Est-ce qu’on peut rire de tout ?

Si le but est la plus grande des solitudes, certainement.

Certainement je peux rire de tout.

Encore que rire est-ce le bon mot ?

Je ris rarement. Je veux parler de ce truc qui fait qu’on ouvre la bouche démesurément pour laisser sortir une sorte de son répétitif chez l’homme, et qui souvent ressemble à un gloussement chez la femme.

Je ne suis pas très chaud pour le ah ah ah ostentatoire. Pour le hi hi hi non plus. Ca c’est sur.

Sauf si c’est spontané, et qu’on ne puisse pas le retenir.

Alors là je ris bêtement évidemment comme tout le monde.

Encore que c’est de moins en moins souvent, j’ai l’impression que c’est plus du à la spontanéité qu’a quoique ce soit d’autre. Les gens sont de moins en moins spontanés par les temps qui courrent.

Et peut-être que j’ai aussi perdu cette spontanéité, par pur mimétisme.

Mais intérieurement, je ris souvent sous cape. Je ris pour un tas de choses, presque tout, souvent tout.

L’absurdité de l’époque, les miroirs aux alouettes, une lisibilité de plus en plus nette des êtres et des choses sans doute du à une opération récente de la cataracte.

Je ris discrètement. Et parfois je me sens coupable de rire autant car pour que le rire naisse il s’appuie souvent sur la misère, plus que sur la joie. D’ailleurs on ne dit jamais on rit de joie, on pleure de joie.

Moi je suis sensible aux expressions, je les tourne et les retourne comme s’il s’agissait d’une jolie fille complice.

Non pas que je veuille en profiter, m’en servir de façon imbue, les posséder ou violer leur petits secrets.

Je suis amoureux des expressions je crois bien. Amoureux de la langue française. Amoureux aussi et surtout de l’esprit de la langue.

Même si j’ai toujours été une sacrée bille en français à l’école et encore aujourd’hui j’en ai bien peur hélas.

C’est parce que les règles m’ennuient. Les règles de la syntaxe, de la conjugaison, de la rhétorique, de l’orthographe tout ce qui sert à faire entrer un gros pied souvent dans une toute petite chaussure.

Je fais du 43.

Peut-on rire de tout et des poètes ?

Oui je le peux, de certains poètes. Sur ce plan je suis d’accord avec Stephen King, la poésie demande un minimum d’attention concernant le choix des mots, la logique, le sens avec lesquels on les accole. On ne peut partir dans le délire verbale totalement sans en faire subir les conséquences au lecteur.

L’incontinence verbale existe, je la rencontre de plus en plus souvent, notamment en poésie. Ce qui est tout à fait contre productif puisque ce qui compte le plus dans ce domaine c’est de faire éprouver différentes qualités du silence.

Je ne citerai pas de nom ni d’exemple je suis bien trop lâche pour cela.

Des fois j’ai peur de devenir incontinent verbal moi aussi. Par pur mimétisme encore.

C’est que ça peut dégénérer très vite ces maladies là.

Il n’y a qu’à regarder Michel Onfray.

Qui n’est pas poète évidemment mais ça me permet d’effectuer une transition à la fois vers la prose et la philosophie, peut-être même la littérature en général.

Prenons Dostoïevski par exemple. Vous avez lu sans doute certains bouquins de lui dans votre cursus scolaire et l’avez abandonné pour cette raison vraisemblablement.

Moi j’ai relu tout Dostoïevski à l’âge de 40 ans. Pas que lui , presque tous les russes. Je me suis fendu la pipe tout du long ce qu’il m’était totalement impossible de faire à 16 ans lorsque ces bouquins me tombaient des mains en me laissant un vague à l’âme carabiné.

C’était un rire douloureux. Un rire où l’ironie régnait. Sauf que je n’ai jamais pu partagé ce rire là avec personne. Je riais dans une chambre d’hôtel allongé sur un lit pouilleux, entouré par des cafards qui cavalaient sur le papier peint à fleurs des murs.

Est-ce qu’on peut rire d’une séparation ? d’un divorce ? Je ne le pensais pas jusqu’à ce que ça me tombe dessus. Mais l’ironie n’était plus tout à fait la même. Elle s’était transformée ses voiles étaient tombés à terre et je l’ai vue à poil complètement. Et c’est drôle car je l’imaginais bien plus vieille que cela lorsqu’elle était encore emmitouflée dans son armure d’amazone grecque.

Elle était belle comme la déesse de l’Amour Aphrodite sans tous ses oripeaux.

L’ironie m’a aidé à découvrir les amours faux, le bricolage des attachements qui ne tiennent pas dans la durée, les passions rosée, les déjeuners de soleil.

Et au-delà de celle-ci la compassion, la tendresse, la tolérance, l’ouverture, l’amour véritable quoi.

Peut-on rire des intellectuels ? Oh oui avec plaisir ! toutes ces personnes qui ne vivent que dans leurs têtes sont d’un drôle achevé à se rouler mentalement par terre. Et on découvre alors un paradoxe, à quel point les êtres les plus intelligents sont aussi souvent les plus cons dans la vie de tous les jours.

Encore qu’intelligent est à prendre avec des pincettes. Mais je ne développerais pas ici, ce ne serait pas malin d’entrainer le lecteur éventuel sur trente six sujets en même temps.

Peut-on rire de la philosophie ? Ce rire là est un plaisir de gourmet. Il faut avoir ingurgité bon nombre d’ouvrages de philosophie pour le gouter vraiment. Car la fabrication de concepts est une occupation attirante lorsqu’on n’a aucune autre occupation pour s’occuper. En un mot je dirais qu’il vaut encore mieux lire Schopenhauer, que d’aller vendre de la drogue dans les cités. Sur quoi on me répliquera que c’est nettement moins rentable évidemment.

Peut-on rire de la religion ? Mais oui allègrement surtout avec tous les scandales qui épicent l’actualité désormais, et où on se rend compte que c’est une entreprise comme une autre, sans doute un brin plus mafieuse, et dont la moralité est totalement débridée derrière un masque de bienveillance et de bonté affiché.

Mais là encore derrière ce rire immédiat se cache quelque chose, c’est la violence que l’on éprouve d’avoir été berné en long en large et en travers. Car une fois l’église écroulée, cette institution, on s’aperçoit qu’elle n’existe qu’à la seule fin de canaliser la violence naturelle et qui existe en chacun de nous.

D’ailleurs on dit la violence… mais est-ce si violent qu’on le dit de vivre tout simplement ?

Peut-on rire de tout oui on le peut je fais l’expérience tous les jours. Cependant je m’interroge sur ce rire à chaque fois, je sais qu’il dissimule à chaque fois un secret, un trésor à découvrir.

Sans doute l’effondrement de nombre de vieilles croyances, d’illusions auxquelles on s’accroche parfois désespérément pour exister aux yeux des autres surtout.

Sans doute était ce l’un des enseignement de Diogène, comme de Rabelais, de Brassens, de Desproges des humanistes d’autrefois toutes époques confondues.

L’humanisme disparaissant le rire devient plus gras et gratuit j’ai l’impression. On peut rire de tout, certes, mais pas de n’importe quoi quand même.

Le fil conducteur

Avoir un fil conducteur c’est important, on me le dit régulièrement. Comme avoir de la suite dans les idées.

Et bien sur si on me le répète c’est que je n’en ai aucun ou aucune.

Je suis pauvre à un point tel que je ne possède même pas un malheureux fil conducteur. Et ce dans à peu près tous les domaines de l’existence.

Que ce soit avec la peinture , l’écriture , les promenades, les filles, la musique, les échecs ( le jeu) les échecs ( la vie) je suis parfaitement incapable de déceler le moindre brin auquel m’accrocher plus de 5 minutes montre en main et qui me permettrait, si je le désirais, de m’extraire de l’immanence totale dans laquelle je barbote comme un bambin ébaubi depuis mon tout premier cri.

Si je le désirais.

Mais voilà une force obscure, incontrôlable, ne me fait jamais prendre le moindre désir au sérieux.

Ce qui est un handicap majeur.

Comment j’en suis parvenu là ?

Pourquoi un tel désabusement à propos du désir comme du fil conducteur ?

Il y a tout un tas de réponses qui me viennent sitôt que j’y pense, mais aucune n’a l’aspect d’une solution. Ce sont des réponses toutes faites la plupart du temps.

Je suis trop vieux pour ces conneries.

De toutes façons j’ai déjà raté ma vie mille fois pas de raison que ça change.

Je vais mourir à quoi bon vivre

Je suis fatigué j’ai pas assez dormi

J’ai mangé un truc pas bon.

Je déteste le mouvement qui déplace les lignes.

Il fait trop chaud

Il faut trop froid

Je n’ai de gout à rien.

Je n’aurais jamais tout

Personne ne m’aime.

Je vous fait grâce de la liste entière des réponses, d’ailleurs il faudrait que je les note un jour, comme ça pour voir, rien que pour moi, ça pourrait peut-être faire un poème.

Bien sur j’ai essayé, il y a de cela fort longtemps, de me trouver un fil conducteur. Un fil qui, s’y on ne le lâche pas, si on s’y tient, nous aide à aller d’un point A à un point B. Mais encore faut-il savoir ce qu’est un point B.

Pour moi la plupart du temps c’est du chinois.

A j’imagine que c’est le point d’où on part, et B le point où l’on est sensé arrivé. Je ne suis pas con au point de ne pas comprendre cette chose apparemment simple.

Mais je ne vois jamais de différence réelle entre les deux points.

Je veux dire une différence suffisamment intéressante, bénéfique pour que je me penche sur la question, pour que celle-ci déclenche en moi le fameux désir d’effectuer le trajet.

Si je fais l’inventaire des raisons qui pourraient me faire aller d’un point A vers un point B je n’en trouve pas beaucoup.

Aller au cabinets ou aux toilettes ça c’est évident.

Aller du canapé au frigo, ça aussi.

Aller de chez moi à l’atelier, c’est devenu une habitude, je ne sais comment.

Aller au pain, plus beaucoup, car j’essaie de faire un régime sans pain pour faire plaisir à mon épouse.

Aller au bureau de tabac acheter mes cigarettes et jouer de temps en temps au loto.

Aller animer mes cours de peinture à l’extérieur, parce que si je reste seul dans mon atelier je deviens cinglé

Et ma foi c’est à peu près tout.

Il faut dire que j’ai supprimé beaucoup de trajets qui ne me servent plus à rien.

Comme par exemple

Aller aux putes, aller au bistrot pour rencontrer les copains, aller à la synagogue, aller en vacances, aller chez le tailleur, aller chez le coiffeur ( transformé en moment privilégié entre mon épouse et moi) …

Autant de trajets inutiles désormais.

Parfois, suivant le temps qu’il fait dehors, il m’arrive de penser à ce fil conducteur que je ne possède pas et mes déductions s’accordent au climat.

Parfois je me dis ouf. Parfois je me dis zut.

J’ai aussi mis en place des stratagèmes pour qu’on me flanque la paix.

Je suis l’inventeur du faux fil conducteur.

Ce qui me permet de clore le débat assez vite quand on me demande ce que je fais, où je vais, dans quel état j’erre.

Je peux très bien dire que je prépare un roman, ça ne mange pas de pain, et puis c’est long de préparer un roman et encore plus long de parvenir à le finir. Encore que tout le monde se fiche de moi quand je dis ça. Et le ridicule ne tuant plus beaucoup, ça ne me gène pas.

Ca me donne un sacré délai en attendant, pour être tranquille avec cette affaire de fil conducteur qui revient régulièrement sur le tapis.

Ou encore je dis Euréka, j’ai un thème enfin, en peinture.

Oyez Oyez je vais peindre des fleurs mais de façon érotique et uniquement avec des bleus et des orangers.

Les gens adorent les détails, les détails c’est la vie, plus il y a de détails, de précision plus ils arrivent à se faire une idée. Et surtout ils vous croient. Et quand ils vous croient ils vous fichent la paix enfin.

Ou bien je ne dis strictement rien.

Je fais un salto arrière (mental, faut pas déconner) un jeu de mot, un calembour si on m’oblige.

Le fil conducteur m’emmerde royalement en fait. Je le découvre en même temps que je vous le dis.

Un jour, ce chef d’entreprise tiré à quatre épingles m’achète un tableau et m’offre de boire un coup chez lui une fois l’affaire conclue, la toile accrochée au mur de son salon.

Racontez moi comment vous êtes arrivé à la peinture ?

La question du fil conducteur à peine déguisée.

J’ai répondu avec la petite histoire passe partout que j’ai fabriquée depuis belle lurette.

Mais le type ne lâchait pas l’affaire, il posait encore des questions, il voulait toujours plus.

Du coup j’ai commencé à dire quelques vérités, à dire que ce que j’aimais c’était le hasard, vivre au hasard, baiser au hasard, peindre au hasard … vous voyez ?

Il devait être catholique pratiquant et soudain j’ai vu que j’étais tout à coup une aubaine pour lui qui lui permettrait de rejoindre le paradis. Une bonne action à ne pas louper.

Mais vous ne pouvez pas vivre comme ça , ça ne se fait pas voyons, avec votre talent, vous vous gâchez.

et il ajoute :

Pierre qui roule n’amasse pas mousse.

J’étais encore à la bière à ce moment là, je ne manquais pas de mousse. Mais j’ai rien dit.

J’ai haussé les épaules, j’ai dit vous avez sans doute raison, après tout c’était un client et le client est roi n’est ce pas.

Puis je me suis carapaté aussi vite que je le pouvais avant d’être ligoté par je ne sais quel fil conducteur que ce type allait me faire venir à l’esprit.

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Le ton

J’ai hésité pour le titre. Puis je me suis dit on verra bien comme d’habitude. Il parait que c’est drôlement important de placer un bon titre pour que les moteurs de recherche vous propulsent.

Mais comme je n’ai aucune envie d’être un homme canon, ou boulet, je laisse les choses en l’état. Ce sera donc le ton un point c’est tout.

Plus que l’histoire, que l’intrigue, les personnages, les descriptions, je chéri le ton dans les livres.

Dans la peinture évidemment aussi. Sans doute plus encore dans la peinture.

Mais de quoi je parle vous allez demander. Et bien je vais vous le dire même si vous vous ne le demandez pas.

Est-ce que le ton est un poisson, je dis tout de suite non, ça m’évitera de rameuter tous les marins pêcheurs de Bretagne et d’ailleurs sur ce blogue.

Non pas que j’ai quoique ce soit contre les marins pêcheurs, ce sont des gens tout à fait utiles, j’en ai même fréquentés avant de découvrir que j’avais le mal de mer.

Est-ce que le ton fait référence au ton en musique ? Pour le moment je n’ai pas encore assez de visibilité pour dire oui, je me contenterais d’un sobre « ça se pourrait ».

Est-ce qu’on va parler du téléthon ? Pas plus que de la pêche en Sicile.

Est-ce qu’on va parler d’un adjectif possessif ? Alors là non, je déteste tout ce qui est possessif je le dis souvent à ma femme.

Alors pourquoi le ton me demanderez vous ?

Et bien c’est lié à mon réveil ou éveil, je ne sais plus comment qualifier cet événement, je ne voudrais pas tromper le lecteur sur la marchandise, et utiliser un mot qui traine un peu partout en ce moment.

Donc je me réveille sur mon canapé, après avoir regardé une émission passionnante sur Arte au point que je sombre dans les bras de Morphée sans me rendre compte. Une émission sur la Vierge au fuseau, peinte deux fois par Léonard de Vinci. Il était très fort, parce que déjà peindre un tableau une fois c’est déjà pas de la tarte.

Bref la chaine enchaine avec Albrecht Dürer, et là je crois que je perds le fil assez vite.

Non pas que j’ai la moindre acrimonie contre ce merveilleux dessinateur, graveur, peintre, mais je m’étais fait une plâtrée de pates bolognaises, en bon célibataire temporaire.

J’en ai repris trois fois.

Et puis les ambiances protestantes, si joyeuses soient-elles, me font somnoler, c’est comme ça, je n’y peux strictement rien. Pour parachever le tout, le ton du narrateur du documentaire, d’une platitude soporifique, n’a pas du arranger les choses.

Donc l’éveil ou le réveil, vers 4 heures du matin. Accompagné d’une authentique prise de conscience sur l’importance du ton, j’arriverais à l’expliquer plus ou moins logiquement, si ça intéressait qui que ce soit, ce dont je doute. Moi par exemple ça m’endormirait.

Donc le ton seul surnageait à la surface de ce bombardement de photons intempestif lorsqu’enfin j’ai ouvert l’œil et le bon.

Il surnageait mais ne m’a pas gêné pour aller me faire un café, le boire, tout en fumant ma première cigarette de la journée.

On peut s’entrainer ainsi à caresser une idée tout en n’ayant pas l’air de trop insister de peur de la faire fuir. C’est une technique que j’aurais du faire breveter, je serais riche.

Mais comme je me fiche aussi d’être riche comme d’avoir plein d’amis, et de devenir beau, j’ai préféré laisser le dossier dans les tiroirs de mon bureau.

De quoi je voulais parler après toutes ces digressions ?

Ah oui le ton ! Faut pas que j’oublie, déjà qu’hier j’ai trompé le lecteur en évoquant une recette de crêpes que je n’ai jamais réalisées… on va finir par me prendre pour un turlupin.

Le ton dans un récit m’intrigue.

J’adore San Antonio et Desproges par exemple parce l’histoire ne sert jamais que de prétexte. C’est assez illogique mais ça fonctionne. Le but, le dénouement, le motif, tout cela n’est qu’artifice et c’est le ton qui nous le révèle.

J’avais déjà subi un séisme neuronal en 1974 en lisant « Exercices de style » de Queneau, mais comme j’étais occupé à crever mes boutons d’acné, ce que je ne recommande à personne, soit-il mon pire ennemi. Si vous ne voulez pas transformer votre visage en carte lunaire, évitez de gratter vos boutons d’acné, idem pour ceux provoqués par la varicelle.

Tout ça pour dire qu’à l’aube de l’âge adulte j’avais à peine rompu l’os que toute la substantifique moelle du livre de Queneau m’a filée sous le nez. Ce qui est assez courant chez les morveux.

Voir un événement c’est bien. C’est même exceptionnel.

Mais se le raconter à soi-même avec des conjugaisons différentes, avec des termes différents, avec un ton différent, peut vous faire progresser dans l’appréhension du mensonge que nous ne cessons jamais de nous inventer, pour échapper au principe de réalité, c’est à dire l’indicible ni plus ni moins.

( L’indicible ne rêvez pas, je ne vais pas vous faire un cours de mystique persane, l’indicible c’est dans le contexte, tout ce qu’on ne peut dire, cantonnons-nous seulement à cette définition simple et (presque concise) ).

Ensuite je vous conseille de lire Léon Bloy dans la foulée, les premières pages seulement si vous n’êtes pas encore endurci.

Notamment son roman le plus célèbre, Le Désespéré.

Ou encore quelques-uns de mes textes dont je ne suis pas très fier et dans lesquels je laisse sourdre ma mélancolie profonde sans fioriture, sans sas de décompression, et sans but surtout.

Pour parfaire au mieux l’expérience, vous pourriez également vous procurer la version numérique de Sombre Dimanche chantée par Damia, que l’on trouve sur Youtube. Que ne trouve t’on pas sur Youtube quand j’y pense.

Vous passerez par divers états émotionnels sans trop vous en apercevoir et ça peut aller jusqu’à l’envie de vous jeter par la fenêtre, j’ai testé pour vous, ne le faites pas, c’est assez douloureux, même du rez de chaussée.

Blague à part, il m’arrive parfois d’être sérieux même lorsque je plaisante, surtout quand je plaisante.

Sans le ton nous serions dans la nuit noire. Nous ne pourrions jamais nous faire une idée juste à la fois des autres, notamment de tous les emmerdeurs qui nous bassinent avec leurs élucubrations littéraires, souvent éminemment sérieuses, à un tel point qu’elles en sont souvent grotesques et surtout de nous-mêmes ce qui en principe nous intéresse toujours le plus.

Pour finir sans tout dévoiler pour que vous puissiez réfléchir de votre coté, imaginez un curé à l’église, un rabbin dans une synagogue, et observer le ton dont il use pour raconter ses salades aux fidèles.

Ensuite procurez vous le passage en question, et prononcez le avec différentes intonations.

Si vous pensez que vous êtes possédé par des démons, ne riez pas, n’ayez pas peur, restez stoïque au fond de vous mêmes.

C’est que les démons ont besoin de s’exprimer de tant à autre et d’être reconnus pour ce qu’ils sont, ni plus ni moins.

Du coup je m’aperçois que je n’ai pas parlé du ton en peinture. Ce sera pour une prochaine fois, peut-être. D’ailleurs j’ai souvent remarqué que lorsqu’on veut partir d’une idée pour écrire, celle-ci ne cesse de se dérober, de se métamorphoser, puis à la fin elle s’ évanouie, comme si l’idée était une sorte d’appât, un bidule accroché à un hameçon, pour attirer toutes sortes de poissons.

Dali, La pêche au thon ( 1966-67) Fondation Paul-Ricard (Détail)

Apprendre, intégrer

Le savoir est un immense supermarché, il n’y a pas de caddy suffisamment grand pour amasser tout les produits rangés sur les rayons. Et souvent, faute de temps, d’argent, et je dois aussi l’avouer par manque d’intérêt, je me cantonne à ne jeter un œil que sur les promotions, les bidules bigarrés, ce que l’on place en tête de gondole.

Avant c’était différent, je fréquentais assidument les bibliothèques. Il n’y avait à peu près rien qui n’excitait ma curiosité et vers quoi je me ruais aussitôt.

C’est ainsi que j’ai passé des années à parcourir avec gourmandise des manuels d’entomologie, de mycologie, de climatologie, de gynécologie, de sociologie, d’économie, de philosophie, de poésie… mais pour ne pas fatiguer le lecteur je devrais résumer cette collection par tout ce qui se termine par ie.

Sans omettre bien sur tout ce qui s’achève en ique comme par exemple la botanique, l’électronique, l’informatique, la mystique, la religion catholique, le Lévitique, il m’est même arrivé de me goinfrer de quelques pages de psychologie et de psychanalyse avec une préférence prononcée toutefois pour les essais cliniques.

Mais à l’époque il fallait faire un petit effort tout de même pour se rendre à la bibliothèque.

Alors qu’aujourd’hui il suffit de taper une simple question sur Google pour qu’aussitôt, des tombereaux de savoir en tout genre sur le sujet défile sous mes yeux.

Et c’est là le piège ultime. Car on peut y passer toute la sainte journée, enchainer question après question, et obtenir une multitude de réponses, souvent contradictoires d’ailleurs sur tous les sujets que l’on veut.

Il y a un os dans le pâté c’est indéniable.

Par exemple, je suis parfaitement nul en rock, je m’en suis fait la réflexion pas plus tard qu’hier en lisant sur cet excellent blog (ici) une critique sur un livre qui justement traite de l’histoire du rock ( enfin une partie je présume, celle que raconte l’auteur pour l’avoir vécue).

Et bien immédiatement j’ai été tenté d’aller acheter le livre sur Amazon. Ce qui d’après les dires de pas mal de gens que je connais, est le mal ultime. Pas le bouquin de Philippe Manœuvre ( c’est son nom) , acheter sur Amazon.

Bref je ne sais pas ce qui m’a retenu, il y a une providence quoiqu’on en dise. La preuve.

Je me suis demandé à quoi cela allait servir que je m’instruise sur le rock à 62 piges alors que le rock franchement je m’en tamponne le coquillard depuis grosso modo ma première tétine.

Faut être réaliste dans la vie, surtout vers la fin.

Du coup j’ai compris en un clin d’œil mon égarement.

J’ai revu le film de ma vie toute entière(j’espère ne pas mourir avant d’avoir dégusté la dinde aux marrons de la saint Sylvestre, ce serait vraiment un échec total). Une vie pour rien du tout.

C’est pas le savoir qui compte c’est comment qu’on s’en sert.

Et oui, désormais on n’a plus besoin d’apprendre tout un tas de choses qui ne servent strictement à rien, on n’a plus besoin de papillonner dans les rayons en poussant son caddy. Il faut absolument que lorsque vous ouvriez une page internet, vous sachiez d’avance ce que vous cherchez.

Elle est pas belle la vie moderne ?

Par exemple il y a des jeunes désormais qui ne veulent plus travailler comme des cons pour des patrons, ce qui est plutôt une pulsion louable dans le monde d’aujourd’hui.

Et bien il suffit de taper sur google, se mettre à son compte, créer son propre emploi, gagner sa vie sans travailler comme un con, ce genre de chose et hop les pages défilent.

C’est formidable tout de même lorsqu’on y pense vraiment.

Tout est là accessible en un clic.

Le problème c’est que souvent, sur ces pages, on ne dit pas les mêmes choses, c’est souvent empirique, contradictoire, totalement mensonger souvent.

Comment voudrait-t ‘on qu’un jeune inexpérimenté trouve son chemin dans un tel fatras ?

Surtout si en plus son but est de ne pas travailler comme un con.

Ce qui manque à tout cela je crois que l’on ne peut pas le trouver sur internet. C’est un tout petit peu de jugeotte.

Je le croyais. Mais je me trompais encore bien sur. Même muscler sa jugeotte est devenu possible sur internet, moyennant finance bien sur.

Et là je tombe sur une formation qui propose de renforcer son mental et j’en reste baba.

Mais oui, comment n’ai je pas pensé à cela plus tôt, crétin des Alpes que je suis.

Je parcours la page de vente, ça a l’air au poil, 24 solutions pour renforcer son mental, c’est vachement bien ça.

Et puis je me demande à quoi ça sert de renforcer son mental, à quoi ça va me servir vraiment ?

Du coup j’imagine.

Je vais réciter des mantras tous les matins certainement.

Du genre rappelle toi tes objectifs pour 2022 ( à prononcer 5 ou 6 fois avant le petit déj)

Imagine toi à la saint Sylvestre l’année prochaine devant la dinde, imagine un peu tous les tableaux que tu auras peint durant 12 mois, 52 semaines, 365 jours. Le nombre de tableaux mazette.

Et puis tu vas aussi penser à tous les thèmes bien sur, organiser tout ça sur un tableur, une liste à cocher, ça donne envie c’est sur. tu ne t’arrêteras plus, pas un seul instant de répit, tu enchaineras les actions parce que ton mental s’en trouvera renforcé forcément.

Tu écriras un email chaque matin à toute ta liste de diffusion en présentant l’œuvre de la veille ( en mettant un titre accrocheur pour pas que le mail aille directement dans la poubelle)

Le second maitre mot c’est intégrer. Apprendre que ce dont on a besoin pour réaliser un objectif.

Donc tu iras vérifier sur MailChimp ( après t’être tapé quelques heures pour traduire le mode d’emploi qui est en anglais) le nombre de personnes qui auront ouvert le mail, tu pourras même créer des tags pour identifier les fidèles des touristes.

Bla bla bla.

Au bout d’une demie heure, vous n’allez pas me croire, à force d’imaginer tout ça j’étais super crevé.

J’avais l’impression d’être revenu en entreprise et d’avoir le patron le plus chiant de la terre, et ce patron bah c’était bibi.

Du coup j’ai dit tout ça c’est rien que des conneries, j’ai pris ma veste et j’ai été faire une bonne balade en forêt pour me remettre les idées en place.

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Consignes et contraintes

Bon, il faut que nous mettions les choses au point, et ce dès aujourd’hui.

Vous venez ici pour peindre et vous désirez « faire de l’abstraction » d’accord, j’ai compris.

Dans le fond vous me parlez de liberté. Vous voulez peindre en toute liberté et peut-être ainsi réaliser de magnifiques tableaux.

Je ne vais pas vous contredire, certainement pas.

Encore que, tout de même, vous y allez un peu fort.

Mais ce n’est pas grave, autant y aller fort dès le début. L’envie c’est le principal.

Cependant, la liberté ce n’est pas ce que l’on croit, la liberté ça se paie, et parfois cher.

Je veux parler de la peinture évidemment, je ne vous donne pas un cours de philo.

Donc des consignes, et des contraintes, un cadre dans lequel vous pourrez vous essayer à être libre, voilà ce que je vous propose.

Donc vous ne peindrez qu’avec un seul œil, tenez j’ai apporté des bandeaux de pirate.

Et puis vous peindrez seulement de la main gauche, ou si vous êtes gaucher de la main droite évidemment.

Pour les plus téméraires d’entre vous essayer aussi de lever une jambe comme les flamands roses et autres échassiers, tant que vous penserez à garder l’équilibre, vous ne penserez pas à autre chose.

Les plus de 70, ce n’est pas la peine, assoyez vous, on ne va pas jouer avec le feu quand même.

Et puis tout cela est encore trop facile, vous peindrez sans toile, et sans couleur.

Que des touches obliques dans l’air pour démarrer cette séance qui promet, je vous le garantis , de ne pas être piquée des hannetons.

Ah j’allais oublier, mon carnet, est-ce que tout le monde ici a bien payer, voyons…

Farandole rouge Hans Hartung 1971

Je suis ce que je suis

Hier je tombe sur Peter Tosh, enfin pas sur lui le pauvre, sur une de ses chansons. I am that i am (1977).

Je devais être dans ma 17ème année lorsque ce morceau s’est introduit tout à fait fortuitement dans mes oreilles.

J’étais plutôt Brassens, Ferré, Brel, c’est à dire que j’avais besoin encore la plupart du temps de comprendre les paroles des chansons. Et comme je n’étais pas bien finaud à l’époque je croyais encore que parler anglais c’était parler français à l’envers.

Donc « i am that i am » j’ai essayé 5 minutes de comprendre de quoi il s’agissait sous la douche en balbutiant , puis j’ai laissé tomber.

Moi je voulais être chanteur. Je jouais de la guitare dans les rues pour payer ma piaule; manger, et vaguement poursuivre des études. Je voulais être quelqu’un d’autre que celui que j’étais.

Je ne me souviens plus trop de ce qui avait motivé ma décision. Probablement quelque chose d’assez vague comme toujours, l’ambiance.

Je m’imaginais chanteur passant à la télé, les filles, les projecteurs, mon père cassé en deux par la gloire qui frappait de plein fouet son rejeton. Surtout ça certainement, faire chier mon paternel ce devait le but caché.

D’ailleurs je ne suis jamais devenu chanteur. Comme quoi, même caché, un but foireux reste un but foireux.

On ne dira jamais assez comme l’adolescence est une période redoutable. Elle est redoutable surtout parce qu’on ne sait jamais quand ça va se terminer. Je veux parler de ce mal-être permanent, les boutons d’acné, les jeans trop serrés, les basquettes qui schlinguent, et toutes les idées à la con qui ne cessent de traverser une cervelle en devenir.

Les rares survivants du naufrage font une croix sur les nombreux rêves qui les auront tenus en haleine durant une période indéfinie elle aussi, avant de s’engager dans une existence dite « normale » adjectif qui s’associe encore souvent pour moi, aux mots tristesse, renoncement, médiocrité.

Je suis ce que je suis, peut se comprendre de milles façons différentes selon l’âge, la vitesse du vent, l’hygrométrie de l’air, et ce que l’on vient d’avaler au petit déjeuner.

Car ce que je suis, qui le sait jamais vraiment ? La plupart du temps on croit le savoir, on s’invente tout un tas de choses là dessus, au besoin on en remet des couches, on utilise la méthode Coué pour implémenter un super programme, sauf qu’on n’est jamais à l’abri des bugs.

Le principe de réalité nous décoiffe. C’est d’ailleurs comme ça que j’ai perdu un grand nombre de cheveux jusqu’à les porter au plus court désormais.

Mais à 17 on est loin d’être sérieux, évidemment, on confond beaucoup de choses même les paroles des chanteurs anglo saxons ou jamaïquains. On comprend à l’envers bien des choses notamment ce fameux je suis ce que je suis qui d’ailleurs s’y prête drôlement bien.

Cela ressemble à une sorte de slogan, à une revendication qui la plupart du temps produit un sentiment contraire comme je ne veux surtout pas être ça. Seulement ça.

On projette qui l’on croit être sur toutes les vitrines des boutiques, en se recoiffant, se réajustant.

On devrait se rendre compte combien cela devient une sorte de reflexe, quelque chose de répétitif, d’addictif, ça devrait nous mettre la puce à l’oreille. Douter ainsi de sa propre image perpétuellement, tout de même…

Aujourd’hui on ne se regarde plus dans les vitrines comme avant, je veux dire les jeunes, ils ont tous les yeux rivés sur des écrans, sur les réseaux, mais globalement je me dis que c’est la même chose.

Il y a ces influenceuses, influenceurs, auxquels nombreux rêvent de ressembler. Et ils font des efforts insensés bien souvent pour avoir l’air. Jusqu’à ce que le fameux principe de réalité leur tombe sur le paletot, parfois ça arrive tardivement, vers la quarantaine ou la cinquantaine même.

Tout ça pourquoi ? on se le demande des fois, mais comme ça fait mal au crâne comme un lendemain de cuite, on avale un doliprane, on allume la télé et on s’endort dans un sommeil sans rêve.

J’étais à ce point de mon texte quand je me suis assoupi devant la télé d’ailleurs, ça m’arrive d’écrire comme ça devant la télé, je coupe le son je regarde les images défiler comme une vache les trains, et je tape sur le clavier amovible de l’IPad.

C’est la chatte qui m’a réveillé en grattant à la baie vitrée. Elle avait fait sa virée sur les toits alentours, peut-être avait elle échangé quelques miaulements et feulements avec un ou deux matous du quartier, mais là elle en avait assez, ça se voyait, elle n’aspirait qu’à rentrer dans l’atelier, à avaler quelques croquettes et retrouver son fauteuil pour passer la nuit.

Est ce que les animaux se demandent qui ils sont ? ça m’étonnerait bien, ils sont bien trop intelligents pour perdre du temps avec ce genre de conneries.

Photographie de Lola ma chatte 3 couleurs

Les recettes du bonheur

Si on pouvait se mijoter un petit bonheur comme un bœuf bourguignon… avec le petit roux qui va bien, (attention à l’équilibre beurre- farine), bouquet garni, et le bon rouge qui tâche ( je prends du Sidi Brahim désormais pour la dose de tanin) et bien j’imagine que certaines, certains, et ce même avec le papier sous les yeux, louperaient le coche, foireraient totalement le plat.

C’est que les recettes il faut tout de même comprendre ce que c’est. Les appliquer à la lettre indique un esprit timoré, et s’en foutre totalement, une propension à l’empirisme, dangereuse en matière de nutrition.

Personnellement je dois me situer dans l’entre-deux, comme souvent.

C’est pourquoi je suis toujours fasciné lorsque j’aperçois, jaillissant de la longue liste de mes abonnements Youtube, notamment sur les chaines de cuisine, une nouvelle notification culinaire qui agit sur moi comme sur le chien de Pavlov, je salive abondamment puis bave

Par contre, pour le bonheur, j’ai abandonné tout ce qui de près ou de loin ressemble à une recette .

Avec moi ça ne marche pas du tout. J’ai beau essayer différentes stratégies, toutes plus ridicules les unes que les autres, lorsque j’y pense, aucune ne m’a jamais vraiment conduit à considérer mon existence comme une sinécure.

Sauf à de brefs instants indépendamment de toute volonté.

Il doit y avoir une sorte de blocage, comme parfois on évoque un soucis de transit intestinal. Ou un problème d’écoute lié à un bouchon de cérumen.

Pire que ça, sitôt que l’on tente de me narrer une méthode pour être heureux, j’ai super envie de flanquer une gifle, une claque, un coup de boule, un coup de pied au cul.

Je n’y peux rien, le reflexe de Pavlov, encore et toujours.

Qu’on se comprenne bien cependant, je n’ai absolument rien contre les gens heureux.

Je les laisse à leur bonheur total, mais il ne faut pas qu’ils viennent me casser les pieds en venant prêcher la bonne parole dans mon salon, ou pire encore dans ma cuisine.

Une fois, une dame bourrée de compassion m’a même poursuivi dans ma salle de bain, il a fallu que je m’enferme à temps, à double tours, pour échapper à son déversement d’amabilités mielleuses, à sa compassion étouffante.

Car j’ai remarqué un truc, les gens heureux assez souvent ne supportent pas les malheureux.

Encore que moi, j’ai peut-être l’air parfois d’être malheureux, mais je ne crois pas l’être véritablement. J’ai toujours pensé que d’autres sur la planète étaient bien moins bien lotis que je ne le suis.

Ingénument et ce durant longtemps j’ai cru que paraitre malheureux me flanquerait une paix royale, que ça éloignerait toutes et tous les fâcheux. Et bien je me trompais.

En comprenant ma bévue, comme je ne suis probablement que la moitié d’un imbécile, j’ai donc changé d’avis, hélas sur le tard.

Désormais je fais du léger. Je slalome entre silence, sobriété, élégance, et quelques jurons tout de même parce que sinon, la vie ne vaudrait vraiment pas d’être vécue.

Donc hier j’étais parti pour faire des crêpes, tout ça à cause d’ une envie subite d’entremet sucré mélangée avec une dose de flemme carabinée. Et là je me retrouve devant mes œufs je ne me souviens plus du nombre à casser et je me dis voyons voir sur Youtube.

Mon épouse connaît la recette par cœur, mais comme je n’avais pas envie de passer pour une bille, et qu’en plus elle est partie quelques jours à Paris en raison d’un soucis familial, je me suis dit que je n’allais pas la déranger pour si peu.

Il y en a qui n’auraient pas hésité évidemment. Car pour les personnes normalement constituées demander le nombre d’œufs à casser pour confectionner des crêpes, peut ressembler à un petit coucou, à une attention, voire une intention, un genre de marque d’affection, du style vois comment sans toi je ne suis plus rien, tu me manques cruellement etc.

Je m’en aperçois toujours après, mais sur le coup non.

D’ailleurs ma moitié a fini par s’y habituer. De temps en temps elle me fait la réflexion. Tu ne réfléchis pas, ça m’aurait fait tellement plaisir que : ( et là la liste est longue comme le bras)

Bref j’allume la tablette, je tape « crêpes » et comme le bidule est super bien fait, je tombe une fois de plus sur un Youtubeur qui vend des formations à la pelle sur à peu près toutes les questions qu’un être humain curieux et perclus d’interrogations, peut se poser.

Et là pas de recette de crêpe, mais la dernière marche à suivre en date, rationnelle cette fois, donc inratable pour atteindre le nirvana. Et du coup comme je saute du coq à l’âne toute la sainte journée, je me dis qu’est ce que c’est encore que cette nouvelle connerie, voyons voir.

Et là le gars dans son salon, son micro à la main, déambule en déclamant que tout ce qu’on nous à raconter sur le bonheur n’est que billevesées , que ça ne marche pas, que lui ( rides barrant un front indiquant le nombre des années de galère) a beaucoup mieux et que pour 49 euros, ce qui n’est vraiment pas cher payé, il nous dira tout dans le menu.

Et là j’ai regardé la vidéo jusqu’au bout, ce qui illico m’a fait passer mon envie de crêpes.

Comment peut-on prendre les gens pour des cons à ce point là ? j’ai pensé. Et j’étais tout à fait un de ces cons évidemment à n’en pas douter. Car je vais vous dire : la régression n’est pas faite pour les chiens, il faut s’en servir de temps en temps.

Ce que j’ai compris de cette histoire de bonheur c’est qu’elle ravive continuellement un doute, même pour les plus endurcis, ce qui est le propre des prêches en général.

Cela m’a donné un peu de grain à moudre durant deux bonnes minutes et puis ensuite, comme je n’avais plus de cigarettes, je suis sorti pour en acheter.

Le chiffre trois.

En peinture le chiffre trois me sert beaucoup. Enormément. Car il plonge ses racines dans un inconscient collectif, car la pensée à elle seule n’est pas capable d’établir un compte juste sur le bénéfice qu’il prodigue.

3 masses, une grande une moyenne, une petite

3 traits, un gros, un moyen, un petit

3 couleurs, une primaire, sa complémentaire et le mélange des deux.

Et vous avez là déjà de quoi démarrer un tableau.

Vous avez un plan, une procédure, vous n’êtes plus totalement perdu.

Et cela fonctionne aussi bien pour un tableau figuratif qu’abstrait.

Ensuite si on veut affiner un peu on peut parler de 3 catégories

Les masses ( souvent j’ajoute que l’on peut faire deux ou trois petites )

Les traits ( valable d’ajouter un réseau de petites lignes )

les couleurs ( non ça je ne modifie pas je reste à 3, parce qu’à 4 déjà vous connaissez la chanson)

les valeurs ( 3 valeurs aussi, une sombre, une moyenne et une claire )

Si le chiffre trois n’existait pas je suis sur que je l’aurais probablement inventé.

Et voilà t’y pas que j’apprends que même les derviches tourneurs s’appuient sur ce fameux chiffre !

Le premier indique le monde de Scheitan, le monde du bien et du mal, de l’ignorance et du binaire.

Le second le monde de l’égarement , on n’y voit plus goutte, un novembre à rallonge avec nuits et brouillards

Le troisième où l’on devient un tuyau comme un colon bien lavé de toutes ses impuretés et par lequel transite ce qui doit de toutes façons transiter.

Le monde de la fluidité de la parole non interrompue ni corrompue par la pensée.

On aimerait dessiner ou peindre à ce troisième étage du monde. évidemment on aimerait, on y aspire, la flamme on la devine, on la ressent, et elle ne cesse de nous bruler de l’intérieur.

Et quand enfin on croit la tenir pour de bon voici encore qu’elle s’évanouit comme tous nos espoirs, tous nos rêves, toutes nos illusions.

Il est évident qu’il en soit ainsi.

Sinon le Phoenix ne renaitrait pas tous les milles ans.

Mais je m’égare encore une fois, il fait nuit, pas d’étoile, je tente d’ajuster mon pas au chemin sous mon pied, trois fois je chute et me relève, et là pas de coq encore pour indiquer l’aube.

Juste moi qui voyage et occupe mon esprit dans le silence de cette parole.

Acrylique sur papier, travail d’élève

Se recentrer

Donc la bonne astuce pour dessiner un verre, un pot, un visage c’est de tracer un axe, je l’ai certainement déjà dit, et pas qu’une fois, mais je le répète parce que la preuve, même si je le répète vous ne le faites pas.

Mais j’ai de l’espoir à revendre.

Et puis je sais d’expérience que ce n’est pas parce que l’on dit quoique ce soit qu’on peut le tenir pour acquis.

La répétition existe, elle a son utilité, sa fonction, sa mission. Sinon comme toute chose ici bas elle n’existerait pas.

Ils me regardèrent, certaines avec des yeux ronds comme s’ils avaient peur que je pétasse un plomb pour de bon.

Mais non ça ne risque pas, ça fait partie de mon métier de répéter vous savez, est-ce que je vais m’énerver à propos d’un outil ?

Moi aussi d’ailleurs sur certains sujets je suis d’une épaisseur … le temps que ça parvienne à ce que l’on nomme la connaissance, c’est à dire pour résumer au cœur de la chose, ça prend parfois un temps fou.

Car on peut comprendre le concept, cela n’est rien. C’est la pratique qui mène à l’éveil.

Un jour sans même sans rendre compte, on trace un axe- sans y penser- et le dessin enfin tombe plus juste.

Et vous voyez, c’est ce petit miracle qui redonne à tout, au monde entier, à l’univers entier une raison d’être.

Dessinez des axes, ne partez pas dans le détail, dans l’empirique, dans la présomption. Ecoutez moi encore une fois même si cela vous traverse, même si cela passe par cette chose que vous avez entre les deux oreilles sans que ça ne crée de séisme.

Recentrez vous sur cette chose simple.

Encres, travail d’élève

Anéantissement

« C’est du feu, non du vent, le son de la flûte : que s’anéantisse celui à qui manque cette flamme ! » Djalāl ad-Dīn Muḥammad Rūmī (1207 – 1273). Mystique persan, il a profondément influencé le soufisme.

Cette prière qui invite à écouter le ney, à disparaitre dans la plainte pour rejoindre la séparation et me conduire à chaque fois à une vision de néant qui s’évanouit. Que je ne peux arrêter que par la prononciation d’un mot.

Et ce mot me laisse au bord pour rester là en vie presque tout entier calciné.

Cet anéantissement viendra, la patience est effort comme le désir. Jusqu’à ce que l’effort s’évanouisse aussi.

Mais pour vivre ici prononcer le mot comme un possible m’y retient.

Je voudrais courir parmi les arbres morts

nu et léger comme un souffle

de nouveau né.

Ecouter le son du ney encore et encore ce son si familier

issu des innombrables silences de la Jonchaie.

encore une cigarette

pour enflammer mes poumons

Renouer avec la flamme, célébrer la cendre.

Tenir droit dans la patience des jachères.