Carnet 18

Proposition du jour, recopier un texte ou deux et en écrire éventuellement un qui en découlerait.

En levant les yeux, je vis un gros crochet de fer rouillé scellé dans la clef de la voute, qui est une pierre ronde. Cette chose était le lit de la question. On posait dessus un matelas de cuir sur lequel on étendait le patient. Ravaillac a passé six semaines couché sur cette table, les pieds et les mains liés, bouclé à la ceinture par une courroie à laquelle se rattachait une longue chaîne qui pendait de la voûte. Le dernier anneau de cette chaîne était passé dans le crochet que je voyais encore fixé au-dessus de la tête. Six gardes gentilshommes et six gardes de la prévôté le veillaient nuit et jour. Damiens a été gardé, comme Ravaillac, dans cette chambre, et garrotté sur ce lit pendant tout le temps que dura l’instruction et le jugement de son procès. Desrues, Cartouche, la Voisin ont été questionnés sur cette table. La marquise de Brinvilliers y fut étendue toute nue, attachée et, pour ainsi dire, écartelée par quatre chaînes aux quatre membres, et subit là cette affreuse question extraordinaire par l’eau qui lui fit dire: –Comment allez-vous faire pour mettre ce gros tonneau d’eau dans ce petit corps?

Toute une sombre histoire est là, qui s’est infiltrée, pour ainsi dire, goutte à goutte, dans les pores de ces pierres, dans ces murailles, dans cette voûte, dans ce banc, dans cette table, dans ce pavé, dans cette porte. Elle est là tout entière; elle n’en est jamais sortie; elle y a été enfermée, elle est restée sous les verrous ; rien n’en a transpiré, rien de n’en est évaporé au dehors; personne n’en a jamais rien dit, rien conté, rien trahi, rien révélé. Cette crypte, qui ressemble à l’intérieur d’un entonnoir renversé, cette caverne fate de main d’homme, cette boite de pierre, à gardé le secret de tout le sang qu’elle a bu, de tous les hurlements qu’elle a étouffés. Les effroyables choses qui se sont accomplies dans cet antre de juges y palpitent et y vivent encore, et y dégagent on ne sait quels miasmes hideux.

En ouvrant les yeux, en pleine nuit, alors que je m’étais assoupi sur le petit lit, un livre de Victor Hugo dans les mains, dans la pièce au rez-de-chaussée de la maison, j’ai su que j’avais probablement été frappé par le Covid. Un grand effondrement, et à partir duquel, chaque pas compte, ne serait-ce que pour aller boire un verre d’eau à la cuisine, à quelques mètres seulement. Tout de suite j’ai senti la panique m’envahir. Mes cours et stages, tombant à l’eau pour la semaine, probablement. La question et le Covid, drôle de relation. Mais pas vraiment vaillant pour chercher des relations maintenant , je préfère aller me recoucher.

Carnet 17

Proposition of the day: Embellir, embellissement … « Aucun aspect constructif ne saurait être envisagé ». D’après Guy Ernest Debord un texte intitulé « Embellissements ».

Circonspection oblige, se demander d’où vient ce mot. Surement pas de la bouche même des habitants du quartier. ni du village. Plus probable qu’on le découvre inscrit dans l’un de ces « arrêtés municipaux » que pond la mairie pour donner à ses concitoyens la preuve par neuf qu’ils font vraiment quelque chose avec nos impôts. Ainsi la Place Paul Morand par exemple. Les travaux devraient durer environ deux ans, raison invoquée  » l’embellissement » de celle-ci.

Que dit Google ?

  1. Action ou manière d’embellir, de rendre plus agréable à l’œil (une ville, une maison).Les récents embellissements de notre ville.
  2. Modification tendant à embellir la réalité

Il faut souffrir pour être beau disait ma grand-mère. Deux ans de bordel, minimum, car on sait bien ce que sont les délais dans ce genre d’opération. peu de commerces sont parvenus à se maintenir à flot. Logique implacable. puisque plus de possibilité de stationnement. Le boucher a rendu son tablier. Il a tiré son gros rideau de fer et a collé une pancarte expliquant l’infamie. Son chiffre d’affaire réduit à une peau de chagrin. A cause de cette nouvelle équipe municipale, des gauchistes évidemment.

A quoi pensent les gens quand ils pensent à un tel mot « embellissement », et y a t’il une intention véritable pour supprimer l’unique parking du village, ce qui entraine le déplacement du marché à Pétaouchnock et sa réduction drastique car il n’y a pas dans les nouveaux lieux suffisamment d’emplacements. Notamment pour les maghrébins qui vendaient des babioles inutiles à si bon prix.

Donc ce qu’il faudrait vraiment pour « embellir » notre village. Déplacer les commerces en périphérie du village dans de grandes zones aérées avec d’immenses parking. Recruter des jeunes chômeurs que l’on indemnise actuellement- quel scandale- chaque mois à ne rien foutre. Ne pas oublier d’investir dans une flotte de scooters ( électriques et donc en principe silencieux) / placer les jeunes sur les scooters et roule ma poule. Un peu réac, mais bon, il faut souffrir pour être beau. Et j’oublie le principal, subventionner les bistrots. Importants dans un village pour se rencontrer les uns les autres. Et pour en construire de nouveaux démonter l’église qui ne sert plus à rien. Ecologique en plus.

Embellir la rue où j’habite. L’idée m’a traversé de faire appel à une équipe de taggeurs-chômeurs ou intermittents du spectacle. mais j’aurais trop peur que notre rue devienne le dernier lieu à la mode du village. On y perdrait certainement en tranquillité. De surcroit, le Stritar désormais classé au patrimoine culturel de l’art du 20 ème siècle, gros risque que la spéculation immobilière s’en mêle et que tous les habitants finissent expulser, leurs immeubles frappés d’alignement. Mais déjà, si on pouvait faire appel gratuitement à des bénévoles turcs, spécialisés dans la réfection de façades. ( peut-être des jeunes turcs au chômage, encore qu’on n’en voit ici vraiment très peu car les turcs en général sont reconnus pour être de farouches travailleurs quelque soit leur âge ) Ils seraient bien sur dédommagés par la mairie, le matériel fourni et, de plus, nul doute que cela rapprocherait les communautés ici dans notre village. Car voilà comment cela se passe : les turcs d’un coté, les portugais de l’autre, les magrébins encore à un autre endroit et les français- ceux qui sont restés car ils ne pouvaient faire autrement. Nous avons là un manque vraiment criant d’homogénéité qui pourrait avec un peu de bonne volonté s’améliorer.

On pourrait aussi embaucher de jeunes portugais désœuvrés. pour la maçonnerie, les plâtres ce sont des cracs . De toutes façons des jeunes français il n’y en a point dans notre village, ou insuffisamment pour monter la plus petite entreprise quelle qu’elle soit. Nous ne sommes plus que majoritairement des vieillards. Et beaucoup d’entre nous vivent seuls et n’échangent aucun mot parfois durant des jours avec leurs voisins. Peut-être pourrions nous aussi imaginer pour embellir l’humeur générale qu’un préposé de la mairie sonne du clairon chaque matin afin de faire sortir les gens de chez eux et leur intimer l’ordre d’échanger quelques mots entre voisins. Mettons durant 5 minutes tous les matins. Neuf heure pourrait être une heure idéale, d’autant que souvent à cette heure là je ne suis pas chez moi, je marche en pleine campagne. On pourrait également remettre à la mode les orgues de barbarie. De préférence avec des jeunes gens , de petits singes et des caniches. Cela ferait un effet bœuf qui nous rappellerait le bon vieux temps chaque soir avant d’aller dormir. On pourrait aussi créer une monnaie spéciale que l’on pourrait jeter par les fenêtres- comme dans le temps- mais sans chauffer les pièces sur la cuisinière – pour remercier les chanteurs les musiciens, les petits singes et les chiens.

On pourrait créer un jeu de massacre dans le vieux gymnase. Organiser en urgence une collecte de boites de conserve. Ici nous mangeons énormément de conserves. Cassoulet, lentilles, langue de bœuf, tripes j’en passe et des toutes plus succulentes les unes que les autres. au lieu de les jeter on emploierait les peintres de la bouche et du pied toujours en manque de fond, pour les décorer. Par groupe de 20 boites en fer, peintes à l’effigie d’une ou un habitant du village. Le jeu serait ouvert à tous chaque premier lundi du mois entre 9h30 et 11h30. Et chacun pourrait ainsi régler ses comptes tranquillement, voire, mais en s’amusant. Car ici dans notre village nous nous détestons tous les uns les autres plus ou moins

Concernant l’hygiène on pourrait aussi s’entretenir avec le capitaine des pompiers pour que chaque mardi entre 7h et 9h du matin ils puissent installer un Algeco équipé de douches dans lequel par groupe de 20 on rectifierait le tir question propreté. Ce serait de salubrité publique. Car ici dans notre village une odeur nauséabonde flotte régulièrement. Et on ne peut pas tout imputer aux usines chimiques de la vallée non plus, il faut parfois avoir un minimum de discernement.

Pour embellir la vie de notre village il faudrait aussi que l’on puisse rire régulièrement de tout et de rien. Il est reconnu que le rire entretient la santé et prolonge la durée de longévité. Trouver une équipe de clowns authentiques n’est surement pas une mince affaire. Beaucoup d’imposteurs sévissent désormais. Et en plus ils ne font pas rire du tout ce qui pour des clowns est un comble. Former des clowns n’est peut-être pas si compliqué qu’on l’imagine à première vue. Il suffit d’étudier un tant soit peu certaines institutions et trier sur le volet les meilleurs spécimens. La poste par exemple regorge de talents. Prenez la dame de l’accueil, totalement inconsciente de son potentiel humoristique. Comment ça lui changerait la vie. Et la notre.

il ne fallait pas me lancer sur le sujet car je risque d’être intarissable en matière d’embellissement. Sauf que je sais tout de même me contenir un peu. Et surtout je n’ai pas que ça à penser. D’ailleurs pour embellir vraiment et définitivement le village et la réalité en même temps, une lobotomie ( gratuite offerte par la sécu) ne serait surement pas du luxe.

9h01 Plus sérieusement. Se poser la question de vouloir embellir quoique ce soit. Comme enjoliver. Et aurais-je envie de l’aborder autrement que par dérision. A chaque fois que je me suis retrouvé face à ces velléités d’embellissement, la rupture s’avéra totale. Politiquement vouloir embellir c’est imposer une idée d’un beau qui n’est pas concertée c’est comme vouloir vacciner. Tombé ce matin sur une vidéo qui parle de l’augmentation phénoménale de décès des 18-64 ans sur la planète. Plus de 40% par rapport à 2021 dans certains pays ( Sans compter l’Ukraine ). ce qui résonne avec la quatrième dose de vaccin que je me suis infligée il y a maintenant trois semaines. Jambes lourdes, mal aux chevilles, les deux désormais. Je me traine. Embellir ce serait déjà arrêter de raconter des conneries, que ce vaccin comme ce Covid est sans doute une réponse capitaliste à l’explosion démographique. Trop de monde sur terre il faut en supprimer en masse et si possible démocratiquement. une plus grosse part de gâteau. Je dis ces choses quand je suis faible évidemment. ça n’embellira pas la journée de l’avoir dit. Oser le dire tout haut par contre, plutôt que de se dire mais non tu délires. Le droit au délire, sur un blog, c’est pas la mer à boire. Mais tu verras qu’il y en aura encore qui prendront ça au pied de la lettre. Et encore je me suis retenu. Pas parlé des femmes. Ouf. L’expression maquillée comme un sapin de Noël passe et s’évanouit.

Embellir sa vieillesse. Connerie. Un fauteuil dans les escaliers pour les monter sans plus d’effort.

Plus du tout le même qu’à 40 ans. Rien ne se sera embelli. Mais quel soulagement au final. Étymologie de désastre. Jeté un œil pour voir ce que les autres membres du groupe fabriquent. De la littérature probablement. Je n’y connais plus grand chose dans ce domaine. Certains bouquins me tombent des mains. Provoquent une étrange torpeur.

17h57. Embellir et enjoliver sont indissociables. Toute l’histoire d’une vie en partant de ce constat. Le refus finalement de vouloir enjoliver une réalité qui, si on se penche sur elle, n’est que ce qu’elle est et rien de plus. d’où ces malentendus ces guerres et les solitudes qui en découlent. Ce n’est pas la réalité que l’on désire changer mais la perception souvent pauvre malheureuse égocentrique que nous nous fabriquons à partir de celle-ci. La seule chose que l’on puisse jamais modifier c’est notre point de vue mais si lié à nos peurs à notre perception de nous-mêmes que l’effort en est quasi insurmontable. Mais quasiment ne signifie pas totalement et comme le dit le dicton populaire « tant qu’il y a de la vie il y a de l’espoir ».

Carnet 16

4h13. Proposition: une accumulation de vêtements aperçus dans une journée.

En profiter pour réviser les synonymes. Par exemple: ce qui vient avec le manteau, laisser venir

mantelet, manteline, balandran, balendras, balandrana au delà des Pyrénées , palandrana au delà des alpes, chape à pluie caban faire des pieds et mains pour garder ce cher caban d’antan) cape ( de cape et d’épée, Thierry La Fronde, Zorro) casaque ( le coté russe mais non c’est turc à ne pas confondre avec cosaque) clamyde ( agrafée sur l’épaule) cache-poussière, chasuble, habit, himation ( souvenir lointain ) , mante ( pas forcément que religieuse) , pèlerine, plaid, gabardine, houppelande, imperméable, pallium (antique puis chrétien et bouddhiste) pardessus ( râpé de préférence) pelisse, plumage( et ramage) une prétexte, (toga praetexta– robe de magistrat anicienne Rome) houppelande ( dans les contes et légendes)  cache-misère (entendu dans l’enfance quand la misère était commune pas encore gênante, avant le mot paupérisation) limousine ( à ne pas confondre avec celle du film, rose qui d’ailleurs est une cadillac ) fourrure, paletot ( s’attraper par le ) redingote ( Balzac et Gogol en traduction) voile,( celui d’Isis, assez peu vue aujourd’hui, hier ni les autres jours d’ailleurs) une vêtement d’approche-feu ( un scaphandre pour aller au feu) une robe avec un col cheminée ( pas forcément portée par les grandes) pas exhaustive comme liste et surtout pas vraiment l’exercice.

Chaussures?

groles, souliers, écrase-merde, godasses, péniches, pantoufles, brodequins ( pour les aïeux) sabots, savates, dans Balzac les caoutchoucs, chez les scouts les pataugas, les ballerines à l’opéra, les escarpins avec les bas qui filent, les sandales en plastique jaune transparent pour marcher sur les cailloux sur le bord de mer, les tatanes, les galoches à ne pas confondre avec les pelles, l’espadrille signe de beaux jours, comme l’hirondelle, le patin pour parquet à ne toujours pas confondre avec galoche, les mules ( bon sang que de souvenirs avec les mules, presque autant qu’avec les ânes, mais non c’est pas les mêmes, les mules à pompon de préférence) le mocassin du dernier des mohicans, les croquenots du croquenote, les babouches d’Aladin, les godillots du Père François ( d’Assise sans doute) les après-ski ( pas besoin de faire du ski avant d’ailleurs) les pompes, le fameux coup de -au derrière.

Pantalon ?

le bénard, le froc, le futal, les chausses et haut de, le fendant, le fendart, le fourreau, le saroual, le grimpant ( souvent mince des g’noux et larges des pattes) le culbutant, les vieux ou vieilles grègues, la culotte, être culotté comme une vieille pipe. bouffon et turlupin. ( s’intéresser à l’histoire des Turlupins Jeanne Daubenton et Marguerite Porettta furent brûlées vives à Paris en 1313, parce qu’elles prônaient d’aller cul nu, crac ! le pape Grégoire XI fut bien culotté lui qui leur jeta l’anathème.) Sans oublier les sans-culottes et les bonnets Phrygiens, on aurait l’air fin.

(note : l’illustration de cet article provient du site curieuseshistoires.net) A lire cette histoire des Turlupins

Les vêtements de travail, la blouse de peintre, le costume du dimanche, se mettre sur son 31, la robe de mariage, habiller un mort.

Et puis cette publicité dans un illustré, les fameuses lunettes pour voir au travers des vêtements, souvent tenté d’envoyer le bon de commande attaché, jamais fait. L’attention porté au vêtement, être bien mis. Se pomponner. Etre propre comme un sou neuf. Avoir de la prestance. Des vêtements austères, être habillé comme l’as de pique. Une tenue de hippie.

Souvenir de ce pantalon le tout premier, un pantalon en skaï, lorsqu’il fut usé jusqu’à la corde, le revêtement de faux cuir s’écaillait et ce fut un vrai chagrin de le jeter à la poubelle.

Je n’aime pas les pullovers à col roulé ni les tricots, et surtout pas les cols en V.

Pendant des années j’ai porté des pullovers de camionneurs par dessus des teeshirts, se sentir protégé par un vêtement, pas trop voyant, voir terne.

Ce caban quand j’y repense une sacrée protection. De 14 a 16 ans. A la fin les manches devenaient vraiment trop courtes et on voyait presque la moitié de mes avant-bras

hier durant le cours, elles ont accroché leurs manteaux, leurs écharpes, leurs sacs à main, aux dossiers des chaises. On s’attend qu’une vieille dame porte des vêtements de vieille dame, étonnement quand on la voit soudain arriver avec un jean moulant. Comme quoi on ne sait jamais ce qui peut arriver dans une journée.

Je ne suis pas coquet. Et ne l’étant pas je ne m’intéresse pas beaucoup à la coquetterie des autres. Ce qui m’aura été reproché de nombreuses fois au cours de ma vie. Le « tu n’as même pas vu ceci ou cela » J’ai beau essayer de me dire– fais un peu attention–, le naturel revient au galop. C’est dire à quel point je me fous des apparences. Il n’y a que l’os la structure ce qui fait tenir les choses debout qui avive mon attention. Par contre si je vois une femme habillée comme un sac je me surprends à dire tiens elle est habillée comme un sac. Mon grand-père paternel était comme ça. Il portait la même cotte de travail des jours et des jours-était-ce la même ou bien en possédait-il plusieurs exactement la même? Je crois qu’il était tout simplement à l’aise ainsi. Il pouvait aussi bien bricoler dans sa grange, que se rendre au bistrot, toujours habillé pareil. Je suis copie conforme sur ce point. Aucune coquetterie de ce coté là. Mais il y a aussi d’autres cotés, ceux que je ne veux jamais voir.

Une plainte de femme: tu n’as même pas vu ma nouvelle nuisette. Et bien non, j’ai bossé toute la journée désolé, pas vue. Et l’agacement de ne pas avoir vu. Comment on peut ainsi perdre les gens de vue si facilement, même les plus proches, surtout les plus proches. Idem pour le coiffeur. Tu n’as même pas vu ceci ou cela. Toujours pas. Ce qui peut interroger quant à ce que l’on voit de l’autre vraiment, comment on y est attentif. Et ce que la sécurité d’une présence peut provoquer comme abandon. La sécurité en général. Mais se forcer ensuite à cette attention de tous les instants, pas mon truc non plus. Cela voudrait dire que l’on a peur de perdre quelque chose, quelqu’un en raison de ce défaut ou cet excès d’attention. Les preuves toujours elles , comme dans un procès, un tribunal. Une inaptitude chronique à embellir le quotidien. « Fais moi rêver », pas mon truc. Surtout si c’est rêver pour s’enfuir pour ne pas être là. Il y a des gens qui peuvent vivre ainsi dans une telle illusion. Ils parviennent à créer un lieu commun comme un rêve commun La mort d’un réveille l’autre qui se retrouve totalement démuni.

Le vêtement, l’apparence, le mensonge, l’arnaque. Et aussi comment c’est un papier tue-mouche. Une fascination du vêtement en tant qu’aimant. comme le plumage des mâles est souvent plus coloré que ceux des femelles. tous ces efforts que font les mâles dans le règne animal. Chez les humains longtemps cela aura été le contraire. Mais aujourd’hui plus trop de différence. Habitués à ce que tout le monde soit habillé presque pareil. Les marques affichés plus ou moins discrètement indiquent notre condition bien plus que le produit qu’on porte sur soi. Et sans doute ces marques sont elles affichées gros plus notre condition est basse. Nike écrit en gros sur les godasses ou les teeshirts. Hermès à peine notifié sur un carré de soie. Un outil social le moindre falzar, la moindre petite culotte. Jamais marché là-dedans.

Et l’érotisme pour ce que j’en pense au travers des vêtements, et bien une jolie tarte à la crème. Je suis au regret suis encore là dessus extrêmement terre à terre. Et avec l’âge ça ne s’améliore pas du tout. l’érotisme c’est tous ces mots que l’on met pour ne pas appeler un chat un chat. J’ai adoré lire Paul Léautaud pour ça aussi. Ce même malheur finalement lié à l’enfance. Au fait que plus qu’une apparence nous ayons faim et soif de présence. Et qu’une fois que nous sommes face à cette présence nous n’ayons plus que la hargne ou le désir pour en jouir ou la repousser. Même la nudité est encore un vêtement à ôter pour beaucoup.

Encore raconté ma vie. Tout n’est prétexte qu’à cela. Mais ce que l’on écrit c’est aussi de la parure, de l’oripeau, un cache-misère, le langage dans son ensemble ment, ou présente ce que l’on désire présenter exactement comme on porte un vêtement. Ensuite s’il faut mettre les mains dans le code, s’en faire un jeu, il faut le dire. Les jeux ça va quand on a le temps le loisir. J’ai souvent pensé qu’il fallait être vraiment costaud pour pratiquer un tel code sans ciller. Je crois plus aujourd’hui que la plupart en sont inconscients. Un programme leur a été implanté qu’ils suivent machinalement désormais. Une inconscience généralisée au profit de. Les actionnaires des vieillards étalés, obeses sur les plages de Miami Beach. Ils chient des tombereaux de merde tous les jours qui sont évacués vers la mer, des continents entiers de merde qui rejoignent l’Inde, Le Bengladesh, la Normandie, la Corse etc ils nous chient sur la gueule ces actionnaires luisants voilà dans quel monde on doit vivre . Et si t’es pas content, ils ont des gens à leurs solde, des politiciens, des magistrats qui pondent des lois pour enfermer les gens comme toi, qui renâclent.

Et pour te faire peur ils évoquent l’enfer ils te montrent un tableau de Jérôme Bosch, des gens si nus et blancs entourés de monstres. une belle allégorie. Mais si on réfléchit un tant soit peu, il n’y a qu’à retirer les monstres du tableau et on serait là au Paradis.

Carnet 15

6h57. La proposition, des bribes de phrases que l’on entend dans une journée. Et je n’ai pas relu la proposition une seconde fois. Les cours du mercredi. Puis cette fois laisser passer la nuit en laissant la tâche de fond faire son job. la première phrase pourrait être ce « je n’y arrive pas« . Peut-être celle que j’entends le plus le mercredi, et qui se confond parfois avec le « je ne sais pas quoi faire », le « je n’ai pas d’idée ». Locutions spontanées qui me laissent de marbre désormais. Elle ne me sont pas adressées. D’ailleurs, c’est étonnant avec l’âge de constater que très peu de phrases nous sont véritablement adressées. La véritable solitude vient probablement d’un tel constat. On en a une vague intuition enfant, puis après une longue et fastidieuse vérification on finit par en être assuré. A moins que l’on s’efforce d’imaginer que rien ne nous sera plus adressé. Ce qui par association me renvoie encore à la littérature, à l’écriture. A cette vision monacale d’un Proust. Cette discipline qu’il s’impose de ne plus céder à la moindre frivolité. De s’enfermer. Possible que cet enfermement provienne du même constat. Comprendre une bonne fois pour toute que rien ne nous est adressé. Et de se demander alors que faire de toute cette maladresse reçue.

Lorsque le marchand de pommes de terre te disait–je vais te tailler les oreilles en pointe–, vers l’âge de 6 ans sur les marchés de Montrouge, Brune, Lefebvre, qu’elle idée d’enfant se fabriquait-il de toi, sinon la sienne. Et cette terreur qu’il t’imposait soudain, elle ne venait pas de l’imagination, c’est à dire d’éprouver physiquement la douleur du couteau pénétrant dans ta chair. Elle provenait déjà de cette prise de conscience que tu n’existais pas, que tu n’étais qu’une projection des autres à partir de leur propre souvenir d’enfance.

Se rendre dans un café, dans le brouhaha, s’enfermer dans ce brouhaha, parvenir à recréer une bulle au beau milieu de celui-ci, renforce la certitude de l’anonymat. Cet anonymat qui fait si peur au début puis qui avec les années devient un recours, une quiétude. Et je crois que publier chaque jour sur ce blog ne signifie pas autre chose que de tester la solidité de cette création personnelle. Créer son anonymat personnel plutôt que de se mettre systématiquement en position de le subir. Repousser encore un peu plus loin ses frontières chaque jour. Et soudain arrive le moment où tout n’est plus qu’écriture. Même passe moi le beurre.

Ce qui me conduit aux tableaux de Hopper encore une fois. A la puissance de l’anecdotique. Alors que tout le monde ne cesse d’avoir les yeux rivés sur un but important, ou encore le sens général, ou encore le gros lot du loto. Ce billet perdant que l’on froisse dans une main et que l’on jette en passant dans une poubelle. On n’y accorde plus d’importance parce qu’on n’a pas investi trop d’espoir non plus. « Comment ça va aujourd’hui, on fait avec. »

La morosité d’un tel enfermement parfois, un angle de vue obtus. Parce que tout simplement voir les choses en noir est plus fécond pour écrire que de les voir en rose. Les toiles d’Hopper ne sont pas dénuées d’humour, d’ironie, le sujet lui-même est déjà une sorte de pamphlet. De l’humour si l’on y réfléchit. Gas. L’enseigne « MOBI » Et ce cheval ailé qu’on y remarque, point focal du tableau. Pégase qui donne un coup de talon pour faire jaillir la source à laquelle viendront s’abreuver les muses. Pégase devient l’emblème d’un compagnie de pétrole ou de carburant. Ce carburant désormais de toute l’inspiration capitaliste. La source c’est celle du pétrole et c’est de là désormais qu’une monstrueuse création surgit. Donc l’inquiétante étrangeté peut aussi déclencher le sourire si on prend ce fameux recul, si on atteint le même sentiment d’anonymat que celui qui peint le tableau. Si on commence à voir se dessiner les tenants et aboutissants; si on découvre l’intention et que le peintre lui-même finit par disparaitre derrière cette intention.

Arrête ton cinéma cette phrase comme un ricochet sur l’eau. Le père de cette petite Louise gêné que je lui réponde que sa gamine flanque un joli bordel dans le groupe. Mais il ne fallait pas non plus me demander  » alors comment ça va Louise ». Le fait de poser ce genre de question, c’est cela qui m’agace sans doute le plus. Comme si soudain nous nous installions tranquillement sur un pied d’égalité lui et moi pour parler de la petite fille devant elle. Ne manque que le whisky et les cigares, les pieds sur la table. « Alors comment ça va Louise ». – Oh Louise mon Dieu, cher ami, comment voudriez vous que je vous le dise… retirez lui les piles avant qu’elle vienne par exemple, ça vous irait comme réponse. Ah moins que tout à coup je vous demande, mais non de Dieu qu’avez vous fait à cette gamine pour qu’elle soit autant excitée et spécialement le mercredi à 17h ? Et Louise se marre évidemment, pour un peu elle nous en resservirait presque un petit, maintenant qu’on est en train. Arrête ton cinéma Louise répète le père sur un ton presque inaudible.

Hopper allait au cinéma, mais je crois que c’était plus le théâtre qui l’inspirait. D’ailleurs dans les années 20 les cinémas n’étaient ils pas des théâtres réaménagés la plupart du temps. D’où cette erreur de penser qu’il soit un peintre réaliste. Justement il arrête quelque chose en relation avec le cinéma. Il arrête le mouvement. Il revient soit en arrière soi après une scène dite « importante » il se moque du « climax ». Comme Hitchcock tout un art de ménager le suspens, de le fabriquer à partir de petits détails. La peinture à partir de la photographie, de l’image en mouvement, est forcée de faire avec cette nouvelle donnée : d’arrêter son cinéma. Pollock s’en fout, il se fout totalement du sujet, il botte en touche. Il se carapate dans le chamanisme. Ce que ça va donner sur Louise tout ça, on ne le sait pas. Mais ne me demande plus « alors comment ça va avec Louise » et sur ce ton tellement condescendant. Ressers -moi encore un petit, Louise.

Je n’aime pas les gens, je n’aime personne, elle me lâche ça en tirant une bouffée de sa cigarette électronique . La nuit devant le bâtiment, éclairage public, égouttement des feuilles de l’olivier dans le pot. j’étais sorti fumer une vraie cigarette, retrouver ce petit moment de tranquillité, habituel, vers 20h. Elle est sortie presque tout de suite après moi. On discute à peine 30 secondes qu’elle me dit que rien ne va. « Je n’aime personne je n’aime pas les gens« . Et puis elle enchaine avec j’ai commencé une psychothérapie. Quelle erreur j’allais dire, elle était en si bon chemin. Mais je me suis contenté de hocher la tête.

17h38 des bribes, des petites touches, beaucoup de blanc. Un effacement mais qui ne fonctionne que s’il y a quelque chose de lourd installé au préalable.

Huile sur toile 40×40
Huile sur toile 30×30
Huile sur toile 40×50

Carnet 14

"Encore une fois, l’attendre, cette seconde qui voudra être écrite, conjonction de perceptions et sensations, distorsions et cahors (ou tout le contraire, un bruissement de vent dans des feuilles, à vous de positionner votre curseur d’abstraction), mais que ce soit cette phrase qui vous dise vouloir être écrite. Trop facile, sinon, se remémorer. Et la remémoration ne saurait pas isoler une durée d’une seconde, même si de prononcer simplement une phrase comme « je traverse le trottoir, pousse la porte de la Poste et m'avance jusqu'au guichet nouvellement décoré d’une et une seule guirlande de Noël » c’est déjà épuiser une seconde de ce qu’a été ma journée (qui en compte 86 400), et créer un texte qui demande une seconde pour être prononcé. Le texte que vous allez écrire n’obéit pas à cette contrainte : il épuise, si possible (et c’est ce qu’on nomme poésie qui va en tendre le trait). « ou, s’ils sont à pied, les bras en avant, comme s’ils allaient enfin dégager et débroussailler pour de bon cet Univers plein de difficultés et d’incidents qui se présente sans cesse devant eux » : ce qu’il y a d’incroyable, dans les Hizivinikis d’Henri Michaux, c’est qu’il n’y prononce jamais les mots vite ni vitesse. C’est la langue qui est devenue cette compression du temps, le mouvement saisi et avalé par la langue qui dit cette fraction de temps. Question technique aussi : oui, certainement. Avoir cela en permanence présent. Et, pour cela : eh bien, le faire ? Quand vous saurez, au cours de la journée de demain, qu’elle est là, précisément là, cette seconde qui va devenir votre texte, l’arrêter, l’écrire –– la différence avec l’exercice précédent ? On arrêtait tout mouvement, on saisissait une réalité fixe. Aujourd’hui vous en mouvement ou le contraire, ce que vous écrivez étant mouvement et vous non, c’est le mouvement qui sera la phrase. Comme on tombe." François Bon, Atelier d'écriture le grand Carnet 

1h35. Sur l’exercice précédent le choix d’écrire une fiction pour installer une durée du moment, l’île était ce moment que l’on cherche à atteindre et qui à la fois ne se laisse pas voir aisément, mais de plus se dérobe ou est inhospitalier. (voir carnet 13) Désormais c’est tout l’inverse, prendre quelque chose de gros et le réduire à sa plus petite expression. Tout Platon en une phrase si on veut. Ou une ville, ou une histoire d’amour. Maintenant si cela doit se passer dans une seule de nos journées. L’effet peut être rigolo s’il arrive par la répétition ( une seconde sans fin) On peut aussi penser à exercices de styles de Queneau, la même scène, l’entrée dans l’autobus décrite plusieurs fois sur des tons différents avec des conjugaisons différentes, forme active, passive voire des détails qui surgissent soudain d’une version l’autre.

Faire quelque chose que l’on doit faire, une chose simple, qui ne dure qu’une seconde.

En une seconde, le rouge arriva pile poil où il devait se rendre sur la toile.

En une seconde j’arrive a rouler une cigarette d’une main comme Lucky Luke, à grimper sur Jolly Jumper et à dégommer tous les chapeaux des Dalton. tout ça en fermant les yeux évidemment.

En moins d’une seconde j’ai vu ma vie défiler toute entière, lorsqu’en arrosant les bégonias, mes jambes se dérobèrent.

Une seconde à peine et il avait déjà aperçu simultanément la tuile se détachant du toit, la femme poussant le landau, et le point de rencontre probable de ces deux éléments à quelques mètres devant lui.

Evidemment c’est trop facile d’évoquer que toutes ces actions se déroulent en une seconde.

De quoi suis-je vraiment conscient lorsque l’aiguille de l’horloge avance d’un cran. La pensée va beaucoup plus vite que mes jambes, mais mon inconscient la double. si je trouvais un moyen par autohypnose de déballer tout ce qui est perçu durant l’écart entre ces deux positions de l’aiguille, alors je me situerais en méta position par rapport à l’écoulement du temps. Je verrais le temps tel qu’il est vraiment comme un flux d’imaginaire charriant des bouts de réel. ( à moins que ce ne soit le contraire?!) Je serais au bord d’une rivière. et comme autrefois je lancerais ma ligne à l’eau, guetterais le bouchon coloré, puis ferrerais sitôt qu’il s’enfonce sous la surface de l’eau. Je me dirais que j’ai péché un poisson.

Un poisson nage entre deux eaux, un ver surgit devant sa gueule qu’il ouvre et referme , puis l’hameçon lui perce la joue et il se sent soulevé violemment vers la surface, qu’il crève, gerbes d’eau, vaste ciel poisson volant, pour parvenir dans une main d’enfant, qui le dégorge, le jette dans une bourriche où il suffoque et finit par tourner de l’œil.

L’enfant ferre en apercevant son bouchon plonger sous l’eau, puis le contact visqueux d’un poisson dans la paume de sa main. Un corps froid et vibrant de vie qui se débat dans la paume de la main. –c’est un gardon –se dit-il pour éloigner de lui l’ étrange, le trouble qui surgit encore un peu de tenir un poisson dans sa main.

c’est un gardon pense l’enfant en regardant le poisson gigoter dans sa main. Puis il décroche l’hameçon, flanque le gardon dans la bourriche, place un nouveau ver sur l’hameçon et jette à nouveau la ligne.

Contraste de cette matinée de pèche, la tranquillité de la rivière, pas de vent, et soudain un poisson mord à l’hameçon. Les battements de cœur s’accélèrent, qu’est-ce qu’on peut bien avoir attrapé au milieu même de ce calme de cette tranquillité.

Si je me mets à penser je freine quelque chose. Si je me mets à écrire je peux contrôler partiellement tout ce qui surgit au moment même où j’écris–l’écriture et la pèche– Puis quand je reviens chez moi, je vide les poissons en étalant une double feuille de papier journal, une de la montagne, journal local. Puis avec le temps il arrive un temps que je ne les vide plus. Qu’ils pourrissent dans la bourriche. Quelle raison puis-je trouver encore à cela. Que tout le monde se fichait de mon menu fretin. Que ma mère détestait l’odeur du poisson qui frit dans l’huile. Que mon père pêcheur n’était jamais là. Que j’avais toujours mille autres choses à faire. Que j’ai fini à partir de 7 ans et des raisons obscures par détester le monde et moi-même en laissant pourrir ainsi à peu près tout ce que je touchais et qui m’avait durant une ou deux secondes, réjoui

Si je ne freine pas les choses, surgissent la plainte, la colère, le malheur en boucle. Je suis une réincarnation débile de Jules Roy. D’ailleurs j’y ai pensé pas plus tard qu’hier. Je ne sais plus pourquoi ça m’est venu, en observant mon malheur justement, le malheur de vieillir, d’avoir mal aux chevilles, de ne plus pouvoir marcher comme avant. D’être un vieux quoi. Et je crois aussi que j’ai voulu compter mes amitiés, à peine autant que les doigts d’une main. tout c’est déroulé vers l’heure du déjeuner, juste avant de traverser la cour qui mène à la maison, en posant la main sur la poignée de la porte avant de l’ouvrir. Une poignée froide, comme un poisson mort dans la main.

Trois pas en arrière pour voir le tableau, je me roule une cigarette, je n’achète plus de toutes faites désormais, bien trop couteux, je ne mets pas de filtre non plus, économie. Et puis je crois que je m’en fous surtout. Oui c’est cela je m’en fous. Il y a des moments où l’image se fige et devient nette. Perdu pour perdu. J’avais travaillé depuis le matin sur ce tableau mais sans conviction vraiment, parce qu’il faut bien le faire. C’est désastreux d’en être parvenu là. Je me sens comme autrefois à la chaine, même si je lutte comme autrefois pour tenter de me défiler, la machinerie est belle et bien là, comme cette presse pour fabriquer des disques de résine, pas intérêt à rêvasser ni à dormir debout, sinon crac plus de main. tout me revient comme ça sans crier gare en touchant cette putain de poignée de porte. Comment on se sort de ça. avoir faim voilà comment. S’imaginer des odeurs de cuisses de poulet grillées au four ça devrait aller. Ce qu’il y a derrière cette invention, on verra plus tard un autre jour, mais pas maintenant, pas la force vraiment.

Inversion des propositions dans la vieille langue. La grammaire n’était pas la même qu’aujourd’hui, alors évident qu’il fut utile, nécessaire de trouver des astuces pour indiquer une durée, un temps.

Tant d’astuces surgissent, pêle-mêle en cet organe, icelui sis entre les deux oreilles, que d’abord s’en effraye, mais aguerri par luttes et misères, des mariages et des guerres, s’assoie , observe puis rit. Car le rire etc etc etc.

Dans cette hypnose à laquelle on se soumet plus ou moins volontairement– Sur les réseaux– j’avise une publicité pour une machine à café De Longhi. Pour 1.95€ ! Une fébrilité formidable s’empare de moi tandis que je fais deux pas en dehors du canapé où j’étais assis. Je me fois remplir le formulaire, aller chercher mon portefeuille, en extirper ma carte bancaire, effectuer toutes les opérations fastidieuses mais nécessaires pour que le paiement soit validé. Puis je m’assoie à coté de moi-même et me montre les petits caractères de la fameuse annonce. Et là enfin, mon double s’aperçois que ce n’est qu’un putain de jeu concours. Que la probabilité pour qu’il gagne ce magnifique objet, au final inutile puisque nous possédons déjà deux cafetières, une de la marque Nespresso que nous n’utilisons que lorsque nous invitons des amis, et une autre plus basique que nous utilisons tous les jours, parfois même plusieurs fois par jour, que cette probabilité de l’obtenir donc, soit quasi nulle. Ensuite de se consoler comme on peut d’avoir été si con en allant chercher une banane et l’éplucher en silence avant de l’engloutir. Mais tout de même voilà comment on se fait voler 1.95€ et par soi-même, par pure faiblesse, par cupidité surement aussi, pour un seul instant d’inadvertance.

A 10h30 hier je refais une tentative pour poster le colis que je n’ai pu poster l’avant veille. Toute la cartographie a changé en une nuit ou une journée. Le passage qui avait été crée pour les piétons au beau milieu de ce merdier formidable qu’est devenue la transformation de la Place Paul Morand, n’existe plus. Mais un nouveau chemin a été tracé pour rejoindre plus facilement la Poste, et je me dis qu’avec un peu de chance celle-ci daignera être ouverte. Double miracle puisque mon espoir et la rapidité pour l’atteindre ne dure qu’une centaine de mètres à peine. Et là je me rend compte dans quel monde nous vivons.  » Sonnez pour entrer » même à la Poste il faut montrer patte blanche, c’est à dire se présenter face caméra. Enfin la porte s’ouvre. Personne sauf une employée, sorte de grande jument dégingandée qui me jette un bonjour c’est pourquoi. Je réponds même pas. Je sors mon colis du sac Lidl dans lequel je l’avais placé au cas où il pleuve et lui tend. Evidemment j’ai déjà tout préparé à partir de mon ordinateur, imprimé et collé l’étiquette, et lui tend le bordereau pour qu’elle le tamponne. Paf ! violence du coup de tampon. Et hop je ressors en disant quand même merci, bonne journée, parce que je suis poli. Arrivé dehors j’éprouve ce soulagement bizarre toujours quand je poste quelque chose. Mais là en plus je crois que la rapidité, la fluidité, l’enchainement de toutes les mini actions effectuées pour en arriver à l’éprouver de nouveau, participent d’une sorte de grâce, ou du grand art. Pour un peu je dirais merci merci tout le long du chemin pour revenir à ma maison.

très tôt hier encore Mon épouse est la seule cliente du village à exiger que la boulangère lui coupe sa baguette tradi en tranches. Je crois qu’elle a beaucoup travaillé à l’acceptation de cette nouvelle réalité, tout du moins pour la commerçante, en se rendant elle-même et souvent dans cette boulangerie. Toujours la même. Mon épouse ne lâche pas facilement l’affaire quand elle veut obtenir quelque chose. Ne serait-ce qu’une baguette tradi tranchée. Alors que moi je suis beaucoup plus coulant. Si on me demandait quel intérêt de trancher une baguette, je serais assez faible de caractère pour être d’accord avec la première personne venue qui me dirait « aucun ». En tous cas ce matin c’est moi qui m’y colle pour aller au pain. et donc il va falloir que je demande ( le plus naturellement du monde comme si c’était une formulation ordinaire, banale ) une baguette tranchée. Et ce alors que je suis connu de la même boulangère pour ne jamais acheter de baguette tranchée tradi ou pas. d’habitude je dis juste — une baguette tradi pas trop cuite s’il vous plait–. Et bien la boulangère avait l’air bien lunée, elle ne m’a pas posé de question, elle a juste dit –ah c’est pour la petite dame qui vient de bonne heure le matin. Comme si soudain elle avait compris quelque chose et le disait à haute voix. Puis elle a attrapé une baguette et je l’ai vu disparaitre dans le laboratoire à coté. à peine le temps pour le dire qu’elle était revenue et me rendait la monnaie de mon billet. J’en suis resté baba. Puis mon épouse me vit déposer comme un trophée mon sac en plastique rempli de tranches de pain, sur la table de la cuisine, elle a hoché la tête, et encore une fois, petite satisfaction, la journée démarrait bien.

Hier une autre toile commencée en parallèle des autres. Toutes ces expos qui arrivent vite, février la première. Sur les femmes en plus. Comme si soudain je ne savais plus du tout peindre la trouille. Concomitamment aperçu une affiche d’expo Eugène Leroy, qui a eu lieu cette année sans que je ne puisse la visiter. Je crois que ce tableau est directement inspiré de lui. Comme quoi je suis d’une une éponge et deux que les femmes continuent toujours à me faire peur même à les peindre. Disons que j’en suis plus conscient qu’avant surtout. Privilège de vieillir.

Carnet 12

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Proposition reçue le 20/11 à 18h42 Le dessous des dessous, la grisaille. Dans l’écriture comme dans la peinture. Coïncide avec la mort ce jour de Jean-Marie Straub.

Le dessous des textes, leur grisaille, participe de leurs fulgurances à venir. Pour Cézanne, le peintre, pas moins de trois catastrophes pour qu’il puisse démarrer vraiment. Il faut écouter Deleuze en parler ( propos sur la peinture) il appelle ces peintres qui ont besoin de la grisaille, du dessous des choses, d’os , de squelettes, de champs de bataille ou de champs de ruines les peintres de la catastrophe. Y a t’il aussi des écrivains de la catastrophe. Mais oui tous je crois. Sauf que ce n’est pas tout de traverser des catastrophes, il faut être disponible pour la fulgurance qui suit. Ne pas se reposer en route. Récemment je parlais de Marcel Moreau. On ne peut pas vraiment dire qu’il soit devenu un Cézanne de la littérature. Je crois que c’est dû à ce que Leiris nomme « l’écriture tauromachique ». Personnellement j’appellerais cela comme un vieux grec, le dionysiaque. Notre époque refuse le dionysiaque. Elle ne le supporte pas. Et que se passe t’il quand on refuse de participer à la fête ? Et bien les ménades vous tombent dessus et vous bouffent tout cru n’est-ce pas. Ce qui rejoint une pensée de ce matin sur la verdeur clamée affichée de ces vieux peintres. Peut-être ai-je été un peu trop sévère. Le sexe, l’érotisme sont parmi les premiers creusets du dionysiaque, c’est le lieu de tant de métamorphoses. Le lieu de la passion, de la violence de celle-ci puis de tous les raffinements que l’on met en place pour l’épuiser ou la raviver. Et comme en écho a cette affaire de grisaille, l’œuvre au noir est un préambule obligé. C’est à dire que la décomposition la merde, la boue, le sperme, la cyprine recèlent des trésors à condition qu’on veuille bien se pencher sur eux. Or notre époque se pince le nez. ( mais j’ai le sentiment que toutes les époques se pincent perpétuellement le nez non ? ) Il y a peu j’ai proposé un stage pour apprendre à peindre des grisailles, je n’ai eu personne, sans surprise. Mais il fallait bien tenter le coup. Et aussi en période de décadence, de marasme il est possible que l’orgiaque, comme les trop longs préliminaires devienne vite hors-sujet. Preuve ce besoin d’ordre qui monte désormais partout en Europe, dans la monde. Ordre et sécurité voilà ce que la plupart des gens veulent. Et surtout pouvoir travailler en paix. Travailler et vivre en paix tant c’est déjà dur, est-ce du luxe ? certainement pas. donc l’écrivain est un privilégié s’il se donne la possibilité d’étudier sa propre grisaille, c’est à dire s’il se paie ( souvent cher) le luxe du temps. Si l’on prend les émotions qui nous traversent une à une, si on n’a pas peur de s’enfoncer au plus profond d’elles, pénétrer la boue de celles-ci, un orgasme est fortement possible. Ou attend calme toi Ben Hur, parlons d’intuition aller. C’est de cette fulgurance là dont il est question et de tout le travail préalable à effectuer en amont. Dans ce film qui évoque une visite au Louvres le propos tenu provient d’un mort. Au delà de sa propre mort Straub évoque la disparition de plusieurs générations d’artistes pour lesquels le dessous des œuvres étaient d’une importance capitale. Peut-être en ai-je déjà parlé aussi toute déférence gardée lorsque j’évoquais les conversation entre De Vinci et Botticelli à propos des « fonds » Le premier toujours pressé et toujours en quête à la fois d’argent comme de protection n’avait pas le temps d’étudier aussi minutieusement ce travail de fond que son interlocuteur qui lui, n’était pas gêné de s’y consacrer jusqu’à une année entière. La fameuse Renaissance, c’est là que commence vraiment notre époque moderne avec Léonard, l’homme pressé, le travail rapidement fait, et pourquoi pas avec brio. Vite et bien. Sauf qu’il y a toujours une raison à tout. Aujourd’hui on réinvente les haies dans la campagne par exemple, et on peut imaginer qu’un de ces quatre on en revienne à l’étude des grisailles.

19h43 Continuer l’exercice. Aller vers un épuisement, tout ce qui sort est cette grisaille finalement. Ne pas penser à faire de la littérature comme pour peindre il ne faut pas penser aux galeries, aux expositions, mettre les mains dans le cambouis. La problématique est qu’on y prend souvent gout. On peut même finir par se perdre complètement de vue tant on y est jusqu’au cou. Et trouver cela désopilant. Donc une bonne question à poser serait: A partir de quel moment à t’on assez d’argile pour fabriquer un Golem qui tient le coup. Il y a donc une estimation à effectuer. L’estimation un sacré mot. Estimer son travail, estimer une distance, estimer quelqu’un ou soi-même. Il faut que l’œil s’accommode à la pénombre. Cela peut prendre un temps plus ou moins variable. Des années chez moi. On croit que je suis rapide mais c’est faux. Il y a beaucoup d’obscurité et de temps en amont. Mais parfois je crois aussi tout ce que l’on me dit. Et je me flagelle, me fustige, oh oh comme je suis rapide, trop rapide, etc.

Sortir de la grisaille serait botter en touche, l’éluder. Au contraire y replonger pour faire sans doute le tour de quelque chose. Avant la mort. Avant d’être emporté par le doute. Je crois que selon le temps dont je disposais, le temps à ne pas avoir à gagner ma vie, j’ai barboté beaucoup. Aujourd’hui ce serait différent si j’avais la possibilité de tout recommencer. Mais tout le monde dit cela mon cher, comme si je gagnais le gros lot au loto. Mauvaise piste. Non tu as fais ce que tu as pu je crois. Ni plus ni moins. Mais la relecture de tous ces textes fut la plus grande des difficultés. Elle l’est toujours un peu. Parfois j’ai honte, le rouge au front, des frissons. Est-ce vraiment moi qui ai écrit ces horreurs ? Oui et non. Avant je ne savais pas. Le je était le je. Puis le je s’est évanoui remplacé par un autre. Et à la fin il y a fort à parier que le je redeviendra le je. comme dans les petits contes bouddhistes quand ils parlent de la montagne. La grisaille tient chez moi en une destruction du je mais qui ne se voit pas du tout à l’œil nu. Qui ne se voit pas du tout. le mimétisme est tellement surprenant que je comprends mieux pourquoi je me suis autrefois fait surprendre. Donc l’écriture et la lecture sont liés oui mais la grisaille c’est dans notre vie qu’il faut aller mettre les bras dedans. Ou alors il faut être un génie, mais je crois que l’on en trouve plus dans le domaine de la poésie que dans le domaine de la littérature en général. Parce qu’il n’y a pas que l’émotion. Il y a aussi une forme d’intelligence à développer concernant la langue. Quelle langue parle t’on vraiment ? Je me souviens, à une époque j’avais bien aimé la langue de Laurence Durrel. Elle avait un gout exotique. Celle de Miller avait un gout de hot-dog. Je ne parle même pas de la langue de Hölderlin, un flocon de neige qui fond. Pas plus de celle de Fante qui avait un gout de Malboro ou de Lukies. J’ai emprunté tellement de langues diverses et variées, sans compter celles apprises à l’école, ou par moi-même, comme le farsi par exemple et quelques rudiments de russe, de sanskrit qu’il doit bien y avoir une raison. Et cette raison était de trouver la mienne par défaut si je peux dire. C’est pourquoi je n’écrirais jamais plus comme toutes ces personnes que je viens de citer mais il fallait bien que je le fasse avant de découvrir « le pot aux roses ».

21h26 l’idée, la matière la forme. Bon… prend donc ça comme tu veux. L’idée avant ou après la forme hein. Grande question. Et bien une idée ne nait déjà pas comme ça. Ou alors c’est une idée ordinaire. Pour qu’une idée naisse il faut beaucoup élaguer toutes les idées ordinaires. Les ruminer. Les mâcher. Les avaler. Donc écrire des conneries n’est pas si inutile qu’on le croit. D’abord qu’est-ce qu’une connerie c’est souvent une idée non aboutie. Un avorton. Et comme la plupart des gens n’aiment leurs semblables que lorsqu’ils ne se ressemblent pas trop fort voilà le ridicule qui fuse, la connerie comme on dit. Straub est tout à fait digne de respect quand il évoque l’idée, la matière, se colleter à la matière et que c’est de cette bagarre que la forme surgira. Mais il faut pour cela partir d’une idée qui ne soit pas une idée à la mode, une idée dans le vent. Et comment va t’on la trouver cette idée hein ? Par une succession d’essais, de ratés. C’est aussi ça la grisaille. On n’en parle pas beaucoup quand on voit les livres sur les étagères des libraires, ni quand on voit les tableaux accrochés dans les galeries. Toute cette grisaille à traverser pour arriver à quoi, à si peu de chose au final. Des cendres comme dirait Klein. Et là dessus bien d’accord

21/11/2022

3h47 L’épuisement, pas encore. Tant de choses à dire sur la grisaille, il faudra bien que je vide mon sac complètement pour fouiller la merde et trouver la pépite. Incidemment (oh ce mot), incidemment Normal Rockwell refait surface. Et j’ai choisi cette illustration là en particulier parce qu’elle représente ce que j’ai dû quitter pour m’enfoncer dans la grisaille. Je veux dire ce mensonge ( pour moi et à l’époque, c’est à dire à 16 ans) d’une vie de famille que l’Amérique aura vendue à tant de gogos pour écouler ses bagnoles rutilantes, ses robots ménagers, ses réfrigérateurs imposants, en un mot son mode de vie obscène. Mode de vie qui déjà donc m’écœurait à la sortie de mon adolescence.

Sans doute que si j’ai un jour été possédé par quoi que ce soit, ainsi qu’on me le disait régulièrement, par le diable, ce fut véritablement dans cette période entre la fin de l’enfance et le début de l’âge adulte. L’obsession d’être à l’abri du besoin me dégouttait absolument car elle ne cessait d’être la cause principale ( toujours pour moi) de toutes les bassesses des êtres qui m’entouraient. Encore faut-il comprendre ce que toutes ces personnes nommaient le « besoin ». Une génération ayant connu la guerre et surtout ayant assisté au déferlement de gadgets pondus par les trente glorieuses ne mettait pas le besoin sur le même plan que l’adolescent nanti que j’étais alors. Ma faim et ma soif n’avaient rien à voir avec la leur. S’enfoncer dans le manque, dans la privation non plus. Pour mon père ses cheveux se mettaient à blanchir aussitôt qu’il croisait un misérable. Quant à ma mère c’était sans doute plus la déchéance morale que la pauvreté la misère lui rappelaient. Ce qui ne l’empêchait pas comme très souvent les gens moralisateurs, de n’en avoir que peu pour elle-même. Le mensonge était tellement bien ficelé je m’en souviens comme si c’était hier. Et je dois dire qu’avec le temps rien n’a vraiment changé, tout au contraire le mensonge s’est encore plus enfoncé dans les cervelles, il est devenu une norme et a fait de nous tous des consommateurs à la solde des grandes entreprises du Cac 40 et de leurs actionnaires. Moi, je suis né en 1960, le mal était déjà fait depuis belle lurette. Il a fallu quelques années pour je prenne conscience que quelque chose clochait. Cette obsession de confort qui à la fin me devint insupportable. Donc partir et s’enfoncer dans l’inconnu. Pouvait-il exister autre chose que de se goinfrer à tire larigot, et de déverser dans les chiottes tous ces tombereaux de défécations de merde disons-le ( minimum 5 tonnes par être humain désormais ) Manger et chier voilà le cycle. Insupportable si on y pense. Et si on n’y pense pas ce malaise lancinant, perpétuel. A son climax les dimanche, durant les repas de famille. Peut-être suis-je totalement fou de renier cette image. Celle du bon père de famille observant la dinde prêt à la retenir si elle perdait par hasard l’équilibre avec le bout des doigts d’une main bien carrée posés sur la nappe blanche. Et la maitresse de maison, cheveux bien ramenés en arrière, avec ses lorgnons son tablier blanc et sa robe à fleurs mon Dieu l’asepsie, la platitude de la poitrine, le remède contre toute passion. Tout le monde est si heureux. On me traitera de cinglé de ne pas vouloir participer à un tel bonheur n’est-ce pas. alors oui et encore et toujours je suis cinglé. Et je ne vais pas me changer maintenant. Je crois que tout est désormais si bien inversé de la vérité et des mensonges qu’il est presque totalement impossible pour un nouveau né aujourd’hui de ne pas naitre abruti. Je veux dire que génétiquement le capitalisme est parvenu à ce tour de force génétique. ensuite comment passer de l’abrutissement total à la première lueur de discernement est une autre histoire. Une histoire terrible s’il en est, probablement un récit digne de Stevenson et son « ile au trésor » ou drôle–son docteur Jekyll et mister Hyde, sans oublier l’âne le chemin et les Cévennes, bien sûr.

L’implantation du confort va sans doute avec celle de la schizophrénie. Mon Dieu tout ce cinéma qu’il faut se taper pour gagner désormais trois ronds. les masques fusent et les acteurs n’en parlons même pas. Et le pire de tout ça c’est que la plupart ont oublié qu’ils jouaient l’acteur, ils se sont pris au sérieux. Refuser de jouer et vous vous retrouverez à la porte voilà. Dans les années 80 ça allait encore à peu près. On pouvait encore avoir ce loisir délicieux de dire merde à son patron et traverser une ou deux rues pour retrouver un autre boulot. Je ne me suis pas privé. Le monde de l’entreprise est une grisaille toute autre que celle dont je parle plus haut pour peindre ou pour écrire. Les pépites qu’on y découvre vont directement dans une autre poche que la tienne. C’est ce que j’ai noté assez rapidement. Il faut donc ruser, et trouver un autre type de rémunération à sa peine. L’observation, les notes, l’attention que l’on aiguise comme un coupe-chou de barbier, et arroser chaque jour cette petite plante qui commence à naitre au milieu de toute cette désespérance. L’humour, la dérision, seule porte de sortie pour ne pas se pendre.

Mettons une croix sur tout ça et allons donc vers le plaisir, l’étonnement, la joie. Les livres, les bibliothèques, la musique, les arts et comme un sauvage réinventons des totems en évitant les tabous. Voilà donc aussi ce que je me suis dit à cette époque, celle de mes vingt ans. Ce fut ça mon or et j’ai été capable à l’époque de peiner mille fois plus que si j’avais eut quelques velléités pour festoyer et me goinfrer de dinde aux marrons, de poulets en sauce, d’ortolans et toute la kyrielle de récompenses dominicales que l’on s’offre après une bonne semaine de boulot. Puis enfin repu allumer la boite à cons et roupiller sur un divan moelleux.. Oh les beaux jours

4h46. Tout ce que tu écris sur la page de ce carnet, voilà la véritable grisaille. Des choses que les autres et toi connaissent par cœur pour la plupart. Qu’ils n’auront guère envie de lire. Et tu vois, tu pensais placer l’autre à l’écart, ne pas tenir compte du lecteur, mais il est là malgré tout dans le recul que tu prends par rapport à tant de signes déposés sur la page. Cependant que ce lecteur c’est aussi toi. Une idée qui revient de temps à autre comme un papillon c’est celle d’écrire des livres que tu aimerais trouver dans les rayons d’une bibliothèque, et qui t’emporte jusqu’au bout de toi-même en les lisant. Bien sûr tu ne captures pas les papillons, tu les laisses virevolter dans l’éphémère. Tu as ce sens aigu de l’éphémère. Tout le contraire d’un livre fait pour durer.

6h20.La grisaille, c’est un peu comme une montagne. Au tout début on pense qu’elle est la grisaille puis on ne sait plus trop ce qu’elle est, et enfin elle redevient ce qu’elle a toujours été, la grisaille. Une pensée aussi pour la peinture je crois que beaucoup de peintres de nos jours peignent des grisailles sans le savoir. Moi-même par exemple. Et ce n’est pas une affaire de noir et blanc, de gris ou de couleurs. C’est simplement une préparation que l’on confond avec un aboutissement. Douter de tout aboutissement serait une solution s’il ne fallait gagner son pain. On en revient toujours à une forme d’urgence lié à la contingence C’est pourquoi la nouvelle, le fragment, se déploient de plus en plus comme les petits formats en peinture. Il faut tenir compte de l’espace que les gens allouent aux livres, à l’emplacement des bibliothèques dans les appartements, et aussi des murs dont la surface se réduit, elle aussi comme une peau de chagrin. Le pragmatisme accompagne le doute et peut même nous en soulager un temps. Cela ne soigne pas pour autant la schizophrénie. Il faudrait apprendre à se dédoubler sans se perdre de vue totalement. Tailler dans le temps la part du lion et celle du mouton. Pas simple, et même coton. Mais pas impossible.

18h00. Autrefois la grisaille était un passage convenu pour accéder ensuite à la lumière sur le tableau. Elle était aussi la sous couche d’événements invisibles ou à peine perceptibles de l’œuvre. Des défaites notamment, des catastrophes, en moyenne deux ou trois parfois chez Cézanne. C’est qu’il y a une bagarre pour atteindre quelque chose qui se produit souterrainement dans la peinture. Une idée est là qui se dérobe. C’est par une longue trituration de la peinture que l’on commence à appréhender la forme qu’elle nous invite, nous impose, à lui donner.
Huile sur toile 40x30cm

Carnet 11

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5h30. Proposition d'exercice Lire et écrire. Le tout premier contact, le premier échange entre ces deux mots, les vases communicants.

Noël 1965, cette année-là mon tout premier vrai livre, sans illustration. « Un bon petit diable » de la princesse née Rostopchine dite Comtesse de Ségur. C’est ma mère qui me l’avait offert. Et bien sur une identification immédiate. Je crois que je me suis mis à écrire aussitôt. Pas besoin de crayon, de papier à cette époque. je n’avais qu’à respirer et tout ce que je voyais se transformait en imagination. Je me souviens de la folle qui, la nuit, ouvrait sa fenêtre à la façade d’en face de la chambre où je dormais dans le même lit que mon grand-père. Je me levais et me tenais derrière le rideau pour l’observer sans qu’elle ne me voit. Elle se confondait avec le personnage d’une madame Mac’Miche monstrueuse. A partir de ce premier livre la lecture me devint essentielle pour nourrir l’imagination débordante, souvent désastreuse dont j’étais la victime malencontreuse. Ce fut là toute ma diablerie.

7:26. parler d’écriture au cours de la vie scolaire serait probablement une erreur. La notion de devoir à faire, souvent rébarbative. Les rédactions sur un coin de table au dernier moment. Peut-être en ai-je retiré une notion d’urgence dont je ne me suis plus jamais départi par la suite. Ce qui n’est pas pour l’écriture une bonne chose à mon avis. L’urgence de publier encore moins. Mais s’astreint-on toujours à effectuer de bonnes choses, de bons choix. Il faut bien étudier les mauvais pour faire la part des choses. Un souvenir remonte pourtant de l’enfance encore. La lecture des bandes dessinées et l’envie d’en réaliser moi-même. Je faisais tout de A à Z; Le scénario, la mise en page, le story board, beaucoup de croquis d’esquisses que je copiais dans les livres de Corto Maltese notamment pour moi l’un des plus grands en économie de traits, en raccourcis, en efficacité. Jusqu’à la fin de la 6ème je voulais être auteur de BD. Et puis l’entrée en pension, la lutte quotidienne pour ne pas se laisser piétiner, la barre fixe. Et les seuls textes que j’ai vraiment écrits durant ces trois années carcérales sont les lettres à N. En revanche je lui écrivais tous les jours.

En 6ème justement, au collège de l’Isle-Adam. J’écrivais des poèmes bien sur. Surtout parce que j’adorais Jacques Prévert, Guillaume Apollinaire, José Maria De Heredia. J’écrivais des poèmes parce que je voulais rester seul plus longtemps avec des mots comme Cipango et Zanzibar. Tout fut balayé avec l’arrivée en pension. Plus qu’un seul mot d’ordre alors: se faire la malle, sortir des limites. Se tailler. De ces trois mots explorés de fond en comble se tailler reste encore d’actualité. Se tailler comme un crayon.

18:01. Deux petits formats 30x30cm techniques mixtes. Pas encore certain qu’ils soient terminés. Comme d’ailleurs tout ce que je fais. En ce moment je lis quatre livres en même temps selon l’état d’esprit du moment un paragraphe par-ci un autre par-là. Une autre façon d’organiser un réseau social personnel. Tout à l’heure suis parti rechercher mon épouse au vide-greniers de Saint-Clair du Rhône. Une bonne demie-heure en prenant mon temps. Une émission sur un bouquin de Guy Debord, Poésie etc. J’apprends ainsi son goût pour Li Po que je partage depuis des années. Dans le fond les gens avec qui je me sens le plus d’affinités sont très souvent des autodidactes ayant crée leur propre système de pensée. Pensée pour Dubuffet, pour de nombreux artistes d’art brut ou singulier. Puis au retour j’apprends que mon épouse a passé son dimanche entier pour 30 euros. Tout ça pour ça je dis, soupe à la grimace assurée pour la soirée, je regrette aussitôt ma réflexion mais, trop tard. Tu as rapporté combien toi aujourd’hui dis moi… et c’est comme ça qu’on se gâche un dimanche soir évidemment, ce devait être une trop belle journée certainement’

Carnet 10

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22h00 Proposition d’exercice: Avec pendant que (Pendant que, tandis que : Ces conjonctions expriment toutes deux qu’une action a lieu dans le même temps qu’une autre ) Donc en apparence une proposition toute simple : on utilise (une fois dans notre vie, comme Édouard Levé une fois dans la sienne), cette préposition –– toute une consigne sur le seul rouage grammatical de la préposition –– pour bâtir ce diptyque, l’opposition dans la même phrase de deux micro-ensembles syntaxiques, sauf que le premier s’applique à une action réellement effectuée, et la seconde ce qui se passe mentalement dans le même temps, la même durée – le long du temps de. « // Avec la bouffe. Pendant que la soupe cuit je rêve d’huitres chaudes. Pendant que je mettais le couvert j’ai pensé à autre chose et donc j’ai oublié les fourchettes. Pendant que la pâte lève j’éplucherais bien des oignons mais je n’en ai pas. Pendant que la pintade dore dans le four j’imagine déjà son goût dans la bouche. Pendant que les pommes de terre à l’eau cuisent je me dis que ce serait chouette d’avoir une boite de thon. Pendant que je les épluche mon esprit dérive soudain sur le hareng. Pendant que j’y suis il faudrait que je fasse vraiment une liste de courses. Pendant que commencerais à remplir ma liste il ne faudrait pas que je me mette à penser à autre chose et de nouveau oublier les oignons, le thon et les harengs. Pendant que j’étais au supermarché j’ai remarqué que les produits du bas des étagères ne sont pas systématiquement les moins chers. Pendant que je poussais sans entrain particulier mon caddy je me disais que c’était un peu con de ne pas engager de conversation avec les gens que je croise. Pendant que j’abordais cette vieille femme pour lui demander comment ça se passait la vie pour elle, je me suis aperçu que j’étais en train de rêver que je faisais mes courses au supermarché. Pendant que j’entrais dans la boulangerie je vis aussitôt qu’il n’y avait plus de baguette tradition je me suis demandé ce que pouvait bien foutre le boulanger pour qu’à 7h le rayon soit déjà vide ou pas encore rempli. Pendant que j’achetais une flute à la place j’avisais les croissants au beurre, mais pas assez de monnaie. Pendant que je travaillais dans cette boite de Montrouge je rêvais de déjeuner au restaurant à l’heure du déjeuner, mais je devais la plupart du temps me contenter d’un sandwich thon ou poulet, et parfois je me faisais une fête d’un gros pain bagnat. Pendant que je faisais la queue à la boulangerie j’imaginais que des gens pouvaient se rencontrer comme ça et même tomber en amour dans l’odeur du pain chaud. Pendant que la boulangère tournait les talons, il y a fort longtemps de ça, je chipais un ou deux bonbons en imaginant qu’elle ne me voit pas. Pendant que je tournai à l’angle des morillons jobbe-Duval je tombai sur ma chère boulangerie d’autrefois mais je n’ai pas voulu entrer trop peur de ne plus la reconnaitre. Pendant que nous dinons assis à la table de la cuisine je la regarde avaler sa soupe, on dirait une bête. Pendant que nous déjeunons ensemble Place des Vosges je me demande qui va payer l’addition lui ou moi. Pendant que j’habitais ce quartier, à la Bastille je rêvais d’habiter un jour à la campagne, parce que le pain est bien meilleur, s’il faut absolument une bonne raison pour vivre à la campagne. Pendant que le week-end des le vendredi soir je me fais une énorme plâtrée de pates que j’imagine ensuite accommoder à toutes les sauces, mais comme j’ai la flemme de ressortir faire les courses pour confectionner les dites sauces je fais avec ce que j’ai, souvent du beurre et de l’ail. Pendant que je mangeais du pain de mie j’ai perdu une dent un jour, on me l’a remplacé mais je fais gaffe à ne plus bouffer de pain de mie désormais. Pendant que je me décidais ce vendredi là à faire des courses avant de monter au septième étage où nous habitions je me demandais si je n’allais pas faire du riz pour changer. // Au travail. Pendant que je lisais mon texte sur l’écran la manageuse passa et me fit signe de sourire. Pendant que la vieille dame me répétait qu’elle était vieille et que les sondages politiques ça ne l’intéressait pas, que d’ailleurs plus grand chose ne l’intéressait plus dans la vie je m’imaginais lui dire vous habitez à quel étage, ouvrez donc la fenêtre et sautez. Pendant que j’étais en train de dire à un vieux con ouvre donc la fenêtre et saute, toujours dans le même boulot , la manageuse a bondi de son siège pour se ruer vers moi, mais ce n’était pas pour m’embrasser, dommage. Pendant que je travaillais dans cette boite j’aurais pu voler tous les jours un stylo bille. Pendant que je travaillais dans cette autre boite j’aurais pu voler des couches par paquet de vingt. Pendant que j’appelais la boite d’intérim pour savoir si j’aurais une autre mission la semaine prochaine, la communication coupa et je ne su jamais ce que l’on me répondit. Pendant que je marchais le long des rails pour rejoindre la gare de Valmondois je rêvais d’un mobylette que j’aurais pu garer par la suite à la gare de Valmondois. Pendant que je rejoins Paris dans le train que je prends tous les jours à Valmondois je m’entraine à tomber amoureux d’une nouvelle passagère chaque jour, mais je ne l’aborde pas et le lendemain j’en choisi une autre. Si par hasard je retombe sur une précédente, je reste indifférent. Pendant que je me grattais le nez en lisant Parlez-moi d’amour de Raymond Carver je découvris en levant les yeux que ma voisine d’en face dans le wagon était une collègue de travail, mais je fis tout pour ne pas la reconnaitre. Pendant que ma voisine d’en face dans le train me faisait du pied, je pestais de l’avoir reconnu et d’avoir engagé la conversation avec elle. Pendant que j »étais dans ce train de nuit pour Venise je fus surpris qu’il n’y ait aucun crime de commis, pas le plus petit assassinat. Pendant que la contrôleuse poinçonne mon ticket je me suis rappelé que ma mère avait fait le même métier. Pendant que le métro entame le virage à la station Bastille je me demande s’il y a encore des pates dans le placard, mais il est tellement tard, plus de possibilité d’en acheter. bon je crois que je comprends le truc. C’est comme en peinture ça s’appelle l’accumulation. ( 19/11/2022) Relations humaines. Pendant qu’elle me parle je fais plus attention au son, au timbre de sa voix, qu’à ce qu’elle me dit vraiment. Pendant qu’elle me houspille mon attention se porte presque aussitôt sur la charmante petite fossette de sa joue, et sur les vibrations hypnotiques crées par sillons mouvants de sa patte d’oie. Pendant qu’elle passe une main dans ses cheveux un autre prénom que le sien surgit soudain. Pendant que nous faisons l’amour avec une sauvagerie presque extrême, je remarque que mon double est assit dans un coin de la chambre et nous observe. Pendant qu’il m’évoque ses voyages j’observe ses mains et constate qu’elles sont petites pour un baroudeur, que ses doigts sont boudinés et que des poils hirsutes, tantôt noirs tantôt blancs tapissent leurs phalanges. Pendant qu’il essaie de me convaincre d’acheter une police d’assurance j’observe ses pieds et découvre que la semelle se décolle légèrement de la tige de sa chaussure gauche. Pendant qu’il me ment effrontément je joue avec mes clefs de voiture. Pendant qu’il le croise dans la rue je prends soin de regarder ailleurs. Pendant qu’elle plie les serviettes qu’elle dépose soigneusement en pile sur un coin de la table de la cuisine, je pense que je n’aurais pas le courage de le faire si j’étais seul. Pendant qu’elle marche près de moi dans la rue j’ai envie de lui prendre la main mais je ne le fais pas. Pendant qu’elle tire sur les ballons colorés du Ball trap j’estime le prix moyen d’une peluche dans un magasin de jouets. Pendant qu’elle s’habille, j’imagine que nous pourrions jouer au loto afin d’avoir une mince chance de gagner le gros lot. Pendant qu’ils sont attablés à discuter de choses et d’autres je pénètre dans la peau du serveur qui apporte les cafés. Pendant qu’ils hurlent vas-y mais vas-y donc assis sur les gradins sur stade je me demande ce que je fiche là. Pendant qu’ils dorment dans le train je suis réveillé. Pendant qu’ils se poussent se pressent se marchent dessus pour se presser les uns contre les autres dans la rame du métro je fais deux pas en arrière et me dis que parfois ça vaut le coup d’être en retard. Pendant qu’ils boivent et fument, se font des œillades, soulèvent des sous-entendu je prévois l’orage pour bientôt. Pendant qu’il pousse son caddy elle flâne dans les rayons en attrapant par-ci, par-là les produits qu’elle jette dans celui-ci. Pendant qu’ils font la queue à la caisse, il pense que le monde entier est un immense supermarché dans lequel tous sont condamnés à faire la queue à des caisses.

carnet 09

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Huile bidon.

22h reçu nouvelle proposition, la 09.: ce que l’on refuse de voir mais que l’on voit quand même Nommer le réel tel qu’on le voit même si ca ne nous convient pas surtout si, ne pas s’attarder. Comme d’habitude partir au quart de tour. A un moment se retourner pour regarder en face la fin du monde. Pour quelle raison, pas d’importance, juste être là observer et noter. Quelqu’un à parler de signes. Le prix du pain est un signe. Plus 20 cents. La queue au loto. Et toujours ces millions de perdants. Plus le temps de discuter avec le jeune derrière ses parois de plexiglas. Bonjour bonsoir. Le tabac à rouler fleur de pays au lieu des winfield. Les winfield c’était déjà pour remplacer les Luckies. Cyril Hanouna encore un indice fameux, un exercice de rester devant le poste plus de deux minutes, mais faut voir. Dernier épisode de plus belle la vie. On imagine mal un remplacement. Réfléchis deux minutes. Organise sois malin. Ce genre d’exercice tu peux le décliner dans tellement de domaines. Prend un seul domaine ne mélange pas tout. Décline. Le fil d’actualité des réseaux par exemple ce que tu n’as vraiment pas du tout envie de voir mais tu regardes quand même. Que tu te forces à regarder. Les efforts de machin pour publier une fois par heure sur Twitter. L’arrogance de cet éditeur qui lit des manuscrits écrits par des coprophages, en fait un bon mot. Ce qui le rabaisse au meme niveau, de l’amer. Ce like que tu ne mettrais pas si tu ne voulais continuer à voir le contenu exaspérant de ce type. Cette impression nette de perdre ton temps est-ce que tu la sens est-ce que tu la vois. L’obligation que tu te donnes est-ce que tu te rends bien compte. Parle des murs. Il n’y a que ça des murs et des déserts. Comment le mot t’aide pour les traverser et continuer. Un mur de factures, un mur de dettes, un mur de silence, un mur lépreux dont tu évites de parler car cela te rendrait lépreux. Tu traverses une lèproserie quotidienne. Le mur des lamentations à peine dissimulées. Le mur de la fierté perdue, le mur de la dignité piétinée, le mur de la pauvreté sur lequel tu creuses avec une petite cuillère. Le mur du temps qui passe et que tu ne rattraperas jamais. Le mur des rêves qui fondent comme l’argent au soleil. Parle de tes lacunes aussi. Tu vois très bien désormais ce que tu ne sais pas et tu ne te hâtes plus pour le savoir. Tu parles de plus en plus mal anglais allemand russe farci parce que tu as laissé tomber l’envie de t’améliorer dans ces langues. Parle des envies que l’on abandonne parle de la proie et de l’ombre. Parle de ton ignorance en matière d’ordre, en matière d’administratif, de ton ignorance avec les gens en général. Parle de ton silence quand tu t’opposes au flux des mots mais que tu laisses tout de meme te dominer.Pas encore assez concret. Encore trop de concepts, trop de mots. Accepte d’aller au plus simple. Une énumération et rien d’autre. Par contre, attarde-toi juste à cela. // 18 novembre 8h06. —La cendre accumulée dans le cendrier les mégots dans le Cinzano la toux du matin chagrin le poste de radio allumé qui diffuse sur un ton badin les premières horreurs de la journée l’envie de le jeter dehors la réticence à engager une explication puis une dispute l’incompréhension facile de l’autruche l’obstination de l’âne le beau temps anachronique qui augmente d’un degrés le malaise les doigts gourds et fébriles qui tapotent sur le clavier le sac de croquettes de la chatte presque vide le tableau fait hier qui aujourd’hui est à vomir le bordel sur la grande table de l’atelier insupportable mais familier caillou que l’on conserve dans sa chaussure le manteau accroché à l’un des chevalets le pinceau pas nettoyé le pot de blanc presque vide la contrainte d’huissier posée au beau milieu de tout ça—

carnet 08

4h40. Hier mercredi beaucoup de peine pour écrire car pas de temps. Apprendre à écrire dans sa tête. Penser à Maupassant qui n’avait que deux heures avant que le coursier du “Gaulois” ne surgisse pour récupérer ses textes. Exercice du jour: Des noms propres. 480 signes uniquement composés de noms propres qui se suivent à la queue leu leu. Encore une fois l’apparence simple. Chercher le loup. Comment s’y prendre sans trop lire dix fois la consigne. En premier par ordre chronologique. Les noms propres de l’enfance. Comme ils se présentent pêle-mêle: Bori Michon Desnoux Debord Papalia Doignon Carion Bougerolle Nord Tokadzé Marchand Ducroc Carré Forget Lamy /Observation: On croit que c’est facile mais pas tant. Les premiers viennent facilement ensuite obligé de faire un effort et enfin malgré l’effort forcé est de constater que plus grand chose ne vient. On pourrait parler d’un abîme dans lequel se seraient évanouis tous les autres noms. On retrouve une silhouette, un visage vague mais impossible de coller un nom sur eux. Reclasser par ordre alphabétique: Allard Augagneur Berger Blancheton Bougerolles Bori Carpi Carré Carion Desnoux Doignon Ducroc Forget Marchand Nord Lamy Papalia Renard Richaume Cela vient mieux par ordre alphabétique, plusieurs autres qui arrivent. Et tout ce que ça déclenche de souvenirs fugaces. Mais ce n’est pas l’exercice de déplier tout cela. Noms propres adolescence. Une possibilité de les retrouver ainsi mais aussi par lieux. Parmain et l’Isle-Adam. D’abord comme cela vient. Morel Peritore Nury Berger Vacher ou Levacher Gracht Stassinet Bourgeois Lefranc Uderzo Goscinny Lecureux Cheret Marvel Sartoris Guzzon Sinchetto Chierchinni Vaillant Blyton Butchart Voilier Sooner Ségur Twain Dickens Poe Frazetta. /Observation: j’ai inclus les noms propres des dessinateurs de BD, aussi les noms d’écrivains que je fréquentais à cette époque en ces lieux. Exercice très intéressant même si pas facile. Comment s’y prendre, méthodes mode d’emploi pour que ça revienne. Sphères. Temps, lieux, intérêt. Affection répulsion. Rapports amicaux ou au contraire de détestation. Rapport de pouvoir, d’obédience. Etc etc. Je mets en illustration de cette page le travail des enfants de 6 à 9 ans hier sur les arbres. Et cette question qui vient: se rappelleront-ils à l’âge adulte le nom de leur professeur. D’ailleurs la plupart ne le connaissent pas. Ils m’appellent monsieur ou Patrick.

14h58. Qu’est-ce qu’un nom “propre” aujourd’hui … Urssaf Cipav bnp cic sarl machin huissier de justice Cfe Carsat Edf Free Sigarp peintres de la bouche et du pied Aga Maison des Artistes Dgfip Youtube Zen Keith Jarrett

Édouard Levé : “je suis lent à comprendre que quelqu’un se comporte mal avec moi”. Rien que pour une phrase comme celle-ci… ça vaut le coup de le lire. Ça vaut le coup de lire tout court.

15h22 nom propre : Mot ou groupe de mots servant à désigner un objet individuel. Politiciens banquiers actionnaires bénéficiaires profiteurs êtres humains certains joueurs de football lobby zob doudou pipe mug avec un coeur peint dessus gomme à mâcher part de flan nature mon assiette mon job ma chatte mon porte-clefs ma porte blindée mon découvert mes problèmes de fin de mois

15h47 Lire Saint-Simon. Chaque phrase en moyenne trois verbes. Une triangulation de la phrase. Peut-être une fonction proche du GPS moderne, où une façon de localiser un événement, un fait.