fragilité

Regarde les feuilles de la grande plante dont les minuscules doigts semblent s’accrocher à la façade. Nous l’avons plantée dans un pot deux années auparavant déjà et elle atteint presque les fenêtres du grenier. Feuilles jaunes et marrons vidées de leur vie. Ployant de leurs branches. Impression étrange. On se souvient du printemps passé où tout a recommencé. Les minuscules pousses devenues vigoureuses avec les mois. Assister de nouveau à la fin d’un cycle. Est-ce que la croissance ne nécessite pas ces cycles de mort et renaissance ? On aimerait y croire. Alors, on se projettera. Ainsi, on ne parle plus de plante, mais de soi.

C’est d’une même fragilité et d’une même force qui paraissent se réunir dans l’acceptation. Accepter le foutu cours des choses. Toujours la même résistance que je perçois à ne pas vouloir l’accepter. À demeurer du côté du fragile sans jamais explorer complètement son tréfonds, c’est-à-dire m’abreuver à sa force. La refusant obstinément. Pour ne pas être trop fort. Avoir tellement la trouille de cette force. Imaginant que l’intégrité de l’être ne saurait pas y résister. Devenir surhumain, toujours le même effroi.

Devenir féminin finalement n’est-ce pas de cet ordre ? Est-ce un effroi réservé aux hommes, je ne le crois pas. C’est de l’ordre du vivant quels que soient son genre et sa perception de celui-ci. Suis-je different de cette ampelopsis. Je l’imagine immédiatement au féminin. Pas pour rien.

Rien n’est plus vrai que la fiction

On ne le sait que tardivement, mais la notion du vrai aide beaucoup pour écrire d’admirables fictions. Plus on imagine être sincère et vrai, mieux cela fonctionne. Dans l’écriture et probablement dans la vie de au quotidien. S’en apercevoir, crée un choc supplémentaire dont on pourrait se passer. Sauf si l’on veut écrire. Enfin, j’en arrive à cette conclusion.

Écouter une personne, n’importe qui, peu importe, raconter une histoire. Presque aussitôt la fiction est là. Dans le ton, dans la manière, dans l’emploi des mots. Peut-être faut-il volontairement l’oublier pour écrire. Avant de s’en souvenir. S’en souvenir aide assurément à la relecture. Sûrement aussi que c’est exactement pour cette raison que j’ai un mal de chien à me relire. Améliorer un texte, c’est ce que l’on désire faire en se relisant. Précisément pour dissimuler quelque chose qui nous saute soudain aux yeux. Telle ou telle maladresse ou exagération. Pourquoi faire tout cela, je bute sur ce pourquoi encore. Ma peur, c’est d’inverser le cours naturel des choses, je crois. Que la fiction devienne la réalité plutôt que l’inverse. Certainement, un garde-fou que je me suis inventé de toutes pièces.

Où en sommes nous avec l’excellence ?

Encore une petite nuit durant laquelle j’ai tourné en rond comme un derviche. Mais pas d’éveil au bout de la transe. Cela arrive plus souvent qu’on l’imagine. Et après avoir balayé, rangé, feuilleté, fumé, bu du café, surgit une idée enfin. Ou plutôt une question à propos d’une idée. Toutes les actions que l’on mène ainsi dans une nuit, une journée, sont elles liées à une même volonté d’excellence ? Autrement dit doit-on balayer avec autant d’application que l’on écrit un texte, peint une toile, prépare le café, roule sa cigarette.

Grande question.

Mais sait-on ce que c’est que cette excellence dont on nous rabat les oreilles depuis l’école ? comment la définir dans mon souvenir ? O égal nul, 5 égal médiocre, 10 excellent. voilà en gros ce que j’en ai retenu. Mais c’est à mon avis insuffisant pour se faire une idée claire de ce qu’est l’excellence.

On se sent gêné lorsqu’on essaie de vouloir la définir. Enfin moi surtout. J’ai l’impression que c’est plus une question d’habitude. On évoque l’excellence comme le loup, ou l’Arlésienne. Mais son visage on ne saurait pas vraiment le reconnaitre.

Peut-être parce que nous vivons sur des acquis anciens, une idée d’ excellence qui provient des vieux grecs ou romains. Depuis le monde a changé et il semble que peu de personnes ne s’attachent à reformuler la définition de ce mot. Est-ce que l’excellence aujourd’hui peut-être la même qu’au temps de Socrate, de Vitruve. Est ce que l’on ne se fourvoie pas en tentant de s’appuyer sur un modèle, un patron totalement démodé.

Evidemment j’en reviens encore à la peinture. C’est elle qui m’apprend tout finalement.

Est-ce que je vise cette notion d’excellence antique lorsque je peins, pas vraiment. Parfois oui bien sur, j’ai été tenté je peux l’avouer, dans ma jeunesse qui a duré longtemps. J’ai essayé de peindre comme De Vinci et Dali, comme tout le monde. Et je me suis arraché les cheveux de ne pas y arriver, et aussi de temps à autre d’y arriver.

Car on a l’air fin au 21 ème siècle de peindre ainsi. Encore que cela revienne sous une autre forme, l’hyperréalisme, sorte d’avatar de l’excellence classique, utilisé pour faire du neuf avec du vieux.

Peut-être que l’excellence était un concept s’appuyant aussi sur une audience, un collectif, qu’il fallait au moins deux personnes minimum pour décréter une quelconque excellence de quoique ce soit.

En est t’on encore capable désormais, parfois j’en doute. La volonté d’atteindre à une excellence me parait aujourd’hui plus du domaine d’une lubie, voire d’une pathologie. Ainsi par exemple le discours politique ressassé par toutes les extrêmes droites, le retour aux valeurs notamment, quelles valeurs… Quelles valeurs pour un Berlusconi, un Salvini, une Méloni ? Voilà où peut mener la volonté inconsidérée de baser ses agissement sur un tel mot lorsqu’on ne prend pas la peine ou qu’on ne veut pas la prendre d’étudier ce qu’il représente, ce qu’il signifie. N’est-ce pas une volonté aveugle ?

Ce que peut-être l’excellence désormais si elle ressemble au fascisme ni plus ni moins qui donc en voudrait sincèrement ? Sauf toujours les mêmes qui tirent profit de la misère du manque et du désir pour établir plus profondément leur profit.

Peindre comme De Vinci comme Dali aujourd’hui cela rapporte quoi de plus au monde que le maintien d’un point de vue non pas fasciste, n’exagérons pas , mais de voyeur qui regarde le monde par le trou d’une serrure. Un voyeur pour qui la beauté sera toujours au delà de cette serrure finalement. Enfermée dans un cadre accrochée au mur d’un musée face auquel nous spectateurs sommes aussi réduits à n’être que des voyeurs.

Je n’aime finalement pas ce mot d’excellence. Je lui préfère le naturel. Mot sans doute galvaudé si on ne l’associe pas à un autre qui est la justesse. Juste et naturel comme la musique si l’on veut. Et c’est ainsi sans trop y penser que l’on balaie un atelier, avec des jours avec et des jours sans, que l’on traverse l’insomnie, tenu en éveil par l’incroyable amnésie du monde qui ne se souvient jamais que de ses peurs ataviques, et trop rarement de la joie d’être.

cent fois sur le métier

Si j’écris, c’est plus pour tenter de clarifier ma pensée que pour convertir des lecteurs, voire obtenir des fans. Ecrire noir sur blanc les idées, les pensées, les émotions qui me traversent, ce ne peut évidemment pas être de la littérature. La plupart du temps ça n’intéresse que moi. Le fait de publier ces textes sur ce blog est sans doute plus un acte symbolique, thérapeutique que tout autre chose. Cependant l’assiduité avec laquelle je pratique l’exercice me surprend toujours. Si j’avais un objectif véritable je me demande parfois si je serais capable de soutenir la même discipline, la même endurance, on pourrait presque parler d hygiène ou d’ascèse.

De quoi me suis-je persuadé pour que régulièrement chaque jour, chaque matin j’écrive ces textes ? Comment me suis-vendu à moi-même cette obligation devenue nécessité. Sans doute par le constat presque immédiat de tout le bien que cela me faisait.

S’exprimer fait du bien. Voilà un élément majeur dans l’argumentaire de vente que je me suis adressé à moi-même.

Ce sentiment de paix une fois le texte écrit, l’idée d’avoir accompli quelque chose pour moi-même, me permet depuis des années de résister à la dépression, ou du moins de ne pas la laisser tout envahir. Ecrire est vital vraiment. C’est l’unique moyen que j’ai pu découvrir qui produisait un réel bénéfice.

Après avoir essayé tant d’autres choses. L’alcool, le sexe, les drogues, le mysticisme intense, la marche, les jeux vidéos pour n’en citer que quelques-unes. Je ne peux nier posséder une créativité importante dans le domaine de l’autodestruction, de l’anéantissement de soi.

Est-ce que je suis fier d’écrire tous ces textes, non. Ce serait vouloir tirer un profit bien exagéré d’un bénéfice déjà tout à fait raisonnable. Le simple fait d’être encore en vie est d’une certaine manière parfois suffisant. Il faut que j’accepte souvent que cela le soit. Y a t’il un autre bénéfice plus important que celui-ci ? Je l’ignore totalement.

Maintenant la question est de savoir si je comprends ce que j’écris. De plus en plus j’ai la sensation que ça me dépasse complètement. Et qu’en plus ce n’est pas vraiment important. Peut-être même que c’est lorsque je ne me comprends pas du tout que c’est la voie à suivre de plus en plus.

toujours cette tendance à exagérer, à me rendre au bout du bout voire même au-delà.

Je veux dire que je ne désire pas vraiment comprendre ce que j’écris quand je l’écris. Que ça ressemble pour beaucoup à de l’écriture automatique ou à un phénomène de possession plutôt. J’imagine assez bien être un roseau au travers quoi le vent souffle et pas grand chose de plus.

C’est après que cela se gâte. Si je me mêle de vouloir m’approprier ce que j’ai écrit comme sous la dictée. Alors là rien ne va plus. Je ne vois plus que du charabia, de la lourdeur, et toute la magie la clarté première qui semblait conduire le bout de mes doigts sur le clavier semble s’être totalement évanouie.

rêver d’écrire en imitant du mieux que l’on peut l’écriture. Mais sans jamais rien écrire vraiment. Voilà en gros à quoi tout cela me fait penser désormais. Est-ce que c’est triste ? non, pas vraiment. Est-ce que c’est drôle, un peu. Combien d’entre nous font la même chose dans tellement de domaines et ne s’en rendent jamais compte. C’est à dire qu’ils dorment et ne se réveillent jamais.

et admettons que l’éveil ne soit pas un rêve au sein d’un autre rêve, cela se sera vu tellement de fois, que faire désormais de cette habitude quotidienne ? Serait-il possible soudain d’en faire autre chose ? Quelque chose d’utile non seulement à moi cette fois mais à un plus grand nombre de personnes ?

Ce qui a déclenché ce texte par exemple provient juste d’une simple question que je me suis posée. Comment me suis-je persuadé d’écrire au point de passer à l’acte durant toutes ces années.

Et revenir à ces premiers arguments mériterait sans doute l’effort du détour. Est-ce que je pourrais persuader quelqu’un d’autre que moi-même de s’assoir à une table deux ou trois heures par jour, chaque matin et de pratiquer la même opération ?

Enoncer la liste des bénéfices , préparer celle des réponses aux objections.

Dans le fond comme tout se vend à peu près de la même façon désormais pourquoi ne pas vendre aussi l’écriture. Surtout pas l’idée de faire des romans, de la fiction. non. L’écriture comme remède miracle afin de conserver à la fois la santé, faire des économies, et de ne plus voir le temps passer.

Finalement ce blog tout entier ce n’est peut-être que cela, une sorte d’argumentaire de vente pour un remède miracle. Et pour le fabriquer je n’ai fait qu’adopter une vieille idée issue du corporatisme. « Cent fois sur le métier remet ton ouvrage ». Reprise par Boileau assurément. Alors que le corporatisme à la base je m’en tape. Bien étonnant tout cela.

Pour illustrer l’article je cherche le mot clef ouvrage sur Google. Je tombe sur des images de ponts. Des ouvrages d’art. Impeccable évidemment. Comme tout. Même si je suis seul à saisir la nature de cette impeccabilité , est-ce que c’est bien grave, non, pas plus que ça.

sortir des limites

Peinture Marc Rothko

Pourquoi vouloir sortir des limites. Sans doute par ignorance de ce qu’elles sont. En premier lieu. Il n’y a qu’à prononcer le mot pour éprouver presque aussitôt la sensation d’enfermement. La sauvagerie en nous ne le supporte guère. Pas plus — mais n’est-ce pas là toute notre sauvagerie-que cet élan vers l’autre ou le monde ? Se retrouver toujours contraint semble à première vue intolérable, insupportable. Le mur contre lequel on s’y heurte est souvent associé au mot limite. On apprend jeune qu’il y a des limites à ne pas dépasser, à ne pas franchir. Sous peine d’être rejeté la plupart du temps à notre solitude essentielle.

Mais, qu’espère-t-on vraiment trouver au-delà ? Après tant d’années, la réponse semble graduellement se préciser. Ce que je crois, c’est que l’on souhaiterait se faire une idée personnelle de la limite. Trouver nos limites propres. Non celles dictées depuis l’enfance et auxquelles l’injonction d’y obéir nous plonge dans la stupeur ou la colère, l’agacement, autant de synonyme d’une paralysie. Mais, au contraire des limites qui nous canalisent, nous forcent à nous mouvoir. Peut-être alors que le mot limite change soudain pour se transformer en celui de valeur. Parce que ce sont bien ces valeurs qui conduisent nos actes plus que n’importe quoi d’autre.

Il y a donc une confusion due à l’ignorance. À partir du mot limite qu’il s’agit de dépasser en premier. Encore une action éminemment politique à pratiquer sur soi que de ressortir un tel mot de la boue dans laquelle il gît. Que le capitalisme impose des limites pour conserver, protéger la propriété n’explique pas à elle seule la valeur d’un tel mot ! Tous les affrontements que crée ainsi une telle définition, tête réduite ou peau de chagrin, finalement, ne font que la renforcer dans son indigence.

La limite, c’est bien autre chose que la haie d’un champ. Qu’un mur d’usine ! Que la marque au sol devant un guichet de banque ! C’est sans doute plus la définition de ce mot qu’il s’agit de franchir, d’aller regarder au-delà plutôt que toute limite réelle, imposée, physique ou psychique.

Nature et perfection

Tout de cette idée pourrait se résumer en quelques mots. L’acceptation des limites. Accepter aussi pour soi-même ces limites. Réduire à presque rien l’idée de l’infini devenue soudain obsolète, caduque. Se souvenir que l’on ne peut appréhender celle-ci qu’au travers de nos limites. Alors qu’en général, on imaginait le contraire, détruire toute limite. Comme la liberté, l’infini ne peuvent plus se percevoir sans la nécessité d’une suite de contraintes, d’une suite d’achèvements.

Remonter à l’origine d’une idée que l’on pense personnelle. Ainsi, par exemple, que la perfection ne soit qu’un synonyme du mot naturel

Peut-être qu’internet propose cette possibilité. De prime abord, on se trouve face à un labyrinthe. Ne pas oublier de se munir d’un fil d’Ariane

Quelques propositions de Wikipédia à ce sujet :

Fil d’Ariane est une expression qui peut désigner :

  • fil d’Ariane, un objet légendaire de la mythologie grecque, qui est à l’origine des acceptions métonymiques ultérieures ci-dessous ;
  • fil d’Ariane, en ergonomie, un système d’aide à la navigation (souvent la navigation web) ;
  • fil d’Ariane, en plongée sous-marine ou souterraine, le filin que le plongeur déroule derrière lui à l’aide d’un dévidoir afin de pouvoir retrouver son point de départ, en milieu trouble ou confiné ;
  • Fil d’Ariane, le nom de la route métropolitaine 901 à Toulouse qui relie les autoroutes A621 et A624 ;
  • fil d’Ariane, un fil de fer tendu, autonome, très proche du fil de fer ; c’est un objet d’équilibre et une discipline des arts du cirque.
  • Le fil d’Ariane, un téléfilm français diffusé en 2012 ;
  • Le fil d’Ariane, une association nationale d’entraide généalogique.

Être naturel, ça veut dire quoi, est-ce qu’être naturel, c’est être soi-même ?Et, donc être soi-même quel sens personnel donne t’on à cette proposition vraiment ? Pour reprendre un leitmotiv du développement personnel, la question : quand sauras-tu vraiment que tu es toi-même ? Bienvenue aux nouveaux abonnés qui vont en prendre pour des années à tenter de résoudre la question. Pourquoi ? Sinon en raison d’une idée erronée concernant les limites et l’infini.

Instinctivement, le refus de l’artifice tiendrait une place importante dans cette injonction de devoir être naturel. L’artifice, la ruse, le but à atteindre ainsi. Instinctivement, on se fabrique une idée du naturel. Pourrait-on réellement dire qu’elle tient debout, qu’elle n’est pas erronée dès le début par l’hypothèse première, qu’elle provient de l’instinct . Comme si l’instinct était un lieu, un espace magique, d’où surgirait une vérité. Magique, puisqu’en dehors de tout raisonnement, de toute pensée et non soumise à une durée. Abolition soudaine et péremptoire du temps. Appartenant à une autre idée probablement toute faite aussi, l’idée d’éternité, ou de temps mythique.

L’hystérie provoquée par l’évanouissement des limites. Le fameux tout est possible. Une sauvagerie dirait-on. J’y vois aussi autre chose de l’ordre de l’abandon. Parce que le résultat est ni plus ni moins une façon de s’en remettre encore au destin, à la fatalité, à une pensée magique. Celle d’un ordre naturel. Résultat de la faillite de toutes nos institutions. Celles dont le rôle était principalement d’en imposer. Des limites humainement compréhensibles. Possible que cette difficulté à comprendre toutes ces idées, tous ces mots, ces concepts, pour le plus grand nombre aujourd’hui mène à ce besoin de reconsidérer la sécurité, la nation, l’ordre. Peut-être que cette incompréhension ajoutée à la ruine des institutions, du politique en général, ne propose que peu d’issues. En gros la dictature ou le yoga. Mais, dans un cas comme dans l’autre, cette nécessité de chercher, dans l’espoir de trouver, un maître.

La voie du mysticisme est cependant bien plus ardue que tout apprentissage du profane. Ce qu’il faut y sacrifier dépasse l’entendement commun. Dans quel but surtout ? Revenir souvent à cette idée du but est loin d’être une sinécure également. En ressortir plus qu’humain n’est pas la moindre des inepties. Finalement, n’est-ce pas là ce fameux but recherché dans cette idée de nature et perfection associées ?

Sûrement aussi qu’il faut passer par ce genre d’ineptie. Tout le genre humain. Revivre encore toutes ces imbécilités concernant la race pure, retourner dans l’utérus en raison de l’effroi provoqué par le fait d’être vivant et d’avoir le choix et le renoncement comme jougs. La fatigue du bœuf ou de l’âne ne pouvant échapper au sillon, au labour, pas plus qu’au fardeau.

paliers

Deux images emmêlées. La première une salle presque vide. Des hommes en uniforme qui torturent un autre. Mains et poings liés. Assis sur une chaise au milieu de la salle, il résiste autant qu’il peut pour ne pas donner le nom de ses camarades. Rien ne lui est épargné. Humiliations, coups, menaces. Il baisse la tête, ne regarde plus ses tortionnaires. Il entre en lui-même, se recréer un espace.

Seconde image, un homme encore. Plutôt jeune, de vingt à trente ans. Il s’est réfugié en forêt. Dans quel pays, impossible de dire. Une forêt immense, il y a de la neige et le vent souffle. Pas de feuilles aux arbres. Un univers en noir et blanc. Temps glacial. L’homme chante et hurle parfois pour essayer de se réchauffer, de rester vivant.

Images entremêlées, car ces deux-là semblent être sur un même palier de la souffrance. Un palier sur lequel je ne peux pas faire de différence entre les individus, ni même concernant les lieux. Ce qui les réunit est la résistance aux attaques de l’extérieur, la façon d’endurer. La façon dont chacun tente comme il peut de se recréer un espace.

Et, si l’envie de renoncer surgit par lassitude, quelque chose empêche chacun de l’accepter. Est-ce tout simplement pour ne pas crever, pour rester en vie, non, c’est plus une curiosité. Celle de percevoir le palier suivant, de saisir dans la chair comme dans la pensée ce que peut produire la souffrance en tant qu’élément de fabrication de l’espace. La souffrance comme moyen ou comme outil. Le terme d’espace est associé à celui de liberté. Ainsi, ils s’aperçoivent simultanément que la liberté est une idée, une représentation qui les entrave. Que derrière ces mots se dissimule autre chose. Est-ce le néant, est-ce l’invisible… nul ne saurait plus poser de mot désormais. Le tour des mots serait effectué, ne resterait plus que le non-dit et l’interligne.

Ce qui les a conduits chacun, ils ont oublié leurs mauvais choix. Ils se sont rendu compte de cette évidence. Que choisir aussi n’était qu’une illusion. Après avoir ruminé longtemps, panser toutes plaies en pensant, récapitulant Se seront aperçus chacun conduits par les sentiers qui bifurquent. Laissant çà et là à tout carrefour une part ou une autre de leur vitalité comme une obole inéluctable à fournir aux passeurs.

Pourrait-on continuer de vivre ayant découvert cela. Cette question est sans doute la seule qui reste. Et, que leur résistance, leur endurance au mal finalement est un jeu. Un passe-temps. Garder la question comme une braise en cheminant de palier en palier et advienne que pourra.

La douleur ressemble à drogue, addictive. Arrive toujours un moment où l’on ne la sent plus, ou une douleur plus aiguë serait souhaitée pour nous garder en vie. C’est aussi ce que l’on se dit et que de pouvoir s’en délivrer changerait tout. C’est sans doute ainsi que naît le confort, la sécurité et les idées toutes faites. Mais mettre à jour une addiction ne l’explique en aucun cas. D’ailleurs pourquoi faudrait-il toujours tout expliquer ?

L’image

Peinture, ébauche de visage imaginaire Patrick Blanchon 2022.

Le visible possède-t-il un cœur, un centre, une raison, une vérité. Deux réponses possibles. Platon dit non. Pour le philosophe, le secret du visible n’est qu’une ombre, une illusion, un mensonge. Et, c’est en cela que cette illusion est condamnable. Second point de vue, La réponse chrétienne. Une sacrée trouvaille de proposer Dieu comme fondement du visible. Fut un temps où la peinture cherchait à rendre compte de cette vérité chrétienne. On peut penser à Saint-Bernardin de Sienne. Lorsqu’il peint l’Annonciation durant la période du Quattrocento. L’artiste et le croyant désirent représenter ce lieu, cet espace où Dieu vient dans l’homme, où ce qui ne peut être figuré devient figure, où ce qui n’a jamais été vu devient visible. De ce point de vue de peintre comme celui de la chrétienté, le cœur du visible est unique et il est Dieu. Le résultat est une révolution de l’esprit puisque désormais, c’est tout l’invisible qui trouve sa raison d’être. La foi remplace le doute, voire le mépris platonicien. Que l’on approuve ou pas cette solution, cela n’interférera que peu avec l’avalanche de mots d’ordre qui en découle. On peut imaginer tout un monde, le monde chrétien, basculer soudain dans cette croyance martelée sur tous les tons. L’injonction d’avoir la foi n’en est que la partie immergée. La morale occupe l’espace sous-jacent, une place prédominante déjà. Dont on peut facilement imaginer qu’elle sert surtout aux puissants pour asservir les plus faibles. Si souffrir au travail permet comme d’obtenir comme rétribution ultime une place au paradis, si la raison de la violence peut enfin s’associer à une cause divine, on souffre sans doute beaucoup plus silencieusement. Dans le calme. Pour ne pas gêner le confort des puissants. Que se passe-t-il alors dans l’inconscient collectif, l’idée que la lumière chasse l’ombre, qu’une guerre existe entre ces ombres et cette Lumière. En tout cas qu’une synergie ancienne, présocratique s’évanouisse à partir de l’appel de l’ange Gabriel. Qu’un nouveau-né engendré par l’invisible devienne un homme crucifié, la figure d’un carrefour entre deux mondes, celui de l’invisible et du visible. Mais pas seulement. Sous cette image d’Épinal, le monde de l’esclavage se distinguant du monde des salariés que dans une apparence. Comment on a tenu en laisse les travailleurs des champs et des fabriques en les invitant à se rendre chaque dimanche à la messe… vu de notre siècle cela semble extravagant. Pourtant, la chose continue sans même que l’on en prenne conscience. Encore aujourd’hui.

Cette habitude d’évoquer la vérité par l’entremise d’images pieuses. Y a-t-il une réelle différence avec les images visibles sur les réseaux sociaux ? La vérité divine est simplement remplacée par la vérité individuelle et de ce fait l’individu, l’influenceur, ne devient-il pas ainsi un avatar de l’invisible lui aussi ? Toute cette morale nommée désormais mindset oulivestylene sert-elle pas les mêmes intérêts que depuis toujours ? Et cette injonction qui chasse l’autre, cette fameuse nécessité d’avoir confiance en Soi. N’y aurait-il pas une translation de sens qui se serait effectuée, Soi-même étant devenu lui aussi cet invisible qu’il convient de nommer, mais d’affirmer, et pas pour rien bien sûr, pour réussirdans la vie. L’hésitation, de doute, les empêchements en général n’appartenant jamais qu’à la créature, rangés dans la catégorie des défaites contre les démons de tout temps.

Iconoclaste certainement. Un paradoxe supplémentaire. Être peintre et iconoclaste. Ainsi, sans doute que tout l’élan vers la peinture abstraite ne tient qu’à ce doute permanent entretenu avec l’idée de la figure, volonté de détruire la figure non. Pas réellement, mais d’en faire douter sûrement. Partager mes doutes quant à la figure telle qu’elle est installée désormais dans notre monde, dans nos vies. La figure ou l’image en général.

L’impossible

Musée du quai Branly Expositionsur le chamanisme. Patrick Blanchon 2017

Il y a des frontières au possible. Nous apprenons cela dés l’enfance. Un martèlement concerté à la fois par la famille et l’école au début , puis plus tard par l’usine la banque et les femmes dont on ne prend pas soin.

Et puis il y a l’impossible, ce territoire inconnu que certains perçoivent d’abord confusément et dans lequel, pour une raison ou par manque de raison ils finissent par s’engager.

C’est seul bien souvent que l’on s’engage dans l’impossible. La vie d’un artiste je l’ai envisagée ainsi. Il y a eut un appel plusieurs fois répété que j’ai trouvé insolite, étrange, et qui peu à peu a fait de moi un étranger.

Un appel? non, cela n’est encore pas le bon mot, plus un coup de poing, un choc déstabilisant absolument. Et dans l’émotion éprouvée alors il n’y a plus eut de haut ni de bas, plus de bon ni de mauvais, plus rien d’autre que cette profondeur infinie du monde qui m’a happé totalement.

La frontière du possible fut traversée les première fois par inadvertance et ce ne fut qu’un rien emporté par la force cinétique d’un tourbillon.

A chaque fois c’était un voyage aussi long que court . Le temps demeure ici sans consistance. La géographie non plus. Le point de vue devient si multiple que se dresse la sensation d’être partout, comme nulle part.

Et, quand effrayé par ce que je venais de traverser je m’en ouvrais aux adultes, alors on me souriait gentiment quand on avait le temps ou bien on me rabrouait à l’heure des corvées urgentes.

Je me réfugiais alors dans l’hébétude, provoquée à la fois par mes découvertes et la résistance à les entendre qu’ont les adultes. C’est ainsi que j’ai pu toucher les frontières bien marquées du possible.

Alors je me suis tu et appris le langage commun, c’est à dire le mensonge. Finalement l’idée était également de se débarrasser un moment de l’oreille absolue.

Alors j’ai étudié les possibles, de nombreux possibles et tous m’ont ramené à la frontière.

J’étais un « sans papier » d’un possible commun. Mon pays, on me sommait d’y retourner par un hochement de tète, par une porte qui se refermait, par un regard fuyant. Alors j’ai compris.

Je me suis tu encore plus loin et j’ai passé la frontière.

Quand je regarde en arrière désormais, ma rébellion d’enfant m’a mené loin et je ne peux que remercier cet enfant de toutes les vies qu’il m’a fait traverser.

Comme Saint Christophe j’ai traversé un fleuve, que dis je ? plusieurs, avec cet enfant sur les épaules. Il a toujours été ce poids que j’ai du supporter, et que bien souvent j’ai voulu déposer, m’en libérer, m’en défaire, parfois jusqu’à vouloir le tuer, l’enterrer profondément sous terre ou le brûler dans des bûchers d’illusions perdues. Le calciner.

Et malgré tout, j’ai continué, et le poids après avoir été tellement lourd a finit par s’alléger.

En traversant la frontière des possibles je suis peut-être arrivé dans une sorte de champs quantique où les lois de la physique, de la logique, n’ont plus cours. Ce sont seulement les lois de l’intention qui gouvernent ici . On peut parcourir des milliers d’années avec la force de l’intention.

Alors j’ai compris pourquoi l’impossible était si terrifiant et pourquoi peu de personnes osent s’y engager consciemment. c’est qu’il faut justement être inconscient pour y entrer, et qu’on ne saurait jamais se familiariser avec lui.

Tout change continuellement et le seul point de repère que l’on peut envisager c’est qu’il n’y en a jamais vraiment aucun. Seul le changement alors peut devenir totem.

Alors voici venue l’heure d’enfiler ce costume constitué de plumes de phénix, ces bottes en peau de phoque, et ce chapeau de poils de jaguar. La danse commence, les pas mènent encore plus loin et plus près vers ce « même et différent » au dehors résonnent les tambours mouillés de pluie du printemps.

formes

L’énergie, le mouvement, l’intention, autant de mots qui désignent un mystère se logeant dans les formes. S’attacher à la forme et partir avec elle à la dérive. Remonter le cours les fleuves et des rivières. Pour parvenir à s’approcher de la discrétion d’une source. Une fois là, se débattre encore pour ne pas rester figé, paralysé, figé par le reflet de cette image. L’excessive gesticulation comme résistance. Souvent propre à la jeunesse. Existe aussi chez les vieillards, perpétuellement insatisfaits de ne voir dans le miroir qu’une tête de con.