Les sirènes

Ecrire soulève autant de confusion que lorsqu'on agite un récipient dont la boue se serait déposée au fond. Au début tout semble limpide, puis, peu à peu la confusion s'installe sans même qu'on n'y prenne garde. Il faut attendre parfois des jours afin que les mots s'immobilisent, et que l'on puisse redécouvrir une transparence au texte. La raison de cela est que l'on veut souvent faire appel à l'imagination, au mensonge pour trouver la vérité. La vérité n'est pas tant ce qui est vrai d'ailleurs que ce qui donne l'apparence du vrai. Et c'est un boulot que l'on ne peut faire en une seule fois. Il faut s'y remettre jour après jour, avec la régularité d'un coucou mécanique pour se donner la moindre chance d'y parvenir.

Comment utiliser l'imagination ?c'est une question qui devrait revenir pratiquement au début de chaque séance d'écriture. Je dis "séance" parce que ce n'est pas si éloigné dans mon esprit de ce que j'imagine être une séance de psychanalyse. Le prix à payer que ce soit en temps ou en monnaie sonnante et trébuchante est une condition préalable et il vaut mieux se dire que l'on n'a pas tout le temps devant soi, ni des millions pour se donner une chance d'élucider cette question.

Personnellement, je ne sais pratiquement jamais par avance comment le texte va se dérouler jusqu'à la fin. Je ne fais pas de plan, je dédaigne toute intrigue dans ce que ces approches offre de sécurité illusoire. Je ne fais véritablement confiance qu'aux mots eux-même que j'aligne plus ou moins patiemment les uns derrière les autres jusqu'à ce que le robinet s’arrête.

Pour en revenir à l'imagination j'ai remarqué qu'elle prend son envol lorsque je pars d'une situation que je connais, que j'ai vécue, dans laquelle j'ai été à un moment ou l'autre le témoin, l'observateur ou l'un des acteurs.

Échauffement

Ce matin il tombe des tombereaux de flotte et le bénéfice immédiat est cette baisse de température aussi soudaine que bienvenue.

Normalement je devrais me mettre au boulot avec un certain soulagement. Ces derniers jours la chaleur était telle qu'elle semblait coller les neurones de mes intestins et de ma cervelle.

Mon dépit d'avoir perdu en mobilité intellectuelle comme physique m'avait plongé dans un état proche de le catatonie .

Comme d'habitude je tentais de trouver une raison à tout cela comme étant le pendant exact à ces journées hyperactives que j'avais pu traverser sans encombre les semaines précédentes.

La conviction fermement ancrée en moi que "tout se paie", même si au premier abord elle ne se justifie par aucune théorie scientifique, trouve un écho de justesse à l'appui de mes nombreuses expériences en matière de production en peinture et en écriture et du change rendu en retour par ces longues journées de procrastination que j'affronte assez stoïquement sans trop de remord comme un tribu nécessaire à payer à "Monsieur ou Madame Muse".

Artistes sur liste noire

Au début je pensais que ce n'était qu'une simple formalité. Je venais de m'inscrire en tant que formateur et artiste peintre sur le site de l'Urssaf et bien sur j'avais été conseillé pour ne pas m'installer comme autoentrepreneur.

J'avais opté pour un statut de profession libérale, ce qui était en apparence plus avantageux. J'avais des centaines de kilomètres à effectuer chaque année, l'essence pour la bagnole, les péages, la bouffe, sans oublier les quelques milliers d'euros qui servent généralement de bakchich pour avoir accès à certains lieux d'exposition soi disant renommés.

Jusque là j'avais pratiqué en amateur mais les gains devenant de plus en plus importants au fur et à mesure de ma fulgurante percée dans le monde de l'art, j'avais décidé cette année là de me mettre en règle avec la fiscalité.

Le dernier truc que j'avais encore à faire était d'ouvrir un compte "professionnel" dans la banque de mon choix afin de ne pas mélanger les torchons et les serviettes. Comme j'avais déjà un compte personnel dans cette banque dont le slogan principal est "la confiance" -comme la plupart des autres d'ailleurs- je m'étais dit que ce n'était qu'un simple coup de fil à passer à la gestionnaire habituelle de mon compte.


Tout se déroulait plutôt bien et nous allions en arriver à la date et heure du rendez vous - je désirais que ce soit réglé le plus rapidement possible quand tout à coup mon interlocutrice me demanda de préciser ma profession.

D'habitude je dis que je suis professeur de dessin et peinture à mon compte mais cette fois, je ne sais pas ce qui m'a pris, j'ai déclaré que j'étais artiste peintre.

Il y eut un blanc.

J'ai cru à une coupure de réseau et j'ai regardé l'écran de mon smartphone, mais visiblement la conversation était toujours active.

Excusez moi Mr... je voulais juste vérifier quelque chose car nous avons tout un tas de directives pour l'ouverture de comptes et certaines professions sont plus délicates que d'autres.

C'est bien ce que je pensais, je suis désolé de vous le dire mais les artistes sont sur une liste noire chez nous

Le son, l’esprit et la matière

Les mécaniciens quantiques sont désormais parvenus au même point que les plus vieux chamans d’Amazonie ou de Sibérie. L'esprit et la matière sont indissociables. Il est même de bon aloi aujourd'hui de penser que c'est l'esprit qui crée la matière et non l'inverse comme on a voulu nous le faire croire durant de trop nombreuses années.

A partir de là c'est un champs d'investigation gigantesque qui s'ouvre désormais devant nous. Nous avons même en réactualisant notre présent de revisiter notre passé et d'en changer la vision.

Les premiers indices de cette mutation je les ai reçu il y doit y avoir une trentaine d'années alors que je rendais visite à un bon ami peintre qui à ses moments perdus jouait des tablas indiennes et écoutait jusqu'à des heures fort avancées de la nuit des émissions de France Culture sur le bouddhisme tibétain.

Lors d'une de ces soirées que nous apprécions de passer ensemble nous écoutâmes une de ces émissions qui évoquaient le pouvoir de la voix sur la matière. Je ne sais plus désormais si j'ai transformé ces bribes de mémoire comme cela m'arrange où si j'ai vraiment écouter ces mots :

Les vieux moines tibétains ont le pouvoir d’arrêter l'écoulement d'une cascade avec seulement la récitation d'un mantra ou d'un chant "magique".

Nous étions deux "allumés" à l'époque et cette proposition conforta d'emblée nos aspirations à la magie d'un monde dont nous sentions proches mais qu'une effroyable fatalité constituée de fins de mois difficiles, de coupures d'eau et d’électricité métamorphosaient injustement en réalité.

En tous cas je repense à ce moment tout en écrivant ces lignes et comme je n'ai jamais plus revu cet ami c'est un peu un hommage que je veux lui rendre ainsi qu'à tout ce en quoi nous espérions à cette époque.

Si l'univers tout entier est composé de vibrations dont les fréquences ne cessent de s’enchevêtrer pour donner l'illusion du solide du lourd et du léger est ce que le son d'une voix peut impacter ces vibrations ? Dans quelle mesure ce phénomène est-il contrôlable ? et allons plus loin encore ne sont ce pas là des soupçons issus d'un savoir inconscient collectif qui remonte du fond des ages ?

Un dimanche en me rendant avec de bons amis à la caverne du Pont d'arc, anciennement la grotte Chauvet dans l'Ardeche un souvenir me revient à nouveau sur l'utilisation du son à l'époque préhistorique il y a 300 000 ans d'après les informations données par les prospectus de l'entrée.

A cette époque les chercheurs auraient découvert que les naissances prématurées n'étaient pas rares, et qu'elles engageaient des dégâts conséquents sur l'ouïe, notamment sur les fréquence basses. On emportait alors le nouveau né victime de ce handicap au fond de la grotte et là sans doute un chaman accompagné du reste de la tribu entonnait des chants propice à reconstituer cette ouïe malhabile. Sans doute était ce une priorité une urgence dans un tel monde où la survie du groupe tout entier tenait principalement à l’ouïe pour à la fois chasser et se préserver des prédateurs.

En tous cas ce fut encore un nouveau clin d’œil du destin qui fit que je conserve jusqu'à aujourd'hui cette information. Peu importe dans le fond qu'elle soit vrai ou fausse là n'est pas l'essentiel de ce texte.

Après quelle réussite cours tu ?

Faut-il un plan, une stratégie pour réussir c'est-à-dire une préparation afin de mettre le maximum de billes pour atteindre un objectif quelconque ? Sinon quelle est la différence entre la réussite, le hasard et la chance, la malchance ? Réussir quelque chose nécessite de pouvoir mesurer cette réussite, d’établir des comparatifs depuis une origine jusqu’à un point particulier d’un parcours, voir la fin de celui-ci. Il ne suffirait pas seulement de trouver une issue mais en plus il faudrait qu’elle soit bonne et qu’est-ce qu’une bonne ou une mauvaise issue si la seule chose qui compte est de trouver la sortie ? Et pourquoi vouloir trouver la sortie ? Pourquoi soudain vouloir être hors de soi , admiré, célébré, reconnu par des gens que l’on ne connait pas pour la plupart ? Quelle est donc cette volonté de s’extraire de quelque chose que nous appelons « réussir » et qui souvent se trouve associée à une idée de reconnaissance. Il se peut alors que la reconnaissance offre une nouvelle clef à cette affaire de réussir. Être reconnu par sa réussite ? Mais au fait qui donc réussit qui donc est reconnu ? Est-ce vraiment soi ou bien une sorte de personnage que nous créons pour nous extirper du commun, pour nous placer en exergue et qui nous échappe à partir du moment où le public s’en empare? Dans le cas d’un artiste qu’est ce qui est vraiment important, est-ce le peintre, le sculpteur , l’écrivain en tant qu’homme ou bien leurs œuvres ? Comment se fait-il désormais que l’œuvre seule ne suffise plus et que notre curiosité inlassablement nous pousse à accumuler des informations sur la personne dont elle est issue ? Il n’en a pas toujours été ainsi, je crois même que la plus grande partie de l’histoire de l’humanité se déroule sous couvert d’anonymat en ce qui concerne la création artistique. A part un petit groupe d’initiés de même corporation , le grand public ne sait pas qui a construit les temples, les pyramides, les cathédrales, toutes ces fresques admirables que l’on trouve à Pompéi, à Cnossos. Ceux là ces inconnus ont fait leurs œuvres et puis sont repartis en s’effaçant totalement de la mémoire des foules.

Clowns et chamans

Dans cette formidable époque dans laquelle on classe à la rapidité de l'éclair les choses comme étant bonnes ou mauvaises, belles ou moches, vraies ou fausses drôles ou tristes à la façon du langage binaire des ordinateurs où nous épuisons une grande part de notre énergie, je cherche encore des nuances entre 0 et 1 comme d'habitude.

C'est tout à fait fortuitement que soudain je me suis mis à penser aux chamans de Mongolie, puis à ceux du Mexique et à quelques uns encore de Papouasie, ou de Bornéo quand tout à coup je me suis souvenu d'un texte lu il y a bien longtemps dans une bibliothèque dont j'ai oublié le nom, comme d'ailleurs le nom de l'auteur et le titre du bouquin.

Dans mon souvenir je revois encore de somptueux costumes rituels propices à effectuer les pires clowneries devant la populace ébahie autour du feu.

Tous les clowns ne sont pas chamans mais il est quasi certains que tous les chamans connaissent parfaitement le fonctionnement de la clownerie. Lorsqu'ils sont à cours de mots, lorsqu'ils se souvienne de l'indigence neuronale de leurs congénères en matière de mystère et de grâce, hop ils enfilent le costume ad hoc et arrivent en courant, sautant et finalement s'étalent en plein milieu de la place du village. Cela déclenche généralement un bon gros rire libérateur dans l'assemblée signe de détente et à ce moment là sur l'étroit canal du grotesque le sage sait faire passer le message sans parfois dire une seule parole sinon un "aie" ou un "ouille".

Le devoir

D'aussi loin que je m'en souvienne devoir faire quoique ce soit m'est une corvée sans nom. Cela n'a guère changé à plus de 60 ans et parfois je rêve de voir arriver une ou un qui monterait sur l'estrade et au lieu de nous bassiner avec des mots creux , prendrait un peu de temps pour nous expliquer le vrai sens du mot "devoir".

Je ne pense pas être le seul à me méfier des devoirs, à de rares exceptions près nous rechignons tous plus ou moins lorsque nous devons faire face à ce que l'on a coutume de nommer des obligations.

Depuis l'école on nous oblige à considérer l'aspect inéluctable du devoir sans pour autant nous décrire jamais sa véritable raison d'être.

Nous apprenons de façon empirique que sortir les poubelles est obligatoire si on ne veut pas vivre dans une puanteur ponctuée de mouches. Nous apprenons à rouler à la vitesse prescrite quand on se prend une ou deux fois le flash d'un radar en pleine poire. Nous n'apprenons toujours jamais mieux que par la douleur et la peur d'être attrapés. Cela provient d'après les plus grands experts en matière de ciboulot de la partie "reptilienne" de notre cerveau. Et aussi de tout cet amas d'expériences que charrie l'inconscient collectif sur l'arrivée imminente du danger qui déclenche l’adrénaline, cette sensation "vraie" d'exister qui rend lègeres les guiboles lorsqu'on les prend à son cou vis à vis de tous les devoirs.

J'imagine la nécessité du petit coup de gniole pour s'extirper de la tranchée et partir à 20 ans à peine sur le champ de bataille.

J'ai pratiqué autrefois le café calva de la même façon pour affronter les journées de travail en usine, toute déférence gardée envers les poilus c'était une autre forme de lâcheté par laquelle j'étais tenu. Car j'aurais pu mieux faire que ça avec les études que m'ont offert mes parents, mes professeurs, toute une société de l'époque en fait misant sur l'avenir que je représentais en partie.

Effacer l’ardoise

Emportez-moi dans une caravelle, Dans une vieille et douce caravelle, Dans l'étrave, ou si l'on veut, dans l'écume, Et perdez-moi, au loin, au loin.Dans l'attelage d'un autre âge. Dans le velours trompeur de la neige. Dans l'haleine de quelques chiens réunis. Dans la troupe exténuée des feuilles mortes.Emportez-moi sans me briser, dans les baisers, Dans les poitrines qui se soulèvent et respirent, Sur les tapis des paumes et leur sourire, Dans les corridors des os longs et des articulations.Emportez-moi, ou plutôt enfouissez-moi. Extrait de "L'espace du dedans"(1929)

S’entraîner à l’effacement

En 2011 j’avais fait une série de tableaux que je jugeais soudain trop chargés, trop colorés . J’étais parti pour les recouvrir de gesso et par chance je n’en avais plus, j’ai donc improvisé en badigeonnant leurs surface de peinture acrylique . La densité de cette peinture étant bien moins opaque que le gesso elle laissait apercevoir au passage du pinceau des éléments de la couche en dessous. En atténuant les couleurs autrefois vives, en les modifiant en gris colorés ne laissant plus qu’une trace à peine visible parfois j’eus cette idée de jouer sur cette semi-transparence en ajoutant de fines couches progressivement tout en réhaussant à certains endroits par des touches de peinture plus franche, ou du fusains une nouvelle structure que cet effacement progressif me proposait.

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