Marengo

La petite dame est née en 1930 à Marengo, Algérie. Une histoire surréaliste encore une fois comme on en voit tant en réalité. Élevée par sa grand-mère qui toute son enfance se fera passer pour sa mère. Sa mère engrossée par on ne sait qui. Cette jeune femme volage qui quittera rapidement la ville neuve et qu’elle, la petite dame considéra, les rares fois où elles se croisèrent, comme une lointaine cousine. Tout le quartier savait, elle se souvient parfois. Elle le répète en boucle quand ça lui revient, comme une vieille blessure qui se réouvre, une humiliation cinglante qui l’extirpe de l’oubli dû à la maladie, une façon de tenir bon.

Le père on n’en parle pas. On ne sait qui il est. Aucune trace.

Quand elle se souvient elle dit j’allais à l’école à Marengo. Mais cette ville porte désormais un autre nom-Hadjout-Peut-on dire pour autant qu’elle n’existe plus. Quelles traces résisteraient encore à l’érosion. Fortuitement hier je découvre le travail de Xavier Georgin site qui m’a beaucoup touché. La notion d’exil qui m’est une fois de plus revenue en plein cœur. Et aussi une nouvelle confirmation, une confortation si je peux dire quant au fait qu’il n’existe pas de hasard. Que seul notre attention sans doute à ce que nous considérons comme hasard peut-être cet outil pour tisser des liens entre les choses d’apparences bizarres, voire totalement saugrenues.

Qu’un texte sur Istamboul se retrouve soudain inséré dans son travail sur l’Algerie ne m’étonne pas. La présence Turque en Algérie a bel et bien existée. Ainsi nos pas semblent nous conduire par des chemins d’errance qui n’en sont pas vraiment. Tout semble déjà écrit quelque part dans le grand livre de notre vie. Mais ce qui compte, comme pour tout livre, c’est seulement la bonne volonté du lecteur. Le nouveau nom de Marengo signale justement tout un pan d’histoire qui s’est achevé en 1830, date de fin d’une vassalité de l’Algérie aux maîtres Ottomans. Qui se souvient encore de la Régence d’Alger, de cette allégeance crée par la peur d’être sous le joug des Espagnols. De l’intervention des corsaires Barberousse, deux grecs convertis à l’islam qui jouèrent le rôle de diplomates entre les turcs et les populations de Bejaia puis d’Alger. Qui sait encore l’origine d’expressions administratives comme « ibn al-turki » fils du turc ou fils du serviteur.

Vingt ans plus tard (1851) Marengo remplace Meurad, ancien nom de la localité. Meurad a subit un sort étrange également puisqu’elle fut « déplacée » à quelques kilomètres seulement de la nouvelle ville. Peut-être que si la petite dame avait encore toute sa tête elle se souviendrait y avoir été. Cinq kilomètres tout au plus…

Ainsi l’oubli se présente ainsi à nous comme un fléau. Certains l’acceptent comme une donnée fondamentale de la vie, d’autres ne peuvent s’y résoudre. Exhumer des traces, des souvenirs, c’est se plonger dans toute une histoire. D’emblée je comprends le magnétisme qu’opère une telle quête. Tenter de raccrocher le présent au passé notamment. Mieux comprendre sa propre histoire. Relier une autobiographie à quelque chose qui la dépasse, et la dépassant nous libère du poids que tout exil semble provoquer. Cette sensation d’étrangeté au monde que je connais bien. Ainsi trois personnages pourraient se distinguer soudain pour écrire une fresque, un récit qui relie aujourd’hui et hier. Une vieille dame dont la mémoire bat de l’aile et qui revient de façon obsessionnelle à son enfance, à Marengo. Un homme qui manipule des cartes les presse entre ses mains pour tenter d’en extraire le visage d’un pays qui n’existe plus pour ses nouveaux habitants. Et puis cet homme torturé par l’histoire de son père ancien sous-officier durant la guerre d’Algérie par l’histoire d’un autre exil, celui dont il aura pris connaissance par la mère, la grand-mère les récits autour d’un grand-père inconnu estonien, en 1917 période où les soviétiques font main basse sur les pays baltes. À cela s’ajoute des bribes de souvenirs entendues dans l’enfance tout à fait surréalistes quand j’y repense. La mère de mon père aurait tenu un commerce à Alger. C’est tellement fugace, nul n’en parlait que parfois il m’a semblé avoir rêvé ces souvenirs. Lorsque j’ai déménagé la maison de mon père après son décès en 2013 j’ai retrouvé des cahiers dans lesquels il avait recueilli des notes sur l’empire Ottoman, sur l’histoire des sultans, l’Arabie des Abassydes. Et puis un sac en plastique au dessus d’une armoire dans lequel un béret rouge, des insignes, des médailles. Comment l’histoire passée impacte le présent et qui nous sommes vraiment, c’est un mystère. Il y a aussi une honte que nous avons comme tâche, que nous nous donnons comme tâche ou pour mission de transformer en quelque chose d’autre. Ce serait trop simple de parler de fierté et probablement bien trop symétrique. Mais explorer ces hontes, ces malaises éprouvés durant tant d’années par toute forme d’exil qui cherche à rencontrer l’autre, à se relier, à recréer quoi du pays, de la géographie, de l’orientation je crois que la beauté est d’autant plus touchante qu’elle ne sert à rien dans ce nouveau monde dans lequel l’oubli, l’immédiateté, sont devenus des mots d’ordre

Bocage

Pour #photofiction09 textes stimulés par les ateliers ARN

Bocage Bourbonnais
Bocage Bourbonnais

Une pesanteur du ciel sur la terre. Quelque chose d’indéfinissable mais de réellement écrasant. Ces haies , ces bosquets d’arbres, si souvent ramassés sur eux-mêmes. De vastes étendues d’herbes broutées par des bêtes à cornes, indifférentes, ruminantes, chiantes. Toute une adolescence passée ici par intermittence. Vacance. l’ennui que l’on y attrape comme un psoriasis qui continue à nous gratter longtemps après qu’on soit parti. Et l’odeur, une odeur permanente de décomposition, de boue, de bouse et autre merdes, de mort, méphitique de septembre à la Toussaint. Sans oublier cette abominable légèreté du printemps qui s’insinue en soi, jusqu’à crée des convulsions, une danse de Saint-Guy, une folie qui les emportera les uns après les autres jusqu’à tard dans l’été. Petit Pierre , gros Didier et tant d’autres. Des jeunes qui se tuent à répétition.La nuit. Le petit matin. S’en reviennent des pays alentour, celui du Grand Maulnes, le château, les fêtes, le folklore, les filles, le bal, l’imagination, le rouge limé, et la fatigue. Sur le bord de la départementale: bouquets qui se fanent, gerbes décolorées couronnes mortuaires… bornes éborgnées. et toujours les vaches qui paissent, toujours indifférentes, et le ciel toujours si vaste, toujours si lourd qu’il écrase le cœur. Et le coq qui chante con de coq, qui chante sur son tas de fumier tous les jours, sitôt cinq heure tapante. sans relâche. Bocage bourbonnais , belle cage, vieille rage, saccages et ravages.

Mots clés: bocage bourbonnais, bocages.

silo-1

site web atlas

Exercice à partir de photofiction09

Silo mots clefs récupérés à coté d’une photographie de silo. #2017 #silos #silos val de loire #hiver #dunois ce que produit le mot: lieu où l’on aurait rangé, stocké du grain, du blé, dans l’histoire en perpétuelle modification d’une enfance bourbonnaise SILO En ce temps là comme disent les vieux, y avait non pas « un » silo mais LE silo Très peu attentif à partir de là –c’est à dire six ou sept ans– à d’autres définitions du mot. drôle qu’en y repensant j’associe encore ce même mot au blé essentiellement, puis en plongeant virtuellement les mains dans le grain j’en extirpe tout à coup le GRENIER puis remonte le souvenir de ces trous que je creusais dans la terre, SANS LE SAVOIR je rejoins à mains nues une préhistoire, une origine, une étymologie. Me voici, sorte de taupe, creuser la terre me permet d’y voir plus clair. C’est à dire cet aveuglement aux choses extérieures; l’action de creuser le sous-sol l’ impose. Il faut se concentrer sur la poignée, la motte, le caillou qu’on extraie comme des dents. et plus on s’aveugle ainsi, plus on commence à y voir, à y voir, à y voir de plus en plus clair sur notre véritable nature, une nature de taupe, essentiellement. Ensuite tout au fond du trou écouter les résonances SILO, GRENIER, GRAINE, TROU, TAUPE, VOIR, RECOLTER, NOISETTES, ECUREUIL, RENARD, POULAILLER, RENARD, VOLEUR, GARDER, PROTEGER Si on veut chercher encore plus des titres de chapitres. Attrait et danger du silo Mythologie du silo du silo Intérieur et extérieur du silo ce que l’on respire, renifle dans le silo même en hiver il fait chaud dans le silo Que faire avec ça maintenant que je l’ai exhumé, je pourrais en faire un livre, des histoires à dormir debout, des contes pour s’aveugler afin d’y voir clair comme de l’eau de roche. A moins que je ne garde le mot dans un coin de ma tête, on ne sait jamais, ma tête aussi doit bien ressembler à un silo comme celui que je vois là bas sur la photo, un vieux silo qui se disloque, qui n’est plus habité par aucun meunier, un silo à l’abandon, à vau l’eau… mais peut-être que c’est suffisant pour le silo et pour aujourd’hui, demain je changerai de photo, de regard, et probablement découvrirais-un autre mot.

Enseignes

photofictions#08… une tentative

Elle eut adoré me MACDONALD mais je lui suggérais plutôt qu’on se CARREFOUR . C’est d’ailleurs là que l’on rencontra son père; une homme de bonne société, d’aspect général, mais rien à voir avec LECLERC Il n’avait pas libéré PARIS, 575 kilomètres désormais, 40 années lumières et des broutilles

C’était un de ces foutus poivrots qui passent le plus clair de leur temps au PMU . Néanmoins ça le faisait. Il avait l’air d’avoir de l’assurance. Ses yeux étaient bleu AZUR . On sympathisa et il poussa même notre CADDY . D’ailleurs elle le laissa faire quand, machinalement il sortit sa CB MASTERCARD pour payer. Elle en profita pour récupérer les vignettes de réduction, qu’elle flanqua aussitôt dans la poche de son pantalon ZARA, prix 18,99€. Si je me souviens du prix c’est parce que cette fois-ci c’est moi qui avait fait chauffé ma CB ELECTRON

La ville où nous habitions à cette époque imprimait en continue sur nos rétines des noms de marques des slogans, le jour la nuit, sans relâche. Elle nous incitait, cette foutue ville, à détourner notre attention de notre précarité, notre indigence chronique, pour nous faire imaginer, nous évader vers des rêves d’opulence. On marchait dans une rue, et hop, on voyait aussitôt une proposition alléchante de s’en mettre plein la lampe avec une PIZZA DEL’ARTE ou encore un bon gros TBONE STEACK saignant et on lévitait en rêve pour se retrouver tout juste au dessus FRONT PAGE Rue Saint-Denis

. Mais quand la réalité nous retombait dessus moi je BNP et elle BANQUE POSTALE il fallait bien se résoudre à rentrer dans notre appartement minuscule et à PANZANI ou BARILLA ce, les meilleurs jours. Mais on était jeunes on s’en fichait. D’ailleurs la plupart du temps que je ne dise pas de bêtise, se terminait en principe et de façon compulsive par UNCLE BENS

A l’époque je bossais IMB la nuit et BULL le jour via RANDSTADT, des missions de quelques mois, suffisamment pour faire bouillir la marmite et en même temps me préparer un petit pécule. Je rêvais de devenir photographe reporter, et de LIBERATION PARIS MATCH VOGUE EGOISTE , amour, gloire et beauté. Mais la plupart du temps j’écoulais des clichés assez merdiques à des petites revues en allant me balader de boites en boites la nuit pour une agence spécialisée sur l’AFRIQUE. On m’avait flanqué à la musique. Du FEEL ONE au BAISER SALE j’absorbais des JACK DANIELS par litres entiers offerts par des musicos argentés genre

  • FELA
  • MORI KANTE
  • et d’autres dont je n’ai pas retenu le nom. Encore qu’à cette époque je n’étais guère musique africaine, beaucoup plus KEITH JARRETT, je me repassais en boucle son CONCERT IN KOLN 1975 ça me suffisait, pas de dispersion.

    En fait ces enseignes, ces marques, ces slogans, s’enfonçaient bien plus loin que la surface de l’œil. Ils foraient l’os du crane, s’introduisaient profondément en soi via le nerf optique, excitait la cervelle, la faisait bouillir parfois. Y avait t’il une réelle différence avec les idées qui pénétraient subitement aussi dans la cervelle à cette époque, je ne pense pas. Les idées d’une époque, les idées qui se trimballent de rue en rue dans toutes les têtes, toutes les bouches toutes les oreilles, à une époque donnée, ne sont pas si différentes finalement que les enseignes flamboyantes. Ce sont aussi des mots d’ordre. Si les unes nous implorent de claquer le peu de pognon que l’on gagne à la sueur de notre front, les autres sont beaucoup plus subversives, elles impliquent qu’on leur accorde parfois des années de notre temps pour en faire le tour et nous rendre compte qu’elles ne sont souvent que billevesées, perte de temps, pas grand chose d’autre.

    photofictions #07| quelque chose de moi sans moi.

    Lire en premier lieu la note écrite sur la consigne ou pas, peu importe. On peut aussi la lire après coup. Car ici la chronologie, l’ordre ne possèdent plus rien de semblable avec les mots d’ordre ordinaires.

    Partons de cette note écrite à chaud. Finalement quelle différence entre une photographie de moi ou un texte écrit de ma main. Les deux participent d’une même fiction nommée pour les besoins du texte final moi ou je. Et cette main qui écrit ces lignes nouvelles au dessus des anciennes à qui appartient-elle. Comment remonter aux influences qui lui auront permises, autorisées, de s’inventer soudain autonomie. Ce que ça dit de « moi », aucune importance. en revanche ce que cela convoque dans l’acte d’écrire c’est sur cela qui faut plisser les yeux, prendre du recul. Des choses nous traversent, des souvenirs, une mémoire à laquelle on peut choisir de croire ou non, d’en douter, serait-ce un minimum, des idées, les a t’on inventées sûrement pas, les idées s’attachent à l’air du temps n’en sont que le rebut. Volonté alors de trouver une idée neuve entre dans la catégorie du toupet, de l’exagération, la démesure quand ce n’est pas celle de de l’erreur et du péché dans son étymologie d’origine. Et puis les émotions bien sur qui jouent le rôle de combustible de départ mais qui n’ont guère d’autre valeur que combustible. Le problème à résoudre quel est-il donc sinon celui du désordre, du chaos, du mélange encore une fois. Quand tout se retrouve confondu, quand plus rien ne sépare le moyen de sa finalité, l’arbre, la branche, le fruit. L’imagination a désormais tout envahi puisque chacun pense avoir une opinion sur à peu près tout. Tout le monde mange l’arbre et le fruit sans établir la moindre distinction. Et tout le monde qui est-ce sinon ce moi ce je. Que l’ignorance soit le terreau depuis quoi celle-ci ne cesse de prendre racine et projeter ses stolons. Seule une poignée d’initiés tient les ficelles de cette ignorance, la transmute en pseudo connaissance, en savoir. La cohorte des intermédiaires ensuite pour répercuter tous les mots d’ordre soufflés aux quatre points cardinaux. Et la misère. Toujours la même, invariable. Même l’opposition à ces idées, déjà prévues dans le plan général de cette guerre sans merci menée par les profiteurs. Les exploiteurs, les maîtres de notre monde. Outils eux aussi sinon à quoi serviraient-ils. A quoi sert donc l’écriture, que ce soit la mienne encore une fois peu importe, sinon à tenter d’opérer une séparation. À réparer quelque chose de brisé par l’apparent consensus, ce merdier sur lequel elle ne cesse de se briser, encore et encore de s’acharner. ( et qui éprouve la brisure sinon l’écriture elle-même sans doute et non la main qui agit sur les touches du clavier ) comme un pivert ne cesse de taper sur l’écorce de l’arbre pour en extraire sa subsistance. Le pivert n’est pas fou il ne mange pas de l’arbre mais de l’un de ses fruits, d’une de ses finalités qui est d’abriter les insectes sous son écorce. Pour écrire il faut d’abord écrire. Une phrase simple en apparence mais qui sitôt que l’on s’interroge sur cette simplicité crée l’image d’un relief escarpé. Écrire normalement de façon scolaire en premier lieu tel qu’appris suffisamment longtemps pour sentir que cette forme scolaire ne convient pas, ne convient plus. Quelle se trahit elle-même en épousant un consensus. Le fait de prendre conscience de cette trahison. Qui en prend conscience vraiment encore une fois, celui qui écrit, la main, le souffle, le rythme, l’oreille. Cette féminité invisible au début dans la pratique d’une écriture ordinaire formatée, il se peut aussi que le changement provienne d’elle. Non pas une question de genre mais de principe. Le principe féminin comme le principe d’où naissent les idées à ne pas confondre avec la matérialisation de ces principes dans l’encre noire, le nombre de caractères, la ligne, le mot. Est-ce que moi a quelque chose à voir en tant qu’aveugle avec le principe sinon se retrouver exactement au même niveau que tous les objets, c’est à dire en tant que conséquence. L’écriture comme travail du principe en lui-même et sur lui-même amenant simultanément dans ce qu’on nomme une durée mais qui n’est aussi elle aussi qu’un moyen, la matérialisation d’un écart que l’écriture ne cesse de créer aussi vis à vis d’elle-même. Encore une fois la notion de recul. Et peut-être si j’associe à la peinture encore une fois, ce que veut l’écriture est du même ordre qu’elle, la peinture, c’est à dire que l’on s’y plie, que l’on ne s’y oppose pas, qu’on ne cherche pas non plus à en extraire du fruit quand elle n’est qu’arbre en croissance. Du fruit c’est à dire de l’intérêt personnel et qui aussitôt goûté recréerait l’abime. Écriture et féminité l’arbre et le fruit toujours l’éternelle histoire , pour que l’homme chute sur terre et fasse sa malediction tandis que la femme dont il est dit qu’elle est cause indirecte de son malheur le suive tout en restant partiellement dans l’Eden. Une frustration existentielle éprouvée par la femme, et qui se matérialise dans l’écriture dont le principe est lui resté dans un éden spirituel. La femme, l’écriture « déplacée » et dont la conscience est si aiguë de son déplacement qu’elle désordonne l’ordinaire puisque l’ordre de l’ordinaire est le même que celui de la malediction masculine, n’est issu que de cette malediction.

    notes sur #photofictions#07

    Plus orienté fiction. Mais tout n’est-il pas fiction… surtout lorsqu’on imagine sincérité et vérité. Prendre une image de soi, et écrire une fiction à partir d’elle. Délimiter la frontière entre la sphère intime et ce qui est publiable. Le cœur de la difficulté. S’inspirer de Pierre Michon, notamment de son Rimbaud le frère ouvrage dans lequel le frère justement n’apparaît jamais. Lecture de quelques lignes, suffisante pour comprendre l’art de la prestidigitation. L’artifice et l’art, la frontière, aussi difficile de la déceler qu’entre fiction et réalité. Sauf si on connaît bien Rimbaud et qu’on perçoit justement ça et là son rythme et son souffle, des morceaux entiers, un plagiat habilement utilisé. J’avais repéré la filouterie de Pierre Michon plusieurs fois déjà. Lors d’entretiens sur YouTube. Cette grande fragilité derrière son langage admirable. Je n’osais le dire, mais voilà c’est fait. Ce qui ne signifie pas du tout que cette fragilité ou cette roublardise issue de celle-ci le déconsidère, tout au contraire. Peut-être même aura t’il joui d’un malin plaisir à exhiber cette roublardise en la dissimulant aux grenouilles de bénitier derrière une langue si choisie. Donc une constellation Rimbaldienne dont le topic est de parler d’un frère qui jamais ne vient sous la plume. Un bel attrape-mouche. La subversivité d’un tel ouvrage, au demeurant salutaire pour les plus jeunes. Alors que toujours je reste lié à l’intention première. Quel intérêt ? Et bien sûrement une commande et tous les empêchements qui vont avec. Puis l’urgence, la trouvaille et le job à livrer. Suffisamment habile, intelligent, c’est à dire flattant l’intelligence d’un éditeur qui s’imagine à son degré comprendre alors que possible rien. Qui a t’il donc comme solitude comme rage, comme haine de l’intelligence justement derrière tout cela … la même que la mienne puisque je la reconnais. Puisqu’en miroir je ne fais toujours que de parler de moi. Parler de Rimbaud ou plutôt du frère absent dans l’ouvrage, un véritable exercice d’équilibriste. Qui peut en mettre plein la vue. Un nuage d’encre. Et hop je file.

    Christian Botanlski ensuite, un peintre qui ne peignait plus guère. Connu pour ses accumulations photographiques, un des plus grands artistes contemporains. Il n’a pas écouté Breton « vous êtes gentil ne devenez pas artiste… » qu’un gentil s’efforce de vouloir devenir méchant aussi cela me parle. Mais devient- on artiste pour comprendre la méchanceté voilà une bonne question. Cette méchanceté on peut évidemment l’apprendre un peu partout, mais pourquoi atteint-elle ce degré via l’art. Sans doute parce qu’on finit par comprendre que la gentillesse repose sur la peur. Et que la méchanceté est une forme de libération. Pour autant la méchanceté peut prendre tant de formes lorsqu’elle se lie à l’intelligence, sans doute l’art est il le lieu et l’espace où elle peut enfin s’épanouir comme une fleur, à ce moment on ne dit plus méchanceté on dit génie, ou artiste puisque dans l’opinion des officionados c’est synonyme. Reste que Botanlski est d’origine juive ce qui aussitôt me ramène à l’enseignement de la Tora. Pour savoir ce que veux dire la Tora il faut lire la Tora. Ce qui a l’air d’être un poncif autant que la fiction ne se situerait que dans notre seule imagination. Qu’il puisse y avoir frontière entre imaginaire et réalité. Mais si mince vraiment qu’il faut vraiment lire la Tora pour la percevoir. Pour accepter en premier lieu que l’on croit savoir et qu’on ne sait rien. Que tout texte est probablement à plusieurs niveaux car issu d’une oralité perdue. Que la Tora fut écrite dans une époque appartenant à un mode de pensée prophétique et que nous pensons désormais chrétien qu’on l’accepte ou pas. Cette différence de mode de pensée et toutes les interprétations que l’on commet ainsi envers une pseudo réalité, elle ne cesse jamais de s’effectuer parce qu’il nous manque un mode d’emploi, des règles. Pour comprendre Botanlski il faut lire la Tora. Et saisir que la chronologie et l’ordre, ne sont pas la chronologie et l’ordre. Qu’ils sont autre chose. Qu’il s’agit de réparation et que nous sommes encore au septième jour, le fameux jour du repos et que c’est à chacun de nous d’agir, nous les créatures. Il y a donc une action chez Botanlski en faveur de cette réparation dont tout philosophe ou artiste est en charge, qu’il le sache ou pas. Interroger la sphère de l’intime en relation avec une autre qu’on ne peut contraindre au seul terme de publique. Une sphère métaphysique. C’est cela cette friction éprouvée lorsque je vois une œuvre de Botanlski. Sans doute parce que ma pensée est de complexion juive également. Je regarde une œuvre de Botanlski et ça me dépasse. Tout comme me dépasse à première lecture le tout premier verset du Bereshit de la Tora. Et le but n’est pas de comprendre en premier mieux mais de lire et ce faisant enfin accepter le fait de n’y comprendre goutte.

    Admettons que je parte d’une photographie ancienne ou récente de moi-même comme la consigne le demande, la lecture sera aussi semblable au premier verset du Bereshit. Je devrais aussitôt appliquer cette règle première que je ne sais rien de ce que je vois. Qu’il me faut examiner chaque détail et l’interroger pour saisir son sens premier. Ce nœud papillon par exemple dont on m’a affublé, cette raie sur le côté, ce petit gilet de gamin propret… est-ce un vœu du photographe, de mes parents, les conditions d’une mode appartenant à une époque entre 1960 et 1965, que sais-je de toutes ces choses sinon qu’elles sont supputations, produites presqu’aussitôt par mon imagination comme ma mémoire, autant dire des choses vulgaires, séculaires, installées dans une temporalité bien précise. Rien à voir avec qui je suis à cette époque probablement, ni qui je suis actuellement. Juste des supputations. Il faut à nouveau ouvrir la Tora et ânonner chaque mot le laisser pénétrer dans la profondeur de l’être pour avoir une chance si mince soit-elle d’en distinguer un sens qui ne soit pas pure fiction. Une parole vraie.

    photofiction| notes sur un accrochage d’exposition, l’attendu, ce qui arrive vraiment. Orlienas.

    L’attendu, ce que j’imagine d’un événement quelconque est rarement la réalité. Cependant que ce que j’attend ainsi me sert de point de repère. Pour mesurer quoique ce soit ne faut-il pas une règle ? Se soucier de l’exactitude de sa gradation, s’en occupe t’on vraiment, ou bien accorde -t’on d’emblée une justesse à celle-ci. On pourrait se poser déjà la question de l’outil. Est-ce que j’utilise le bon outil pour dessiner, ébaucher l’attendu ? En tous cas il parait fondamental de se créer un moyen de mesurer la différence entre ce qui est attendu, espéré, et ce qui advient pour de vrai. puis c’est à l’aide de cet outil que je vais décider, par la suite, si ce qui est advenu dans ce que j’appelle une réalité se situe au-dessus ou en-dessous de ce qui avait été attendu. Ensuite est-ce important de s’accrocher à une telle attente. À ce genre d’évaluation. Mais à quoi cela sert-il vraiment? Quelles conséquences cette croyance, cet acharnement parfois entrainent- t’elles? Et bien parfois il arrive d’être agréablement surpris par ce qui advient alors que l’on s’attendait à tout autre chose. Ou encore d’être surpris que cela se rapproche tellement de ce que l’on avait espéré. Parfois ce qui arrive est si semblable à l’attendu que l’on a même un peu de peine à y croire. Parfois aussi il semble que la réalité dépasse ce qui avait été espéré ou attendu. C’est ainsi que l’on progresse peu à peu vers une souplesse d’esprit. Si le contraire advient, que *cela* apparaisse pire, complètement, absolument en dessous de l’attente, peu importe en fait. Un but en cache un autre souvent. Celui que l’on découvre est de relativiser de plus en plus régulièrement l’attendu et la réalité. Il arrive aussi cette étape où l’on s’interroge seulement sur ce que l’on attend d’un événement. Rare qu’on y réfléchisse en amont de la bonne façon. C’est plutôt inconscient ou émotionnel bien souvent. Enfin évidemment je parle pour moi, je sais qu’il existe des espèces à sang-froid. Un bon exemple est l’accrochage d’une exposition dans un lieu inconnu. Ou disons plus exactement un lieu que l’on aurait visité mais dont on n’aurait pas forcément pris la juste mesure. On pourra s’interroger sur les raisons que l’on s’est données pour préférer s’en tenir à une approximation. Ce qui gêne au moment de prendre correctement, disons objectivement cette mesure. Et d’observer ensuite comment l’à peu près se sera dilué dans l’idée vague générale. Ce film que l’on se fabrique en amont de l’événement « accrochage ». Ma position sur cette étape a t’elle beaucoup évoluée depuis mes toutes premiers expositions ? Je ne le crois pas. La seule modification que j’aurais apportée à cette étape de prévisualisions que je nomme l’attendu, c’est de la débarrasser peu à peu de son contenu émotionnel ou affectif. Pour une grande part l’attendu est devenu une position où je ne m’attends à rien de spécial. Rien d’extraordinaire. Que ce soit en terme de succès ou d’échec. On pourrait dire qu’un accrochage est devenu une routine. Il n’y a pas à y réfléchir une fois que l’on y est. Il suffit simplement d’enchaîner un certain nombre de gestes, d’actions dans un certain ordre. J’ai supprimé hier une petite opération que je fais régulièrement durant l’accrochage. La photographie et la vidéo des diverses étapes. L’arrivée, le choix des emplacements, l’hésitation, puis la scène finale. J’avais déjà noté cette réticence lors de mon dernier accrochage à Pelussin. Je n’avais pris que très peu de photographie et aucune vidéo. Je ne m’en expliquait pas les raisons, je sentais seulement que ces opérations n’étaient plus si nécessaires. Peut-être en revisitant l’intention qui jusqu’alors m’avait incité à photographier ou filmer. Essentiellement nourrir le contenu sur les différents réseaux sociaux. Peut-être qu’aujourd’hui cela ne m’apparaît plus aussi indispensable. Peut-être ai-je compris que cela n’apportait pas vraiment de valeur à mes followers. Que des photographies, des vidéos semblables ils en étaient gavés, que cela sans doute n’était qu’une sorte de captation de leur attention, plus dans un but marketing que dans une réelle volonté de partage. Volonté que j’ai conservé longtemps et qui désormais ne résiste plus à la naïveté que j’y ai découverte. Donc pas de photo, pas de vidéo. Juste essayer de relater les faits d’une façon objective par exemple à 12h15 lorsque je monte sur l’escabeau pour régler un spot, tout le rail s’éteint plongeant ainsi la première salle dans l’obscurité. Dommage car c’est par cette pièce que le visiteur peut se faire une première impression de l’exposition. Coup de fil à la mairie. Les techniciens ne viendront qu’à 13h30. Cet après-midi je reçois trois classes de l’école primaire du village pour discuter avec eux de mes peintures. Dommage de le faire dans la pénombre. Pourvu que la panne soit réparée. De l’attendu encore. Après un déjeuner dans un restaurant des environs apprendre que les deux transformateurs sont H.S. Que l’on ne pourra rien faire pour régler le problème électrique. Mon épouse qui m’accompagne s’inquiète, c’est elle qui devra assurer la permanence durant les samedis. Je pense à ce matériel d’éclairage que j’ai acheté il y a quelques mois pour améliorer mes vidéos sur YouTube. Demain elle l’installera, problème partiellement réglé. Les trois classes d’enfants que je reçois arrivent en rang deux par deux devant la porte de la Tour. Tout s’enchaîne. C’est toujours un plaisir de s’entretenir avec des enfants concernant la peinture. Ils disent souvent des choses plus intéressantes pour moi que les adultes. Je récolte beaucoup d’informations. Nous échangeons sur le laid et le beau. Les maîtresses semblent ravies elles aussi. Fin de cette première partie à 16h. Denier soucis à régler, repartir chez nous. Depuis quelques semaines caprice de la Dacia au démarrage. Ils s’agit des charbons qui se collent aussitôt qu’on roule un peu longtemps. J’ai prévu en plaçant un couteau à bois dans la boîte à gant du véhicule. Si ça ne démarre pas il suffit d’ouvrier le capot et d’aller cogner sur une pièce métallique pour décoller ces charbons. Mais cette fois c’est inutile, démarrage au quart de tour. Une heure de route tranquille. Puis arrivé à la maison, on se découvre épuises. Je ne me réveillerai que quelques heures plus tard, même pas faim. Juste envie d’écrire ces quelques notes sur ce qu’est cet accrochage. Y revenir par la suite certainement car cette notion d’attendu et de ce qui arrive, cette évaluation recèle sûrement encore pas mal de pistes de réflexion.

    Le grand carnet

    Un « grand carnet » collectif, nouvelle proposition d’atelier d’écriture de François. Je découvre cette vidéo dans la nuit. D’octobre à novembre sur quarante jours. Revenir à ce concept du carnet, d’une notation quotidienne. Mais vue au travers du collectif. Ce que cela peut rappeler de ce travail déjà effectué, l’excitation au souvenir de retrouver la même sensation d’étrangeté mais cette fois démultipliée. Quelle relation avec #photofictions, avec le blog, sur un plan à la fois individuel mais collectif aussi. Comme un double prisme. Un effet kaléidoscopique. Souvenir de ces appareils d’autrefois, en carton, assez fragiles, jouets d’enfants où des diapositives pouvaient défiler à l’aide d’une molette que l’on tournait dans un ravissement continu durant quelques secondes avant de passer à autre chose. Que ce soit durant la longueur irréelle d’un jeudi, ou durant une période de vacance, toujours cette idée d’infini, de temps lent et puis cette vision soudaine. Cette illumination. Ces photographies la plupart du temps de belles villes en couleur, un éblouissement éphémère certes. Mais qui prodiguait au reste de la journée une aura particulière. Même si on en était alors inconscient. Écrire une phrase, quelques mots à peine parfois à peine intelligibles dans un carnet, ne prodiguait-il pas justement la même aura sur la journée ensuite. Des journées parfois si mornes en revanche, une fois l’âge adulte atteint désormais . Écrire dans un carnet ne serait-ce que pour ça. Pour maintenir en soi une toute petite lueur, une attention au réel, à soi, au monde. Sachant le risque perpétuel qu’elle s’éteigne. Que l’on soit submergé par les ombres, par la platitude, le dégoût ou l’indifférence, danger jugé majeur. Écrire dans un carnet pour ne pas crever aussi facilement que parfois cela semble possible, voire tentant. Et découvrir aussi progressivement avec la répétition, l’homonymie. S’incarner dans un carnet. L’histoire que représente le mot carnet vaut bien à elle seule que j’obtempère. Que je recreuse cette veine. Surtout dans un processus collectif. Avec le recul possible du collectif. Une manière que j’avais déjà entrevue autrefois de redécouvrir par l’œil de l’autre ses propres textes, souvent rédigés en toute inconscience. Dans une sorte d’urgence. Oh les beaux jours comme dirait Beckett.

    Pour celles ou ceux intéressés par cet atelier le lien de la vidéo :

    Le temps d’une exposition

    Ecrire vite, pas s'attacher aux fautes, aux règles, temps d'exposition de 5 minutes. Puis laisser tel quel. Protocole.

    le fait de toujours penser être un idiot. C’est de là que part l’idée. que la moindre de mes intentions est biaisée par cette idiotie. Est-ce me déconsidérer de voir les choses ainsi, non, plus maintenant. L’acceptation au cours du temps que cette réalité est mienne. fondamentalement. le parcours effectué pour parvenir à l’acceptation est déjà un voyage. Comment fait-on pour partir avec un handicap et en extraire une force. Non pour dominer qui que ce soit, pas même soi-même. Mais au contraire pour pénétrer peu à peu dans cet état que l’on résume à tort comme étant de l’indulgence. Je n’ai jamais vraiment été indulgent pas plus que bienveillant de nature. Il y a de la brute en moi que je ne cherchais la plupart du temps qu’à déguiser, à dissimuler. Parce que la brutalité est souvent confondu avec la violence. Que la violence n’est qu’une expression de la brutalité lorsque celle-ci n’en trouve pas d’autre. Ignorer la brutalité provoque souvent la réaction contraire. Elle revient en pleine lumière et, faute de mieux, s’exprime maladroitement. Alors que si l’on prend le temps de s’asseoir auprès d’elle, d’échanger un peu, elle peut être une conteuse formidable. Bien sur elle ne raconte pas autre chose que des histoires. elle aussi. Des fictions toutes aussi semblables que celles proposées par la gentillesse, par la délicatesse et l’élégance. Seule la forme me semble changer. Mais le fond reste le même. Ce qui fait que l’on passe ainsi d’une idée de négatif à positif me ramène à mon idiotie encore une fois. A cette période totalement inconsciente de celle-ci. Et aussi à ce petit réduit étroit où je développais mes films, exposais sous la lumière d’un agrandisseur tous ces négatifs. le septième étage de l’immeuble de la Banque de France à la Bastille. Et bien sur j’entends encore le tic tac du minuteur lorsqu’il fallait chercher le bon temps de pose afin d’obtenir un positif « bien équilibré ». Une photographie correcte. C’est à dire qui restitue le plus fidèlement possible toutes les informations se trouvant sur le négatif. On apprend par la suite que toutes les informations du négatif ne sont pas si indispensables. Que l’on peut aussi modifier l’image à un point tel qu’elle n’a presque plus rien à voir avec son aspect inversé. Réglage de valeurs et de contrastes. Masquage habile d’objets gênant la bonne lecture. Recadrage. Autant de possibilités que l’on découvrira pas la suite. Mais le temps de pose joue un rôle primordial. Savoir le calculer d’instinct peu à peu en se passant de minuterie. C’est aussi ainsi que j’ai voulu m’améliorer en photographie. En me passant peu à peu des gadgets, comme des règles, et des normes. en cherchant par moi-même ce que pouvait être une photographie. Ma propre idée de la photographie. Etre peintre aujourd’hui et être aussi soumis finalement à ce même temps de pose. Apparaitre sur les réseaux sociaux, sur ce blog, dans les divers structures où je dispense des cours, des ateliers. Apprendre à trouver le « bon temps de pose » là aussi. Pas si simple. Surtout si on croit savoir quelque chose parce qu’on a eut affaire avec un agrandisseur. Non, tout est toujours je crois à inventer dans l’instant. On ne peut pas vraiment s’appuyer sur l’expérience, le temps nous manque. C’est la raison sans doute pour laquelle je fonctionne souvent à l’instinct. L’instinct c’est le bolide de l’expérience. Moins d’un clignement d’œil pour changer une roue, refaire un plein et repartir sur le circuit. Et on peut aussi faire évoluer le prototype avec les années. le rendre encore plus aérodynamique. Changer les peintures, et même avoir la sensation que ce n’est plus tout à fait le même pilote au volant. Découverte des différents avatars. Toutes ces prises de conscience au fur et à mesure du temps et en n’oubliant pas l’idiotie dont on est parti, apportent au final un soulagement. tout en cernant de plus en plus finement les peurs qui nous auront sans relâche accompagné. Si maladroitement s’est-t ‘on exposé, si l’impression d’échec en subsiste encore, c’est souvent parce qu’on oublie d’où on est parti. C’est ce que l’on s’en raconte encore naïvement. Parce que perdre une peur est souvent comme perdre un membre de la famille. Parce que devenir lucide et intelligent c’est aussi se confronter au deuil. Personne ne peut vraiment aimer cela. On possède à terme l’intelligence de l’idiotie d’où on est parti. Il ne faut pas non plus imaginer que c’est l’Intelligence toute entière. C’est là toute la nuance entre croire et savoir. Une affaire de temps de pose très vraisemblablement.

    La mémoire comme un film

    Non, pas une salle de cinéma, non, pas le rôle d’un spectateur ayant acheté son billet. Juste le hasard des choses, je crois que l’on dit ainsi. Se retrouver ici ou là, je ne sais jamais quel mot choisir entre ces celui-ci ou celui-là. Être soudain avec cet homme qui ouvre les boites en fer blanc numérotées, dans sa cabine. Le titre du film, peu importe. Le simple fait d’être passé de l’autre côté du miroir même si je garde les mains enfoncées dans les poches, dans une attente. Ainsi. J’aurais pu dire à la Clark Gable. Un tantinet désabusé. Ou plutôt Humphrey Bogart. Pas Clint Eastwood non. Cliché trop facile. Enfin oui, désabusé. C’est le mot que je cherchais. Avoir l’air désabusé surtout. Comme un acteur. Un acteur qui tient le rôle d’un jeune type arrivé ici ou là, par hasard, dans la cabine de projection d’un cinéma de quartier, ici ou là dans cette ville. Un bruit de motorisation. Une odeur âcre de tabac, et la fumée qui flotte dans l’air. On est avant 1979. C’est une pièce aveugle, seule ouverture la petite fenêtre par laquelle passe la lumière du projecteur. Blancs les murs. Il vient de faire du café, derniers soupirs de la cafetière crachant sa flotte dans le filtre. Dessous un pot en verre, un huit tasses, presque arrivé à sa limite. Pas surpris de me voir, le type ne s’occupe pas de moi. Il attrape une revue et tire de profondes bouffées de sa gitane. Parfois, il sort de sa poche de veste un briquet qu’il bat pour la rallumer. Enfin, il se lève, attrape deux tasses qu’il remplit à moitié et m’en tend une. De plus, je comprends que l’on doit se connaître depuis longtemps, on n’éprouve pas le besoin de parler. Les minutes s’égrènent. Une gitane après l’autre. Le voyant de la cafetière s’éteint. Curieux, je regarde par l’ouverture, mon regard suit le faisceau de lumière jusqu’au bout de la grande salle en bas. C’est à cet instant que j’aperçois la tache brune qui envahit l’écran. Une odeur entêtante de brûlé, le type se lève et fait un certain nombre de gestes rapidement. Mais, son visage est tranquille. Il fait avancer la bobine un peu plus avant et l’on entend des murmures de soulagement. Tu es toujours aussi en retrait qu’avant. Avant l’accident. C’était pourtant l’occasion. Ainsi, tu n’as pas su en profiter. Par ailleurs, il me lance ça sans même me regarder. Son ton est neutre, je n’y lis aucun reproche, pas d’émotion particulière. Juste le ton d’un simple constat. Comme on dirait, il pleut, il fait un peu plus frais, je vais acheter des cigarettes. J’entends mon silence en guise de répartie. Toujours cette obligation d’imaginer une répartie, fut-elle silencieuse. Je comprends de quel accident il me parle. Alors, je sens bien que quelque chose de ce genre s’est produit. Difficilement identifiable. Il y a juste eu cet accident sur lequel je n’ai jamais pu poser le moindre mot. Des centaines de fois la même scène. Cette cabine de projection et ce projectionniste, ce jeune type mains dans les poches qui paraît être dans un désœuvrement chronique. La même suite de micro événements. Le déchirement que produit sur ma poitrine le râle ultime de la cafetière. Le bouton rouge qui s’éteint. Puis cette attirance pour aller jeter un coup d’œil en contrebas. Cette obscurité qui entoure l’écran et soudain cette tâche qui apparaît et qui envahit tout. Et ces mots prononcés d’un ton neutre. Cette dernière, ce constat. Tu es toujours aussi en retrait qu’avant. Est-ce la même sorte d’émotion qui me traverse à la réception de ce message ? Au début, je crois me souvenir qu’elle était une forme de révolte. Puis je suis passé à autre chose, une forme de fatalisme. Puis à une indifférence étrange. La force des répétitions probablement, la camisole chimique des habitudes. Dans cet enfermement dans lequel nous résidons, nous les différents personnages de cette petite scène, il me semble qu’une réplique neuve est parfois attendue. Ou peut-être une action particulière qui soudain mettrait un terme à cette répétition. Un rebondissement soudain qui nous libérerait enfin. Qui ferait progresser l’action ? Mais, j’ai beau me creuser la cervelle, rien ne vient d’autre que ce silence. Alors, j’essaie de me concentrer sur tous les détails, de ralentir le temps. De me déplacer dans cette pièce durant cette paralysie du temps. De temps en temps je regarde la tache sur l’écran et je tente d’y découvrir autre chose qu’une tache. Cela peut être un visage, un paysage ou une tache qui ne soit pas toute à fait la même tache tout simplement. J’étudie différents points de vue. Une fois je me suis même retrouvé à la place du projectionniste. je me suis entendu prononcer les mêmes mots à ce jeune type mains dans les poches qui tente d’imiter Bogart. Mais qui de toute évidence devrait plutôt mimer Clint Eastwood. Je vois la tache aussi et je fais à avancer le film pour un meilleur confort utilisateur. Ça ne va jamais bien au-delà. Je veux dire que c’est notre prison. Même la cafetière, le bouton rouge, la cendre de la gitane qui tombe systématiquement au même endroit sur le sol. Un disque rayé. Ce que nous attendons est soigneusement ignoré. Tellement. Attendons-nous quelque chose ? c’est aussi à se demander. Toujours autant en retrait qu’avant. Avant l’accident. Cela veut dire aussi que l’accident n’a rien changé à l’habitude. Que quel que soit l’événement qui surgit, on ne perd pas une habitude à cause ou grâce à cela. Certains dans d’autres films y parviennent peut-être, ou alors, ils inventent un changement quelconque. Ensuite, ils mettent ça sur le dos d’un événement. Un accident, une rencontre, un coup de pot ou un coup de chien. Enfin, ils ont besoin d’un levier, d’un élément déclencheur pour inventer leur film. Suis-je envieux de ne pas posséder cette inventivité, la question n’est pas ici ou là. Cela n’empêcherait pas la mémoire de tourner à vide jusqu’à ce que la tache revienne. Qu’elle envahisse tout l’écran. Que le projectionniste se lève à nouveau et que tout recommence à jamais.