L’admiration perdue

Arrive un moment où je surprends mon reflet dans la glace et ne me reconnais pas. Cette inadvertance effrayante puis salutaire.

Un soulagement comme lorsqu’on se réveille d’un rêve absurde, un soulagement qui dure quelques secondes avant de replonger dans un autre rêve tout aussi absurde.

Mais ce court laps de temps est amplement suffisant, une fois son étrangeté dissipée, pour laisser place à une paix incongrue. Une paix qui, elle aussi, surgit par inadvertance.

C’est dans cet entre deux que je me suis souvenu du livre du rire et de l’oubli de Kundera.

C’est drôle parce que ça a l’air de tomber comme un cheveu dans la soupe.

Mais je ne suis plus à une incongruité de plus.

Et tout de suite après j’ai repensé à toutes mes admirations anciennes et je me suis demandé ce que j’avais bien pu en faire, où donc elles étaient passées ?

C’est comme ces histoires d’amour achevées.

Lorsqu’on les vit on n’imagine pas qu’elles s’achèvent, qu’on puisse les oublier, que l’on puisse oublier jusqu’ au prénom de l’être aimé, n’est-ce pas effrayant cela aussi ? et apaisant tout en même temps.

Admirer et oublier, ainsi vont les choses tranquillement.

Et je ne vois aucune raison désormais pour s’en plaindre vraiment, aucune récrimination particulière, il ne reste au bout du compte que la solitude et cette étrange paix une fois le sas de la peur traversé.

C’est que finalement cette peur est la dernière cartouche que l’on tente d’amorcer pour se rassembler dans une solidité, dans une volonté qui, soudain démasquées, ne recèlent ni plus ni moins de mystère, de signification qu’un réflexe animal.

Sans doute est-ce pour cette raison que je n’arrive pas à me rendormir. Il faut absolument que je me lève, que j’aille à la cuisine pour lancer un café, tout en tournant en rond comme une toupie en attendant l’écoulement complet.

Une transe pour sortir du sommeil, pour prolonger la sensation d’étrangeté, pour observer aussi cette peur et cette paix entremêlées.

C’est comme un fil sur lequel je tire ainsi et qui me dévoile des pans tout entier d’une réalité que je ne vois pas durant la veille ordinaire.

A cet instant et à condition que je n’éprouve aucune douleur articulaire, je ne suis rien d’autre qu’une conscience se rendant compte de son rôle d’estafette.

Le gros de la troupe est dans les limbes, dans une inconscience magistrale dont la suite infinie des opérations traitées est proprement pharamineuse. Je n’ai qu’à coller mon oreille contre les murs pour entendre tout le cliquetis, une usine qui jamais ne dort.

Ce qui à mon sens nécessite ce morceau de sucre dont je ne peux me passer, ce demi sucre nécessaire pour atténuer toutes les amertumes et donner un léger coup de fouet chimique aux synapses comme aux neurones.

Enfin, la première gorgée avalée la question revient comme un refrain : qu’est ce que j’ai fichu de toutes ces admirations d’autrefois ? Où sont elles passées ? et avec cela cette tristesse soudaine qui ressurgit comme un caniche qui saute mécaniquement pour saluer son maitre.

La tristesse et la peur voici ce qui enferme dans une identité, voici à quoi on ne cesse jamais de faire appel comme pour accumuler des preuves à charge dans un procès qui ne s’achève pas vraiment non plus.

Mais je suis moi, j’ai peur, je suis triste donc je suis !

J’adorais lire aussi Panaït Israti. Sans plus savoir dans mon souvenir dans quel lieu s’effectue la lecture. Je ne me souviens que de l’horizontalité du corps, je devais donc être dans un lit, étendu dans une chambre ou bien sur l’herbe d’une pelouse quelque part mais je ne me souviens plus non plus où et quand.

Je ne me souviens presque plus déjà des titres, des rebondissements de l’histoire, de la trame toute entière… il n’y a plus que ces deux mots Kyra Kyralina et puis quelque chose de diffus tout autour, une atmosphère, une ambiance. L’odeur de tabac froid et du café qui coule encore quelque part. Et encore de la peur et encore de la tristesse qui réunit toutes ces bribes dans une familiarité devenue suspecte.

Je peux citer pourtant tous ces écrivains, sans réfléchir beaucoup. Comme si tout ce que j’ai lu d’eux était depuis lors comme engrammé dans leur nom seulement. Toutes ces atmosphères toutes ces ambiances de lecture et les synesthésies s’y associant mystérieusement mais de façon anarchique, sans logique véritable.

Borges et son Aleph, ce voyageur en quête du pays des immortels, et sa déception surtout en l’atteignant. En découvrant l’ineptie apparente dans laquelle un ennui formidable plonge ses habitants.

Il est là aussi question d’un renoncement à toute forme d’admiration entrainant une chute interminable dans cet ennui. Mais ce n’est encore que moi qui ait compris cela qui l’ait interprété. Peut-être n’est ce même pas de l’ennui. C’est un oubli permanent et une absence totale de question.

Ceci expliquant cela.

Jeune je ne pouvais me passer un seul instant d’admirer quelque chose. Admirer me rassemblait durant un temps avant qu’irrémédiablement je ne me dissolve.

Ce n’était pas le sujet d’admiration le plus important comprenez vous ? C’était l’admiration en tant que remède à une sorte d’oubli quasi congénital.

Je n’arrive plus à me rendormir je crois que j’y ai renoncé progressivement en soupesant le pour et le contre. Grace à l’insomnie comprenez vous j’ai l’impression de résister à l’érosion tout en sachant que c’est peine perdue d’avance.

J’écris en ne cessant de me souvenir que dans 1000 ans tout le monde aura oublié Cervantes, Homère, Dante et moi-même.

Ce qui une fois l’appréhension toute entière traversée, comme une nuit, apporte aussi un sacré, un mystérieux soulagement.

Samsara acrylique et feutre format 30x30 cm Patrick Blanchon 2020
Samsara acrylique et feutre format 30×30 cm Patrick Blanchon 2020

C’était quoi déjà ce poème ?

Je perds la mémoire, je ne sais plus en quelle année je me suis installé là, il me faudrait faire cet effort, recouper les choses, retrouver des points de repère, réinventer encore une fois de plus toute l’histoire.

J’étais dans cette ville tellement triste aux façades abimées. Je marchais des pentes et des gouffres à ne plus finir. J’adorais m’assoir à la terrasse de ce petit café, un peu en retrait de la cohorte des touristes, de là j’apercevais le grand pont enjambant le Douro.

Il y avait peu de bruit, pas d’effusion, juste la paix ravivée de temps à autre par l’irruption d’un klaxon dans le lointain. Je savourais cette paix.

Les hommes qui étaient installés à la table d’à coté aussi, ça se lisait sur les traits de leurs visages, ils étaient silencieux et de temps en temps attrapaient leur verre de bière pour en boire une gorgée, ils se regardaient peu, car leurs regards était posé sur le fleuve.

C’est ce jour là je crois que j’ai écrit ce poème sur mon petit carnet. Je l’ai perdu évidemment, le carnet et tous les poèmes à l’intérieur. Cela me plait de songer à cette perte tout à coup.

J’ai la sensation d’avoir des trésors encore intacts, enfouis tout au fond, et qu’il faut laisser ainsi, sans y toucher.

Mais tout de même je suis curieux. C’était quoi déjà ce poème ?

Cela parlait je crois des caravelles, de Vasco de Gama, de tous les conquérants partis conquérir quelque chose à l’extérieur d’eux mêmes, et de cette terre ici.

Partis poussés par je ne sais quel rêve quelle chimère qui consumera et dévastera un monde par delà les mers.

Ils sont revenus. Ils sont là tout à coté.

Et ils n’ont pas l’air d’être plus avancés que ça.

Ils posent leurs regard sur le fleuve sans parler.

Et moi je me dépêche de me souvenir encore une fois de tout cela parce que j’ai peur de l’oublier.

Objectifs et projets

Lorsqu’une personne me parle de ses objectifs, de ses projets, je suis tout d’abord admiratif. Puis assez rapidement surgit une inquiétude, un doute comme si le désir de me cramponner à une vision personnelle de l’instant réduisait à néant toute velléité d’objectif ou de projet justement.

j’ai énormément de difficultés à croire en la notion d’objectif ou de projet. C’est à dire que je ne peux compter sur aucun moteur que je considérerais suffisamment puissant à cet instant pour me projeter dans le temps.

Bien sur je sais ce qu’est un objectif, un projet. Je connais aussi la satisfaction de les atteindre ou de les réaliser, et en même temps ce résultat m’aura toujours entrainé à éprouver de la déception une fois l’enthousiasme, la frénésie, la communion évanouis.

C’est un peu comme faire l’amour. Cette simultanéité de plénitude et de vide qui se côtoient jusqu’à se confondre et où, à la fin, il ne reste plus qu’une absence.

Il s’agit avant tout d’une exigence qui, quoi que je puisse en penser ou faire, ne peut jamais vraiment se satisfaire.

Qui aussitôt atteinte disparait pour laisser place à un manque dans lequel va puiser l’énergie pour s’élancer vers autre chose. Une énergie du vide si l’on veut.

C’est à dire que je possède cette conscience que tout objectif tout projet n’est jamais rien d’autre qu’un ersatz, un prétexte, une sorte de pansement, en même temps qu’une représentation de l’existence toute entière avec une naissance, un développement, croissance et chutes pour atteindre une maturité et une fin.

Mener à bien un projet, jusqu’au bout, c’est accepter tacitement, inconsciemment la plupart du temps tout cela. C’est justement ce dont il ne faudrait jamais être conscient.

Tout cela ne sont sans doute que des croyances. Des croyances qui en valent d’autres exprimant l’idée que l’homme se construit grâce à ce qu’il fait. On consommerait ainsi des actes comme toute autre denrée finalement pour amasser un capital, une satiété, une masse graisseuse rassurante.

Ainsi à force d’objectifs de projets menés à bien on deviendrait une femme, un homme d’expériences.

On n’aurait pas peur de penser alors et de façon légitime que la fameuse confiance en soi provienne de cette somme d’échecs et de réussites.

Ce serait l’objectif, le projet, le véritable auteur de cette histoire souvent abracadabrante qu’est notre vie.

Enfant je me souviens avoir passé beaucoup de temps à observer les insectes, notamment les fourmis.

Quelle admiration je ressentais alors en voyant que quelque soit l’obstacle se dressant devant elles, il ne les arrêtait jamais. Une volonté, une obstination inflexible autant qu’un programme informatique les obligeait à dépasser chacun de ces obstacles pour atteindre au but.

Et en même temps je ne pouvais qu’éprouver une sorte de compassion de comprendre à quel point chacune de ces bestioles était assujettie à ce programme, prisonnière de celui ci, n’ayant même pas l’idée de songer à le fuir, à s’interroger sur les tenants et aboutissants de celui-ci puis à s’en échapper.

Ainsi sera née la suspicion que nous autres humains ne soyons dans le fond guère différents des insectes. Nous poursuivons envers vents et marées des chimères parfois qui ne sont rien d’autres que des programmes que nous avons bâtis soit en groupe soit individuellement.

A cet instant tous les prétextes, toutes les raisons sont « bonnes » pour que nous n’en doutions pas suffisamment afin de nous retrouver à errer de part le vaste monde pour rien. Car ce qui nous effraie avant toute chose c’est que l’existence soit parfaitement inutile, la notre particulièrement.

C’est probablement pour cette raison que l’art est un refuge pour beaucoup. Afin que l’inutile se revête de quelque chose qui soit moins terne, moins aride que la vision d’effroi que celui ci déclenche à première vue.

Mais cet effroi n’est rien d’autre que la doublure de cette fameuse importance que nous avons tissée pour nous revêtir de celle-ci.

Perdre de l’importance étrangement atténue en même temps cet effroi je l’ai remarqué plusieurs fois au cours de ma vie.

Il est même tout à fait possible à bien y réfléchir que mon seul objectif, mon seul projet ne soit que celui là.

Perdre ma propre idée d’importance, devenir feuille autant que toutes ces feuilles avec lesquelles l’automne se pare pour supplanter l’été.

Décomposition Huile sur toile 150×60 cm Patrick Blanchon

Le 22 septembre aujourd’hui je m’en fous

On rumine, on s’acharne, on commet des efforts, on appuie sur un ressort invisible sans relâche ainsi, têtu, monomaniaque, sans même en prendre conscience.

Et puis un jour, un 22 septembre par exemple, il suffit d’un rien pour que tout soudain se métamorphose

On se sent plus léger, prêt à décoller d’un simple coup de talon, parce qu’on s’est libéré d’un poids qui nous entravait.

Le 22 septembre aujourd’hui je m’en fous disait déjà Georges Brassens lorsque j’étais marmot.

J’adorais cette chanson elle contenait pour moi une promesse, comme un de ces cadeaux que l’on nous promet et qu’on déballe enfin sous le sapin.

Créer et vendre

Chaque jour je reçois plusieurs emails me proposant des formations pour promouvoir mon travail, des opportunités tout à fait extraordinaires pour participer à des master class afin de mieux tirer partie des réseaux sociaux, et évidemment aussi pour lutter contre les mille et un travers que je peux avoir en tant qu’artiste- la plupart du temps entendez looser– et parmi tout ceux-ci : ma relation avec l’argent.

Autrefois on disait le sexe ce n’est pas sale désormais on dit la même chose pour l’argent.

Et souvent lorsque je pense à la relation que j’ai moi-même crée entre l’argent et l’art je me dis qu’il doit y avoir un os dans le pâté.

Pourquoi est-ce que je ne mets pas tout en œuvre afin de vendre mes tableaux ?

Ce n’est pas faute d’avoir essayé mais à chaque fois j’ai l’impression de me mettre tout seul des bâtons dans les roues.

Par exemple je ne fais pas grand chose pour développer mon site internet, je crois que je suis totalement bloqué depuis que j’ai imaginé lui ajouter un « shop » comme on dit désormais. J’ai du placer quelques images et prix, et puis pffft comme je voyais que j’y parvenais, j’ai lâché l’affaire.

La principale raison pour laquelle j’ai ajouté une extension Woo commerce à ce site était de pouvoir proposer un lien cliquable sur les différents sociaux sur lesquels je sévis. Récupérer des adresses de courriel pour me créer une liste de diffusion et à partir de celle ci essayer de rentabiliser tout ce temps que j’y passe . D’ailleurs mon épouse ne manque pas de me rappeler :

Pendant tout ce temps tu ne peins pas.

Mon épouse se fiche comme de l’an 40 des réseaux sociaux, des listes de diffusion, comme des artistes looser 2.0, ça ne l’intéresse pas, je crois même que ça l’effraie d’autant plus qu’elle me voit passer tout le temps que j’y mets pour un résultat qu’elle juge insignifiant.

Tu ferais mieux de peindre !

Et comme c’est mon épouse je lui donne en grande partie raison.

Mais c’est malgré tout « plus fort que moi » j’y retourne, j’écris mes petits textes sur ce blog, je publie des photographies de mes travaux, j’élucubre, je devise, je fais mon philosophe, mon philologue, et je dois dire que tout cela finit par ressembler à une addiction dont j’aurais un mal de chien à me passer désormais.

Peut-être à cause de cette solitude essentielle dans laquelle je réside face à mon travail de peintre.

Je ne me plains pas de cette solitude pour autant, j’ai compris depuis longtemps à quel point elle m’est nécessaire. Et aussi cette sorte d’enfermement que l’écriture demande.

Il y a belle lurette que j’ai compris que ceux que l’on appelle les proches peuvent être ceux dont on se sent le plus éloigné parfois.

Monsieur écrit sa vie et se gargarise ajoute mon épouse sur un ton ne cachant pas l’ironie.

Et bien sur je me dis mais oui comme elle a raison !

C’est le secret du bonheur en couple que je vous livre tout de go. Toujours laisser l’autre avoir raison. Tout en n’en pensant pas moins et tenir son cap.

Disons que publier sur les réseaux sociaux, sur internet c’est mon bol d’air.

Est-ce qu’un bol d’air doit rapporter du pognon ? Probablement que certains parviennent à faire de l’argent même avec l’air désormais, mais bon ils sont certainement plus obsédés que je ne le suis sur le sujet.

L’argent ne m’a jamais intéressé vraiment en tant que tel, il n’a toujours été qu’un outil pour être tranquille et un sujet d’inquiétude lorsqu’il manque.

L’image de Picsou se vautrant sur un tas d’or provoque toujours cette sensation de grotesque. De plus je ne suis jamais parvenu non plus à être envieux. Peut-être que si cela avait été le cas j’aurais pu me servir de l’envie comme moteur. Mais j’étais obsédé par tellement d’autres choses que pas un seul instant l’idée m’est venue à l’esprit.

Sauf en fin de mois et encore, depuis que je suis marié, lorsque la cohorte des créanciers de toute nature me dépouille directement par prélèvements en entrainant mon compte courant ( le terme est bien choisie ) vers le rouge.

A ces moments là oui je l’avoue il m’arrive de me dire : Comment cela doit être bien de n’avoir pas à compter. Et d’être agacé sitôt que j’aperçois un spot publicitaire me vantant les avantages de la dernière bagnole accompagnée de la superbe rousse ou blonde ou brune qui va généralement avec.

Parfois on va même jouer au loto… pour dire à quoi on en est réduit à rêver mon épouse et moi-même… Et dans le laps de temps où nous attendons ensemble le moment du tirage nous nous mettons à délirer sur tout ce que nous pourrions faire de tout cet argent.

Généralement elle a beaucoup plus d’idées que moi sur la manière dont nous pourrions dilapider ces sommes fantastiques.

En ce qui me concerne je n’ai pas envie d’une nouvelle maison, d’une nouvelle bagnole, de nouvelles godasses, de tout ce qui serait nouveau d’ailleurs.

Rien de tout cela ne m’attire de façon excessive. Ce qui signifie et c’est une bonne nouvelle, que ma vie telle qu’elle est me satisfait globalement.

Bien sur l’idée de n’avoir plus à compter est séduisante de prime abord.

Viens mon amour, partons dans les iles, allons donc au restaurant au lieu de polluer la cambuse de toutes ces odeurs de graillon, Bien sur …ce serait formidable n’est ce pas.

Mais dangereux aussi à mon avis. Serais je dans le même état d’esprit pour peindre ? Serais je dans la même sorte d’urgence ? Cette urgence à laquelle le pauvre type que je suis s’accroche pour ne pas quitter cette terre sans laisser quelque chose derrière lui, mise à part sa bêtise et son orgueil inouï ? Cette urgence d’exister, à survivre tout simplement.

Les femmes ne sont pas toutes bêtes j’ai remarqué et elles se fichent la plupart du temps de ce type de préoccupation. Elles sont beaucoup plus pragmatiques.

Sans doute parce qu’elles ont une relation privilégiée avec la vie puisqu’elles la donnent savent t’elles aussi la fragilité des choses, ce qui les inclinent à jouir bien plus franchement du moment présent.

Et tant mieux si dans le moment présent elles peuvent dépenser de l’argent comme elles le veulent, sans compter. L’argent pour elles est une Energie qui doit ressembler à une sorte de bain de jouvence.

En ce qui me concerne je prends des douches. C’est plus rapide, et ça ne fripe pas la peau des doigts.

De plus c’est certainement plus économique.

Je crois que le pire pour un looser s’est de s’apercevoir que ce qu’il appelait jusque là son intelligence est en fait la pire des conneries du point de vue des autres.

C’est explorer la négation dans toute sa splendeur. Et pour être looser jusqu’au bout trouver toutes les circonstances atténuantes à l’autre, lui accorder tout le crédit possible pour renforcer plus encore ce point de vue. Je crois que j’ai toujours pratiquer comme ça dans ma vie.

Comme si je n’avais choisi toujours d’être instruit sur mes défauts, mon impuissance que par la bouche de mes proches. Comme si finalement ces proches faisaient office de conscience dont je suis presque totalement dépourvu, baignant comme je ne cesse jamais de le faire dans l’inconscience permanente.

Cependant personne n’est parvenu à me changer. Je suis toujours le même contre vent et marée.

Je résiste en donnant raison absolument à tout à chacun mais en continuant malgré tout mon petit bonhomme de chemin.

Mais revenons à l’argent, à ce point de vue sur l’argent. Et aussi à ce confort de n’en pas posséder qui me place perpétuellement dans une sensation de survie.

Survivre plutôt que vivre cela pourrait être la devise.

Parce que le verbe vivre lorsque j’examine froidement ce qu’il représente pour la plupart des personnes que je connais cela ne représente pas grand chose pour moi. Je veux dire que je ne me sens pas capable de vivre comme eux surtout. Je me sens d’une vulnérabilité inouïe face à l’idée de vivre « pour rien » c’est à dire en suivant simplement le mouvement, sans y penser.

Bien sur personne n’avouera qu’il vit « pour rien ». Tout à chacun se donnera si on lui demande de bonnes raisons, comme par exemple élever ses enfants, être présent et ponctuel dans son job, payer rubis sur l’ongle ses dettes, aller voter à chaque fois que l’on y est convié etc etc.

Vivre normalement quoi sans emmerder personne de préférence et en attendant la même chose en retour évidemment.

Je crois qu’en plus d’être un looser je dois aussi cumuler le rôle d’emmerdeur contre ma volonté.

Le seul fait de douter est déjà une provocation, presque une insulte à la normalité désormais.

Je me rappelle d’une phrase que Kafka écrivait dans son journal et qui disait que chaque jour une phrase devait pointer sur une des failles qu’il éprouvait entre le monde et lui-même. Et il ajoutait que le monde aurait toujours raison que c’était le monde qui devait inexorablement gagner bien plus que lui Franz Kafka.

Elle m’a toujours paru tellement juste cette phrase sans que je ne prenne le temps d’analyser vraiment son pourquoi. D’une façon intuitive je sais pertinemment qu’il faut que le monde ait raison, qu’il a toujours raison face à l’individu seul, cette anomalie de notre époque moderne.

Alors ce point de vue confortable de s’imaginer artiste, ou looser convaincu d’une façon encore orgueilleuse, ce point de vue ne peut évidemment pas tenir devant le monde.

Il faut vous décomplexer du porte monnaie mon bon ami !

Au mieux il sera ridicule, au pire la plupart resteront indifférents à ce point de vue.

Sauf peut-être quelques adolescents effrayés justement par leur entrée dans l’âge adulte, parce qu’ils pressentent déjà du monde, ou des adultes attardés comme vous et moi.

Parfois aussi la vérité est dure à dire mais je suis tout à fait semblable à ce Picsou nageant dans son pognon jusqu’à plus soif.

Sauf que ce n’est pas de l’or dans lequel je m’ébroue, mais une accumulation de richesses incalculable dont non seulement je ne sais que faire mais dont en outre je me sens tout à fait capable de tuer pour qu’on ne m’en ôte pas la plus infime partie.

Ce qui me conduit au bout du compte à penser que si je mets si peu d’entrain à vendre mon travail c’est que je ne veux surtout pas le vendre. Il peut parfois m’arriver de le céder avec difficultés contre un chèque , parce que je veux bien de temps en temps jouer le jeu, vivre comme on dit. Mais au fond de moi je ne peux plus me leurrer : cette transaction créer des ravages fantastiques, un peu comme si on m’amputait d’une part d’âme …

Tu écris encore tes bêtises me dit mon épouse en passant devant mon bureau en pleine nuit, tu ferais mieux d’aller dormir.

Et elle a encore raison bien sur.

Huile sur toile Patrick Blanchon 2019

Fragment

J’ai découvert l’option « lecteur » de WordPress… pourtant c’était sous mon nez comme d’habitude. Bref, je visite, je saute, je m’arrête, de blog en blog. Et puis en même temps je pense au zapping puis à la notion de fragment. Je m’aperçois que l’utilisation du fragment dans la photographie comme dans la poésie m’enchante.

Cela me rappelle ce que je faisais moi-même lorsque j’allais me promener avec mon vieux Leica. Ce qui m’intéressait alors n’intéressait personne. A cette époque il fallait que l’histoire soit évidente, que la photographie raconte quelque chose. Sans doute que ça n’a pas changé. Mais on a besoin de moins d’éléments désormais pour se construire sa propre histoire, grâce à tous ces fragments. C’est devenu comme un nouveau langage que de plus en plus de personnes parlent ou comprennent.

Paris 1985 dans ma cuisine

Avoir la foi

J’ai toujours trouvé cette expression bizarre  » Avoir la foi » ou « posséder la foi ». C’est étrange le pouvoir des mots. C’est souvent inconscient. Quelque chose cloche, on ne sait pas vraiment quoi tant qu’on ne s’arrête pas dessus vraiment.

Avoir la foi ce serait donc posséder un pouvoir en quelque sorte qui te permettrait de tout traverser sans gravité vraiment parce que tu serais certain qu’au bout t’attend quelque chose. Pour certains un paradis peuplé de vierges, d’anges, de magnifiques paysages, d’êtres chers que l’on retrouve… Pour d’autre la gloire, la richesse, la réussite, Pour d’autres encore la sérénité, la joie, l’amour absolu…

Autant de concepts qui sont finalement limités à l’imagination humaine lorsqu’on y réfléchit, et surtout à bon nombre de frustrations que l’on s’engage à supporter dans l’espoir que cet investissement rapporte des intérêts.

Avoir la foi dans ces conditions ne ressemble t’il pas à un placement en bourse ?

Pour en revenir à cette exposition que je prépare puis je parler de foi vraiment ? Est ce que j’ai cette foi là, est ce que je la possède vraiment ?

Parfois j’observe à quel point je suis tenté par le fait de pouvoir l’obtenir. De pouvoir être assuré, rassuré. Mais je résiste à cette tentation bien sur et je laisse toujours le doute reprendre le dessus. Le doute et le diable si l’on veut qui comme chacun le sait se loge dans les détails.

En ce moment je suis obsédé littéralement par la notion de détail. Je scrute chaque toile à la recherche du défaut, du petit poc, d’un embu qui ressortirait comme une mèche rebelle. En fait je cherche le fameux bâton pour me faire battre.

Qu’est ce que ça veut dire exposer un tableau sur lequel on verrait un défaut ? Qu’est ce que je me dit ? Qu’est ce que je pense que les gens diront alors ?

Ce n’est pas sérieux, ce n’est pas professionnel, ce n’est pas suffisamment « clean » pour que ce soit un produit « vendable ».

Comme quoi on n’est tout de même tenu par quelques règles de base. Sans lesquelles on imaginerait « perdre la face ».

On peut aussi penser au respect envers le public. Présenter des choses impeccables pour ne pas le heurter.

Autant de détails sur lesquels mon regard s’accroche dans le doute parce que justement je me refuse à posséder la foi.

Parce que ce qui compte le plus c’est d’être tout simplement ce que je suis, sans masquer quoique ce soit.

C’est dangereux si le but est de faire du chiffre d’affaire.

Mais c’est aussi extrêmement libérateur de se dire : Bon j’ai vu toutes les imperfections, j’ai passé en revue tous les défauts et maintenant qu’est ce que je vais faire de tout cela ?

Les planquer ?

Ou bien justement m’en servir pour dire qui je suis ?

Et tant pis au final pour tout ce que l’on pourra dire j’aurais vraiment fait le job.

Le cheminement intellectuel ne débouche généralement que sur des impasses concernant les croyances. Sans doute parce que la croyance est la base à partir de laquelle nous pensons.

Au bout du compte on tourne en rond dans le doute et c’est une sorte de confort équivalent à celui qu’offre la foi.

Ni l’un ni l’autre ou bien les deux en même temps ?

On ne peut le penser en amont ni vivre l’intuition du moment avant de s’y trouver confronté.

Il faut juste être là. Etre vraiment là au moment où je me retrouve seul face aux murs blancs avec mes tableaux déballés

Il faut que les murs blancs soient exactement comme une peinture que je réalise au hasard et sans penser à rien.

Que j’accroche mes toiles comme je pose des touches en aveugle.

Puis enfin prendre du recul et comprendre ce que j’ai fait.

Comprendre ce n’est pas construire un discours encore.

C’est surtout du domaine de l’émotion.

Est ce que ça me touche ?

La foi si elle existe ne peut advenir que de la même façon que la grâce. En acceptant totalement l’ennui comme le corridor à traverser sans y penser, sans espérer rien de défini, sans tirer le moindre plan sur la comète.

C’est par l’ennui et une certaine fatigue, en s’engouffrant tout entier dans le vide que le miracle advient.

Mais tu vois bien que je puisse le dire, l’écrire et que cela se soit répété mille fois dans ma vie, je ne peux toujours pas dire que j’ai la foi.

Je ne possède rien d’autre que l’instant dans lequel je suis.

Techniques mixtes Patrick Blanchon Collection privée.

Naviguer et vivre

Ce voyage est une suite de voyages, c’est le terme générique qui dissimule plus ou moins habilement le pas de côté que j’ai effectué des centaines de fois pour ne pas vivre seulement comme un con.

Ce que j’appelle vivre comme un con c’est ne plus se poser de question. C’est suivre le train train quotidien sans broncher vraiment, en grognant par habitude sans rien faire véritablement, sans s’opposer.

J’ai vécu comme un con je sais tout à fait ce que c’est. Et il m’arrive de le faire encore pour me détendre !

Quand je dis comme un con c’est gentil ce n’est pas du tout une insulte gratuite. Un bon con, un con comme toi et moi.

Mais j’aurais pu très mal finir et devenir au bout du compte un sale con.

Je ne sais toujours pas si c’est cette inquiétude là qui m’a fait réfléchir ou bien si c’était tout simplement ma nature d’être dans une grande part de moi attaché à l’obsession de naviguer.

Sans doute un peu des deux.

Ai je réfléchit d’ailleurs ?

Pas vraiment cela a toujours été pulsionnel. Envoyer bouler ce qui ne me convenait plus sur un coup de tête la plupart du temps. Sans réfléchir justement aux conséquences. Cela me fascinait. Je me voyais faire, je me disais à chaque fois : non tu ne vas tout de même pas … et si : paf ! je le faisais.

Pour la plupart des gens j’étais ce type inconséquent qui disparaissait des cartes sans plus donner la moindre nouvelle.

C’est ainsi qu’ils voyaient les choses et c’est ainsi que de mon coté je tentais de m’en défendre en luttant contre la culpabilité que ce point de vue collectif en moi provoquait.

Je me disais ce n’est pas tout à fait vrai, ce n’est pas vraiment ça. Je me trouvais des raisons, des excuses, mais tout ça ne servait strictement à rien. Dans ces voyages j’emportais ma culpabilité, j’emportais la vision du monde sur le pauvre type qu’il avait décrété que j’étais. Il fallait faire avec ça. Il fallait traverser tout le misérable dont « on » et moi même m’affublaient.

C’est en lisant Fernando Pessoa un jour dans une bibliothèque que j’ai commencé à voir au delà de cette culpabilité, à regarder plus loin au delà de ce malaise.

Il écrivait  » vivre cela n’est rien, naviguer seulement est précieux. »

A partir de là et grâce à la poésie toute entière j’ai commencé à me sentir mieux. La poésie semblait valider ma démarche. Il fallait s’égarer, naviguer, se perdre sans doute pour se détacher de quelque chose et tomber soudain sur autre chose d’inédit et de familier pourtant : Soi-même.

Quoi de plus naturel ensuite grâce au dessin, à la peinture de continuer cette navigation, cet égarement en parallèle d’une vie de con. Car évidemment je ne me suis pas mis soudain à marcher sur l’eau.

J’ai continué à travailler, à l’usine, sur les chantiers, dans les bureaux une grande partie de mon existence. Mais pas de la même manière qu’auparavant. J’étais plus tranquille parce que j’avais cette autre vie de navigateur que tout le monde ignorait.

Et puis un jour le corps a lâché. Ce que je disais être « tranquille » ne l’était en fait pas du tout. L’acuité que m’apportait la poésie et la peinture par un effet de ricochet me sorti de mon égocentrisme, de mon narcissisme, pour tomber face à l’absurde dans lequel je vivais, nous vivions tous, que ce soit en entreprise comme ailleurs, tout cela me sauta au visage.

Une part de moi a décidé de mourir, cette part que je donnais aux loups, cette part que j’appelle vivre comme un con

C’était sans doute prétentieux encore à bien y réfléchir. Mais il fallait que ça passe par là je ne serais pas le même homme sinon.

Il fallait naviguer différemment, sans doute prendre des risques plus grands, se détacher plus encore, plus loin.

Sans doute est ce à partir de là que le voyage intérieur véritable a commencé. Par l’acceptation totale d’être un navigateur.

tout quitter devint alors une sorte de discipline. Non plus par peur, par inquiétude, par ennui, ou par fatigue. Tout quitter c’est cette formule magique qui permet de naviguer de rêve en rêve, de poème en poème, de tableau en tableau.

Evidemment, on ne quitte jamais tout totalement c’est encore une vue de l’esprit que de l’imaginer.

On se prépare néanmoins à un voyage ultime.

Peut-être que tout cela permet de l’aborder plus sereinement, sans regret ni remord, voir même avec amour qui sait ?

Huile sur toile 2018 Patrick Blanchon Collection privée.

Commentaire

Parfois j’écris un commentaire que j’efface presque aussitôt. Comment taire voilà exactement le sujet du commentaire.

C’est que je ne sais quoi dire pour restituer le trouble.

Parfois je parviens à passer cette gène, avec humour, sans peur du ridicule ou alors en faisant mine d’avoir de l’esprit, et je ne sais plus quoi.

D’autres fois non.

Oui comment taire le trouble d’un écho troublant…?
et en même temps le dire !
tout un art j’imagine encore,
hélas.

J’en suis toujours au même point en peinture

j’en dis encore beaucoup trop ce qui revient à pas assez.

Bref, pas juste comme un bon vieux silence de derrière les fagots.

Dessin fusain et aquarelle. Patrick Blanchon 2020

Transformer la lubricité en plomb.

Imagine un apprenti alchimiste qui se révolte soudain contre l’alchimie toute entière, qui s’insurge contre toute idée de discipline, puis à la fin contre le maître qui se propose. On le dirait fou bien sur et sans doute pour une bonne part l’est t’il.

Mais il ne faut pas renier l’intuition d’où part une telle révolte. Il ne faut pas plus nier cette immense confusion qui porte l’apprenti à explorer tout ce que le monde a déposé dans un seul mot : la lubricité.

Si diabolique en apparence soit t’elle cette confusion malgré tout est porteuse d’une lumière. Une lumière trouble au début qui happe la totalité des sens, tout en les exacerbant. Une lumière qui rend fou son porteur, qui le fait douter à l’infini à la fois sur sa raison d’être de porteur de lumière et cette intuition qui le conduit à ne jamais être en mesure d’abandonner ce rôle.

C’est que l’alchimie ne se soucie pas tant des matériaux dont elle se sert que de la clarté avec laquelle on les aborde.

Et pour l’apprenti inculte, aborder la notion de clarté il le pressent l’oblige en premier lieu à marcher à l’envers de celle-ci à s’engager dans les ombres.

Aller vers le féminin en soi, ce trouble du masculin.

Ce féminin à qui en même temps on attribue tant de faiblesses, d’autant que le masculin établit sa force soi disant sur ses contraires.

Force et faiblesse se disputant ainsi à l’intérieur du même les rendant tour à tour presque semblables c’est à dire monstrueux.

La lubricité pourrait alors être l’exploration d’abord inconsciente de ce gouffre. D’un écart que l’on chercherait coute que coute à combler.

Dans quel but ? Il n’y en a toujours qu’un seul évidemment que je ne nommerais pas cependant.

Tellement galvaudé par les temps actuels.

Cette brutalité, cette sauvagerie qui utilise comme canal les sens et débouche généralement sur le mot de luxure, elle ne provient que de cette même révolte contre une raison qui tourne à vide. Une raison sans raison. Une révolte contre la pensée qui ne se pense qu’en elle-même.

Sans la fameuse « modération » si chère à notre époque que des modérateurs fleurissent à tous les coins de forum et de rues.

Je veux dire aussi qu’être un véritable salaud n’est pas donné à n’importe qui. Il faut beaucoup accepter de lâcheté comme d’audace avant de pouvoir y parvenir. C’est à dire qu’il faut avant tout brûler une belle image d’Epinal. Celle dans laquelle chacun imagine leurrer son monde et soi-même.

A partir de là une fois que l’on a épinglé cette fameuse lubricité, que l’on a compris la nature de la « luxure » on possède enfin le matériaux adapté pour commencer le travail.

C’est certainement plus long tant que l’on refuse les coups de fouets et les caresses d’une maitresse ou d’un maitre.

Ce sera la vie qui endossera le rôle éducatif.

Aucune importance ! au final l’essentiel est de changer cette première illusion en quelque chose de tangible et dense comme le plomb.

Femme sous la pluie Huile sur toile 2015 Patrick Blanchon