Divers tissements

Se divertir, se distraire, se recréer à tout bout de champs, une fuite éperdue hors de soi vers rien. Un rien pauvre appauvrissant en diable le plus vertueux de tous les saints. Parce que saint n’est plus mode autant que bœuf et le mouton est roi.

Tous les chantres bêlants le diront haut et fort et le rabâcheront.

Héritage empoisonné d’une oisiveté princière où de beaux messieurs et de gentes dames rivalisaient d’esprit jusqu’à plus soif tarissant ainsi tout l’important d’avant, le réduisant à une peau de zob, de chagrin.

Le 18ème et les lumières n’ont rien éclairé d’autre que la misère qui les entourait pour s’en gausser, se rehausser, se distinguer. Par contraste exister.

Le bel esprit primesautier, la légèreté, l’agilité, Un pansement sur une jambe de bois.

On nous a tant fait croire à la gloire, à l’esprit, aux belles lettres, à la philosophie et à la science, à grands coups de slogans de rediffusions de tubes, de classiques et de bouquins de poche, qu’au bout du compte par lassitude, par habitude, forcément on y a cru. Ne me dites pas que tout cela n’était pas prévu.

Et le loisir fut brandi soudain, le nouveau crucifix, avec tous ses pèlerinages, ses génuflexions, ses embouteillages lors des congés payés.

Derrière le front populaire quelle intelligence fomentait de toutes neuves entourloupettes ?

Le progrès aussi oh la la le progrès comme un bon vieux veau gras tirant ahanant le char de la modernité.

Quel carnaval ces petits malins nous auront encore inventé là.

Car dans le fond rien n’a bien changé depuis le fin fond des âges. Que du ressassé, de la resucée, rien de neuf n’est vraiment inventé.

Il y a toujours des riches et des pauvres, des forts et des faibles, des braves et des pleutres, et des cocus par monceaux.

Divertir pour attirer l’attention. Pour capturer l’attention afin qu’elle n’aille pas batifoler dans les fourrés, dans les chemins pas balisés. Divertir pour canaliser l’idiotie. Cette enfantine part de nous mêmes toujours prompte à se laisser berner et séduire par innocence par naïveté ou par paresse ou par fatigue.

Les déceptions s’accroissent d’autant qu’on espère toujours de plus en plus. Et fabriquer de l’espérance et du rêve c’est un sacré métier.

Qui se fait payer fort cher.

Ce sont toujours les mêmes princes primesautiers en apparence qui tiennent les cordons de la bourse. Des présentateurs télé et des acteurs et des artistes nominés qui vont flatter l’Etat ventripotent.

Comme à Versailles autrefois la cour se reflétaient dans la longue série de miroirs pendant qu’au delà toute la France peinait afin de rendre plus transparent le verre, plus fastueuse la belle image et quel culot d’avoir pour le jardin débauché Lenôtre. Même ça on nous l’a dérobé.

Et des impôts et des taxes et maintenant audio visuelle… Non rien n’a vraiment changé depuis la taille et la gabelle.

Ce sont toujours l’avidité et le pouvoir qui tiennent les rennes de ce traineau qui s’enfonce de plus en plus vers l’incurable.

Se divertir ne vaut que si de prime abord on est bien averti. Des tenants et des aboutissants de la farce et du folklore.

Se divertir comme on boit comme on baise, comme on s’oublie, comme on s’annule à petit feu pas seulement par ennui mais par absence.

Absence d’être absence de sens face à l’hégémonie de l’avoir et de paraitre.

Dessin crayon et feutre Patrick Blanchon 2020

Elections pestilentielles.

Sur les starting blocks les emmanchés costardés cocardés, se sont agglutinés. Ils attendent le coup de pétard, le départ, top on part qui sonnera le glas, aglagla de la grande bouffonnade lustrale. Voici la basse cour qui s’agite, cot cot codec Odette, Ô dettes Ô des belles poires Odalisque non pas là pas maintenant plus tard Tous les vizirs iznogood ceux qui rient ceux qui boudent et tous les autres qui fomentent, tirent sur la comète, affabulent, s’imaginent, fantasment, veulent la mettre Pauvre petite fée miette Qui ne sait pas dire niet Tandis que dans l’ombre dans la coulisse, dans la noirceur D’un trombone à piston Pon ! Pon ! Pon! On va chercher à tâtons pour le tâter le petit Napoléon le caporal mal embouché le boucher de l’Europe L’avant coureur solutionneur qu’à dit comment ça des chômeurs ?Ouste ! sus à l’italien, au russe, aux martiens aux daltoniens, aux lilliputiens. Tout ça ne vaut pas un bon vieux Louis, dort pas plus qu’un clair de lune à Genève s’exclament encore certains certains dans leur bon droit de flanquer sur le trône une nouvelle reine un nouveau roi poil au doigt !Oyez oyez citoyens, si t’as rien, François Maurice Robert, Eglantine, Rose et Lila Lis là le grand départ des élections pestilentielles est de retour !

Dessin A3 Patrick Blanchon 2020

Encore un peu plus loin dans le « déjà vu »

Le temps de boire un café et de fumer une cigarette, les idées surgissent dans ce moment vague où je viens d’achever un texte en m’apercevant à quel point je suis passé à coté de ce que je voulais dire.

La vérité c’est que je ne me relis pas beaucoup , non pas par prétention, mais pour ne pas interrompre le courant électrique, pour ne pas trahir non plus ce quelque chose ou quelqu’un, ce qui tente de s’écrire plus ou moins adroitement. C’est une forme d’honnêteté, de loyauté qui dépasse souvent, la politesse que je dois au lecteur de bien organiser les idées, les énoncer avec clarté, d’ être poli et lisse comme un galet.

C’est que j’ai aussi compris qu’il ne sert de rien de vouloir plaire au plus grand nombre, et qu’il vaut mieux avoir un lecteur seulement qui lit bien ce qui lui convient que 1000 qui parcourent en oubliant derechef ce qu’ils viennent d’ingurgiter sur un coin de zinc ou sous la couette.

Un peu plus loin dans le déjà vu c’est ce titre qui me vient lorsque je revisite les sensations qui me traversent concernant la peinture aujourd’hui. Je veux dire que ça se ressemble souvent tellement d’un peintre à l’autre qu’on dirait qu’ils se copient qu’ils se clonent. La question est donc de me demander si cela vient d’eux ou de moi, si c’est seulement mon œil qui interprète par fatigue le dégout en familier.

Le fait est qu’un point commun semble relier ces particules innombrables qui se dupliquent à l’infini et qu’un hashtag regroupe.

C’est la notion d‘intention qui manque la plupart du temps. Une attention plus grande aux légendes me force à prendre une page de traduction pour lire en espagnol en allemand, en croate ou en pygmée, ce que le peintre veut dire en toutes lettres, une fois passé son placard publicitaire. Et souvent ce ne sont guère autre chose que des banalités ajoutées aux dimensions de la toile, et quelques indications sur la technique employée

Certains ont des milliers de vues et de like alors que d’autres rien ou presque rien cependant que les travaux sont étonnamment similaires. Je parle du travail réel par de la photographie de ce travail.

C’est que la présentation joue un rôle essentiel, ajoutée à celle ci une bonne stratégie d’utilisation des différents réseaux, et surtout des fameux « mots clefs » les hashtag , pour se démarquer et le tour sera joué.

Alors qu’est ce qui compte véritablement dans ce cas ? On peut être un peintre assez médiocre et avoir des milliers de followers parce qu’on est malin, qu’on a de l’entregent, de la réactivité aux like et aux commentaires et inversement être un excellent peintre, totalement inconnu.

J’exagère bien sur, je force le trait.

Parmi la foule d’artistes il arrive assez souvent que les meilleurs peintres recueillent également une audience importante sans pour cela avoir besoin de déployer d’artifice, de stratégie.

Cependant s’ils possèdent en même les deux c’est le jack pot !

Du coup ça vaut le coup de se mettre à la place du spectateur, celui qui passe sa journée à scroller sur ces fameux réseaux et qui like et qui commente et qui partage à qui mieux mieux. Que recherche t’il ? Quel est son plaisir ? Quelle est donc son obsession ?

Il me semble que la notion de déjà vu est importante dans les choix que ce spectateur va ou non effectuer. Soit pour le conforter, soit pour le détourner d’un compte. Il ne s’agit pas de réflexion, aucune pensée ne semble motiver son clic, c’est plus du domaine du reflexe pavlovien.

Et ça veut dire en gros : « je me reconnais ou pas là dedans. »

Se reconnaitre dans une œuvre, il y a quelque chose de fabuleux dans ce mécanisme, une fois la pulsion dépassée.

Se reconnaitre tout court déjà est formidable. Tellement formidable que cette propension à vouloir se reconnaitre est tout à fait faussée par des contraintes inhérentes à la bonne marche de la société.

Ainsi un cadre en reconnait il un autre ou se reconnait il lui même selon la coupe, la marque d’un costume, d’une cravate, de l’épaisseur d’un col ou la qualité du cuir de leurs godasses.

Ainsi un ouvrier se reconnait dans le blues du bleu de chauffe qu’il aperçoit sitôt qu’il franchir les grilles de l’usine et tend la main à ses camarades.

Ainsi un peintre se reconnait il lorsqu’il rencontre un autre peintre abstrait ou figuratif, qu’ils utilisent les mêmes mots, le même langage pour tenter de se dire à chacun ce que peut bien être la peinture.

Cette notion de reconnaissance, de s’être déjà vu quelque part dans le temps au moins une ou plusieurs fois semble être la source à la fois d’un certain confort afin de communiquer comme de son malaise.

Etre d’accord c’est pénétrer presque instantanément dans le familier, voire la familiarité. Et partant, de cette dernière frontière à la plus belle des sauvageries, la guerre.

Les gens se fatiguent tellement de tomber toujours d’accord qu’ils n’en peuvent plus. Il faut qu’il y ait une anicroche, un attentat à Sarajevo ou ailleurs pour que la guerre éclate toujours, que la différence se recrée, pour que la haine viennent contrebalancer l’amour, souvent devenu trop artificiel ou mécanique.

Moi même je tombe dans le panneau régulièrement. Je découvre soudain une peintre, un peintre et son travail « me parle » comme on dit. Mais dans le fond de quoi me parle t’il sinon d’un autre travail, d’un autre peintre que j’avais déjà distingué d’une masse confuse. Et cet autre peintre je n’imagine pas non plus qu’il soit un singleton, il est bel et bien relié à un autre et un autre ou une autre, etc.

Ainsi cette propension fugace, extraordinairement rapide de déclarer un j’aime ou je n’aime pas ne serait t’elle pas proportionnelle au nombre de fois où l’on a déjà vu, déjà aimé quelque chose de semblable ?

Ce qui est ici en question ce ne sont pas tant les tableaux ni les peintres mais celui qui les regarde et comment il les regarde, et sur quoi il s’appuie pour prendre cette fameuse décision d’aimer ou de ne pas aimer.

Cette superficialité dans le domaine du gout s’est certainement étendue à cause ou grâce aux progrès de l’imprimerie en premier lieu, puis à la télévision, et enfin aux réseaux sociaux.

Il pourrait même être envisageable que dans la civilisation de masse dans laquelle nous sommes, elle soit une forme de nécessité à entretenir afin de gérer finement l’économie ou le politique.

Provoquer l’opinion par pulsion en appuyant juste sur un bouton virtuel, le rêve de tout oligarque qui se respecte un tantinet.

Il est même possible si je poursuis mon raisonnement que la politique et l’art contemporain soient si bien appareillés qu’à la seule fin de provoquer ce malaise, cette incertitude qui nous écarterait de la superficialité qu’afin de mieux s’accrocher encore à elle, une fois que nous ayons comme on dit retrouvé nos esprits

On pourrait y trouver un cynisme épouvantable, une sorte de complot magistral dont le but est d’asservir totalement les cervelles mais ce serait alors accorder à certains au sommet de la pyramide de la dégringolade générale une intelligence hostile, dont heureusement ils sont totalement dépourvue.

Je verrais plus une sorte de résultat formé par le subconscient jusqu’au boutisme d’un système qui ne cesse de prendre les gens pour des cons depuis des décennies.

On le sait le subconscient n’a pas d’humour, et ne fait aucune différence entre le positif et le négatif. Il ne fait que servir les prières, toutes les prières qu’on lui adresse sur tous les tons, avec toutes les intentions bonnes et mauvaises qui les font naitre.

Le déjà vu examiné sous cet angle expliquerait assez bien la mode qui se démode pour être à la mode, les meubles vintage, et même la délinquance sous toutes ces formes, notamment sexuelle.

C’est à dire que l’association du pouvoir et du sexe cherche également à dépasser pour se démarquer de la masse le déjà vu. Et en matière de délinquance, et de sexe c’est difficile de dépasser le déjà vu en restant dans les rails.

Recrudescence d’incestes, de violences conjugales signalement en pagailles concernant la maltraitance des enfants voilà ce que produit un excès de déjà vu. Ajouté à cela un virus, une épidémie, deux ou trois confinement, agitez le tout.

L’art n’est pas plus épargné que le reste.

Il est alors un choix à effectuer pour le peintre c’est d’étudier ses propres priorités. De quoi ai je besoin vraiment ?

Si c’est de manger et payer mes factures je dois vendre quelque chose qui plait au plus grand nombre.

Si je ne veux pas lâcher l’affaire explorer la peinture dans ce qu’elle est intrinsèquement c’est à dire une méditation continue sur le vivre et l’être alors tant pis.

Tant pis pour les adeptes de toutes les sectes du déjà vu. Elles adorent au final le même veau d’or, les mêmes fantasmes de choux gras. La gloriole, le clinquant et la tartufferie générale. Souvent en toute inconscience si on peut encore leur concéder cette charité.

Pardonner la connerie et l’ignorance. C’est à dire ne plus l’avoir en charge, s’en débarrasser, et tailler la route le pinceaux entre les dents en fermant les yeux pour échapper aux clichés autant qu’il nous soit permis de le faire évidemment.

Je n’ai pas trouvé d’autre illustration qui me venait à l’esprit que celle du serpent qui se mord la queue, l’Ouroboros

Je crois que les anciens avaient saisi l’essentiel de ce qui fait fonctionner une société et probablement l’univers tout entier. Un truc qui tourne en rond, une sorte de défi silencieux proposé aux excentriques dont la définition en mécanique révèle une rotation autour d’un axe taré.

Ouroboros

La notion de déjà vu

Passée la surprise que provoque le phénomène que l’on connait tous, il reste une sensation bizarre, comme un bug que l’on détecterait dans le continuum espace temps. Quelqu’un parle, agit, parfois même il peut s’agir de nous-mêmes, et nous avons cette impression de savoir ce qui va se passer en même temps que cela est en train de se produire.

Les scientifiques dont le boulot est de tenter de tout expliquer se sont évidemment penchés sur le sujet et ont découvert qu’il pouvait s’agir d’un disfonctionnement électrique de certains neurones lorsque le sujet- souvent jeune- est sujet au stress. Ils ont aussi relevé que ce phénomène est plus répandu chez les personnes victimes de crises d’épilepsie. Une étude parue en 2012 réalisée par des chercheurs français indique qu’en stimulant le cortex rhinale de patients épilectiques on pouvait provoquer cette sensation de déjà vu.

Cependant les personnes qui ne sont pas épileptiques ne sont pas pour autant dispensées d’éprouver cette sensation. Il pourrait aussi y avoir une excitation électrique semblable se produisant au niveau du lobe temporal, soit il pourrait s’agir d’un phénomène relevant d’autres causes.

Quelques années plus tard, en 2016, les scientifiques, cette fois de l’université de Saint Andrew ( UK) ont commenté des scanners de personnes habitués à ce phénomène de déjà vu. Dans le cadre de leur expérience ils ont donné à leurs sujets une liste de mots en relation avec le sommeil sans jamais énoncé ce dernier ( lit, nuit, rêve, oreiller) Ensuite la question a été posé aux sujets s’il avaient entendu un mot commençant par « s » et tous ont répondu par la négative.

Enfin lorsqu’on leur a demandé s’ils avaient entendu le mot « sommeil » ils se souvenaient de pas l’avoir entendu cependant que ce mot déclenchait quelque chose de familier, cette fameuse sensation de déjà-vu.

Cette équipe de chercheurs a réalisé une vingtaine de scanners et découvert que les parties physiques du cerveau impliquant le processus de mémorisation notamment l’hippocampe n’interviennent pratiquement pas dans le phénomène de déjà vu. C’était bien plus les aires frontales, celles qui jouent un rôle important dans nos prises de décisions qui s’activaient le plus. Une hypothèse sur laquelle il se sont appuyés c’est que les parties frontales du cerveau servant à la prise de décision vont solliciter les mémoires pour que celles ci leur retournent des signaux en cas d’erreur lorsqu’un conflit nait entre ce que nous pensons réel et ce qui est imaginaire. Ils en ont conclu que le phénomène de déjà vu serait une sorte de routine, la plupart du temps probablement inconsciente, mais qui en certaines occasion devient consciente. Ce ne serait que le signe soudain perçu d’un état correct de ce processus de vérification que nous employons pratiquement tout le temps sans même nous en apercevoir.

Il existe aussi des théories plus ou moins fumeuses concernant les vies antérieures la métempsychose et autres qui ne me serviront guère cependant pour mon propos et que je laisserai donc volontairement de coté.

Mon affaire c’est la peinture, mon affaire c’est la sensation de « déjà vu » en peinture. Non pas comme un phénomène aux contours surnaturels mais dû à mon avis par mon obsession, par cette avidité de voir qui me tenaille du matin au soir et souvent aussi la nuit.

Voir des tableaux. Voir des œuvres peintes.

Ce dont je suis devenu conscient ces derniers jours, c’est d’une sorte de déjà vu se traduisant par une fatigue, presque un dégout. Je veux dire qu’à force de scroller sur les réseaux sociaux, notamment sur Instagram dans une recherche compulsive de nouvelles images, de moins en moins semblent réellement attirer mon attention.

Je suis victime d’une sensation de déjà vu que je ne dois qu’à moi-même, dont je suis l’unique responsable.

Je me suis rendu compte de ça concernant la peinture abstraite notamment. Une fois passé le petit détail qui attire l’œil, qui lui confère une sensation agréable de prime abord, ou encore celle d’être surprit, désarçonné, égaré, la sauce retombe comme une mayonnaise trop chaude, un soufflet trop ou pas assez cuit.

Comme je suis caractériel de nature, j’ai tendance à m’appuyer sur un rien de désagréable pour en faire tout un pataques. C’est ma nature je ne vais plus contre. Ce qui ne m’empêche pas pour autant de raisonner, de m’interroger.

Un trop plein d’informations ne peut il pas déclencher cette version du même phénomène de déjà vu ? Et dans ce cas ce qui déclencherait la fatigue, le dégout qui l’accompagne désormais invariablement, c’est cette prise de décision que l’on s’impose de juger intéressant ou banal, beau ou laid, chef d’œuvre ou croute un tableau qui nous passe sous le nez.

Ce que je veux dire c’est que dans ce cas on se trompe d’intention pour de plus ou moins bonnes raisons. Est ce que je rentrerais dans un musée pour juger ce qui est exposé dans celui ci ? Non évidemment j’irais pour me nourrir de quelque chose, pour me relier à un passé à une histoire, et surtout pas non plus pour me comparer.

Ce phénomène de déjà vu dans le fond s’il est une sorte de routine que la cervelle utilise afin que son propriétaire soi en mesure de prendre des décisions, il n’est noté nulle part que ce soient de bonnes ou de mauvaises décisions, je veux dire qu’il manque un mode d’emploi cruellement.

Je me suis souvent demandé si mes difficultés en toute occasion à prendre des décisions ne me venait pas d’une chute sur la tête un jour où je faisais le con à la barre fixe de la pension où je croupissais. Ce serait une excuse impeccable, et presque prouvée scientifiquement. Je me serais déglingué certains lobes temporaux , peut-être même ce fameux cortex rhinal, ce qui entrainerait un simple disfonctionnement électrique de mes neurones. Et ce disfonctionnement m’empêcherait non pas de faire des aller retour du présent à toutes les mémoires mais plutôt de distinguer clairement ce qu’est véritablement une décision.

Enfin bref le handicap n’empêche pas de vivre. Et si on s’insurge, si on souffre, si on en éprouve en premier lieu colère chagrin et solitude, on finit par s’habituer à tout. Ce qui ne suffit pas évidemment. Une fois extirpé d’une hibernation qui peut durer quelques mois à quelques décennies suivant l’intelligence du sujet, la conscience emerge enfin.

La conscience étudie alors toutes les bonnes ou mauvaises raisons, cette fois d’une façon plus paisible, plus impartiale plus objective. Qu’importe le passé ou l’avenir, le trop vu, le pas assez et tout le tutti. Ce ne sont pas les réponses qui sont le plus importantes on le sait bien, mais de se poser les bonnes questions.

Et la bonne question en l’occurrence ce serait de se demander pourquoi je passe autant de temps sur ces foutus réseaux sociaux à scroller pour voir des tableaux. Je suis bien mieux dans mon atelier en train d’en fabriquer c’est ce que je me dis régulièrement, mais que serait la sagesse sans un petit brin de folie et une bonne lampée de déjà vu ?

Un nouveau travail en cours que je vous montre, il s’agit d’une peinture à l’huile 70×70 réalisée sur toile mais sans châssis cette fois. J’ai fait l’acquisition de deux rouleaux de toile coton, de quoi survivre éventuellement à un quatrième confinement, sait on jamais.

Pour ce travail j’ai d’abord pensé à la couleur jaune associée au gris. Sans doute parce que ce couple a été reconnu comme couleurs de l’année 2021 et que l’information est restée coincée dans mes réseaux neuronaux.

D’ailleurs en y réfléchissant je m’arrête surtout sur ce genre de tableaux lorsque je suis sur les réseaux sociaux ceux qui utilisent le gris et le jaune. Cela me fait rebondir encore une fois sur ce phénomène de déjà vu et j’en trouve encore une autre signification, un autre emploi, quasiment malveillant chez certains.

On avait déjà vu ça dans les années 50 concernant les cigarettes Luky strike, le fabriquant cherchait de nouveaux marchés et voulait faire fumer les femmes mais la couleur verte à l’époque n’était pas vraiment populaire, pas attirante.

Qu’à cela ne tienne, plutôt que de chercher une autre couleur à l’époque, ils ont engagé une agence de pub qui leur à fait une promotion du tonnerre du vert. Il n’y avait plus que du vert par ci du vert par là, du vert en veux tu en voilà,

Au bout d’un moment on se rua, les femmes notamment vers les paquets de cigarettes verts sans pas même y penser.

Et puis un jour on changea à nouveau de couleur, les paquets furent rouges et blancs probablement durant la guerre froide, avec de grandes affiches placardés partout, des mecs cools mal rasés tirant sur leur clopes, genre OO7.

Tout ça pour dire que la sensation de déjà vu ça vaut le coup de se pencher dessus et de se demander.

Donc un nouveau travail, deux photos prises en cours de réalisation pour montrer comment je m’y prends. Il n’y a pas de modèle tout vient de l’imagination, probablement aussi de la zone du déjà vu d’où je ne cesse de tirer quantités d’informations sans jamais vraiment savoir quoi en faire, à part des tableaux.

Si par hasard vous éprouvez cette fameuse sensation de déjà vu, dites moi, ça m’intéresse 😉

Stratégie inconsciente.

Au premier abord cela parait loufoque. Une stratégie c’est pensé clairement, mijoté aux petits oignons, on n’imagine pas l’inconscience en stratège.

Peut-être suis je déjà complètement timbré c’est aussi une option.

cependant j’entrevois des schémas, des plans dans le bruissement des feuilles et le silence des bourgeons. Pire un grand plan où le hasard est général en chef d’une grande armée constituée d’innombrables insignifiances.

ça me dépasse en tant qu’homme mais jamais en tant qu’enfant.

je savais déjà cela. Je me suis souvent acharné à l’oublier. Cela faisait aussi partie du plan très certainement.

Un genre de destin à géométrie variable suivant l’humeur des participants du moment.

il ne s’agit évidemment pas d’être positif ou négatif, de cela le plan s’en fiche bien.

Juste être un brin conducteur. Laisser le flux passer, ne pas opposer plus de résistance que nécessaire. La résistance faisant elle aussi partie intégralement du plan.

Et je me suis toujours dit que c’était rassurant au bout de mes pires cauchemars qu’il y ait ce plan général.

Que ce soit un bon ou un mauvais plan quelle importance ?

Ce que je retiens c’est qu’il y a une intention voilà tout comme lorsqu’on offre des fleurs artificielles, c’est le geste qui compte.

80 x 40 huile sur toile 2018 Patrick Blanchon

Ce qu’empêche la lucidité

Je voudrais reprendre le fil des textes écrits pour le peintre poète Thierry Lambert. Cela fait plus d’un an que tout est stoppé, on devait faire un livre, des interviews, des projets et des envies de se partager du temps ensemble. C’était simple comme bonjour pensais je. Une spontanéité de gamin. Chouette.

Et puis les confinements ont commencé à apparaitre à la lisière. Des loups ont commencé à chevaucher les pensées.

Et des questions et des questions…

Mais qui suis je donc moi pour parler, pour écrire quoique ce soit de vrai, d’honnête, de sincère sur ce gars là ?

Est ce que mon engouement suffit ? Et encore de quoi est il donc constitué cet engouement ?

Est ce que ce ne serait pas encore un prétexte à peine déguisé pour ne parler encore une fois de plus que de moi-même.

Cela n’a pas l’air mais ça se fait beaucoup. J’en ai avalé par tombereaux des biographies de peintres de poètes je sais de quoi je parle. Y en a même qui sont payés à la louange dans ces eaux là.

Comment écrire sur l’Autre sans se faire mousser. C’est exactement ça qui m’a arrêté. Et l’à quoi bon n’a pas trainé ensuite. Vite expédié.

Ce n’est que durant ces derniers jours en écrivant sur Butor et la notion de temps accordé à l’autre, aux autres que j’ai pu reprendre confiance.

Mon épouse me le dit souvent, tu ramènes tout à toi et elle a bien raison. Je ne sais pas faire autrement, je ne peux pas être autre.

J’ai ce besoin d’éponge. Tout avaler dans ma périphérie l’ingurgiter, le digérer et c’est quand ça ressort que j’arrive à voir ce que ça peut être, que je peux enfin considérer la différence.

C’est devenu plus difficile d’un coup et je me suis dit que c’était sans doute dû à la lucidité. Salope de lucidité. Sainte Lucidité.

Elle est là qui veille sans relâche, une vrai maman déguisée en pute qui m’attire à seule fin de m’éjecter dans la marge sitôt qu’elle suspecte la moindre érection.

Mon petit bonhomme apprend donc à m’aimer, mais sans bander je te prie.

J’ai souvent cette vision de harem dont je suis l’eunuque. Pas étonnant.

Et des fois j’ai des rêves de Sultan de Pacha de Calife. J’enfile des perles de souvenirs que je n’aurai jamais.

Je sais que cette lucidité ne me vaut rien de bon, quelle est la cause première de tous mes naufrages. Cependant toute illusoire puisse t’elle être il me semble qu’elle me permet d’entretenir encore une relation filiale, une relation à la mère haïe autant qu’aimée. Et que cette mère c’est encore tout autre chose évidemment. Une exploration insensée du féminin dont je ne cesse de repousser mes limites. Sous son aspect austère cette lucidité est une passion.

Et moi crucifié les pieds et les jambes cloués à la réalité en croix, pas Jésus pour deux ronds oh non, juste un brigand anonyme arrivé là par hasard sur le Golgotha.

Ensuite je peux aussi me dire que la lucidité a bon dos, que je pourrais aussi tendre un peu l’oreille à ce que murmure mon poil dans la main. Cette antenne chamanique s’il en est, me dit tout simplement il y a un moment pour tout, le plus difficile c’est la patience.

Une peinture de Thierry Lambert inspiré par les divinités Hopi.

Cependant il n’est pas mauvais de semer quelques cailloux, d’écrire deux ou trois bribes, de se tromper et de recommencer. Encore et encore. Les idées viennent ainsi par l’érosion des contours de ce que l’on pensait évident.

Les idées viennent par la surprise de l’évidence qui se déshabille et s’offre dans toute sa candeur.

Et moi et moi et moi toujours à me demander si c’est du lard ou du cochon, moi je ne suis qu’un levier à quelque chose de plus grand qui se tait obstinément pour s’écrire.

Ce qui est sur c’est que cela fait deux années que je planche sur cette énigme que je me suis probablement inventée pour lutter contre le désœuvrement nécessaire pour peindre autre chose que ce que j’ai toujours peint.

ça vaut pas loin de deux années d’analyse allongé à débiter. Du moins tout est bien synchronisé, l’interrogation sur la démarche artistique, le retour à l’écriture sur ce blog, la rencontre de Thierry. Tout ça m’a profondément remué.

Ca m’a aussi mis sous le nez de vieux schémas que j’avais longtemps cru dépassés, réglés.

Cette propension à admirer pour ne pas tuer notamment. Toute cette violence encore présente malgré tant d’efforts pour m’en débarrasser est directement en lien avec mon poil dans la main. Ces deux là s’entendent comme larrons en foire.

Amour et haine indissociables comme l’ombre et la lumière sur une toile. toujours ce grand écart qui écartèle.

J’ai peur de faire peur alors je me tais ou encore mieux je parle pour ne rien dire.

j’en reviens toujours à une notion d’incomplétude. Fini à la pisse comme on dit pour mal sevré, prématuré.

Et le pire c’est que cette croyance est profondément ancrée dans chaque noyau de chacune de mes cellules.

Ajouté à la notion perpétuelle d’exil légué je n’en mène pas large sous l’œil de cette lucidité. Voilà donc tout ce qu’elle empêche, une innocence qui n’est sans doute rien de plus qu’une illusion aussi.

N’est ce pas finalement ça être borné ? Lucidité, innocence, amour, haine et patati et patata … toutes ces bornes et un poisson rouge dans un bocal qui se cogne le nez sur l’invisible.

Reprenons, soyons pluriel.

Nous avons décidé de faire quelque chose ensemble Thierry et moi. Un livre, des textes que j’écris sur ses peintures, une émission de radio dans laquelle je le questionne sur son parcours, son pourquoi.

Ecrit comme ça les choses sont simples, je me demande bien pourquoi je m’acharne à les rendre si compliquées.

Surface et profondeur

Encore deux extrêmes. La surface et la profondeur. Je pense à cela au sujet de la peinture en premier lieu, mais le nombre de piliers s’agrandit à l’infini presque aussitôt. Si l’acte n’est pas porté par l’intention on pourrait penser-et c’est ce que j’ai souvent pensé- que ce n’est qu’une surface, quelque chose de superficiel. Ce qui me mettait profondément mal à l’aise. C’est le nœud d’une tricherie me disais je. Tellement j’ai triché évidemment. On ne récolte que ce qu’on sème etc.

Ce n’est cependant pas autre chose qu’un reflet, des ricochets sur l’eau, et évidemment une surface. Il y a des profondeurs qui ne sont rien d’autre que des surfaces et vice versa. Comment ne pas s’y perdre ?

C’est par la poésie que j’apprends encore la peinture.

Par la sobriété, l’assèchement, et le coup de tonnerre invisible qui fracasse lentement mon idée du ciel comme de la terre.

Un poème qui me laisse sans voix. Un poème qui ravage la pensée comme on culbute une fille.

Je sens là comme une course effrénée qui soudain ne peut s’empêcher. La course pour donner du sens, de la profondeur plus qu’il n’est nécessaire souvent. Et cette profondeur là, profondeur labyrinthique du sens est souvent une dérivation, un égarement, une distraction de l’essentiel ressenti clairement que je cherche à étouffer comme un rire un sanglot. Comme le ferait l’enfant qui ne sait rien du jugement.

Pourtant le malaise que procure cette joie ou cette tristesse d’accéder à la présence du poème, à cette vie inscrite comme trace, comme témoignage offert, c’est toujours le même.

Un ébranlement. Des voiles se dissipent pour ne laisser place qu’à ce que l’on se hâte de qualifier d’insensé.

Le malaise ne vient sans doute que de cela, de se hâter à qualifier. Se hâter pour s’en débarrasser. Pour ne pas être happé tout entier par l’insensé de la pensée qui gratte en vain la peau des mots.

Rester dans une équanimité de bois mort, c’est cette solution que j’avais trouvée à 20 ans, parce qu’il me fallait survivre, parce que je n’avais pas le temps de me bercer. Tout intellectualiser pour échapper au serrage de cœur, à l’écrabouillement que provoque l’implosion. Quelle dureté envers soi je n’en suis toujours pas revenu. Et dans mes bas moments je retourne au confort de celle-ci.

Mais soudain au détour d’une lecture, une phase, un vers, tranche en deux cette dureté. Un coquillage s’ouvre, l’odeur de l’iode et du grand large le son doux et grave des conques désertées depuis longtemps me poigne, et m’en extirpe.

Bouche bée je reste ainsi en suspens entre vieille idée de surface et profondeur dans une dimension bizarre et familière, Baudelairienne, que je tente de domestiquer de plus en plus avec les années.

C’est toujours de l’équanimité, mais d’insecte, de pas grand chose, un rien. Mais qui laisse vivre les sensations cette fois je crois, j’espère, je le souhaite et manquerait pas grand chose pour je me mette à genoux pour le prier aussi.

Surface et profondeur, enthousiasme et dépression, produisent un son quand on les frappe ensemble. Quand on les réunit dans l’arène. Cela ressemble à des bravos, des hourras, mais ce n’est encore pas cela.

C’est juste un son comme tant d’autres auquel on n’avait pas prêté d’attention, pas de temps pas d’attention.

Il en va de même pour ces peintures que l’on commet soi disant en dilettante, parce qu’on est désabusé de tout sujet, parce qu’on se sent mal, où exagérément doté et puissant, parce qu’on veut peindre coute que coute, comme on veut respecter un mariage.

C’est tout ce que je peux reconnaitre comme valeur aux contrats, la carotte ou le bâton pour rester sur une trajectoire.

Entre surface et profondeur finalement pas de différence autre que celle que l’on veut bien inventer pour différencier. Pour avoir aussi l’air différent évidemment.

Pour déclarer la médiocrité, le vulgaire, le grossier l’excellence, ranger tout ça dans de jolies cases. Admirez l’organisation du travail !

Tout cela m’a énormément claqué. Aujourd’hui je me dis que je m’en fous aussitôt qu’une idée de classement de rangement se présente. Ce n’est pas nouveau ça doit dater de toujours, Je ne suis plus en mesure. J’ai mon rythme mon tempo perso et je ne m’en réjouis ni ne m’en plains.

C’est comme ça que je rejoins les vieux assis sur leur banc devant la façade, à l’ombre. Ce sont de toutes façons des Grecs qui se moquent bien de la philosophie. Je regarde passer les âges au dehors comme au dedans, la surface, la profondeur et tout le tutti . Des fois je ris, des fois je pleure mais ça ne se voit pas. Un grec qui reste de marbre et se confond dans le décor. Ne le dérange pas croisons les doigts.

Dans le fond il faut se méfier de ses intentions premières, celles qui nous viennent à 20 ans de désirer devenir bois mort, car elles continuent leur route, rien ne semble pouvoir les arrêter ni toute la sagesse et l’humour du monde ne peut rien faire contre leur implacabilité.

Techniques mixtes sur toile ( détail) 2018 Patrick Blanchon

L’Autre est le temps

On peut apprendre de tout et tout le temps. Je me suis toujours dit ça plus ou moins tout en m’acharnant à ne jamais en tirer le moindre profit. Comme si devant moi s’étendaient des coffres bourrés de ducats, de louis d’or, de lingots et de bijoux et que la posture à laquelle je m’accrochais m’interdisait d’y fourrer les doigts. Il en va de même pour tout pouvoir. Pouvoir et richesses semblent depuis le début les écueils qu’il faut repérer soigneusement afin de vite s’en écarter.

Cependant c’est effectuer qu’une moitié du chemin. Peut-être dans une autre vie explorerais je ces vertiges d’être un Crésus, un de ces potentats imbus d’eux mêmes à fond que pour mieux chuter et de plus haut vers la douceur infinie des prises de conscience qu’offre le dérisoire.

Et cela n’est rien encore de découvrir le purgatoire, encore faut il rester dans une vigilance correcte pour en tirer le meilleur parti

Car après tous les mea culpa, les larmes, la bave qui coule sur le menton, après s’être tambouriné copieusement les tempes et le poitrail et s’être usé les genoux dans d’improbables pèlerinages, il faut parvenir à se redresser encore, à se mettre debout et repartir du bon pied.

N’est ce pas paradoxal alors de découvrir que prendre le temps est aussi souvent en donner ?

Donner du temps à l’Autre, c’est soudain découvrir cette richesse que l’on ignorait en soi.

En plein Butor en ce moment, immergé et sans doute submergé je m’interroge sur la volonté de cette pointure capable d’écrire autant de volumes savants et de réduire soudain la voilure. Collaborer à la fabrication de livres d’artistes.

Ce fut une activité qui l’occupa beaucoup les dernières années de sa vie. Parfois pour ne créer que très peu d’exemplaires, deux ou trois avec des artistes qui ne furent pas des célébrités, juste par affinité. Cela réhausse le bonhomme soudain dont je ne connaissais que peu de choses finalement à part la Modification et l’Emploi du temps lus hâtivement à l’époque pour des impératifs scolaires.

Ce que je comprends de cette démarche ? c’est encore entremêlé avec ça et là quelques fils qui s’échappent et que j’ai envie d’extirper de la pelote doucement.

Celui là par exemple qui silencieux me dit que le temps c’est l’Autre ou l’Autre c’est le temps, on peut inverser les termes dans tous les sens ça ne change rien au fond.

Ce temps qu’on veut conserver pour n’en rien faire bien souvent, ce temps égoïste et jouissif, y aurait il un apaisement véritable à le consacrer à n’importe qui d’autre qu’à soi-même ?

Sans sombrer dans une spiritualité de bon aloi, dans cette pensée pieuvre d’une gentillesse et d’une bienveillance forcée, sans se baratiner.

Les réseaux sociaux ont parfaitement compris cela. tous ces likes c’est je t’aime ces commentaires rapides sous forme de smileys cordiaux, c’est une bonne occasion d’utiliser cette règle fondamentale : il n’y a pas de temps sans l’Autre.

Le hic c’est que ces salauds rajoutent aussi Time is money, ce qui devient l’Autre c’est de l’argent.

Dommage.

Huile sur toile 30×30 cm Patrick Blanchon Avril 2021

Prendre le temps

Encore une réflexion de Michel Butor que je rumine depuis quelques jours et qui correspond tout à coup à une clef permettant d’ouvrir une issue à l’aporie des jours qui filent et qui semblent m’échapper continuellement. Prendre le temps d’écrire ou peindre c’est ,en gros, tout ce que j’ai mis en place pour contrer la fuite du temps. Pour lutter contre cette obsession d’anéantissement toujours présente, de plus en plus présente.

Autrefois c’était le sexe. Mais d’une façon totalement inconsciente, irraisonnée, irraisonnable. Comme un engloutissement désordonné à grands renforts de sensations et d’ébats et qui à son terme laisse un vide semblable à tout ce que l’on peut imaginer du néant. Une défaite de l’intellect au profit de la pulsion.

Cet élan vers cet autre anonyme. Dont la nécessité d’anonymat me permettait de devenir anonyme en quelque sorte à moi-même. Tout en mettant le doigt sur cette « vérité » d’être bien plus soi dans cet anonymat que travesti dans une identité.

Un élan vers l’indifférencié qui à chaque fois était déçu, fabriquant contre mon grès la différence, me la révélant en creux.

Le grain d’une peau, la cartographie d’une odeur, la sensation désagréable d’une caresse trop adroite, une chevelure rêche, une vulve trop large, des signes avant coureurs du dépérissement de la chair, vergetures, tâche de vieillesse , rides et ridules, une fois passées toute la littérature fumeuse et sentimentaliste que je pouvais m’inventer pour traverser les dégouts de façon héroïque, tombaient en quenouille quand je me retrouvais seul dans les rues à marcher vers mes gourbis.

C’était survivre sur la fréquence de urgence, épouser la courbe de la course du temps, passer avec celle ci sous le niveau de l’amer pour m’enfoncer dans les ténèbres de la perte totale d’identité, dans le refus d’identité. Vers la mort ni plus ni moins. Chercher avidement en vain la fameuse voie étroite.

Jamais avant d’atteindre la cinquantaine l’écriture ou la peinture ne m’ont apporté ce que m’offrait le sexe. Cette gravité tragique qui accompagnait celui ci, malgré tout l’humour que je pouvais parvenir à déployer dans la séduction, était cette lourde charge que je m’accrochais au cou pour me lancer du haut de tous les sens, vers un fleuve sombre charriant toutes les souillures de la ville. Un Gange personnel, entouré de brasier sur lequel flotte toujours une odeur de chair brûlée.

Cette sensation d’être tout à coup en retard lorsque je me suis réveillé soudain au mois de janvier de cette année là, me foudroya. Comme dans la chanson de Brel : on se croit mèche on n’est que suif.

Ce n’est qu’à partir de ce constat d’avoir perdu mon temps, de m’être fait floué, que je me suis demandé comment prendre mon temps.

Ce n’est qu’à partir de là que j’ai aussi pris conscience que peindre est une façon de recréer quelque chose d’oublié, où qu’on n’a pas su voir ni comprendre. Et ce malgré toutes les informations, tous les mots d’ordre transmis par la famille l’école, l’église l’armée, l’entreprise. Ce n’est qu’en expérimentant moi même ce paradoxe que j’ai pu poser des couleurs et des lignes dessus, puis parallèlement peu à peu, laisser les mots les phrases remonter du centre de la terre comme ces pierres qui se métamorphosent du grossier vers le précieux.

On sait pertinemment tout cela depuis toujours. Je n’inventerai rien en l’écrivant une fois de plus. On sait tout un tas de choses au fond de nous, mais leur utilité ne nous sert de rien tant que le temps n’est pas venu, voilà aussi ce que j’ai découvert en toute modestie. D’ailleurs cette découverte il se pourrait bien que je puisse la nommer modestie tout simplement.

Prendre le temps c’est devenir modeste. Cela n’a l’air de rien évidemment quand on réside dans une idée d’importance, il faut du temps pour en saisir toute la subtilité. Ca s’éprouve comme la fadeur d’une soupe, la morue mal dessalée, et la douceur exagérée d’un loukoum.

Huile sur papier 15×15 Avril 2021 Patrick Blanchon