L’aura d’une œuvre d’art

Aujourd’hui c’est l’anniversaire de ma belle-mère, une dame de 90 ans tout rond, et nous avions rendez-vous chez une de ses filles pour partager ce moment. Toute la famille était là et chacun avait apporté des victuailles et des boissons pour célébrer l’événement.

Plusieurs fois, la vieille dame s’est penchée vers moi pour me dire qu’elle ne savait pas du tout comment elle était arrivée jusqu’à cet âge avancé.

90 ans je n’arrive pas à le croire… ne cessait t’elle pas de répéter, parfois pour elle seule comme s’il fallait que ça rentre, que ce ne soit pas du domaine de l’illusion, pour que cela devienne un fait avéré.

90 ans, incroyable… mais il faut tout de même y croire.

En rentrant je pensais à tous les membres de ma famille, qui furent rares à atteindre cet âge vénérable. Mes grand-parents sont partis de façon précoce . Et mes parents encore plus rapidement.

En croisant le regard de la vieille dame, il y avait cette interrogation derrière les effusions de joie dont elle faisait montre. Serais je encore là pour fêter la suite ? l’année prochaine par exemple… je l’ai surprise à le penser comme à voix haute.

Et puis à la hauteur de Vienne où nous devions déposer mon beau-fils, j’ai repensé à ce vide que les gens laissent aux vivants, avec lequel surtout ils doivent se débrouiller.

Merci au revoir, profitant d’un feu rouge, une portière qui s’ouvre et se referme, puis le feu passe au vert et je passe la première pour m’enfiler dans la cohue, traverser ce qui reste à traverser de la ville pour me retrouver à rouler sur la RN7 en rase campagne quelques instants plus tard.

C’est fou à la vitesse où les choses naissent existent et disparaissent.

Et bien sur le soir commençait à tomber, et bien sur je pensais à la peinture, je pensais à mes toiles, à mes toiles après moi, encore une fois de plus. Lorsque moi aussi j’aurai disparu.

Et j’ai découvert comme une sorte de réciprocité singulière soudain entre cette idée d’œuvre d’art et cette idée de vie qui traverse l’espace temps à la vitesse de l’éclair.

Que laisse une œuvre derrière elle lorsque l’époque et l’espace dans lesquels elle a été conçus sont devenus étrangers à des contemporains du futur ?

En allant boire le café, pour fuir une averse nous sommes monté boire le café chez le couple qui nous accueillait. Lui s’est mis à collectionner des pièces d’antiquités et il prit un grand plaisir à nous présenter celles ci qu’il enferme dans une petite vitrine.

Il y avait là des bronzes, notamment une hache votive de couleur vert de gris, une anse travaillée de façon à représenter Dionysos, le visage réjouit tourné vers ce qu’on imagine avoir pu être un pot à vin qui a désormais disparut. Des petits boucs en face à face ayant connu tout un monde de marchands et de poètes de la Perse antique, un vase en albâtre dont on pouvait s’apercevoir de l’authenticité en raison des stries concentriques laissées sur ses parois translucides.

Ce qui était touchant c’était les certificats d’authenticité justement qui accompagnait chacune de ces œuvres et où étaient stipulés les divers carottages, tests, et analyses menés par les experts pour attester qu’une telle provenait de -2000 avant JC, une autre 400 après… et quelques paragraphes en sus indiquant la provenance, les dimensions, le prix. Tous les dits documents signés à la main par qui de droit.

C’est tout ce qui pouvait étayer, remplacer si l’on veut l’espace et le temps dont je parlais plus haut.

Les œuvres quant à elles restaient scellées dans leur singularité ne laissant filtrer qu’un mince filet de familiarité possible lié à la répétition innombrable des formes et à l’histoire que chacun entretient avec elles.

Soudain je pensais aussi à l’architecture en mettant la clef dans la serrure de notre home sweet home enfin, qui se construit pour mettre en valeur le vide.

Et j’ai eu comme un vertige.

Ce ne sont pas tant les œuvres en elle même qui révèlent quoi que ce soit sauf cette fameuse singularité. C’est ce qui a été tout autour d’elles et qui n’est plus, c’est le vide d’où elles surgissent et dont elles semblent témoigner au final.

Encore une raison de plus me dis-je pour s’accrocher au hic et nunc, au moment, le reste n’étant que songe filant vers on ne sait quoi on ne sait où.

Voilà ce que représente la peinture sans doute dans mon esprit enfantin et peureux, une matérialisation de l’instant présent, qui parfois s’étend, mais ce n’est pas bien grave, sur plusieurs heures mois années créant un espace sécurisé.

Une sorte de barrage contre ce torrent du temps et de l’espace du monde « réel » qui nous avale et nous recrache en cendres.

Une respiration qui s’élève plus ou moins courageusement contre le risque d’être la dernière, avant l’ultime calcination, la réduction en poudre, en atomes…

travail d’une de mes élèves.

Le but c’est quoi ?

Quels sont les buts que nous nous fixons ? Nous appartiennent-t’ils vraiment ou bien les récupérons nous par mimétisme?

Y a t’il une différence marquée entre le besoin et le but ? Et si oui laquelle ?

Est ce que la faim nous pousse à créer des buts pour répondre au besoin de se nourrir ?

Exemple j’ai une inextinguible faim de créer, de peindre, comment vais-je m’y prendre ?

Avec brutalité avidité sauvagerie ? Afin d’atteindre à un état de satiété le plus rapidement possible, comme pourrait le faire un chien qui ne relève le mufle de sa gamelle qu’une fois celle-ci vide ?

Ou bien avec élégance, raffinement en repoussant le plus loin possible cette sensation de satiété pour conserver l’appétit le désir ?

Évidemment que je préfère la seconde solution. Je veux dire lorsque j’y pense, que je peux me projeter dans ce processus .

Mais dans les faits ce n’est pas le cas. Je fonctionne de façon impulsive dans le moment où ça me traverse.

J’ai faim je bouffe j’ai envie de dormir je m’allonge n’importe où , j’ai envie de peindre je peins.

Je vis ainsi dans une sorte de perpétuel présent et sans jamais me projeter au lendemain.

Est ce un but ? Je ne le crois pas, c’est répondre de façon plus ou moins pulsionnelle à un besoin.

Pourquoi m’en plaindrais-je cela me convient la plupart du temps. Là où ça se gâte c’est lorsqu’on me demande que fais tu ? De quoi as tu vraiment envie ? Peux tu te projeter à une semaine ? Un mois ? Dix ans ?

J’en suis incapable. Et cette incapacité devient alors un problème comme si c’était une tare voir un délit dont je devais répondre face à un tribunal …fournir des preuves etc.

Je crois que je suis malade de toutes ces idées de buts, de projets.

Mon incapacité chronique à établir des plans auxquels je puisse me tenir dans une durée est insupportable tout autant pour les autres que pour moi-même.

J’ai parfois la sensation d’un vide extrême dont la raison d’être serait la pensée d’avoir épuisé tous les buts, tous les désirs qui ne m’appartiennent d’ailleurs pas mais qui sont propres et communs à l’espèce.

À ces moments là je me retrouve avec mon pinceau en suspens incapable de décider de la moindre touche.

La journée s’écoule dans un désœuvrement magistral qui ressemble à l’état dans lequel je me retrouvais après les raclées que me filait mon paternel.

Un désœuvrement qui ressemble à une révolte toute entière repliée dans la passivité.

C’est à se cogner la tête contre les murs d’avoir encore autant de haine de ressentiment comme d’ignorance en soi. De ne jamais totalement parvenir à les surmonter.

Je suis ce gamin qui a tout épuisé de ses ressources , qui s’enfonce dans la forêt et qui ne cesse de s’y perdre en espérant toujours y parvenir à la fois par hasard et pour de bon.

Exactement la même façon que j’emploie pour peindre au hasard en espérant que quelque chose enfin s’achève.

La jeunesse d’Hercule et sa folie.

L’insensé mis au ban

En mars 2019 Grégoire Falque alias « Le Délesteur » a été « effacé » des pages de recherche de Google sous prétexte que ses publications étaient  » vide de sens » pour un employé de la célèbre firme accompagné de son fidèle algorithme.

Grégoire Falque a eut beau protester et il continue de le faire, en vain.

Cela fait réfléchir.

Si un sombre scribouillard a ainsi pouvoir d’effacer le travail d’un artiste sous prétexte qu’il le trouve « vide de sens » qu’en est t’il alors des publications de chacun de nous?

On le sait désormais tout ce qui passe par le numérique nécessite désormais une contrainte c’est la fameuse « meilleure expérience utilisateur »

Et ce sont des robots qui se chargent la plupart du temps d’en décider en épluchant un certain nombre de critères.

Nous l’auront donc compris tout ce qui est insensé et inconfortable doit être mis au ban de la sphère numérique.

Il y a maintes manières d’être effacé de la plus subtile à la plus grossière.

Soit les robots considèrent que votre contenu n’est pas intéressant et ne vous référencent pas dans les fameuses pages google, soit vous pouvez recevoir un message directement par mail vous indiquant de rejoindre une certaine conformité sous peine de sanctions.

Si l’art ne peut plus exprimer à voix haute ce que les gens normaux nomment l’insensé, il y a une sacrée couille dans le pâté.

Car l’insensé mis au ban d’une société ne tardera pas à en devenir le cœur névralgique par un phénomène mystérieux dont je ne vous fatiguerai pas à expliquer les méandres, le cheminement.

C’est un peu comme la mort que l’on a expulsé du cœur des villes pour laisser croire aux citadins que celle ci avait disparu, qu’elle n’existait plus.

Avez vous vu le cœur de la ville désormais, y a-t-il jamais eu quelque chose de plus mortel que toutes ces agences bancaires, ces officines d’assurance, et ces magasins de fringues à perte de vue ?

On ne peut pas traiter ainsi l’insensé ni la mort sous peine de subir tôt ou tard le retour du boomerang en pleine poire.

En attendant je vous laisse le lien pour aller voir le travail de Grégoire Falque que personnellement après les premières strates où j’ai explosé d’un rire nerveux, j’ai découvert extrêmement poétique, pour ne pas dire « essentiel » afin de ne pas crever la gueule ouverte étouffé par les miasmes de cette organisation de malfaiteurs qui désormais nous extorquent non seulement nos données personnelles, mais tout ce qui donne un peu de sel à la vie.

https://www.facebook.com/byarseneca

https://www.arseneca.com/?fbclid=IwAR2ThITleSo4KaMNpNErCkxelFWi_U0aejaMftN6Pt-m_VA4DGIlacYyDE8

La représentation.

Voir, entendre, gouter, toucher, renifler une fois.

Puis recommencer durant tant de minutes d’heures d’années

S’y habituer.

c’est dans ce genre de cellule que l’on se retrouve coincé.

Que l’on vit comme un somnambule.

Pour s’extraire de la gangue que faut-il ?

Un choc ? un coup de foudre ? une maladie ?

Passer de la représentation permanente du même

à la présentation, à l’autre

c’est un attentat dans lequel on pénètre presque toujours comme victime

Et si jamais on s’en tire

si on trouve la sortie

Avant la fin de la représentation

les applaudissement, les hourras

alors tant mieux.

De l’allégorie à l’héroïsation

Comme il faut rendre à César ce qui appartient à César, ce titre est emprunté à une citation de Béatrix Saule qui, en 1975 devait être encore Conservatrice en Chef de Versailles ainsi que je l’ai découvert en lisant cet article sur la galerie des Glaces.

On y parle également d’une volonté d’Art Total ce qui entre immédiatement en résonnance avec mon article précédent  » on va tout vous expliquer« 

Ce désir monarchique, impérieux de vouloir rassembler en un même lieu tout l’art et tout le faste qui définit à la fois Louis le 14ème et produit une image fausse de la France de 1678 qui croule sous les dettes justement dues à cette volonté de prestige. Décidemment nous devons aller rechercher les racines du terme « Bling-bling » bien en amont du bout de notre nez soit disant moderne.

Il suffit de feuilleter l’histoire pour se rendre compte à quel point l’étalage et l’épate font partie du protocole des tyrans et des despotes plus ou moins éclairés.

Ainsi je ne parlerai pas de l’exposition sur Napoléon évidemment.

Cela me rappelle trop de souvenirs douloureux. Notamment mon vieux Leica qui prenait des photographies discrètes sans émettre le plus petit son lorsque les deux images se juxtaposaient dans la visée télémétrique pour rendre le réel piquant comme pas deux en black and white.

Donc la galerie des Glaces est certainement une élaboration politique dont nous avons payé cher le tribut tout comme nous avons payé cher les campagnes Napoléoniennes

Et comme j’avais à l’époque aussi payé une petite fortune mon Leica.

Je pense à toutes ces boursouflures pompeuses devant lesquelles certains frissonnent encore et s’ébaudissent et c’est à mon tour d’avoir la chair de poule.

Pas pour les mêmes raisons évidemment.

J’imagine la vie de ces espions en partance pour la Sérénissime et dont la mission était d’aller dérober certains secrets de fabrication des maitres verriers.

Comment pouvaient il ensuite se regarder dans leur miroir en se rasant ?

Et bien il suffit juste de voir dans le même miroir la tête que je fais finalement en publiant sur les réseaux sociaux.

Je ne suis pas loin d’être du même acabit participant à la même construction et pour sans doute aussi les mêmes intérêts plus ou moins masqués désormais. La richesse des GAFA, ces nouveaux maîtres du monde.

Evidemment on peut dire que j’exagère que j’abuse des allégories et des métaphores. Que tout cela sera finit un beau jour lorsqu’on écrira sur ma plaque tombale ci-git ce héros.

Et pourvu que ça me fasse une belle guibole, à défaut de cette entrejambe polie, qu’arbore héroïquement le gisant de Mossieur Victor Noir

On va tout vous expliquer.

C’est en 1978 que parait le roman de Georges Perec « La vie mode d’emploi » qui obtiendra la même année le prix Médicis.

Une toute première ébauche avait déjà vu le jour en 1974 dans « Espèce d’espaces » du même auteur publié aux éditions Galilée.

A l’origine raconte Perec l’idée lui est venue de l’observation d’un dessin: No vacancy de Saul Steinberg

No vacancy de Saul Steinberg

Il s’agit d’un immeuble dont on a retiré les murs extérieurs afin que l’on puisse observer la vie des habitants.

Le but du roman est d’épuiser non la totalité du monde mais d’un fragment seulement de celui-ci. Ce qui est déjà en soi une tâche impossible lorsqu’on y réfléchit.

C’est sur le postulat d’une exhaustivité possible en raison du lieu et du temps réduits face à l’immensité de l’univers et de l’éternité que s’agite en vain , l’ambition de Bartlebooth le principal protagoniste de ce récit ou de ces mini romans contenus dans le roman tout entier.

On pourra aussi retenir le personnage de Valène, ce peintre qui désire « faire tenir toute sa maison sur sa toile ».

Perec mettra une dizaine d’années pour construire ce roman mais il déclarera aussi que c’est une obsession qui remonte à bien plus loin, comme d’habitude à l’enfance.

Ce désir d’exhaustivité, de vouloir tout expliquer, dérouler, déployer pour se faire une idée claire de quelque chose, de toutes choses, voilà ce qui ne nous quitte plus désormais.

Une volonté malsaine d’ubiquité ne cesse de nous animer cependant qu’elle nous dirige simultanément tout droit vers l’insignifiance magistrale. Quel drôle de paradoxe ne trouvez vous pas ?

Evidemment si ces idées me viennent ce matin ce n’est pas pour rien.

Je me rends compte en examinant mon travail de peintre que celui ci aussi est propulsé par ce même désir d’exhaustivité, par cette nécessité de déployer de nombreuses techniques, de nombreux médium, et ce sur de multiples formats et supports.

Il y a comme un mouvement dont le point de départ serait de vouloir absorber le monde l’ingurgiter le dévorer pour le restituer à chaque fois sur une seule toile, un seul dessin, et qui évidemment se solde par des échecs à répétition.

Je ne crois pas être le seul à qui cela arrive. Je crois que beaucoup d’artistes sont obsédés par cette idée d’exhaustivité sans même qu’ils n’en prennent jamais conscience.

Non pas que l’art puisse expliquer quoi que ce soit, cela j’en suis désormais persuadé, mais comme la profusion des œuvres, la profusion des pensées sans doute provoque t’elle cet élan vers une sorte de toute puissance dangereuse que l’on mettra des années parfois a ralentir puis à freiner enfin.

Cette boulimie s’achève souvent par une anorexie avant d’enfin trouver son juste milieu par la mystérieuse opération du Saint-Esprit allié à celui Des vases Communicants.

Aussi mon poil se hérisse t’il malgré moi, notamment celui qui trône au creux de la paume de ma main, sitôt que j’entends la phrase plus du tout magique pour deux ronds :

« On va tout vous expliquer »

Désolé je ne bouffe plus au même râtelier, mes seigneurs et dames, désormais j’ai réduit la voilure, je deviens gourmet, je me contente de savourer, j’étudie l’élégance, je m’abstiens de lécher l’assiette.

Avantages et inconvénients de la prise de notes

Nous connaissons tous cette histoire où un jeune garçon a tellement peur de s’égarer qu’il emporte des miettes de pain dans ses poches afin de poser des points de repère dans la forêt. Cela part évidemment d’une ignorance de ce que sont l’égarement et l’appétit des oiseaux. Mais si cette première action n’avait pas été tentée il n’y aurait pas de retour, le Petit Poucet ne pourrait pas en tirer la conclusion qu’au lieu de miettes il est préférable de semer de petits cailloux.

Hier j’ai retrouvé cette peur de l’égarement par hasard. Comme quoi nous n’en sommes jamais totalement indemnes. Et ce même si on a déjà expérimenté énormément de stratégies dont l’objectif récurrent est de ne pas oublier son chemin ni cette peur surtout de l’oublier.

En pleine crise de procrastination, errant parmi les divers objets de mon atelier je me suis finalement assis pour ouvrir ma tablette et me connecter à YouTube. Je me souviens que j’avais juste envie de voir un reportage sur la grotte d’El Castillo, en Espagne concernant l’art pariétal. Mystère des lubies qui me traversent régulièrement…

Au début d’une vidéo traitant de la grotte Chauvet… une publicité a attiré mon attention.

Il s’agissait d’un jeune homme de 16 ans Eliott Meunier ( je vous mettrai le lien en fin d’article promis) dont le bagou et l’intelligence me sidérèrent presque immédiatement.

Il vendait une formation sur la prise de notes intelligente ( encore une de plus me suis je dit ) mais le prétexte n’avait que très peu d’importance finalement car ce qui comptait était la fascination qu’il exerça sur moi durant les toutes premières minutes.

Avec une excellente organisation de sa pensée, son éloquence et sa bouille sympathique il capta mon attention et je repoussais de plus en plus le moment où normalement je devrais appuyer sur le message  » passer les annonces ».

En haut à gauche de l’écran un lien commercial se mit à clignoter et sans réfléchir je cliquais dessus.

Il s’agit d’une formation gratuite de quelques jours par email pour se constituer un second cerveau qui va ô joie emmagasiner tout une masse d’informations, facile à retrouver et qui laisserait le premier faire son boulot tout simplement, l’allègerait en ne perdant plus de temps à faire autre chose qu’à réfléchir.

A l’aide de captures d’écran Eliott Meunier me démontra, une fois inscrit , l’importance de prendre des notes et surtout de pouvoir intelligemment les utiliser afin de créer des articles, des vidéos, des podcasts etc… en seulement quelques clics.

Autrement dit comment utiliser la procrastination pour augmenter sa productivité par ce que l’on nomme l’effet cumulé, et les intérêts composés.

Qu’est ce que ça peut bien vouloir dire que cette notion d’effet cumulé allez vous me demander

Et bien pour résumer c’est le fait de faire une chose un petit peu tous les jours, de mettre en place une habitude, une action qui lorsqu’on la réalise sur le moment n’a l’air de rien mais qui au terme d’un certain temps produit de la valeur.

Pour ne citer qu’un seul exemple de ce que représente cet effet cumulé je pourrais citer ce blog par exemple.

Je passe en moyenne une heure par jour pour écrire un ou plusieurs articles depuis 3 ans désormais.

Ce qui désormais représente plus de 1500 articles.

Si je prends une moyenne de 2000 mots par article, cela représente 3 000 000 mots écrits depuis toutes ces journées ces semaines, ces mois ces années !

De quoi écrire plusieurs livres si j’en avais le courage, la motivation autrement dit si je m’attachais à une discipline.

Du coup j’ai l’effet cumulé mais pas encore vraiment le gout pour les intérêts composés.

La principale difficulté que je rencontrerais si je devais utiliser tout ce contenu pour le transformer en livres serait de regrouper ces textes par catégories, ce que permet déjà WordPress à condition que l’on utilise l’option.

J’avoue qu’au début je ne l’ai pas beaucoup utilisée pas plus que la notion d’étiquettes.

Cela signifie que je ne peux pas rattacher de nombreux textes entre eux par ce que l’on nomme un système de maillage interne.

J’ai réglé partiellement cette difficulté lors de la création de mon premier livre en revenant dans l’interface de gestion des articles ce qui apparemment n’est plus aussi facilement accessible désormais.

J’ai construit un menu dans lequel j’ai utilisé des mots clefs comme « propos sur la peinture » « récits de fiction » « poésie » par exemple pour avoir des dossiers dans lesquels ranger rapidement chaque nouveau texte.

Classement très sommaire évidemment.

Cela pose une question c’est comment appréhender à la fois nos connaissances sur un thème, comment percevoir les limites de notre savoir sur ce thème, et comment éviter les redites ? C’est à dire ne pas rabâcher toujours les mêmes choses jusqu’à saouler son audience.

Une idée qu’Eliott Meunier propose c’est de considérer tout contenu comme un assemblage de briques dont il faut trouver les concepts essentiels.

C’est à dire qu’à chaque fois que l’on lit un bouquin, regarde une vidéo, écoute un podcast s’imposer la discipline de déconstruire le contenu pour en déceler les concepts essentiels. C’est ce qu’il nomme la phase de déconstruction.

Puis de créer une note globale sur chaque contenu avec nos propres mots sous forme de titres puis le blabla qui l’accompagne en dessous.

Ensuite il s’agit de reprendre chacun de ces titres pour en faire une note permanente qui toujours avec nos mots notre langue personnelle résumera le concept afin de le dissocier et ainsi le rendre autonome. Cette note sera bien sur reliée ensuite à sa source, et à de nombreux liens sous forme de mots clefs et de backlinks, le fameux maillage interne et externe.

L’objectif est de crée ainsi tout un réseau d’information autour d’une thématique semblable au réseau neuronal de notre premier cerveau.

Pour illustrer son propos Eliott Meunier utilise un logiciel gratuit nommé Obsidian.

Evidemment il en fait la pub et au travers d’autres vidéos de sa chaine You tube il nous montre la manière de l’utiliser de façon schématique pour nous donner l’envie de nous le procurer. Et surtout de suivre sa formation payante afin de pouvoir tirer la puissance maximum de ce système de prise de notes.

Bon.

Je me suis évidemment dit que c’était tentant. On ne va pas se mentir c’est un rêve d’imaginer appuyer sur un bouton et d’avoir un contenu qui se construit magiquement devant nos yeux n’est ce pas ?

C’est un rêve récurrent chez moi en tous les cas.

Plusieurs fois dans ma vie j’ai été obsédé littéralement par ce syndrome du Petit Poucet. Seulement voilà je prenais un tas de notes sur tout un tas de carnets et je ne les relisais que très rarement. Je me disais toujours ce sera pour mes vieux jours vous voyez ce que je veux dire.

C’est le genre de chose qui n’arrive probablement jamais.

Aujourd’hui j’ai atteint un âge avancé et j’ai perdu pas mal de ces carnets de notes, j’en ai même jeté beaucoup à la poubelle dans mes moments de lucidité aigue.

Mais régulièrement ça me revient d’une façon ou d’un autre.

Et je me dis comme ce serait chouette, appuyer sur un bouton et tout retrouver aussitôt.

C’était déjà ce que j’imaginais de l’informatique en général lorsque dans les années 90 j’ai touché pour la première fois un clavier d’ordinateur.

Et là je suis resté comme un con.

Parce qu’avant d’appuyer sur le fameux bouton je me suis rendu compte qu’il fallait faire un travail prodigieux en amont pour comprendre comment tout cela fonctionnait. Comment ouvrir une fenêtre déjà, comment écrire sur un traitement de textes ? comment utiliser Excel ? et j’ai passé des mois à étudier toutes ces choses avant de pouvoir enfin me retrouver devant mon écran pour pénétrer dans le vif du sujet.

Ce que je ne fis pas tout de suite car c’était les débuts d’internet et il y avait là aussi énormément de choses que je ne possédais pas et dont je me suis donné l’obligation d’étudier.

Il y a deux ans je tombe sur un vidéo d’Antoine BM sur la prise de note intelligente et tous mes vieux démons se réveillent. Je profite d’une promo et j’achète cette formation et je m’y colle.

A la vérité je n’ai jamais pu aller plus loin que les premiers modules. Quelque chose me disait que je perdais mon temps à suivre cette formation et évidemment je m’en suis voulu de m’être fait avoir par moi-même, par ces idées de manque ou de peur ou je ne sais quoi encore.

Cela me montre à quel point en tant qu’internaute je suis vulnérable.

C »est à dire que l’on peut passer à un état de consommateur passif qui cherche du contenu sur l’art pariétal au statut de prospect puis de client en l’espace d’à peine quelques minutes.

Je ne crois pas être le seul à qui cela arrive n’est ce pas …

Si je devais résumer les avantages de prendre des notes c’est à mon avis qu’il s’agit de rendre la procrastination plus acceptable vis à vis de nos propres yeux. Prendre des notes et les flanquer dans un carnet ou un logiciel en vrac au fur et à mesure de nos lectures ou de la consommation de nos innombrables contenus n’est rien d’autre qu’une façon de se donner « bonne conscience ».

Et cela ne sert à rien si on ne possède pas un système solide de classement par thématique, par concept, par auteur, par tout une série d’exemple et d’articles connexes qui permettront ainsi de se faire une idée de l’état de nos connaissances sur un sujet précis.

Si on n’est pas créateur de contenu soi-même, j’imagine que cela ne sert pas à grand chose de posséder un tel système.

Et encore faut il s’entendre sur la définition de créateur de contenu évidemment.

En ce qui me concerne je crois que le désordre, que l’anarchie même de mes différentes connaissances même si parfois cela me plonge dans un ennui épais, me permet également d’avoir des moments de créativité intenses.

Je ne pense pas que j’éprouverais le même plaisir de voir surgir les idées si je n’avais pas cette impression agréable qu’elles surgissent à la fois de partout et de nulle part lorsque je les vois apparaitre sur mon traitement de textes.

En vrai je n’ai pas d’autre but que le plaisir de jouer avec toutes ces connaissances et ces idées, je ne cherche pas à en tirer un avantage financier la plupart du temps.

D’ailleurs cela arrive tellement rarement à mon esprit que je pourrais bien trouver cela suspect au bout du compte ne trouvez vous pas ?

L’un des inconvénients majeur de tous ces systèmes de prise de note désormais c’est que j’ai la sensation de déléguer mon intelligence à un système, à une machine dont je deviendrais esclave.

Les carnets se perdent.

Les supports numériques ne sont pas éternels j’ai déjà vu cela avec les CD et DVD que l’on nous vendait autrefois comme inusables, indestructibles.

Je suis peut-être vieux jeu en fin de compte je fais confiance à l’inconscient dont les objectifs comme les voies de tous les Dieux sont impénétrables.

Impénétrables cela ne signifie pas qu’ils n’existent pas ces objectifs. Ils sont cependant différents de ceux auxquels on s’accroche pour passer le temps comme on dit.

Un peu d’humour pour terminer.

La nuit dernière j’ai rêvé d’un bouchon en Loire Atlantique, le lendemain je me suis dépêché de peindre ce petit 20x20cm pour ne pas l’oublier.

Bouchon en Loire Atlantique

Lien vers la Chaine Youtube d’Eliott Meunier :https://www.youtube.com/channel/UCPo1nFSGNkyzrA9yvtkEvIw

La conscience et le temps

Depuis plusieurs jours je ne cesse de penser à mille petites choses qui d’ordinaire me paraitraient insignifiantes. Lorsque je dis « penser » c’est un bien grand mot. Car à la vérité, elles se présentent à ma conscience sous forme de petits flashs, comme ces étoiles filantes dans le ciel nocturne de la mi aout. Il y a toujours un doute sur leur apparition et leur disparition. A un tel point que le spectateur lui-même pourrait , à ce moment là, douter de qui il est.

Ce sont de petites choses comme par exemple le fait que très récemment quelqu’un sur le parking a éprouvé le besoin pressant de s’emparer des essuie-glace de mon vieux Kangoo. Ou encore le fait que mon attention se soit soudain fixé sur une anfractuosité du grand mur bordant la cour à l’Est. Cela m’arrive régulièrement d’examiner les murs, je pourrais presque parler de manie, ou d’habitude. Alors pourquoi est-ce que mon esprit rejoue régulièrement la scène de cet instant là particulièrement ? Comme s’il représentait une sorte de synthèse de toutes les anfractuosités déjà observées tout au long de ma vie. Comme si aussi ce vol d’essuie-glace n’était pas seulement un vol d’essuie-glace mais le symbole de nombreux larcins dont j’ai été la victime, et même le coupable finalement.

C’est comme si ces micro évènements étaient des punaises qui à un moment donné épinglent la conscience dans un instant particulier, la focalisent sur celui-ci et que simultanément il n’existe plus que cette scénette, que tout le reste tout autour s’évanouisse mystérieusement.

Cela forme une sorte de galaxie mais en fait je pourrais aussi bien parler d’un espace clos à l’instar d’un bocal dans lequel ma conscience aurait à peu de chose près la forme d’un poisson rouge.

Et évidemment ce poisson se heurte perpétuellement aux parois de verre du bocal. Il ne peut avoir accès à l’au-delà de celui-ci.

Ce qui me fait réfléchir sur l’attention que l’on porte à certains pans de notre existence, à certains pans de la réalité qui nous entoure, et pas à d’autres.

N’est-ce pas cette attention seule qui crée ce que nous nommons la vie, la réalité, le monde, et je ne sais quoi d’autre encore ?

Et nous faisons exactement là même chose avec la notion de temps.

Nous attribuons de l’importance, de l’attention à certains instants et très peu à d’autres. C’est comme si nous vivions dans une large proportion de notre existence totalement inconscients et du temps et de la réalité.

Aussi loin que je puisse me souvenir de qui je suis j’ai toujours été frappé par cette évidence: l’inconscience dans laquelle nous baignons tous et en même temps ce genre de folie d’attacher une attention souvent démesurée à ce que nous nommons « important ».

Peut-être que ma révolte à l’origine ne provient que d’une indignation profonde et qui concerne en grande partie cette indifférence que la plupart des gens entretiennent avec le monde et eux-mêmes.

J’ai perdu si je peux dire un temps formidable, des années à m’insurger contre l’évidence.

Mais dans le fond je ne suis pas si différent que tout à chacun. Je n’attribue pas non plus de l’importance à tout. Parfois même en ayant poussé jusqu’à l’extrême l’indignation je n’en ai plus attribué à rien.

J’ai passé aussi un temps fou à me foutre royalement de tout et surtout de moi-même.

Aujourd’hui j’ai exploré à peu près tout ce qui était en mon pouvoir en matière d’attention ou d’inattention et j’en reviens encore une fois à la position du milieu. En espérant qu’il soit juste.

Juste pour ne faire pencher le fléau de la balance ni vers l’une ni vers l’autre.

Parvenir à une équanimité quasi totale.

Mais c’est une folie évidemment et pour m’en préserver à un moment donné j’ai du avoir l’intuition que je parviendrai à cette conclusion un jour ou un autre, et je me suis préparé un antidote.

Le fait de me marier.

C’est extraordinaire le mariage quand on y pense. A deux on se corrige perpétuellement en matière d’attention.

Lorsque mon épouse par exemple me dit « tu ne fais attention à rien » j’entends tu ne fais pas assez attention à moi.

Et vice versa évidemment.

On a toujours de quoi corriger le tir. Par tâtonnement peut-on dire, on appréhende ce que peut être la paix du foyer, quand on est fatigué des guerres.

Cette fatigue pour autant qu’on s’y intéresse, que l’on puisse aussi lui accorder de l’attention représente souvent ce que l’on nomme la fatigue du quotidien.

C’est à dire toute cette attention que l’on porte à des habitudes comme aux parois du bocal. Ces habitudes qui créent le bocal dans lequel il n’y a plus seulement un poisson rouge mais deux.

On se plaint parfois de cette fatigue, lorsqu’on lui porte une attention trop importante. C’est à dire que l’on ne voit pas les bénéfices qu’elle dissimule, qu’on ne veut pas les voir sans doute.

Pourtant ces deux poissons rouges ne sont pas là par hasard autant qu’on puisse le croire.

J’étais en train d’écrire ce texte lorsque soudain mon épouse m’appelle. Un problème avec son ordinateur à résoudre de façon urgente.

La première chose qui me vient est bien sur l’agacement. Je déteste être interrompu pendant que j’écris. je maugrée, je râle plusieurs fois, je fais ça aussi par habitude. Mais je sais aussi qu’à un moment ou à un autre je vais me lever et me diriger vers son bureau, et examiner le problème.

C’est toujours le même schéma mais j’éprouve cette nécessité de râler malgré tout, de m’attarder quelques instants pour m’apitoyer sur mon propre sort. Le genre « pourquoi moi ? » on connait tous plus ou moins cela n’est-ce pas.

Cet instant, la conscience de cet instant où soudain on baisse les bras et où l’on se dit que ce qu’on est en train de faire n’a pas plus d’importance finalement que le vol d’une paire d’essuie-glace ou bien l’attention que l’on porte à un trou dans une paroi.

On se lève et l’on plonge dans l’inconnu que représente cette nouvelle panne informatique et on ne se rend même pas compte que c’est une chance de traverser enfin la paroi d’un bocal où d’une relation que l’on a installée malgré nous ou à cause de nous. Que c’est une chance qui s’offre pour voir un peu plus loin que le bout de ses nageoires.

Pourquoi changer ?

L’idée de changer revient comme une ritournelle, tu sais c’est un peu cette chanson que l’on fredonne sans savoir vraiment pourquoi ni comment et qui finit par nous agacer au bout d’un certain temps. Tout ce qui est plus fort que soi est agaçant n’est-ce pas ? Tout ce que l’on ne maitrise ni ne contrôle pas l’est souvent aussi. Cette agacement je crois qu’il provient du petit enfant que l’on conserve au fond de nous-mêmes, et qui soudain comprend que beaucoup de choses dans la vie le dépassent. Qu’il ne maîtrise ni ne contrôle pas grand-chose.

Alors je peux me dire que c’est enfantin de vouloir changer. C’est à dire que j’imagine grâce à l’illusion du changement devenir un autre. Mais quel autre si ce n’est celui qui espère parvenir à s’adapter, c’est à dire à maîtriser en toutes circonstances l’impact provoqué par les circonstances.

Lorsque j’étais gamin j’étais fasciné par l’eau. Y t’il quelque chose qui s’adapte mieux aux circonstances que celle-ci ? Et comment s’y prend t’elle ? C’était déjà ce genre de question que je me posais lorsque j’allais m’asseoir au bord du Cher pour essayer de devenir un pêcheur aussi habile que mon père.

Je l’imaginais habile évidemment comment n’aurait-t ‘il pas pu l’être ?

Par mimétisme je m’efforçais de m’extraire de quelque chose déjà pour me rendre vers un ailleurs imaginaire.

Il me semble que si j’avais pu me filmer à 8 ou 9 ans en train de jeter ma ligne dans le fleuve j’aurais pu voir cette caricature à la fois pathétique et émouvante de ce petit garçon effectuant des efforts insensés pour devenir homme.

Pas n’importe quel homme, le père.

Le pouvoir et la fascination dans lesquels j’avais glissé avec une facilité déconcertante m’avait totalement déconcerté.

Je n’étais plus une mélodie, mais une cacophonie.

L’admiration, la haine, l’amour et la crainte formaient alors une sensation omniprésente de panique qui m’interdisait l’accès à qui j’étais. Tout mon être s’élançait alors vers ce désir de ressembler à ce père tout en détestant souvent le résultat que j’obtenais.

Cela m’agaçait beaucoup et déclenchait aussi de formidables colères contre le monde entier. Puis une fois la rage passée j’entrais alors dans une sorte de catatonie. Il me fallait m’enfouir dans un trou ou bien grimper au haut d’un arbre pour retrouver mes esprits.

Le lieu commun se confondait avec un platitude infinie, qui souillait toute idée d’horizon comme d’avenir . Au fond de moi lorsque je cherchais à me distinguer au delà de ce modèle qu’imprimait mon père, je ne voyais rien. Et j’habillais ce rien d’oripeaux fantasques, abracadabrants lorsque parfois j’avais l’opportunité de prendre la parole.

Pour attirer l’attention des autres sur ce rien qui semblait m’envahir comme une nuit. Une sorte d’appel au secours à peine dissimulé qui provoquait évidemment l’effet contraire. La fuite ou l’évitement, la mise à l’écart.

Cela se produisit tellement de fois dans dans cette enfance que peu à peu l’évènement devint un os que je rongeais. Une obsession.

Cette peur ou l’ennui que je provoquais chez les autres finalement je crois que je m’en nourrissais. C’était sans doute ma seule véritable nourriture pour fortifier cette vulnérabilité que j’avais peu à peu découverte.

Rien n’était aussi intense à coté de cette émotion qu’elle provoquait et qui me renvoyait à une singularité impossible à nommer.

Cette singularité devint une sorte de compagnie je crois. Une confidente. Du rien dont elle était issue elle se métamorphosa sans même que je ne m’en aperçoive en tout.

Puis mon enfance s’acheva, et j’entrais tout aussi lamentablement dans l’adolescence. J’espérais beaucoup dans le collège et la multiplicité des sources d’enseignement. L’espoir d’un nouveau monde me préoccupa quelques semaines, peut-être quelques mois en raison de la force d’inertie. Puis je compris que je n’avais échappé à Charybde que pour aller buter contre Scylla.

La volonté de ressembler à mon père s’évanouit doucement remplacée par celle de ressembler à d’autres, que ce soit des camarades ou des professeurs avec lesquels j’entretenais quelques affinités. J’empruntais leurs postures, leurs répliques, et jusqu’à leurs mimiques à seule fin de parvenir à exister dans ce nouveau monde. Je m’éloignais encore de qui j’étais pour devenir quelqu’un d’autre le temps de la journée d’école.

Puis je rentrais et il me fallait toujours un espace temps particulier pour switcher du collège à la famille. Pour changer ce costume de collégien, en fils. J’avais saisi de plein fouet la notion de positionnement et de statut. Mais le problème était l’impossibilité d’effectuer des liens toujours avec ce rien au fond de moi. La singularité paraissait indifférente à tous les efforts que j’essayais de faire pour m’intégrer dans ces différents lieux et espaces. Et plus je faisais d’effort d’ailleurs plus il me semble que la présence de cette singularité s’en trouvait comme renforcée.

Ce qui se traduisait à nouveau par des colères, des dépressions, ou encore des frénésies étranges d’aller courir dans les bois les champs à perdre haleine, de lectures boulimiques , ou encore m’allonger sur le lit de ma petite chambre en ne faisant plus attention qu’au seul fait de respirer pour tenter de me débarrasser de l’incessant tourbillon mental qui m’accablait.

Tout au long de ce processus je crois que j’ai été obsédé par l’envie de changer, de pouvoir me débarrasser de cette intuition terrifiante de n’être rien. Une intuition aussi que cette intuition serait prémonitoire. J’avais tellement la trouille d’être ce rien qu’il ne pouvait être qu’un désir que je ne parvenais pas à assumer.

Une sorte de fabrication imaginaire, une allégorie ou une succession de métaphores pour tenter d’ échapper à la réalité de la vie et de la mort.

L’idée de changer devait à peu de chose près être du même acabit que cette barre de points de vie supplémentaires qui s’affiche au haut de l’écran d’un jeu vidéo.

Je pouvais changer plusieurs fois, ce n’était pas un souci tant que j’avais encore quelques petits cœurs allumés avant le Game over définitif.

Evidemment on peut considérer que la vie est un rêve ou un jeu. Une sorte d’abstraction. On peut trouver une issue en imaginant cela aussi. En s’en persuadant.

Lorsqu’on est seul, il n’y a aucun problème.

Les difficultés viennent avec les autres et notamment ceux dont on finit par s’entourer et que l’on aime et que l’on entoure également d’attentions et de manifestations d’affections.

Ces relations intimes s’attaquent directement à cet espace temps anéanti que l’on porte pour toujours au fond de soi.

Elles ne cessent de vouloir l’amadouer afin qu’on puisse l’oublier. Et cela fonctionne durant un temps.

Puis il arrive que ce temps s’achève. Le rien reprend possession de tous ses territoires à l’occasion d’un changement d’hygrométrie dans l’air, d’un nuage qui passe, d’un chat qui miaule.

On se retrouve alors nez à nez avec ce rien, avec cette singularité d’être aussi vieux qu’Hérode par ses artères aussi naïf qu’un nouveau né par ses cris et ses larmes lorsqu’on lui refuse le sein.

Alors on prend une nouvelle toile, celle que l’on a raté hier et on recommence.

Peu importe qu’on réussisse cette fois ci ou pas à affronter ce rien les yeux dans les yeux. Ce n’est pas une question de victoire.

C’est seulement accepter d’être en vie pendant que nous le sommes tels que nous sommes.

Golgotha Nouvelle version