Dans le bazar

Ici l’air est doré chargé du sable provenant du désert du Baloutchistan voisin. Ici sur le seuil de l’hôtel Osmani, juste devant le central des bus qui viennent d’au delà des montagnes, de Kandahar, ou de Kiber pass, ou encore de Taftan et même parait il de Mirjavé. Il est 8h du matin et le kebabi est déjà à l’ouvrage remplissant son auge de petits morceaux de bois et qui lui fourniront la braise nécessaire pour le repas de midi. Et puis depuis une bonne heure déjà les chants entêtants et sirupeux que versent les hauts parleurs des petites échoppes procurent une légère transe qui donne envie de marcher, de s’éloigner du point névralgique du quartier.

C’est à « l’intercontinental » juché à l’est de la ville que j’ai pris l’habitude d’aller prendre le café soluble du matin. Rahim le jeune afghan vient tout juste de revenir avec mes clopes de la journée achetées au meilleur prix et j’ai déjà avalé un pain tout rond et une théière de ce breuvage noir et amer que tout le monde semble apprécier ici.

La sangle de mon Leica à l’épaule je marche sur la route poudreuse qui conduit à Quetta, observe les divers campements de fortune sur la droite et réalise quelques clichés d’enfants maigres au regard étincelant. Il n’y a guère que des femmes et des enfants d’ailleurs, aucun homme. Ceux ci sont partis depuis des jours courir dans les montagnes tenter de repousser une nouvelle fois l’ennemi.

Cet ennemi qui revient décidément tout le temps pour tenter d’occuper cette terre que nul jamais ne parviendra à contrôler mieux que les afghans.

C’est en revenant du grand hôtel luxueux à un carrefour du bazar que le jeune homme m’aborde.

Eh mister how are you ? where are you from ?

Je lui apprends que je suis français et il parait soulagé un instant.

dans la foulée il m’invite à venir boire un thé chez lui pour me montrer sa collection de cartes postales provenant du monde entier.

J’ai des amis partout m’apprend t’il, hier j’ai reçu une carte de John qui vit en Australie, de Melbourne. J’adore recevoir des cartes postales.

La raison du pourquoi est si vite résolue que j’accepte de le suivre au travers des méandres du bazar.

Nous voici dans la petite pièce qui lui sert de chambre, et sur les murs des centaines de cartes postales sont punaisées. Nous nous sourions car son vocabulaire en anglais et chiche et je ne me sens pas non plus de trop parler farci ce matin. Nous restons donc silencieux à contempler le mur et puis la porte s’ouvre et une jeune fille magnifique nous apporte un plateau avec du thé et des gâteaux et j’apprends vite qu’il s’agit de la sœur du jeune homme qui disparaît presque aussitôt.

Je reste une bonne heure avec mon jeune compagnon et lorsque nous nous quittons il prend bien soin de me noter son nom et son adresse sur un petit morceau de papier que je fourre dans mon portefeuille.

Je prends quelques photos que je promets de lui adresser et nous nous séparons, je dois me rendre à la gare bientôt pour rejoindre Lahore.

Sur le chemin du retour je fais un crochet par l’hôpital car j’ai obtenu l’accord des autorités compétentes afin de réaliser quelques photos de victimes brûlées au napalm.

Me voici dans une nouvelle pièce, baignée de lumière et sur un lit est assis un homme à contre jour. Une fois l’éblouissement passé mes yeux s’habituent à cette masse sombre que représente ce corps délabré assis sur le rebord du lit. Nos regards se croisent et je lis dans ses yeux un étonnement infini recouvrant une fatigue infinie. Il est brûlé de toutes parts et sur ses plaies des linges douteux ont été appliqués. Il n’a plus de sourcils plus de cil, juste des yeux ronds ouverts en grand et qui me jaugent désormais depuis la pénombre.