreux autres qui ne me permettaient plus de m’exprimer. Ce métier ne me permet pas de vivre aussi bien que dans mes anciennes occupations qui, du reste si elles sécurisaient plus l’atmosphère générale de ma vie, m’obligeaient à de nombreux compromis, à ne pas révéler pleinement ma personnalité, à me taire beaucoup par usure, par dépit, par crainte aussi quelques fois de perdre mon emploi, de perdre ma sécurité financière.

Cependant en réfléchissant bien cette pseudo sécurité financière n’était qu’un mot d’ordre hérité de père en fils, et la répétition d’un schéma ancestrale à appliquer par un manque cruel d’imagination.

Quelle est la véritable richesse si ce ne sont pas les enfants que l’on élève, l’épouse que l’on épaule, les amis que l’on rencontre et avec lesquels on construit une amitié, si ce n’est pas toujours paraître plutôt qu’être tout simplement ?

Car nous ne sommes vraiment que très rarement nous mêmes au travers des circonstances brutales ou douces de l’existence, nous sommes des copies plus ou moins améliorées d’un système éducatif, social, économique et politique qui jugule la notion véritable d’identité depuis tellement longtemps désormais. Système qui craque de toutes parts et devant nous se dresse un inconnu qui comme toujours nous effraie nous rappelant trop bien l’inconnu qui toujours sommeille au fond de nous.

Quelle est donc la véritable richesse sinon aller au devant de cet inconnu qui est soi et pour ce faire pas besoin d’argent mais du temps, et c’est bien ce temps que l’on ne nous permet pas de prendre facilement qui me parait être le luxe le plus haut actuellement.

Car il en faut du temps pour apprendre à peindre par exemple, non pas qu’il soit si difficile de maîtriser une technique, non cela est désormais à la portée d’un grand nombre de personnes. Pour améliorer le quotidien je suis moi-même professeur et j’enseigne la technique du dessin et le maniement des formes et des couleurs. Cependant que je reste toujours stupéfait par le manque de temps que prétextent mes élèves.

J’ai beau dire, si vous voulez progresser, prenez une demi heure par jour pour dessiner, peindre, une demie heure ce n’est pas grand chose mais si on le fait chaque jour, pendant 365 jours imaginez…

Et pourtant non , personne n’y parvient invoquant chaque semaine lorsque je pose la question des préoccupations tellement serrées qu’aucun interstice n’a pu être trouvé.

Il m’a fallut du temps pour comprendre comment gérer celui-ci, pour qu’à la toute fin tout ne soit pas en vain, pour que perdure une partie précieuse de mon être inscrite dans le papier, le chant, la photographie ou la peinture, j’ai testé beaucoup de voies diverses accordant du temps à chacune autant que le pouvais , parfois d’une façon frugale, parfois avec excès.

La régularité du métronome s’accorde mal avec l’idée que l’on se fait d’un artiste. Elle s’accorde déjà si mal dans le cadre que l’on pose pour exercer le moindre labeur. On la subit en général plus qu’on la choisit cette régularité.

Alors devenir « libre » en tant qu’artiste demande bien plus que de l’application pour intégrer cette régularité, pour diviser son temps en parcelles, pour segmenter l’administratif du commercial, et du temps de création.

Cela demande du temps et une certaine forme d’abnégation aussi.

Établir un emploi du temps et s’y tenir demande de renoncer à beaucoup de choses notamment à la distraction.

Je vous l’avoue, j’ai essayé plein de moyens diverses pour tenter de mettre en place cet emploi du temps. Aucun n’a pu tenir la route et toujours la distraction m’attirait pour m’extraire de ces contraintes insupportables que je m’étais fixées.

C’est seulement qu’il me manquait une intention véritable.

cette intention ne se trouvait pas dans l’envie de gagner de l’argent, ni dans celle de réaliser des œuvres d’où surgiraient l’évidence de ma maîtrise, encore moins dans l’idée de la beauté qui m’aura celle ci fait perdre de nombreuses années, non aucune de ses intentions ne pouvait être vouée au succès de la réalisation d’un véritable emploi du temps.

Alors je me suis penché sur les tâches déjà en place, les cours que je donne, l’administratif à régler, la communication sur les réseaux sociaux à ne pas négliger et dans chacune de ces tâches j’ai tenté de donner le meilleur de ce que je pouvais, c’est à dire d’être le plus juste possible avec moi-même tout d’abord en espérant que cette justesse atteindrait les autres.

Je ne dis pas que tout est en place désormais pour toujours, non il y a encore bien des choses à améliorer notamment cette propension à vouloir trop donner d’un coup comme si demain j’allais mourir. J’essaie de me restreindre désormais dans des cadres temporaires plus succincts.

La création c’est un peu comme l’amour, donner tout d’un seul coup ne sert à rien et surtout à ne pas durer, à ne pas faire durer. C’est sur le long terme que la passion s’apaise et que la braise de la tendresse réchauffe les vieux amants.

Bien sur la tentation est grande d’utiliser internet pour promouvoir mon travail et j’y cède désormais volontiers, non pas que j’imagine atteindre à une célébrité quelconque voir à une clientèle plus large, non cela ne me parait même pas souhaitable pour l’équilibre fragile que j’installe peu à peu dans mon emploi du temps.

Internet me permet de montrer mon travail, de sortir d’une certaine façon de l’atelier, de m’exposer aussi moi-même tel que je suis sans autre retenue que celle de vouloir rester juste. C’est bien de cette justesse dont il s’agit en fait et qui pourrait bien devenir l’intention majeure de tout mon travail d’homme comme de peintre.

Cette justesse emprunte des voies parfois étranges et peut-être parfois aussi laborieuses encore mais je ne désespère pas, j’adapte peu à peu mon emploi du temps à sa mesure et espère pour 2019 des œuvres nouvelles en adéquation avec celle ci plus que jamais encore auparavant.

en lisant la colère exprimée par certaine chroniqueuse sur l’art contemporain, je peux comprendre au delà de son vocabulaire de façade l’indignation qu’elle ressent quant à une grande partie de l’art en France aujourd’hui qui serait délaissée par les institutions qui préfèrent miser sur des plus values rapides et des retours sur investissements plus juteux avec le denier public. C’est qu’on a tous oublié le temps dans l’affaire.

Il faut du temps pour construire un emploi du temps efficace, du temps pour réaliser des tableaux qui touchent vraiment l’âme et l’esprit, et la hâte des institutions à vouloir courir plus vite que la musique en fabricant des artistes trop rapidement ne résistera sans doute pas à la postérité qui est en fait le véritable tamis du talent.

Ce n’est jamais dans l’urgence qu’on décrète le juste et le beau, on peut tenter de l’imposer bien sur mais cela ne sert de rien, il faut attendre hélas encore la dissipation des brumes pour parvenir à retrouver l’horizon.

Dans ce grand bateau qui pourrait ressembler à celui de la Méduse, nous voici les artistes inconnus naufragés de l’immédiateté. La faim et la soif et l’absence de reconnaissance peut bien nous tenailler et nous rendre presque fous parfois, il faut les ignorer cela ne vient pas de nous, cela n’est pas en nous. Nous sommes seulement le temps et nous n’avons besoin en fait profondément de rien d’autre que de justesse telle que nous la ressentons, toujours la même à la fois neuve et ancienne, toujours renouvelée.

Le premier mensonge

Femme en rouge, Patrick Blanchon huile sur toile

Ce devait être un matin, j’ai un peu de mal à situer l’heure, mais je jurerais que c’était vers 7h30 du matin, juste quand il faut se lever, prendre la douche, se brosser les dents et déjeuner.

C’est vers 7h30 que je commis mon tout premier mensonge. J’ai inventé une maladie, et je me suis glissé comme un acteur dans la peau de celle ci tellement profondément que j’ai même pu en ressentir les effets. Maux de gorge, toussotements, fébrilité..

Tout cela je suppose pour éviter les lacis et quolibets que j’essuyais à l’école.Car pour inventer un mensonge la première fois il me semblait qu’il fallait une excellente raison.

Prévoyant la catastrophe universelle que je n’avais pas manqué de déclencher, je mis pendant plusieurs mois un point d’honneur, tous les jours à me le rappeler. A la fin j’avais même tellement peur de l’oublier que je l’avais noté sur un petit bout de papier que j’avais enterré au fond du jardin entre deux clapiers.

C’est que ce premier mensonge en déclencha tellement d’autres, que tenir un registre me paraissait non seulement fastidieux mais en outre complètement inutile. Seul le premier valait-t’il que je ne l’omette pas, que j’entretienne son souvenir comme la flamme d’une première victime inconnue. En l’occurrence moi-même tombé au champ d’honneur des vérités muettes, non assumées.

Ainsi peu à peu m’enhardis je et du mensonge passait au vol avec une facilité déconcertante. Ma toute première victime fut ma mère qui laissait traîner son porte monnaie sur la table de la cuisine.Elle fit semblant de ne pas voir que je me servais dedans. Oh ce n’était pas grand chose à chaque fois, de quoi juste acheter quelques bonbons chez le buraliste prés de l’école, négocier une ou deux billes ou un calot, et puis je ne pouvais prendre que de la ferraille , nous ne roulions pas sur l’or ce se serait vu.

Et puis il y eut les vacances à Paris, mes grands parents habitaient encore dans le 15eme et j’accompagnais grand-père le matin de bonne heure pour aller aux halles, charger le camion de lourds cageots de volailles. Nous passions les matins sur les marchés des boulevards environnants. Chaque jour un nouveau, avec ses têtes particulières tant chez les marchands que chez les chalands.

Un crayon sur l’oreille et un tablier blanc un peu trop grand je poussais la réclame à tue tête: « venez acheter mes beaux oeufs tout frais, 13 à la douzaine, aller ma petite dame c’est pas le moment d’hésiter dans une heure y en aura plus et vous le regretterez… »

J’avais développé là aussi un talent d’acteur consommé pour toucher le cœur des clientes et les faire acheter à peu près tout ce qui se trouvait sur l’étalage, car une fois ferrées, grand-père prenait le relais lui son truc c’était la gaudriole et l’affabilité.

Vers 11h le grand Totor s’amenait , et en me voyant il soulevait un peu sa casquette en me toisant de sa hauteur de géant.

Mais voyez vous ce sale petit menteur voleur disait il je m’en vais lui couper les oreilles en pointe, et il sortait de sa poche un opinel gigantesque comme pour mieux me montrer son aptitude à passer bientôt à l’acte.

J’en tremblais, non pas que je ne l’adorais pas ce Totor, mais son acuité à lire mon âme par le menu, dans sa noirceur, m’avait ébranlé, et je courrai alors dans les jupes de grand-mère qui à cette heure ci nous avait rejoint.

Enfin, ce petit rituel achevé nous allions , grand père, Totor et moi au bistrot pour prendre un apéro bien mérité. Je crois que c’est au marché du boulevard Brune que je préférais aller, il y avait le perroquet.

De son oeil rond il me regardait en inclinant un peu la tête et pendant que je sirotais ma grenadine ou mon diabolo menthe il commençait à éructer des menteur , menteur, picoteur qui me glaçaient le sang et rire à gorge déployée.

Cela faisait aussi beaucoup rire les hommes autour de me voir sursauter. Mais ils recommandaient leurs verres, chacun payant sa tournée ça pouvait durer un bon moment, et on nous oubliait le perroquet et moi..

C’était d’une évidence limpide que j’étais un menteur pour tout à chacun et surement aussi un voleur. Même s’ils n’avaient pas de preuve, ils savaient tous et le plus étrange pour moi c’est qu’ils en rigolaient.Tout comme le perroquet.

Aussi ai je commencé à dérober des butins plus conséquents. Dans la caisse les billets s’amoncelaient, grand père n’avait pas vraiment l’air de tenir des comptes précis alors j’en piquais un et le cachais au fond de mes poches.

Quand nous faisions la sieste aussi , je me levais en catimini et allais inspecter les poches de sa cotte de travail noire, il n’avait pas de porte monnaie, et toutes les poches tintaient car toutes étaient chargées de ferraille. Une poignée d’un coup que j’enfouissais dans les miennes et je retournais me coucher.

Un matin, alors que nous rentrions du marché, je fis tomber les billets que j’avais amassés peu à peu toute la semaine juste devant grand mère, dans la rue, je me baissais et d’un air innocent et étonné je lui montrais mon butin.

Elle rit et s’exclama que j’étais un fameux chanceux, et ainsi je pu valider sans soucis mes dépenses à venir.

Cette longue cohorte de méfaits non sanctionnée dans l’œuf produisit de lourds effets collatéraux.

Tout d’abord je pris l’habitude de prendre les adultes pour des idiots, et par conséquent de me croire réciproquement malin. Et puis comme nul ne m’arrêtait jamais j’ai continué, en m’améliorant bien entendu et comme dépendant d’une drogue dure, j’ai commis des larcins de tout acabit envers la droiture et l’honnêteté.

Celle du moins que je leur attribuais inconsciemment par ricochet de ma sensation d’être tordu et faux.

Un jour, après des années d’exil, m’en revenant de je ne sais plus quel bagne je revins chez mes parents, rien n’avait changé, tout était comme je l’avais laissé en partant, aucun meuble n’avait bougé.. et puis je demandai soudain et grand mère ? Ils m’apprirent qu’elle avait perdu la tête depuis longtemps déjà dans la petite maison de retraite qui leur coûtait si chère chaque mois, Le lendemain nous primes la décision d’aller la visiter.

Elle ne me reconnut pas , pas plus que mon père qui les larmes aux yeux sorti de la chambre et s’en alla fumer dans le parc. C’était l’heure du ménage de la chambre aussi l’installa t’on dans une salle au bout du couloir.

Là devant un écran bleu de télévision, tous ces visages hébétés tournés vers une émission débile de jeu , me serrèrent le cœur.

Même à l’antichambre du néant on avait encore droit à ces conneries.

Je posais la main sur la tête de celle qui avait été ma grand mère, lui caressant les cheveux, la chaleur que je sentais sous mes doigts était réelle, c’était un être humain bien plus qu’une idée, c’était une rencontre magistrale qui arrivait bien tard.

C’est bon ce que vous me faites ricana t’elle d’une voix de petite fille, et puis tout de suite après : Mais vous êtes qui jeune homme je ne connais aucun barbu..?

Alors je me suis tu cette fois, j’ai compris que c’était mon tour de faire semblant, et j’ai continué à caresser ses cheveux sans dire un mot.

Le lendemain très tôt le médecin de la maison de retraite téléphona, elle était partie et je pleurais toutes les larmes de mon corps.

Ainsi je crois que je parvins à l’art par la fatigue du mensonge inutile et des larcins médiocres. Ayant confusément détecté en moi une sorte d’habileté à travestir les faits et les êtres vis à vis de moi-même en tout premier lieu, j’ai du me dire naïvement que je pourrai donner le change au travers d’une oeuvre quelle qu’elle soit.

La grande difficulté qui me restait à résoudre, c’était de trouver ce qui ne se montre pas , l’ellipse magistrale, le non dit au delà de ce qui est posé comme évidence, comme autorité.