La désobéissance

dessin d’enfant au stylo bille et au feutre rouge

Aussi loin qu’il m’est possible de m’en souvenir j’ai toujours du mal à obéir. Obéir c’est capituler pour moi, obéir c’est se faire avoir, obéir c’est accepter une autorité qui m’impose de me contraindre à son bon vouloir, et ce faisant étouffe le mien de bon vouloir, l’étouffe, le piétine, l’escagasse et ça m’abîme j’en suis persuadé.

Je n’obéis que contrains et forcé, le plus souvent sous la menace. Et encore avant d’obtempérer j’évalue les risques car il y a menace et menace. Si c’est juste une gifle, la belle affaire.. si c’est la privation d’argent de poche ça devient un peu plus gênant, je crois même que c’est dans une occasion semblable, privé d’argent de poche que j’ai expérimenté le vol la première fois. A l’angle du carrefour du Lichou, dans le quartier de la Grave dans mon village , la vieille dame qui tenait une petite épicerie me considérait avec tant de gentillesse et de bienveillance que je n’ai pas pu m’empêcher, sitôt qu’elle eut le dos tourné de lui dérober à la hâte une bonne poignée de bonbons.

Car obéir procure la tranquillité et désobéir l’intranquillité. On devrait de toute urgence revoir les manuels scolaires et étudier ces choses importantes avant toute tentative d’ingurgitation culturelle intempestive. Avant d’apprendre même à lire et à écrire il faut à mon sens expliquer l’obéissance et la désobéissance, et cela serait en outre dévolu à chaque enseignant de créer du contenu en fonction de sa propre subjectivité, son acuité à aider les enfants ou bien à les enfoncer dans les méandres de l’ignorance savamment entretenue que propose l’éducation nationale.

Car l’école pour ce que j’en garde en mémoire c’est surtout passer de longues heures d’ennui. Rien ne m’a jamais vraiment fait vibrer à part peut-être la philosophie parce que le prof qui l’enseignait y mettait tellement de passion que forcément il la transmettait, et un peu l’histoire géo en terminale, mais plus en raison des décolletés plongeants et des petite jupes courtes de la prof qui en outre portait fièrement une tète de cochonne aguerrie et vraisemblablement rompue à toutes les effronteries.

Voilà en quoi se résume l’obéissance pour moi à cette époque : soit la passion soit l’excitation…

Il est clair qu’avec un tel point de vue, je n’ai pas manqué d’être ce qu’on appelle un élève moyen. je n’avais pas encore acquis suffisamment de courage pour devenir un cancre véritable, un rebelle flamboyant, non pas assez de couilles pour ça … moi je préférais nager entre deux eaux, je louvoyais comme à mon habitude entre le bâton et la carotte.

C’est seulement parce que rapporter un carnet de notes pourri me valait des raclées régulières que je me hissais sans grand effort à la moyenne, et encore pas tous les mois, j’économisais ma peine à moins que j’eusse sans le savoir encore un gout prononcé pour la flagellation et les insultes paternelles à peu prés le seul lieu d’échanges entre nous.

Je me souviens que dans la pension ou j’avais été placé par désobéissance chronique et laisser aller perpétuel, une des premières informations que nous avait livré le recteur, un homme austère mais malgré tout catholique, était destinée à nous faire prendre conscience qu’il existe des limites.

Il avait savamment résumé le concept sur un transparent sur lequel était dessinée la carte géographique du parc tout cela dans la pénombre d’un matin de septembre et présentée par rétro projecteur.

Evidemment nous avions pas mal de mou.. mais si grande soit la prison, cela reste une prison non ? alors ma première obsession évidemment fut d’explorer l’au delà des limites.

J’avais trouvé deux comparses animés d’à peu près les mêmes intentions, et nous nous faisions la courte échelle mutuellement pour franchir les hauts murs au delà du calvaire. Là évidemment l’herbe était plus tendre, plus verte, plus tout ce qu’on voudra… on passait dans la vraie vie on était en dehors des limites et bon sang ça me donne encore des frissons rien que d’y repenser.

Nous construisîmes des cabanes merveilleuses dans lesquelles nous fumions des brindilles de sureau, nous avions même rassemblé des troncs d’arbres au bord de la Viosne, la petite rivière et notre grand projet était celui de nous évader une bonne fois pour toutes en grimpant sur un radeau.

Nous étions pratiquement arrivés au terme du projet ayant récupéré par le plus grand des hasards de gros bidons qui dérivaient dans l’eau, quand soudain, un peu avant l’heure de la chapelle nous fumes surpris par un gardien des lieux. La propriété attenante à la pension était une sorte de grand parc arboré et dans un endroit on pouvait apercevoir une espèce de château.

Comme le bonhomme était armé d’un fusil de chasse, nous ne tentâmes même pas de négocier, à fond de train nous retrouvâmes le haut mur et je me souviens encore d’avoir été tellement étonné de pouvoir le franchir la trouille aux fesses avec une aisance stupéfiante.

Le téléphone existait à cette époque, aussi ayant mis un peu d’ordre dans nos habits nous nous présentions pour entrer dans le rang avant l’heure de la chapelle, quand le recteur se planta devant l’entrée de celle ci.

Je revois encore sa haute silhouette de rapace scrutateur, ses petits yeux bleus glacés derrière des lunettes métalliques et rondes. il se tenait tellement droit pour nous surplomber et quand soudain son regard pénétra le mien il leva juste la main pour me faire un petit signe d’avancer vers lui.

Ou étais tu ?

Dans le parc Monsieur l’abbé répondis je en le regardant sans ciller.

Et là je reçus une gifle d’autant plus douloureuse que je ne l’avais pas préparée mentalement. Je veux dire que c’est plus mon orgueil qui eut mal.

Puis il me demanda avec qui je me trouvais.

tout seul Monsieur L’abbé

La seconde, je m’y attendais alors plus facile à encaisser.

C’est ainsi que nous écopâmes de plusieurs weekend de colle mes deux comparses et moi. Et croyez vous que cela eut changé quoique ce soit , pas du tout , nous avions trouvé une nouvelle brèche dans les limites de l’école et désormais c’est jusqu’à Pontoise que nous nous rendions pour aller boire des coups et voir les filles.

Désobéir.

Parfois la désobéissance peut sauver de l’indignité. Je crois même qu’à chaque fois que j’ai désobéi à une injonction c’est que celle ci entamait mon intégrité. Je ne parle pas de sevrage bien sur, ni de savoir patienter pour mieux désirer. Non ce n’est pas cela, je sais obéir quand il s’agit de calmer mes pulsions meurtrières ou ne pas me jeter sur la première jolie femme passant à ma portée pour l’assaillir de caresses et d’attouchements.

La désobéissance advient lorsque l’on touche à une partie précieuse de mon être, ma liberté notamment, toucher à celle-ci c’est insulter mon intelligence. Bien sur cette liberté n’est pas le droit que je m’octroierais de tout faire n’importe comment. Non, il faudrait vraiment que je devienne désespéré pour agir de la sorte, et encore, me connaissant assez bien désormais je dirigerais plutôt cette violence envers moi-même plutôt que de la reporter sur une ou un autre.

Dans cette agitation magistrale que l’on voit s’élever un peu partout dans le monde et qui manifeste en fait un ras le bol de notre mode de vie, l’intelligence et l’art ont leur rôle à jouer.

L’artiste se doit de désobéir à tous les poncifs qui entament sa liberté de créer naturelle. Et parfois si ses œuvres manifestent de la violence, de la cruauté et provoquent un malaise chez le spectateur c’est qu’elles touchent justement à des frontières fragiles entre bienséance et sauvagerie.

Or nous voici parvenus dans un univers artistique qui raconte cela la plupart du temps du bout des lèvres comme pour dire regardez je suis un artiste je sais tout cela mais je vais le dire de façon à ne pas trop vous déranger.

A quoi cela sert il en 2019 de peindre de jolis paysages, de jolies fleurs, de beaux portraits, face à un monde qui s’enfonce de plus en plus dans la barbarie. Nous voici pris entre deux types de barbaries d’ailleurs et c’est bien pour cela que la peur devient de plus en plus prégnante.

La barbarie habituelle qui existe depuis le fond des ages, ou il s’agit de tuer, de piller, de violer invoquant je ne sais quel prétexte de race, de religion, et je ne sais quoi encore indique surtout qu’il faut un prétexte pour la laisser se déployer à sa guise. Le prétexte validerait la violence. Mais c’est complètement faux , la violence est souvent sans raison, c’est même dirais je ce qui la caractérise le plus.

On assiste désormais à une nouvelle forme de barbarie, plus vicieuse, plus intelligente, si je puis dire c’est la barbarie économique qui pour accomplir le bien être d’une poignée de nantis est capable de détruire des pays entiers, de détruire des écosystèmes antédiluviens, saccageant tout sur son passage aussi surement qu’un Attila d’antan qui comme chacun le sait une fois le sabot de son cheval ayant foulé un sol aucune herbe ne pouvait y repousser.

La violence depuis toujours serait donc l’état naturelle de l’homme et dans ce cas seuls les plus puissants se seraient transmis ce secret de pères en fils comme une caste jalouse de ne pas partager ses privilèges.

Hier aux informations télévisées j’apprends que 27 personnes seulement détiennent autant de richesses que la moitié de l’humanité alors que l’année précédente elles étaient 50. Imaginez vous les querelles de palais qui se jouent même au plus haut niveau de la hiérarchie du pouvoir..Même eux, et peut-être surtout eux ne sont pas épargnés par cette violence consubstantielle, d’autant qu’ils en connaissent parfaitement l’existence comme les tenants et aboutissants.

Le sage s’en fout qui profite de l’instant c’est vrai. Le problème réside dans cette sagesse qui s’oppose passivement à cette violence. Gandhi a fait beaucoup pour la non violence dans un pays ou la violence est magistrale. Et pour finir il en est mort, assassiné.

Martin Luther King a fait beaucoup pour que les hommes noirs soient reconnus autrement que comme des bêtes et dans une grande mesure il a réussi. Puis il est mort assassiné.

Je ne parle pas de Jésus Christ et pourtant il y aurait aussi à dire car c’est bien toujours le même parcours qui s’effectue d’une voix qui s’élève plus haut et plus fort dans le désert de notre torpeur qui touche nos cœurs, les éveille un instant, puis s’évanouit balayée par le drame.

Les irlandais ont voulu avoir des couilles pour lutter contre l’oppression britannique, ils ont voulu reprendre le flambeau des antiques batailles qui ne souciaient pas de sagesse mais de force et de courage. Et tout cela en vain également.

Qu’est ce qui peut faire bouger les mentalités pour que tout cela cesse ?

L’aventure des gilets jaunes était porteuse d’un espoir se rapprochant de cette volonté que cela cesse et l’on voit bien la difficulté au sein même du mouvement concernant la manière d’agir. C’est ce doute qu’auront relevé les observateurs, les médias toujours à l’affût des failles, et bien sur le gouvernement.

Cette hésitation naturelle entre dialogue et saccage, c’est la même hésitation que tous les braves gens entretiennent quand l’injustice devient vraiment évidente. L’éducation et les valeurs d’une soi disant République incitent à la réflexion et à la mesure afin de protéger ce que celle ci nomme encore  » nos valeurs » . Mais quelqu’un qui a faim et qui doit nourrir ses enfants se soucie t’il vraiment encore de valeurs vraiment ? C’est qu’il faut une sacrée dose de courage et surtout de bêtise pour continuer à respecter les feux rouges quand derrière soi un tsunami rugit.

Nous sommes dans une salle de cinéma et l’incendie vient de se déclarer, notre monde brûle et se déchire sous la montée des tyrannies et des dictatures d’une poignée de cyniques qui eux ne sont pas dans la salle.

Ils regardent les bras croisés comment nous allons nous en sortir sachant que de toutes manières que nous soyons paniqués ou calmes ils en tireront encore les marrons du feu.

Que nous soyons violents dans notre volonté de survie, ils appelleront la troupe pour nous contenir dans le sang et les larmes.

Que nous soyons pacifiques ils pondront de nouveaux décrets pour nous inciter à croire qu’ils nous ont compris mais il n’en sera rien la vie continuera comme avant soyez en certains.

Comme la violence est sans raison le pouvoir est sans scrupule et fera tout pour rester en place. Quelque soit ce pouvoir.

J’en appelle à toutes les bonnes volontés, aux artistes surtout qui ont l’habitude de vivre le risque et de risquer leur vies afin de proclamer la désobéissance générale.

J’en appelle à tous les artistes du monde pour poser leurs œuvres en intermédiaire entre le monde et eux et que le thème soit leur désobéissance, et la notre.