Carnet 30

« C’est dans notre premier parcours en 40 jours, début de l’été dernier, qu’on a déjà abordé le fait divers, mais en le détournant : chercher sur Tiers Livre « le visiteur du lendemain », à partir du travail du photographe Bruno Serralongue quand, plusieurs mois de suite, il se rendait le lendemain sur les lieux d’un fait divers repéré par Nice Matin, et en photographiait la trace, ou l’absence de trace –– tranchée verticale à même le quotidien le plus ordinaire. Pas de morale, ni même de tragique, mais rien que ce petit grain de destin sans quoi on ne serait pas, et que ça tombe là, juste à côté ou en plein sur vous, aujourd’hui pour écrire on s’occupera plutôt du juste à côté. Il ne s’est rien passé ? Ouvrez le quotidien local. Longtemps que vous ne lisez plus le quotidien local ? Je suis sûr qu’ils ont un site Internet, et que la plupart d’entre eux laissent un ou plusieurs articles en lecture libre. Vous habitez une trop grande ville pour n’avoir affaire qu’aux journaux nationaux ? La chance, s’exclameraient certains ! Mais là où sont vos ancrages familiaux, là où vous allez en vacances, il n’y a pas de quotidien local à feuilleter en ligne ? Les chiens écrasés ont toujours eu leur espace de reconnaissance sociale, et puis après tout débrouillez-vous. C’est du presque rien, peut-être. C’est du tous les jours, peut-être. C’est trois lignes dans le journal du coin, peut-être. Ou bien juste on vous l’a rapporté, et nulle archive collective qui en fasse trace, peut-être. C’est de la tôle froissée ou une cheville en l’air, une menace ou même rien qu’une incivilité ou des cris dans l’escalier, peut-être. Peut-être que la bonne définition, ou ce qui nous intéresserait ici, c’est comment le monde n’arrête pas de tourner pour autant, que tout reste identique à l’habitude à quelques mètres de distance, mais que pour les personnes concernées il y a brisure ou rupture. Il s’agit aussi de la documentation en elle-même : non pas ce qui s’est passé la semaine dernière (et nous a ému, ou juste parce qu’on y repense) mais l’énoncé de ce qu’on peut retrouver comme s’étant passé la journée d’hier. C’est cette contrainte de réel qui va donner hauteur et résonance à nos textes. Ce serait si facile d’imaginer, et personne n’ira vérifier. Mais justement, c’est en quoi la réalité en chaque fait divers est un déni à ce qu’on souhaite d’elle, qui va faire de nos textes une diction humble mais implacable du monde, assemblage d’autant de timbres-poste. L’impossibilité d’écarter cela du bras, justement parce que cela fut, et que c’était ce jour-même. On raconte ? Non, on énonce. Non pas 500 signes, mais 480 maximum. Aujourd’hui on ne déborde pas. Ce travail de transparence intérieur, pour la limitation de l’espace-page. Je compte sur vous ! » Proposition d’écriture 30/40 Atelier le grand carnet FB Tierslivre.

6:25

Un homme d’une soixantaine d’année a été retrouvé mort, victime –selon son épouse– d’une « overdose de faits divers » Pour le moment aucune chaine d’information ou rédaction n’est inquiétée. Les enquêteurs évoquent l’hypothèse d’une absence de discernement de la part du mort. 45 carnets petits carreaux sans marge, ont été retrouvés, remplis de listes de mots et d’adjectifs–    comptabilité des occurrences les plus utilisées classés par chaines et par tranches horaires.

6:39

Un sexagénaire a été arrêté après avoir tenté d’incendier une annexe de la Société Générale, rue de la République à Roussillon dans l’Isère. La tragédie, évitée à temps par les pompiers, tiendrait son origine — selon les dires du forcené– au gel récent de ses comptes bancaires par l’administration fiscale consécutif à une amende pour stationnement illicite non payée.

6:43

Une femme de quarante ans vient d’être écrouée après avoir assassiné ses deux enfants, une petite fille de 7 ans et son frère de 10 ans par empoisonnement avec somnifères. Le double meurtre aurait été commis suite à une décision du juge des affaires familiales la privant de pouvoir partager Noël avec ses enfants. Suite à la sanction la femme désespérée aurait dit : –dans ce cas, vous êtes prévenus, personne ne les aura pour les fêtes.

6:53

C’est à un véritable carnage que les habitants de la cité des Roses, à Villejuif, ont pu assister cette nuit autour de 23 heures. Pour ceux qui étaient encore debout à cette heure là. Deux bandes rivales se sont affrontées en faisant usage d’armes de guerre et de cocktails Molotov. Cependant lorsque la police est intervenue, les deux parties antagonistes se sont ralliées pour s’attaquer à celle-ci. Trois morts dix blessés un véhicule incendié. Encore une preuve flagrante de l’insécurité en banlieue.

7:15

JE NE POUVAIS PAS VIVRE SANS ELLE

Déclare Rodolphe ( costume bleu ) 10 ans à la police qui découvre le corps sans vie de la petite Emma 8 ans ( robe à pois) blessée mortellement de 11 coups de couteau. Encore un drame de l’amour.

7:19

PARCE QU’ELLE LE TROMPE IL LA TUE

Drame horrible à l’EPAD de NEUVILLE Sur SAONE. Un homme de 85 ans tue une résidente de 84 ans en l’étouffant avec un oreiller dans la nuit de samedi à dimanche 11 décembre. L’homme découvert en sanglots près de sa victime évoque à la police l’infidélité de celle-ci qui aurait cédé aux avances d’un homme de 77 ans.

Bon bon bon… ce ne sera pas une journée à marquer d’une pierre blanche pour l’atelier d’écriture. Je n’ai rien d’un Felix Fénéon. Et d’un autre côté on ne me demande pas de l’être non plus. Ce qui est certain c’est que je bloque vis à vis de cet exercice sur le fait divers. Et donc que c’est pour moi une piste inexplorée. Une jachère. Bien sur je peux revenir à Poe et à Baudelaire, à Maupassant. Mais ce n’est plus d’époque. La théâtralisation du fait divers désormais, son langage, la façon de l’utiliser pour boucher des trous… tout cela serait à creuser. Si j’ai le temps.

faits divers à l’atelier

un crayon de bois à la mine patibulaire, a tiré un trait définitif sur une pauvre feuille blanche qui ne s’en remet pas.

un tableau a été achevé au couteau dans la nuit de la saint-sylvestre. Mais le râle venait de l’assassin, un peintre mal dégrossi aux yeux injectés de sang.

Une gomme mie de pain à effacé la bouche dessinée par un bâton de fusain car elle trouvait qu’elle l’ouvrait trop.

Trouble dans un pot de diluant, trop de pinceaux ont trempé dans cette sale affaire, le peintre piétine.

Titres putaclics relevés sur Youtube à propos de faits divers

Une affaire de famille sordide/ un monstre rôde la psychose s’installe/ drame à Nîmes: l’assassin est de la famille / la patronne de cette auberge tuait et humiliait ses clients/ une double vie accablante / la découverte glaçante qui fait trembler l’Ariège/ une fête qui tourne mal / elle manipule son amant pour tuer son mari / scène macabre dans une papeterie/ crime d’honneur: il perd tout pour venger sa fille

Carnet 29

atelier du mercredi avec les ados

« Jouons, jouons. Le carnet se plie à toutes nos transmutations, conversions, altérations, transfigurations, mutations ou évolutions. Il les accompagne, ou y résiste. Se rebiffe, ou les consigne et en dresse soigneusement l’inventaire. Un cycle qui soit 40 fois ces mutations symétriques du carnet, tant pis : il y a des cases noires et des cases grises, des cases en couleur, des moments d’euphorie et d’autres de repos, enfin certains où on n’ira qu’en renâclant. Aujourd’hui c’est ça et demain rattrapera. On travaille au rétroviseur : la journée qui vient de s’écouler, ou celle qui va pour nous se dérouler, parce qu’on est très bien capable d’accomplir des choses dont on sait très bien qu’il vaudrait mieux ne pas les faire. I would prefer not to, dit Bartleby, bien sûr vous l’avez lu et relu, mais sinon il y a PDF dans le dossier ressources : Bartleby préfère ne pas accomplir les tâches même modestes qu’on lui demande, et pour lesquelles pourtant il est salarié. Le carnet nous accompagne, dans la poche arrière ou le coin du sac, tout aussi bien dans la journée de travail, les visages du travail, les lieux du travail. On ajoute à Bartleby ce dispositif optique moderne qu’est le rétroviseur : ceci, qu’on a effectué, il aurait mieux valu s’en abstenir. On l’a appris après, à nos dépends ou aux dépends de quelqu’un d’autre. Ou pire : on n’a pas eu à l’apprendre, parce qu’on le savait d’avance, aussi bien pour ce qui concerne ce « à nos dépends » que pour ce qu’on en a infligé aux autres. Et surtout, on ne disserte pas. Ce rythme en 480 caractères et paragraphe monobloc, bien sûr il serait monotone si tout le monde s’y pliait, mais jusqu’ici on n’y a jamais réussi. Cela aussi c’est à vos dépends : écrivez plus long, cela n’induira pas forcément plus de temps de lecture pour celles et ceux qui pourtant vous accueillent de bonne volonté. Aiguisez, c’est tellement mieux. Affûtez. Condensez. Dans une journée, celle qui vient de s’écouler, celle qui va nous accueillir, il y a tant et tant de gestes, paroles, actes, pensées, qu’on n’aurait pas dû. Évidemment, une et une seule, ça complique. Mais c’est le choix même qui permet de préciser les bords, et affûter, condenser, aiguiser ce qui reste. On doit voir au travers, on doit penser la transparence des mots. Ça tombe bien, pour la précédente, donc la #28, c’est exactement le contraire qu’on a fait. Le carnet aujourd’hui s’en va au négatif. Le pas dans « on n’aurait pas ». Et qu’on l’a fait quand même, qu’on ait su par avance ou rétrospectivement seulement, qu’il aurait été tellement préférable de s’abstenir. A contrario, qu’est-ce qu’on a bien fait de lancer ce cycle, et au quotidien. Non ? À vous. » 29 ème proposition sur 40 Atelier d’écriture Le grand carnet FB TiersLivre

4h15

Je n’aurais pas dû.

Cette dette je m’en serais dispensée que ce ne serait pas plus mal car par avance je le savais bien sur mais il me fallait encore une fois pousser le bouchon déborder contracter ce genre de dette comme on contracte des bestioles des maladies un handicap et voilà ce fut plus fort que moi puisqu’ impensable que je ne me flanque pas pareille dette sur le dos la même exactement qu’il y a deux ans jour pour jour et il est au bout du compte fort possible que sans des dettes de ce genre récurrentes comme perpétuelles je vive une vie des plus simples une vie si simple trop simple dont la simplicité m’effraie a un si grand degré qu’il me faille la compliquer par avance avant d’être acculé c’est à dire me retrouver dans une impasse définitive c’est à dire encore empaillé sur le rebord d’une cheminée juste à côté de la sainte-vierge en plâtre d’une boule de cristal et bien évidemment du pot pourri des remords des regrets que je n’aurais pas eus.

4h44

le regret de ce dû qui aurait pu m’échapper si au-delà de toute raison raisonnable je n’avais pas foncé dessus cet intolérable regret dont il m’est impossible de me dispenser toutes les fois où je le vois pointer le bout son nez et que bien sur j’attrape avant qu’il ne sauve c’est la nostalgie quelque sentiment avant-coureur de celle-ci de celui-là de ce regret assurément qui me porte à faire tant de choses que je ne devrais pas, car je ne le devrais pas c’est si évidemment qu’on ne le devrait pas car encore ce qui est dû reste encore à devoir et que ce devoir maintient en vie n’est-ce pas repousse la mort une façon moderne si l’on veut de vivre à crédit puis de se plaindre d’en avoir pour son argent de recevoir la monnaie de sa pièce de rester mécontent d’ être mode quoi

carnet 28

trouvé sur le net

« Pensée qui s’obstine, reste à l’arrière-fond. On ressasse, on rumine, on rabâche. On est dans un échec : rien de brillant, rien qui éclate, rien qu’on puisse noter pour définitivement s’en débarrasser. Mais si c’était justement ça qu’on ouvrait. Un nœud. Un tas. Quelque chose qui se malaxe, sans début ni fin (mais 480 signes, en un bloc et un seul, compact : il suffit pour cela de supprimer la ponctuation interne, ni virgule ni point ni parenthèse ni tiret, la phrase et juste la phrase, rien que la phrase et elle tient pile dans nos 480 signes). Prenez votre temps. Ne la forcez pas à venir, cette pensée. Laissez-vous aller au goût du jour. Ou au goût qu’a le monde là quand on le hume ou l’aspire. Chercher derrière les cloisons, dans l’arrière des yeux, dans ce vague bruit de fond entre les oreilles. Chercher dans ce qui empêche de penser clair, comme il y a un arrière à « écrire clair ». Alors elle sera là, lovée, opaque, revêche, silencieuse, cette phrase sans conclusion, cette phrase contradiction, cette pensée aporie. On entre dans l’indémêlable, le carnet sert à ça. Notre meilleur biais pour y atteindre : eh bien, ce double qu’on a convoqué hier ! Vous n’avez pas la solution ? Sûr qu’elle ou il en dispose, ce double d’hier » Proposition d’écriture le grand carnet atelier d’écriture FB.

4h53

Celui qui écrit et celui qui regarde écrire celui qui écrit au moins deux dans le miroir à essayer de voir ce qui se passe mais aucun des deux ne semble y parvenir il manque un tiers c’est probable comment ne pas y avoir pensé plus tôt des années auparavant quand l’illusion d’avoir encore suffisamment de temps était encore vivace et c’est à ce moment que les deux regards se rencontrent dans le reflet que leurs mines s’allongent et que la bouche béer le sablier le sable le temps les derniers grains prêts a s’écouler et ce mot qui surgit le tiers.

plus court

l’un qui écrit l’autre qui regarde par-dessus son épaule on sent que ça tourne en boucle à vide que ce n’est pas ça qu’il manque quoi on se le demande l’un le demande à l’autre en boucle sans jamais obtenir de réponse il manque quoi et soudain vient l’idée du tiers et qu’à partir de ce tiers la solution serait peut-être mais rien n’est sûr trouvée la solution l’unique enfin mais où trouver un tiers pareil semblable et pourquoi serait-il donc pareil ou semblable publie donc ça

encore plus court

moi et mon double tournons en rond excentriques autour d’un axe taré sans trouver de solution valable au temps qui passe on a essayé beaucoup de choses diverses et variées mais ça ne change rien tournons à vide toujours on se demande comme un seul homme comment faire pour arrêter tout ça mais un seul homme n’y peut rien il faudrait un tiers.

encore un essai

comment s’extraire d’un tel merdier et on ignore ce que veut vraiment dire ce mot cette image on parle de ça lui et moi du matin au soir mais nous tournons en rond peut-être dit-il soudain qu’il faudrait en parler à un tiers mais quel tiers et si on publiait juste cette phrase pour s’offrir une petite chance de le trouver

carnet 27

suivre son double sans le doubler. ( toute une journée si possible) donc il faudra revenir pour suivre le développement. Comme d’ailleurs dans toute cette série carnet, j’ajoute après publication je mets à jour. la publication ne valant guère qu’un top de départ. un jour il faudrait une conversation véritable sur cette affaire de publier sur un blog. Parler des tenants et aboutissants. Ce que ça déclenche de publier. Ou justement ce que ça ne déclenche pas ou plus.

8h. Il se lève, marche traverse la chambre sans bruit, ouvre la porte, la referme. le voici dans le couloir sa main cherche l’interrupteur , le trouve et le plafonnier éclaire cette silhouette désormais. Un vieil homme en slip au milieu d’un couloir. Mais je me place désormais derrière lui, sans bruit. j’essaie de ne pas m’en moquer comme ces saltimbanques dans les rues, à la terrasse des cafés qui, pour glaner quelques rires, quelques applaudissement, ou pièce d’argent, imitent la démarche des passants. J’essaie mais il y a de quoi rire tout de même.

En symbiose. je peux le voir, l’entendre, et connaître ses pensées– ce qu’il voit ce qu’il respire–tout..

mais je ne vais pas tout écrire. un peu de pitié pour le lecteur.

La Dacia peine à démarrer. Trois essais. trois plis barrent le front du double. puis ça démarre. soulagement apparent. Bouche qui s’ouvre, avale une grande bouffée d’air. Buée sur le pare brise.

qui observe le double. l’enfant qui observe son père. l’ado qui cherche à se comparer, l’adulte une amitié. le vieillard qui sans cesse effectue des comptes des bilans.

La femme du garage qui accueille le double se plante devant lui, menton légèrement levé elle parait plus grande qu’elle n’est. plus hautaine en tous cas. Je jette un coup d’œil rapide à l’accoutrement dans lequel il se rend dans ce garage. Mon Dieu, jean taché de peinture, barbe de trois jours. pompes dégoûtantes , tâchées de peintures également. l’affichage éhonté d’une précarité. fut un temps où cette précarité lui aurait fait honte. mais plus désormais. Est-ce qu’il s’en fout, ou bien est-ce une sorte de revanche, même lui le double n’y a jamais vraiment réfléchi.

Nous laissons le véhicule. nous revenons à pied. il y a du brouillard. Il boitille devant moi. arrivons ainsi dans le centre du village. il sort son téléphone portable et prend une photographie. un tas de feuilles mortes au sol semble le fasciner soudain.

10h16

retour dans l’atelier. Le double est vacillant. on dirait qu’il cherche sa place. s’asseoit. observe les toiles en cours. Il n’a pas l’air réjoui. Il n’a pas d’air du tout. c’est encore une autre figure du double. Hermétique. il semble que — contre toute attente — même moi ne peux en saisir la raison. Il est un peu chiant ce double.

15h 35

pauvre vieux. Il s’est emparé du premier livre qui traînait sur la table, dans la bibliothèque. Par une coïncidence folle , le titre est la confusion des sentiments de Zweig. Ce vieux prof qui reçoit de ses étudiants une somme de tous les articles rédigés par lui au cours d’une vie. Et dont il dit que l’essentiel manque. Et Zweig de parler de son double de façon si peu dissimulée. Ce jeune homme, de vieux professeur et mentor. Et là que fait mon double, il se met à lire le livre à haute voix en marchant d’une pièce à l’autre. Et évidemment je le suis comme je peux. Je n’en crois ni mes oreilles ni mes yeux. Ainsi donc ce vieux barbon peut encore me surprendre…

aparté.

Ce qui est surprenant, c’est de l’entendre lire sans la moindre hésitation, sans le moindre bafouillage comme s’il connaissait le texte par cœur. Ou que la fréquentation de celui-ci soit si régulière, si intime, qu’il puisse l’incarner à un si haut degré de perfection. Et soudain tout pourrait basculer. oui soudain on ne saurait plus du tout qui est qui. Le temps se replierait sur lui même, peut-être même que si je m’approchais d’une fenêtre et que je glisse un coup d’œil vers l’extérieur, nous nous retrouverions alors à Berlin. La neige recouvrirait les toits et la chaussée, j’y apercevrais un fiacre, des silhouettes, les lueurs de la ville, presque sa sonorité. peut-être serais-je alors moi-même ce jeune étudiant et mon double le vieux professeur. peut-être même l’inverse, il semble qu’à ce point des choses si insolite, cela ne recouvrirait pas la moindre importance.

autre aparté

Et si ce n’était pas Berlin ni même cette petite ville universitaire dont j’ai perdu le nom. Mais Lisbonne. Et si devant moi ce n’était plus moi ni Zweig ni ce jeune étudiant ni ce vieux professeur mais cet homme qui porte un chapeau entre mille reconnaissable. Si c’était l’homme au chapeau accompagné de tous ses hétéronymes. mais allons plus loin encore, clignement d’un œil et revenons à Prague dans ce cas. Revenons donc au fameux pont. Ou au vieux cimetière juif. Et il pourrait presque y faire nuit. les vitrines des magasins projettent sur l’asphalte des rues leurs chiches lueurs. Et devant moi cet homme, d’une vulnérabilité flagrante qui tient sous son bras un journal et qui marche et que je suis à bonne distance, dans la ville. Et à cet instant l’horloge sonne. mais impossible de compter le nombre de coups, déjà mon regard est attiré par un manège de chevaux de bois, une odeur de marrons chauds. il fait soudain plus froid et mon double mystérieux observe la même scène que moi. pour un peu il suffirait que nous tournions la tête l’un vers l’autre… mais nous ne le ferons pas.

Carnet 26

Texte envoyé par FB:  » C’est lundi, retour au carnet à même le réel. Retour à la traversée sans préméditation du jour, et seulement l’attention volontairement portée à fleur de sens, intentionnellement mise en avant, et les petites choses comme les grandes en capter ce mode sensible, lorsque l’intensité semble d’elle-même émettre un pic, pratiquer un arrêt, exercer la catalyse de langue. Le carnet n’est pas une attente, il est mise en avant de tout notre appareil sensible, au-delà de la langue, et quand on la convoque elle doit mordre sans reste dans cette nuance, dans cet impalpable, dans ce si fragile où la traversée du jour nous a menés. Ce n’est pas un exercice qui s’effectue dans la remémoration du jour passée (les contributions venues trop tôt seront implacablement reléguées à la fin), mais un « exercice d’observation » comme tout récemment le titre du manuel de Nicolas Nova. Construire qu’on se tienne prêt, de la porte refermée de chez soi au matin (exercice du dehors), sans provoquer la venue de langue, mais se tenant prêt à la captation du fragile, de l’impalpable, de l’éphémère conjonction des sens et du dedans. Et pour cela, on va travailler sur les contrastes. Expressions fortes, expressions faibles cela dirigerait trop cette préparation ou cette attente, qui doit être sans but, juste ouverte et disponible. Alors s’en tenir à la frontière : cette expression qui viendrait des peintres, artistes dans le visuel avant de le devenir dans la forme : choses nettes, choses floues. Ainsi, portée en avant des sens, non pas ce qui échouerait délibérément en choses fortes, ou serait repoussé en choses faibles, mais, à mesure qu’on avance dans le jour poussant en avant de nous cette disponibilité du sensible, savoir la frontière qui sépare non pas le fort et le faible, mais le plus net et ce qui resterait un peu flou. Travail humble et ingrat, parce qu’il suppose la plus grande proportion de son énergie investie dans cette attente et cette disponibilité, plutôt que la conversion langue qui s’ensuit. Au point que ce presque tri, le net et le flou, pourrait se continuer tout au long de la journée riche ou pauvre, pragmatique, agitée ou ordinaire, dans l’ouvert de la foule et des visages ou le retrait à la table. Et c’est pour nous remettre en train, au plus élémentaire du carnet comme travail, et non prouesse ou séduction, avant nouvelle phase d’exploration. Ah, et puis : formidable conjonction, imprévue, totalement le fait du hasard…. alors que je prépare cette proposition, j’apprends que ce jour a été décrété « journée internationale sans adjectifs ». Et qu’on va bien sûr l’honorer telle ! » Site du Tiers-Livre

Une menace pour cet exercice. Intuition que non Pas réellement. L’implacabilité invoquée quant aux contributions qui parviendraient trop rapidement dans la boîte mail et qui par conséquent seraient reléguées en fin de queue. Bien sûr qu’elle est nécessaire. Si toutefois elle ne se heurte pas à une autre. Et, qu’en dernier ressort, elles finissent par s’annuler dans une forme d’inertie. Le but serait donc une attention maintenue tout au long de la journée qui se donnerait pour cible la frontière entre le net et le flou, le faible et le fort. La frontière entre deux sensations contraires à première vue. Une expérience dans une durée impartie. Cependant, cette durée sera subjective pour chacun. Qu’est-ce qu’une journée, une heure, une minute, une seconde sinon une fiction inventée pour sortir du présent ? Et, si l’on ne se fie qu’à l’écriture, qu’à l’immédiateté de celle-ci, à quoi, comment cette fiction peut-elle bien servir.

Une expérience du réel dans une durée, vaut-elle mieux ou plus qu’une expérience du réel de l’écriture elle-même dès que l’on ouvre ce carnet. Sitôt que l’on ouvre la page, ce qui afflue dans l’immédiateté est tout aussi flou ou net que lorsqu’on marche dans une rue. Que l’on arpente la campagne. Que l’on serre des mains. Aller à la rencontre de celles-ci. Ou au contraire que l’on cherche à s’en éloigner. La notion de netteté et de flou nous accompagne Quel que soit le lieu, le temps. Probablement qu’en plissant des yeux, on en voit tout aussi bien ou mal leurs frontières.

Ce que l’on détectera comme biais, c’est l’attention à l’intention en vue de la rapporter sur le carnet. Ce qui fausse le jeu bien plus qu’on l’imagine. Cela signifie que l’on prélève dans le réel ce qui nous arrangerait. C’est-à-dire ce que nous trouverions intéressant, etc. or la magie de l’écriture ne fonctionne pas ainsi. Avancer vide dans la journée, en ne pensant surtout pas à écrire, se noyer dans la journée, s’y perdre totalement dans les menus tâches comme les plus grandes — sans y penser de façon narcissique. Sans ce retour systématique vers le miroir que pourrait facilement être l’écriture d’un carnet. Qu’il est dès le début en toute inconscience d’après l’expérience déjà vécue.

Recherche ici même de ce point de bascule entre conscience et inconscience. Entre net et flou, fort et faible… difficile. La relecture sera nécessaire. Une implacabilité requise là aussi. Et, probable que ce préambule ne tienne pas. Qu’en relisant une stupéfaction surgisse. Et, que la nécessité dans laquelle une seule journée nous fait pénétrer, le rende soudain caduque.

S’autoriser ainsi à prendre des notes, n’est-ce pas une manière de botter en touche, de vouloir contourner une difficulté. Ou bien nourrir l’illusion de se sentir fort, et donc à vouloir l’augmenter. Alors que c’est probablement de la faiblesse que naît ce mensonge de force. Il y a bien là aussi une sorte de frontière détectée.

Une implacabilité mise ainsi en exergue n’est sûrement pas quelque chose d’innocent. Et, on peut bien ou mal l’interpréter de plusieurs façons, ça ne change en rien le mot. Le prendre comme un conseil, un message subliminal, ne pas s’arrêter à l’impression de châtiment, de punition, à l’épée de Damoclès. Faire comme d’habitude ouvrir un œil, mais sans plus. Pas se faire trop d’idée.

Bien trop long ce préambule, à peine vient-il de s’écrire. Impression de se répandre en excuses ou atermoiements, biaiser. Il faudrait un peu de tenue comme dans la chanson Monsieur Williams de Ferré. Il faudrait conserver tout cela pour soi. Mais, avant de pouvoir en conserver quoi que ce soit, il faut bien traverser tout ça, non. Le poser sur la table. Le considérer pour ce que c’est. Un long monologue solitaire. Une sorte de plainte à peine déguisée sur la difficulté d’échanger simultanément avec les autres et soi-même.

Encore une frontière perçue entre ce que l’on écrit ainsi en toute naïveté sous l’impulsion d’un sentiment et cette fiction que l’on pourrait en fabriquer, une fois la netteté d’une stupidité examinée de fond en comble. Possible qu’au fond de cette stupidité qui s’écoule on y découvre un grain d’or. Une qualité de silence.

11h

des gestes sur la toile, essuyages. Besoin du flou au début pour apprécier l’espace, le danger au début de la netteté, des détails.

huile sur toile 100×80 huile sur toile de jute
11h38 ce gros grain qui fait frontière
Et cet autre dans lequel les imperfections remontent à la surface

12h45

le froid dans l’atelier, 15° ce qui entraîne à s’activer pas qu’un peu. Beaucoup. Se rendre d’un tableau à l’autre, être une sorte de chef d’orchestre. Un coup de couteau par ci un essuyage par là. Dans ce cas la frontière entre les toiles disparaît. on peint d’un bout à l’autre de la pièce. puis on a faim. on regarde l’ensemble avant d’éteindre la lumière. puis la porte ouverte un autre froid auquel on se heurte. pas longtemps. plaisir de trouver la chaleur du logis. mais cette odeur. Du chou-fleur. Heureusement c’est délicieux en gratin.

16h23

S’amuser de la précision de l’heure qui pourrait tout aussi bien être inventée. Tourner autour de quelque chose. probablement vide. mais un vide qui aspire tout autour de lui. cette traction ou attraction suivant l’heure de la journée plus ou moins visible, palpable. Juste une question d’attention. La prise de conscience pourrait tout aussi bien ne pas exister que ça ne changerait rien, on le devine.

16h38

rester fixé sur cette frontière entre les rêves d’hier et la réalité d’aujourd’hui. Une vision qui rappelle celle du Leica, sans pile sans électronique. mais qui, s’y on prend le temps de faire correspondre les deux images floues, donne un cliché d’une netteté extraordinaire sur le négatif et sur le papier plus tard.. Rêve d’enfant de qui je voulais être et stupeur de comprendre que j’y suis parvenu. Non pas riche non pas réussir mais être libre. Et pourtant il n’y a que la peur à dépasser dans une vie pour éprouver cette sensation à la fois terrifiante et banale.

17h30.

retour du point relay, 350 m effectués dans une presque nuit. Les décorations de Noel sont installées mais pas allumées. La vitesse des automobiles dans la rue centrale étroite , les trottoirs réduits à presque rien. Regards jetés sur l’intérieur des rares boutiques qui subsistent encore ici. Un coiffeur qui ne coiffe qu’à la tondeuse. une nouvelle épicerie Turque probablement. Le commerçant a installé un écran télé, lumières glauques vacillantes, retransmission d’un match de foot très certainement. Arrivé au point relay on me demande mon code ? fouille dans les poches heureusement que pris le portefeuille. sitôt que je présente ma carte d’identité le visage de la fleuriste s’éclaire. Mais oui je viens de le recevoir. un grand paquet mou que je déchire sitôt sorti pour vérifier le contenu. Tout est là. Le journal de Kafka, le Très- Bas de Bobin, Les vies minuscules de Michon. Je re fourre tout dans l’enveloppe et m’en reviens. le pas plus léger qu’à l’aller.

17h51

Bobin est un danger pour qui veut écrire. refermer le livre. sinon on tombe dedans sans notion de durée. plutôt lire des poèmes courts qui parlent de la neige. Ce que l’on perçoit dans un poème, le reflet de notre état d’esprit du moment de le lire. assez flou pas très clair. juste ce qu’il faut pour se tenir à sa frontière. Et c’est de là justement qu’il parait être le plus émouvant. Quelque chose se rejoint comme la flèche atteint sa cible. Si on n’a pas la sensation physique de cette frontière autant lire des modes d’emploi. Il y a des jours où cette frontière se dérobe malgré nous. Dans un tel cas cela ne sert à rien de lire des poèmes et même quoique ce soit.

Carnet 25

contrainte: 480 caractères, un fragment du corps. Ponctuation unique le tiret quadratain.


4h52. Quelques notes concernant l’usage du carnet et l’exercice en particulier. Le terme de laboratoire. Le domaine privé et le public. La limite à laquelle penser pour ne pas « mettre mal à l’aise le lecteur ». Ce qui implique en amont une intention d’être lu. D’écrire pour être lu. Ce qui pose à nouveau la question de l’intime. Sa frontière. Autrement dit ce que représente l’intime dans la réalité d’une écriture . Noir sur blanc. Ce qui est sans doute une piste pour la relecture de tous les textes de ce blog. A partir de quel indicateur sait-on que l’on transgresse cette frontière. Et, est-elle là même pour chacun. Pire comment se permettre d’imaginer une frontière collective, celle-là même contre laquelle on se sera révolté toute une vie. Parce que la notion d’intime renvoie à une notion de chasse gardée de trésor amassé encore une fois. Un coffre-fort que tout bon cambrioleur n’a comme unique obsession que celle de trouver le code et de dérober le contenu. Effet miroir probable, ce que l’on chercherait à dérober à l’autre, on se le dérobera inévitablement à soi-même. Le mot déballage. Éviter le déballage. Renvoie aussitôt à cette idée d’emballage. et à cette angoisse qu’une fois cet emballage ôté il n’y ait rien. Ou tellement peu que l’on s’interroge sur la nécessité d’un emballage si élégant, si luxueux. La notion de mystère que l’on crée pour faire croire qu’il y a quelque chose, exponentielle au ridicule que l’on y découvre à terme. Se retrouver avec une montagne d’emballages et rien dans le paquet. Cauchemar récurrent comme autrefois avec la notion de masque. Le pire serait qu’il n’y ait rien du tout. Pire encore: qu’il y ait vraiment quelque chose mais qui, malgré tant d’efforts restera invisible au voleur. Donc encore une fois la peur qu’il n’y ait pas assez qu’il en faudrait plus. Un manque de confiance dans l’existence qui reviendrait comme un boomerang. L’origine de la folie.


Faire confiance à ce fragment du corps. Le prendre comme une donnée du réel. D’une histoire. D’une existence entière. Y ajouter le terme de commun au sens du partage, du collectif. Que la main ne soit pas une main anonyme ni la main de x ou y mais une main possible pour tout à chacun. Il faudrait être un sorte de dieu pour parvenir à cela non. Pas dans l’idée de toute- puissance, la fameuse ubiquité, mais au contraire atteindre à ce dépouillement, cette humilité qui ne soit pas comme si souvent feinte, et ce sans même en prendre conscience.


La bouche par exemple.


Ouverte– fermée– le trait central entre les lèvres indique l’émotion- concave– convexe– ondulations de ce trait– vibrations– peut informer mais aussi leurrer si on connaît la musique– Le sourire de la narratrice dans Oublier Palerme — ces heures devant la glace pour copier un sourire américain–La bouche comme émergence d’un système complexe comprenant –le goût– la langue– la cavité buccale– par la- quelle on ingère la nourriture– la fumée de cigarette — le vin– l’eau– le froid qui flotte dans l’air– la bouche qui souffle le froid et le chaud– la bouche sans quoi aucun son ne sort– la voix– le son– les chants– les cris– les gémissements– les sanglots– les rires–la bouche qui embrasse une joue– un front– une main– la bouche à la rencontre d’une autre bouche– le bouche à bouche– la bouche qui explore– la bouche qui ne dit rien– qui reste scellée– la bouche bée– also bouche en cul de poule–les lèvres pâles de la bouche des morts– la bouche aux lèvres rouges– roses– violacées– la bouche tuméfiée– la bouche qui se moque– la bouche qui se retient de dire quoique ce soit–la bouche moulin à paroles– La bouche et la parole donnée– la bouche et les mensonges éhontés. Les Saint- Jean bouche d’or — et puis toutes les autres bouches– les plus ou moins bien embouchées.

7h en parallèle un chemin en peinture. pas de déballage. peu de chose. des fonds bleutés en ce moment. un protocole. coller des morceaux d’essuie-tout usagés plutôt que les jeter à la poubelle. faire un fond bleu turquoise. ajouter du noir. ensuite viendra le blanc. gommer. puis une autre couleur si nécessaire.

Pour revenir à cette histoire de déballage, d’intimité, de frontière à ne pas dépasser. A une pudeur donc. Comment s’y prendre quand justement écrire c’est écrire tout ce que l’on n’a jamais osé dire, parce que quelque chose en nous nous empêchait de le dire. Parce que cette pudeur était si collée à la peur, à l’autorité toute puissante- celle inventée en partie probablement pour avoir peur- parce que se faire peur est le propre des enfants. Si collée qu’on ne parvenait plus à la distinguer vraiment. Et on a beau se dire arrête avec ta peur, ça ne fonctionne pas ainsi. C’est comme dire lâche prise à quelqu’un pour qu’il se rétracte encore plus. Pour un peu ce genre d’exercice rendrait muet si on reste dans une telle fragilité. Mais peut-être qu’il faut aussi passer par ce mutisme. Il faut passer par tant de choses. Et plusieurs fois.

#Carnet 24

Proposition du jour. L’attente du corps.

Le corps se souvient de ces premiers moments. Le corps assit sur l’une des marches. Celles du perron de la maison abandonnée. Une toute petite masure au bord de la départementale.  Le corps se plie légèrement vers l’avant.  Coudes touchant les genoux, mains soutenant la tête au niveau du menton. Un peu comme savent faire les cyclistes. Favoriser l’aérodynamisme pour tenter de résoudre le problème de la résistance. Les fesses encaissent la charge, tantôt répartie de l’une à l’autre. Dodeliner latéralement des fesses dans l’attente. Comme il fait beau. Etre le dindon estival de l’attente.

La peau se souvient de la fraicheur qui tombe doucement, au crépuscule. Soulagement des pores, hérissement des duvets, relâchement progressif des tensions de l’épiderme la peau respire. Les narines recréent l’espace du monde des odeurs. Une rivalité binoculaire mais ici dans le nez. C’est silencieux, à peine quelques frémissements indiquent   l’échange d’informations d’une narine l’autre. L’attente au crépuscule, une sensation physique avant tout. La joue collée à la membrane de la nuit, le nez se souvient des parfums de l’attente.

L’oreille capte le moindre bruit, toujours en alerte. Dans l’attente encore plus. Le pas familier du corps de l’autre, discernable à l’oreille de tous les autres pas des corps des autres. Peut-être une vibration que seul le corps perçoit d’un autre corps. Une relation de l’oreille avec le pied. Car chaque pas qu’effectue le corps de l’autre vers le corps dans l’attente, un séisme. Le muscle du cœur s’emballe, le sang galope dans les artères. L’oreille est la vigie qui ne crie pas terre mais la voilà. Le corps de la femme à venir se manifeste à l’oreille du corps qui l’attend non pas en fanfare, mais comme une musique, presque imperceptible. 

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Carnet 23

Proposition du jour : définir lieu et temps en amont puis compter. Ici ce n’est pas une accumulation, mais plutôt une opération.

Évidemment operation chirurgicale.

Et, finalement, des diverses pistes proposées par FB se méfier de leur profusion. Effectuer presque inconsciemment au début l’opération de compter non pour accumuler, mais pour se rendre directement à un bilan. Soit la référence à la poétique comptable de Jacques Roubaud (en cours d’étude sur un projet personnel, donc écartée). La peinture d’Opalka, écartée d’emblée, car déjà connue. Les nombres associés à l’œuvre de Francois Rabelais. (On se souviendra du nombre 6). Celui-ci récurrent notamment dans la construction, la pensée architecturale, puis la diction du texte si l’on veut bien prendre ce temps de le lire à voix haute. Description de l’Abbaye de Theleme. reliance au nombre d’or, aux pythagoriciens. Et, enfin, une lecture à voix haute en japonais de l’artiste performer Shigeru Matsui ( voir video) se demander ce qui se produit justement entre accumuler et réaliser une opération

Le simple fait de recompter, l’espace et le temps de quelques minutes dans la nuit, les informations compréhensibles dans cet énoncé. Ne sont-ce pas déjà les prémices de l’operation à effectuer. Une operation vraiment que l’on peut enfin réaliser dans sa réalité opérationnelle. C’est-à-dire : établir une différence entre amasser, accumuler et saisir un tout petit peu malgré la force d’inertie (et en amont) la nature du piège facile dans lequel ne pas tomber.

Différence que l’on considérerait d’une importance négligeable, une importance de poète, pour certains, à savoir peanuts. Et, pourtant. C’est le chemin parcouru entre un point A et un point B. Depuis les toutes premières images de l’oncle Picsou. Ce vieux grigou. Nageant dans son immense tas d’or, aperçu, dévoré des yeux. Tenter de saisir l’utilité d’une telle fortune amassée uniquement pour soi. Surtout pour la tenir éloignée de tout usage sauf de la posséder et s’y vautrer. Découverte de cette maladie étrange, l’avarice. Et, le point B, la lecture de cet énoncé au sein de cet étrange atelier d’écriture. Que s’est-il passé que l’on puisse compter en tant qu’éléments du réel entre ces deux bornes, la réalité de toute une vie passée ou presque.

Une relation à l’argent bien sûr. Mais, l’argent n’est que symbolique. Sans doute une prise de conscience. D’un passage. Entre ce qu’il faut considérer désormais comme un ´réflexe primaire, nouveau point de départ. Accumuler, conserver jalousement. Puis, même point B : developper une poétique du partage. Que ce soit dans la vie au quotidien, dans les gestes quotidiens que par la découverte des livres. De ce que peuvent susciter les livres. Pas que les recueils de poèmes, pas que la poésie. N’importe quel livre si l’on y pense. L’ouverture d’un livre est déjà une operation effectuée dans ce domaine, ce système personnel.

posséder des livres est une chose. Mais, les ouvrir en est une autre fort différente de la première. Se souvenir, par exemple, de ce livre de France Loisir que le facteur déposait selon un rythme hebdomadaire dans la boite à lettre familiale. Ne pas trouver son compte dans cet événement qui au début parait extraordinaire puis sans l’étayage d’une attention collective s’achève en banalité. Finalité de cette translation, la matérialisation d’une gigantesque bibliothèque (fournie, elle aussi, par France Loisir). Meuble décoratif plus que fonctionnel, car personne ici ne prend le temps d’ouvrir les livres. Le temps pourrait facilement se compter dans une succession de collections de jaquettes. celles-ci calquées sur le gout du jour. Créés par des techniciens du marketing connaissant leur cible. La science d’imposer opinions et gouts pour fabriquer du profit et des meubles qui ne servent à rien. L’aspect faussement couteux de leurs dorures débitées la chaine. La taille des fontes et des graisses pour en enrichir le poids. La relation entre le poids et le prix effrayant s’il n’y avait l’abonnement. Et, étrangement, le père, le souvenir du père passant vers la fin de sa vie des journées entières au lit à dévorer des livres. Mais pas ceux acquis chez France Loisir, non, des romans policiers écrits par des auteurs du monde entier traduits en français. Et, cependant, une accumulation encore, favorisée par les plateformes de vente de livres d’occasion. Et, le classeur Excel, l’icône unique sur le bureau en haut à gauche avec son titre qui lorsqu’on l’ouvre affiche des listes d’auteurs par ordre alphabétique. Les titres de leurs œuvres. Puis, dans la colonne suivante, une croix verte ou rouge indiquant la possession ou la quête. Et, de nouveau, le facteur, mais cette fois surgissant à un rythme endiablé, quotidien, parfois même deux fois dans la journée, miracle ou malédiction de la chrono poste. Ce qui à terme fabrique un Everest de livres à déménager de la maison que l’on vide. Des centaines de cartons. Sans doute un lien avec les personnages de Rabelais. Mais, fort éloigné de la lucidité inouïe que l’on découvre sous l’apparente gaudriole. Le grotesque si vite détecté, masquant déjà tout le tragique ou le comique de l’ignorance humaine.

Une operation magique ( pourquoi pas chamanique) Ce serait prendre quelque chose du réel personnel pour le transformer en un réel partagé le partager réellement, le rendre accessible à tous.

12h. un, deux, trois. même format. même technique. même couleur. même geste. même état d’esprit. et Trois résultats différents.

Carnet 22

perdre un livre

3h. Se souvenir d’un livre, non, cela impliquerait une volonté, celle de vouloir se souvenir, la volonté du sujet de revenir à lui-même. Revenir à ce surgissement soudain du livre dans l’esprit et tenter de l’observer. Collecter du mieux possible, mais sans viser à l’exhaustivité, en écartant la peur de manquer, de ne pas suffisamment contrôler, et donc accepter le risque de submersion, cette multitude de souvenirs attachés à l’ouvrage. La première image qu’elle est-elle, quelle représentation tout d’abord. Son format, vaguement, une couleur générale, une épaisseur, son poids réactualisé par cette absence. S’apercevoir tout à coup, être surpris, ne pas le sentir présent entre les mains au moment même où l’on s’interroge sur l’endroit où on l’aura déposé, la toute dernière fois. Puis son odeur, toutes les informations liées au toucher, le contact charnel avec sa couverture, le grammage fin ou épais des pages qui le composent. Sa souplesse ou au contraire sa rigidité, sa résistance. Une silhouette un peu vague que l’on cherche ainsi à se re-préciser, un fantôme pas tout à fait anonyme, pas familier tant qu’esperé. Un doute.

Puis le retour, par vagues plus ou moins fortes, le flux et reflux des lectures. De ces moments qui s’ajoutent dans une durée, mais dont en est aussitôt perçue l’étrangeté de sa teneur. Une teneur géologique composée de strates hétéroclites. L’irrémédiable et l’érosion. Le deuil et l’enfouissement, l’ensevelissement.

Impossible de remettre la main sur le journal de Kafka. Y avoir pensé plusieurs fois durant ces deux dernières semaines. Une sensation lancinante proche de l’inquiétude, presque une angoisse, un préambule à la panique. Ce que c’est de perdre un livre. La culpabilité aussitôt comme celle éprouvée de perdre une personne amie. D’avoir trahi une amitié par négligence, manque d’attention, manque d’égard. Se ressaisir étant bien sûr possible, si facile désormais l’idée du remplacement. Enfin se rendre en ligne. sur une plateforme de vente en ligne. De préférence un achat d’occasion. Recyclivre. 6,95 € livraison gratuite en point relais si la commande est supérieure à 10 €. Alors se souvenir d’un autre absent, aidé en cela par la conjoncture, les circonstances, une configuration d’indices. « Le très-bas» de Christian Bobin, pas retrouvé non plus ces derniers jours.

carnet 21

Proposition du jour. Modifier le réel. Changement d’une habitude, modification d’un programme. Arrêt momentané du pilote automatique. Le plus ardu, éviter le sujet. Utilisation d’infinitifs, de participes passés, de phrases nominales. Vecteur ou intention, plutôt se rendre vers le plus que le moins.

7h.

Commencer par une liste de « ne pas »

Ne pas fumer la toute première cigarette en buvant le café. Ne pas mettre de sucre dans le café. Faire un thé. Ne pas ouvrir la tablette. Ne pas ouvrir l’application mail. Ni aucune autre des réseaux sociaux. Installer le silence. Ne pas ruminer. Ne pas insister. Ne pas s’opposer.

Écrire une liste de verbes à l’infinitif.

Agir. Marcher. Avancer. Travailler. Peindre. Écrire. Enchaîner. Fluidifier. Simplifier. Danser. Éviter. Accompagner. Acquiescer. Modifier. Traduire. Intercepter. Savourer. Goûter. Bouger. Ouvrir. Agrandir. Regarder. Voir. Écouter.

Réel extérieur et réel interne. Attention à ce qui se répète. Malgré le sujet. S’ôter de là, modifier, sans trop.

partager..

Déjeuner en paix. Servir le café et le thé. Interroger sur la journée passée. S’enquérir des souhaits pour cette fin d’année.Prendre le temps. Discuter. Écouter. Ranger les tasses dans le lave-vaisselle. Appuyer sur l’interrupteur des volets électriques. Passer un coup d’éponge sur la table. Sourire. Embrasser. Bien commencer.

Attention aux gestes, postures, habitudes

L’ordre établi des gestes. Ouvrir la porte de l’atelier, appuyer sur l’interrupteur, mettre le chauffage en route. Nourrir la chatte. La caresser. S’asseoir, regarder le tableau. Rêvasser.

Changement: avant d’ouvrir la porte, rester un instant là et regarder la cour, le temps, le ciel. Se vider la tête. Ensuite faire comme d’habitude. S’arrêter à : rêvasser

Nettoyer palette, pinceaux, vider pot de diluant. sortir le dossier *femmes* pour préparer expo.

9h. simplifier dessin. exprimer sourire.

10h49. fragmenter. répartir le travail. connaître ses hantises. ses obsessions. contrôler ou pas la pulsion. conserver le désir de revenir sur une toile. savoir partir. savoir s’arrêter. s’entraîner à « mal peindre ».

retirer le superflu, l’inutile, trouver les formes, en perdre en route.
patienter. puis reprendre. passer dans un tourbillon. un tableau l’autre. une émotion l’autre.

–dégager l’universel de l’éphémère. propos tenu par Charles Juliet. never justify never apologize, propos tenu par Churchill.

–construire ou améliorer un site. se donner un délai chaque jour. ne pas dépasser le délai imparti. faire un plan. collecter des informations techniques. s’intéresser aux questions déjà posées par la communauté autour du CMS Spip. trier seulement les réponses pour la dernière version. regarder pertinence efficacité, nombre d’étoiles. tester. ok c’est gardé, bug c’est viré.

–reprendre les podcasts. une nouvelle chaîne. parler des peintres, la correspondance de Bram Van Velde avec Kramers. lecture à voix haute. 20 minutes le matin avant de peindre. seulement un tableau en fond d’écran correspondant si possible à la date de chaque lettre.

// toise, toiser, être toisé. association immédiate avec le camp. se sentir écrabouillé par une toise. prendre une bonne toise. noter ce qui passe. en prendre un peu plus conscience. régler des comptes avec les toises les hantises. payer ses dettes. attraper la réalité à bras le corps. drôle d’expression.