Désorientation

« Je ne sais pas où je vais » est une des phrases récurrentes que j’ai entendue le plus avec « je ne vais pas y arriver », « c’est moche »,  » je n’arrive à rien ».

Ces phrases m’ont beaucoup posé de problèmes au début de ma carrière d’enseignant car évidemment je me sentais responsable, ce ne pouvait être que de ma faute si les élèves émettaient des opinions que je considérais moi-même comme négatives vis à vis de la progression de leurs travaux.

Pourtant la culpabilité possède certaines limites. Et à force d’avoir les boyaux en chantier permanent j’ai cherché à résoudre ce problème peu à peu en expérimentant ce concept de « désorientation ».

Je crois même que désormais le cœur de mon métier est d’entrainer les élèves à reconnaitre cet état de désorientation le plus rapidement possible. A se sentir à l’aise si je peux dire avec le fait d’être totalement désorienté durant une bonne partie du temps de leur travaux.

Pourquoi rendre « confortable » la désorientation

La plupart des gens se font des idées de là où ils veulent se rendre, cela signifie qu’ils prennent une carte, ou plutôt désormais une application de GPS puis ils étudient plus ou moins la route avec quelques critères comme le temps, la beauté du paysage à traverser ou pas, Les différentes villes où ils désireront s’arrêter ou les contourner jusqu’à parvenir enfin au but final.

Il y a des lieux que l’on connait déjà et dont la familiarité procure un « je ne sais quoi » d’apaisant, et puis il y a tous les autres, inconnus que l’on découvre totalement différents de ce que l’on a pu imaginer, même si on s’est documenter.

La sensation de réalité balaie en général toutes les autres.

En peinture c’est souvent la même chose.

Si vous voulez vous lancer dans la reproduction d’un tableau il est fort possible que le résultat soit assez différent de ce que vous aviez imaginé. C’est à dire la copie parfaite à s’y méprendre de votre modèle.

Qu’allez vous ressentir en percevant soudain le gouffre qui sépare l’original de la copie ?

Et même dans le cas où vous parviendriez à reproduire le plus fidèlement cette copie sur quoi portera vraiment votre satisfaction ?

Vous aurez réussi un challenge avec vous même ?

Vous aurez acquis un peu plus de confiance en vous dans le domaine de la copie ou de la peinture

Et vous vous direz certainement que vous serez capable de recommencer pour retrouver le même type de satisfaction par la suite.

Même cette émotion deviendra une sorte de but en soi à peine conscient la plupart du temps.

Partir sans savoir où l’on va.

C’est ce que l’on ne fait jamais, on ne sait pas du tout ce qui risque de se produire, on a juste cette peur de ne pas savoir où aller et la plupart du temps elle nous gâche une belle partie du voyage ou du travail sur la toile.

Souvent c’est parce l’on oublie l’énoncé.

Il y a toujours un énoncé évidemment.

Par exemple j’aime assez le thème du « Labyrinthe » en peinture qui permet d’explorer à la fois la transparence, la notion de plans, et évidemment pour bien enfoncer le clou je raconte toute l’histoire sans oublier cet homme à tête de taureau enfermé là quelque part. C’est même la raison pour laquelle le labyrinthe est crée. A la fois pour enfermer quelque chose de monstrueux, et pour tomber dessus lorsqu’on s’y engage.

J’ai perdu quelques élèves à jamais en proposant cet exercice.

Car la première chose avec laquelle il est difficile de trouver du confort est qu’il va falloir s’égarer dans les méandres de ce travail.

Les premières couches de peinture acrylique sont assez ingrates car je demande qu’elles soient aquarellées, étalées en jus successifs.

Cela finit par créer assez rapidement une surface boueuse sur laquelle tous les plans sont confondus. Il n’y a pas de profondeur, pas vraiment non plus de sens de lecture, pas d’indication d’issue. Voilà donc l’égarement dans lequel on tombe rapidement en réalisant cet exercice.

Lorsqu’on s’égare on ne perd pas pour autant le choix.

On a le choix pour empirer la situation ou pour s’en sortir sans trop de casse.

C’est dans ce moment qu’on devrait être le plus attentif à la fois à la peinture et à soi-même.

Dans cette indécision.

Evidemment il ne faudrait pas qu’elle dure trop longtemps et je donne toujours quelques conseils à ce moment là.

Mais la panique semble avoir aussi une sorte de vertu c’est qu’elle met en cause si je peux dire l’égo.

Après tout ce n’est pas vraiment un secret, cet homme taureau peut aussi bien être une femme à tête de méduse.

C’est l’égo qui n’est pas du tout content de ne pas pouvoir exercer son pouvoir de décision.

Une bonne nouvelle qui récompense les plus tenaces.

Ceux parmi les élèves qui confondent qui ils sont avec l’ego sont assez mal en point. c’est parmi eux que se situeront les déserteurs. Ceux qui claqueront la porte de l’atelier avec dépit. Pour ceux là je ne peux plus grand chose j’ai fini par l’admettre avec le temps et avec la culpabilité traversée de long en large à chaque fois. La culpabilité mon Minotaure personnel si on veut.

Je ne courre plus après ces élèves pour les rattraper par la manche et tenter de les rassurer. Je considère que chacun est responsable de ses actes et de ses choix et intervenir dans ce cas en basant sur mon expérience n’apporte en général pas grand chose de bon.

Ceux qui restent et qui gagnent ce combat avec leur propre ego découvre quelque chose qui se dissimule derrière le minotaure.

C’est leur propre version d’eux même enfantine si j’ose dire ce qui n’est pas péjoratif bien au contraire.

C’est en faisant retour vers cet enfant qu’il percevront la leçon qu’offre le labyrinthe et l’égarement qu’il leur a fallu traverser.

Peu à peu les plans se précisent, la transparence apparait, des chemins deviennent de plus en plus perceptibles de strate en strate et ma foi lorsqu’on ôte le ruban de masquage à la fin de cet exercice il est très rare que je n’aperçoive pas un contentement sur leurs visages.

Frottement

Le frottement c’est la base de tout alors on l’évite évidemment. On rêve à des Everest. Et puis on redescend.

Je me souviens de cette obstination à vouloir briquer le sol de lino d’une chambre. Un acharnement. Un plaisir aux frontières du malsain lorsque la douleur siffle dans les ultrasons.

Frotter sur le vif à crû des couleurs du blanc pour apaiser quelque chose au dedans comme au dehors.

Une érosion naturelle dans laquelle on glisse apaisé tout à coup

Puis on plisse les yeux on traverse la surface on arrive au delà comme à un point de départ.

La banalité du mal.

C’est une accumulation de faits recueillis par l’observation et qui contraste avec l’a priori de l’imagination.

Comme si l’une ne pouvait exister sans l’autre.

Imaginer ce que peut-être un nouveau cours de peinture, un nouveau professeur, et toutes les œuvres qui découlent spontanément, sans effort de cette rencontre.

Puis se retrouver tout à coup devant la feuille, la toile, totalement perdu, privé de la béquille, du confort, de la sécurité des habitudes.

A se demander qui est vraiment responsable.

Est ce soi-même et l’excès d’imagination, ou bien le professeur et son système de communication forcément mensonger.

D’où le trouble qui s’aggrave de plus en plus à chaque séance.

Cette impression de se faire avoir contre laquelle on lutte à peine

et pour finir dans laquelle on se réfugie pour ne pas avoir à se remettre en question.

quelque chose de banal comme lorsqu’on se trouve dans les rayons d’un supermarché devant tous ces produits qui se ressemblent.

Ce qui nous fait choisir est un mystère se dit on. Et souvent on s’accroche au même pour éviter l’espoir et la déception.

Changer de cours de peinture n’est pas une petite affaire.

Elles sont deux à tenter l’aventure.

Deux femmes d’un certain âge. 10 ans qu’elles se rendent dans ce cours de peinture qui aujourd’hui fait naufrage en raison de la crise sanitaire.

Elles sont en quête d’une ile. Pour continuer à poursuivre le plaisir de peindre chaque semaine. Pour continuer à faire la même chose.

Ce qui est à la fois compréhensible et totalement saugrenu.

Humain.

Avec le prisme en prime du regret, de la nostalgie, du « c’était mieux avant », elles se mettent en quête.

Me voici donc posé sur la ligne d’horizon.

vous avez encore de la place ?

Et les voici l’une après l’autre qui débarquent à l’atelier.

Derrière quoi se cache t’on une première fois ?

La timidité pour l’une, et la réserve pour l’autre.

Je ne sais pas ce qu’elles sont venues chercher ici, je tâtonne.

qu’elle est la complémentaire du jaune ?

Silence.

10 ans de peinture à l’huile et rien sur les complémentaires. bon.

Dans un sens ça me soulage. Il va encore une fois de plus falloir tout reprendre.

Ici je tiens à vous le dire pour bien enfoncer le clou, vous ne ferez pas d’œuvre d’art.

Mais des exercices.

Silence gêné.

Rire à peine étouffé des anciens.

Je tâtonne encore un peu pour le plaisir.

Parlons la même langue si vous le voulez bien : qu’est ce que c’est qu’une valeur ? Le contraste ? la profondeur ?

Comme ça je suis sûr pour de bon.

Nous voici posés comme totalement étrangers. Ce qui après tout n’est jamais un mensonge.

Il va juste falloir prendre le temps.

Le temps d’apprendre à parler une langue commune.

Elles n’ont pas le temps. Je crois qu’elle ne pensent même pas à toutes ces choses.

Elles veulent savoir où elles vont avant tout.

Je ne le sais pas moi-même comment leur mentir ?

Elle vont le dire à chaque séance.

Accompagné de milles nuances

Je ne sais pas où je vais,

je suis perdue.

ce n’est pas beau.

Et au bout du compte elles repartiront en se disant je me suis trompée, ce n’est pas le bon.

Et je me dirai bien sur que c’est dommage qu’elles n’aient pas laisser un peu plus de temps au temps.

Que leur impatience à se rassurer pour se dire ouf c’est le même on a eut chaud était l’intention profonde du renoncement à venir.

Du coup je suis peiné, je me dis tu aurais pu faire un peu plus attention à ces deux nouvelles.

Et puis je me souviens que je vais bientôt avoir 62 ans, que le temps à moi aussi m’est désormais compté.

Que je n’ai plus tout ce loisir à me culpabiliser, à me plaindre à me lamenter à foncer tête baissée dans cette banalité

qui dit-on appartient au mal, qui en est l’estafette.

Je n’en ferai pas une théorie pour l’avenir. Je ne suis que peintre, mon boulot est juste l’observation j’ai appris avec le temps à rester à ma place.

Visage imaginaire

Hystérie

Tout commence par un agacement. Une gentille pagaille. L’arrivée des femmes.

Des solitudes, chacune ostensiblement inouïe, qui s’agglutinent en bas des escaliers.

Et presque aussitôt en estafette : les parfums lourds ou fruités qui les précèdent, suivi des gloussements, des chuchotements, du bruit des talons hauts et plats, des froissements d’ étoffes… le mouvement d’une armée en marche s’accélérant dans l’assaut des marches et des paliers et enfin la marée déborde les portes de grande salle , l’envahit.

Leurs voix putain leurs voix. C’est tellement impudique se dit-il , une exhibition d’ovaires en furie.

L’homme assit à son bureau connait la musique. Il a prit soin de fermer la porte, de baisser les stores à mi fenêtre. Une bonne demie heure d’avance pour ne pas avoir à se mêler. Pour ne pas avoir à sourire ni à baisser la tête ni lâcher un bonjour, un comment allez-vous ? Cela fait des mois que ces rituels à petit feu le tuent, qu’il sert les dents à faire éclater la nacre et la faïence. Une érosion qui ronge les hautes falaises de craie d’une cote imaginaire. Une frontière qui se confond peu à peu avec cette hésitation, entre le solide et le mou, et qu’il tente de dissimuler sous un sourire bienveillant.

Il écrit un mot sur la page de son agenda électronique : lundi hystérie normale 9h02.

Depuis des semaines il note et cela semble lui redonner une consistance. Oh pas grand chose juste un petit acte de résistance se dit-il. Pour ne pas sombrer totalement dans la folie qui a envahit le monde ou l’entreprise. Cette sauvagerie se profilant sous le rouge à lèvres, cette bêtise affublée d’un décolletée trop ouvert , tout ce bazar d’ émotions, cette sensiblerie drapée dans le coton le lin la soie le cuir des escarpins.

Accroché à son agenda comme à un mat l’homme se tient bien calé sur son siège, dos bien droit. Dans son esprit des images flottent où se mêlent héros grecs, samouraïs nippons le tout sur un air wagnérien évidemment.

La chevauchée des Walkyries, une magnification des puissances obscures de l’utérus.

Lorsqu’il pense à toute cette journée qu’il lui faudra traverser comme un océan l’écœurement se lève.

Il se lève et marche jusqu’à la machine à café. La sienne. Pour ne pas avoir surtout à se rendre à l’autre, collective.

Le liquide noir dans la tasse blanche lui rappelle Talleyrand:

Noir comme le diable Chaud comme l’enfer Pur comme un ange Doux comme l’amour.

C’était marqué quelque part dans son enfance sur un pot, comme un message, une prophétie.

Un dégout de le boire sans sucre auquel lentement le palais s’habitue pour au final décider d’un plaisir, d’une satisfaction.

Peut-être que le café est un peu comme l’hystérie. Au début on a du mal et peut-être qu’à la fin on finira par y prendre gout.

Il note café et hystérie 9h05.

Puis l’homme s’enfonce encore un peu plus loin dans le travail. Désormais il s’acharne à créer des formules de plus en plus complexes sur son tableur pour -espère t’il – gagner encore plus chaque jour en efficacité.

La scalabilité

La fin d’un paradigme

Tant d’efforts pour si peu de chose, c’est cette réflexion qui me vient hier après-midi en me rendant à la MJC où je donne des cours de peinture.

Du coup me voici totalement imperméable à France culture et j’éteins la radio. On ne peut pas dire qu’il fasse mauvais, on ne peut pas dire non plus qu’il fasse beau. C’est entre les deux, un peu comme mon état d’esprit du moment.

Cela revient régulièrement, il n’y a pas au moins une ou deux fois dans la semaine où je ne me pose cette question qui fâche :

A quoi bon tout ça ?

Est-ce que je ne suis pas totalement crétin de conduire ma barque comme je le fais depuis des années ? Est ce que ce n’est pas totalement prétentieux, ou orgueilleux de me ficher comme je le fais de la rentabilité en ne misant que sur l’autonomie et le plaisir d’exercer ce métier formidable d’être artiste-peintre et d’enseigner la peinture… ?

C’est que j’ai une excellente mémoire et ce n’est certainement pas un avantage dans les circonstances actuelles.

Avec ce déconfinement je remarque une certaine lourdeur qui s’installe paradoxalement au plaisir que l’on est en droit de savourer après tous ces mois d’enfermement.

Si aller s’installer en terrasse pour savourer un café suffisait ce serait magnifique.

Mais pour tout dire je ne mets plus les pieds dans les cafés depuis belle lurette. Et ce n’est pas ce déconfinement qui va me pousser par une sorte d’effet de mode à m’y rendre tout à coup.

Je dirais que je me sens un peu plus vétéran que d’ordinaire. Comme si j’avais échappé par chance au pire ces derniers mois.

Bien sur c’est satisfaisant, mais vous connaissez l’esprit humain comme moi, on ne se satisfait longtemps d’une seule chose, il faut toujours plus.

Du coup je gamberge.

Du coup je fouine un peu partout comme le font les rats de laboratoire qui cherchent une issue dans le labyrinthe que leur confectionnent les laborantins malicieux.

Ce que me dit ma mémoire c’est qu’on ne peut plus continuer comme avant. Qu’il faut changer son fusil d’épaule afin de s’engouffrer dans ce que je perçois comme un nouveau paradigme.

Une nouvelle guerre se prépare encore qui décimera une sacrée partie de la population ébaubie par la joie du déconfinement sans même qu’elle ne voit venir la balle, l’obus qui la frappera de plein fouet.

Cette partie de la population qui croit encore en la valeur de l’effort, de l’endurance, de la régularité et des « méthodes » pour exercer un travail.

A vrai dire cette mentalité tend de plus à disparaitre depuis des années sans même qu’on s’en rende vraiment compte.

Ne sommes nous pas depuis une bonne vingtaine d’années déjà les témoins de la fin d’un paradigme ? N’en suis je pas aussi l’un des initiateurs du nouveau modèle en train de naitre ? La scalabilité c’est à peu près ce que la révolution industrielle fut. C’est ce qui nous pend au nez comme un sifflet de deux ronds.

La faille des méthodes.

To scale est un mot qui doit, d’après mes faibles connaissances dans la langue de Shakespeare faire référence à la notion d’échelle. C’est une capacité à s’adapter sans perdre en rentabilité, à une modification importante de la demande. Ce terme de scalabilité provient à l’origine du vocabulaire des informaticiens, des développeurs qui planchent sur leurs applications afin de les améliorer sans cesse. On parler de « scaler » une appli, c’est à dire de pouvoir ajouter des ressources, des options supplémentaires en étudiant les retours d’expérience des utilisateurs. Evidemment pour que cette application soit plus conviviale, plus pratique, qu’elle réponde de mieux en mieux à un contexte et qu’elle offre ainsi un « meilleur confort utilisateur » selon la sacro sainte formule de Google.

Ce meilleur confort utilisateur je m’en suis souvent moqué personnellement parce que cette locution remontait par tombereaux des sensations éprouvées à la lecture d’ Huxley dans le « Meilleur des mondes » et d’ Orwell dans « 1984 »

J’étais resté un tantinet bloqué sur la conséquence perturbante de « Big brother is watching you ».

Qu’il me regarde tant qu’il le désire je sais désormais que tout le monde ne voit que ce qu’il veut et qu’au bout du compte nul ne voit vraiment grand chose.

Donc je suis d’une génération qui croit à la valeur du travail parce que celui-ci fonde une identité tout simplement.

D’ailleurs toutes les personnes qui ont mon âge lorsqu’elles se rencontrent n’ont qu’une question qui leur brule les lèvres c’est le fameux : tu fais quoi dans la vie ?

ça c’était avant.

Pour moi en tous cas c’était au temps d’Hérode.

Victime d’un burn out, ou responsable plutôt de celui ci ce serait plus juste de le dire, au début de ce siècle, j’ai découvert qu’il était possible d’avoir une identité qui ne passait pas par ce que l’on fait dans la vie.

Ca secoue un peu au départ, mais on fini par s’y faire assez bien.

Pourtant lorsque j’examine cette première partie de ma vie je remarque quelque chose c’est mon décalage par rapport à une époque, une sorte de précocité, non seulement à fabriquer des méthodes pour à peu près tout dans la vie, que ce soit en matière de travail, de loisir, de bouffe et de sexe.

Je suis un pur produit de la notion de méthode. Sauf que j’en changeais régulièrement parce que je déteste m’ennuyer.

Ce qui ne convient évidemment pas à un système qui fabrique de la méthode pour être peinard vous en conviendrez aisément.

Je crois que le summum ce fut la mise en place des normes Iso dans les années 90. vous savez le fameux « écrivez ce que vous faites et faites ce que vous avez écrit. » A cette époque là j’ai vu la folie envahir le monde de l’entreprise. Tout le monde s’est mis à courir encore plus vite et à brasser de l’air. C’était en gros le fruit de la fameuse méthode perceptible comme on perçoit la face émergée d’un iceberg que l’on ne va pas tarder à percuter.

Avec cela l’excitation totalement irrationnelle des vieillards de Miami Beach en train de baver, et de faire des bulles en apercevant la courbe croissante de leurs dividendes. Avec cela une déshumanisation à peu près générale et radicale s’opérant paradoxalement avec l’accroissement des embauches de femmes dans le secteur du tertiaire.

Sans vouloir à tout prix montrer mon machisme congénital, essayez de travailler dans une entreprise où les femmes sont à des postes clefs, en tant qu’homme vous verrez vos couilles se ratatiner aussi surement que si vous restiez plongés dans une baignoire toute une journée.

C’est que le vice dans le management féminin frôle le grand art et ma foi on ne pourra guère leur jeter vraiment des cailloux étant donné que c’est en grande partie à cause de nous, les mecs roulant des mécaniques, les machos, les petits enfoirés crêtus et couillards qui oscillons sans relâche entre la maman et la putain et qui avons depuis le début organisé cette enculade mirifique.

Tout est sexuel surtout là où ce n’est pas sensé l’être.

Donc la méthode c’est bien, c’est une sorte de Graal mais lorsque les femmes s’en mêlent nous les mecs on n’y comprends plus rien.

La vérité c’est qu’elles sont bien plus efficaces que nous mais ça il faut au moins être armé d’un dégorgeoir de pêcheur pour parvenir à se l’avouer…

En fait je crois que la scalabilité est une qualité typiquement féminine au départ. Ce n’est pas étonnant vu le nombre de choses que nous leur avons laissées prendre en charge.

La bouffe, le ménage, les aller retours entre l’école et la maison, gérer les budgets divers, surveiller les niveaux d’eau et d’huile de la bagnole etc etc.

La liste n’est évidemment pas exhaustive.

Je caricature un peu parce que les mecs s’occupent généralement des niveaux, enfin c’est ce qu’ils veulent faire croire comme de s’intéresser au football lorsqu’ils sont entre couilles.

A partir du moment où vous vous appuyez sur une méthode vous oubliez le but pour lequel cette méthode existe. C’est ce que je tente de dire.

La méthode est une sorte de pendule que l’on promène devant le regard de celle ou celui que l’on cherche à hypnotiser ou plutôt qui cherche à s’hypnotiser tout seul. C’est à dire à fuir cet instant tellement désagréable d’avoir à faire quelque chose de totalement con, d’épuisant, d’éreintant : travailler.

Et puis le cerveau s’endort une fois qu’on est bien au chaud dans une méthode comme dans une couette.

Moi j’ai de la chance et je crie vive l’ennui !

C’est grâce à l’ennui que j’ai pu expérimenter tout un tas de méthodes, me mettre en marge de La Méthode pour en créer d’autres comme des escarmouches, des actes de résistance.

Le seul but qui m’en aura fait inventer de si nombreuses : ne pas m’ennuyer au travail et ne pas voir le temps passer tout en faisant le job et ce quelque soit la masse de boulot qu’on me flanquait sur les épaules.

L’effet pervers c’est que plus vous être habile à créer des raccourcis, des méthodes inédites, plus on vous on flanquera sur le dos et en plus on se méfiera énormément de vous.

Retour au bac à sable en gros.

En 2008 Barack Obama remporte les élections il dit « Yes we can ! » et je pense au vieux Jars de Niels Olgersson.

Ce n’était pas rien à l’époque d’être américain et de voir arriver un métis au pouvoir, cependant que bon nombre de personnes notamment les fameux « grands électeurs » préférèrent placer un black au pouvoir plutôt qu’Hillary Clinton.

Ce « yes we can » je ne sais pas si vous vous en souvenez, était une sacrée trouvaille marketing.

Dans le fond des choses j’imagine que beaucoup de personnes savaient que rien ne changerait vraiment mais le slogan pouvait laisser imaginer que le changement était une possibilité, et faisait référence à cet espoir logé en chacun de nous qu’on puisse lutter encore contre la fatalité et l’apparence définitive des choses, que l’on nomme le confort pour s’en rassurer.

A partir du moment où un pays tel que les Etats-Unis pouvait placer un noir à la présidence on n’était pas loin d’imaginer que tout, absolument tout deviendrait enfin possible. Et en fait en réalité tout l’est.

Le mariage homosexuel, la PMA, le rabbinat pour les femmes, changer de sexe, cloner des brebis, arrêter de fumer grâce à l’auriculothérapie etc.

C’est d’ailleurs à cette époque que j’ai pété un plomb et que je suis resté terré au fond de mon lit incapable de me rendre à mon boulot.

Tout était tellement possible même le fait de s’interroger sur sa propre existence que l’on pouvait bien alors déclarer d’un coup ça suffit.

Babyboomer comme moi Barack Obama s’est retrouvé le vecteur d’un espoir de changement avec un slogan qui devait provenir du fond le plus archaïque de l’espèce.

Le « yes we can » est d’une ambiguïté merveilleuse car il s’appuie à la fois sur John Wayne héros emblématique de l’Amérique pour qui rien n’est impossible à condition qu’on n’ait pas peur de la bagarre, qu’on sache boire un litre de Whisky sans ciller, et flanquer une torgniole à Maureen O’hara si elle la ramène un peu trop et qui visiblement n’attend que ça.

Genre l’aspect viril qu’on espère chez tout président, chez tout chef.

Et en même temps cette élégance quasi féline, cet art consommé de la mastication associé à un humour de potache le rendant facétieux, forcément génial du fait d’être arrivé là alors que rien ne l’aurait dit.

Une sorte de messie black si l’on veut qui allait extirper le monde via Mac Do, Nike et Coca Cola de son marasme après avoir dit basta à la guerre d’Irak que ce petit roquet de Bush avait programmée pour se faire mousser.

Les chiens font toujours des chats qui apprennent à remuer la queue comme des chiens.

Si la génération précédente, était celle qui avait produit De Gaulle, Jean Gabin, Ventura, mes parents, et mai 1968, la mienne n’aura pas produit grand chose à part beaucoup de vent. Les babyboomers auront surtout passé leur vie les doigts de pieds en éventail, à se dorer la pilule devant l’écran bleu des télés leur attention happée par toutes les nouveautés qu’une frange minime d’individus auront produit pour capter leur attention.

C’est à dire que c’est presque mathématique. Une génération connait la guerre et celle qui suit profite de ses bienfaits tout en oubliant un certain nombre de valeurs, glissant vers la décadence.

Les chiens ne font pas des chiens spontanément. Il faut que le chat apprenne à remuer la queue, à avoir l’air d’un chien. Ensuite chacun choisira son camp.

Ce qui est dingue c’est la génération de trentenaires qui prônent des méthodes en pagaille pour travailler moins et devenir plus riche en étant plus malin.

Je reçois une bonne dizaine de mails chaque jour dans ma boite à lettres qui me proposent des méthodes infaillibles pour ne plus me prendre la tête et voir des poulets grillés tomber des cieux.

Et chacun de renchérir sur le voisin avec des mots clefs appropriés, des tagues comme « jamais vu », « nouveau »  » « comment devenir con lorsqu’on souffre d’être trop intelligent ».

Et évidemment je ne compte plus le nombre de fois où l’on parle de scaler son businesse

Au bout du compte cela devient un brouhaha global et peu de choses se distingue véritablement.

Et là je prends l’Ipad j’ouvre l’appli Youtube et je regarde d’un oeil bovin à un feu rouge le fil d’actualité.

Oussama Ammar gonflé à l’hélium

J’aime bien ce gars, il possède un talent extraordinaire de conteur. Sauf que son sujet c’est le business pas Blanche Neige et les sept nains. Je l’ai écouté de nombreuses fois en analysant son discours ou parfois en ne l’analysant pas, me laissant simplement porter par les histoires qu’il raconte.

sans doute le fait qu’il soit libanais d’origine, que sa vie soit chaotique comme la mienne au départ, il fait un détour par Kinshasa pour aller échouer en Indre et Loire, et qu’à 12 ans il crée sa première boite tout cela suffit pour que je le considère fascinant.

En 2008 Il cofonde la société Hypios qui propose des résolutions de problèmes en ligne notamment dans le secteur du R&D ( recherche et développement) à des entrepreneurs. Société dont il se fera virer en 2011…

On sent chez ce type une capacité de résilience phénoménale dont il a su tirer partie pour faire du fric ce qui après tout n’est pas plus critiquable que dans mon cas faire de la peinture.

anyone can scale voilà la vidéo sur laquelle je suis tombé tout à coup et j’ai augmenté soudain le volume quasi machinalement.

Bon évidemment c’est une promo pour une formation que « koudetat » – la chaine Youtube- propose à des boites vendant du service et qui s’imaginent ne pas pouvoir scaler leur activité.

Du coup ça se scale ou pas un artiste peintre ?

J’ai pensé à ça sur le chemin du retour, la nuit commençait à tomber, j’ai mis les codes et j’ai roulé sans radio, sans YouTube, sans musique.

Je me suis redemandé encore une fois pour quelles raisons j’ai toute ma vie durant fait autant d’efforts tout azimuts pour si peu de choses, c’est à dire pour me retrouver à toujours galérer à joindre les deux bouts chaque fin de mois.

Je me suis pincé.

J’ai fait du bruit avec ma bouche un grand broooooouuuuuuu dans la cabine en hurlant soudain nooooon !

J’ai pensé à Titanic un brin quand Léonardo ouvre grand les bras en disant nous sommes les rois du monde un peu avant de sombrer sur un air de Céline Dion.

Y avait du pour et du contre, il y a toujours du pour et du contre c’est ça la difficulté, celle de choisir.

J’ai dit j’ai choisi

Un jour je me suis dit que je voulais tout simplement être heureux de faire quelque chose qui ne m’emmerde pas de mes journées.

ça j’y suis arrivé.

Et c’est un pas énorme par rapport à toutes les années vécues sur cette planète où j’en aurais bavé des ronds de chapeau.

D’une certaine manière j’en connais un rayon moi aussi sur la scalabilité, à ma façon , vous aussi certainement si vous prenez quelques minutes pour y penser. C’est certainement l’époque qui veut ça…

Tout le blabla ambiant comme mes pensées s’étaient enfin apaisées en arrivant chez moi.

J’ai diné d’un bol de soupe et je me suis dit que c’était le meilleur moment pour me remettre à la lecture de Factutum de Bukowski plutôt que de me servir un Whisky.

J’ai du lire quelques pages, le nécessaire en fait pour m’engourdir un bon coup et sombrer dans les bras de Morphée.

Moi-Crapaud, Moi-peau.

Vise la tronche de cette bestiole,

ce crapaud et penche-toi, embrasse la !

Alors le miracle adviendra

Une peau commune se tissera

L’horrible deviendra charmant.

Et si c’est un désert, s’il n’y a rien

qu’une nostalgie agaçante, éreintante,

Si aucune enveloppe précise chérie ou honnie

ne te permet d’être contenu ?

Qu’adviendra t’il alors ?

Ton moi ma chair, ta peau s’étendront

à l’infini de ce désert sais tu

Nous deux seront désert déserté de tout plein

Un grand vide.

On s’habitue au désert comme on s’habitue à tout.

A la morsure des soleils

A la soif ce tigre blanc à dompter

malgré soi.

A la faim. A toutes les faims enfin.

Jusque dans les rêves ce vide s’étendra

dans l’évanescence des corps dissous

Tout se diluera

S’emmêlera en clameur, en impression

de chaleur de douceur

de chaleur et d’odeur

de chaleur et de plaisir

de chaleur en honneur

que l’on projettera étoile

dans le vaste ciel noir

d’une question sans réponse.

ça nous fera marcher

ça nous fera penser

ça nous fera pleurer

Et rire un peu aussi

la peau notre propre peau à essorer

deviendra si dure et toute froissée,

facile à tacher à signer

un parchemin où sont gravés l’espoir la déception

l’envie et la satiété

comme des lettres s’entremêlant sur un palimpseste.

Disparaissant ressurgissant

suivant la nuit suivant le rêve.

vise la tronche de cette bestiole,

ce crapaud penche toi et embrasse la

Alors le miracle adviendra

le mirage disparaitra

l’oasis jaillira

Tu croasseras

tu parleras

tu écriras

Tu sculpteras

et tu vivras.

Et tu diras tout bas

Moi crapaud Moi-peau

j’ai navigué de l’horreur à la splendeur

je me suis recroquevillé puis écarquillé

comme un regard

jusqu’aux étoiles.

je cherchais une enveloppe

pour offrir mon désir fou

n’importe laquelle

une grenouille verte un crapaud roux.

Je sais désormais faire avec

la mer et ses varechs

Mon masque et mon tuba les palmes

Mes palmes de palmipède

Je nage vers les lumières

tout au loin des abysses des profondeurs

j’ai trouvé place dans le tohu bohu

je ne me mire plus dans aucune glace

mon cœur s’est enfin arrété là

exactement à la peau.

Au delà gisent toutes les nostalgies

les bonbons salés les coussins péteurs

Les iles flottantes

et les vains trépignements.

J’ai des pensées de crapaud

et rien de ce qui me constitue

n’excède la frontière de la peau.

Moi-Crapaud, Moi-peau.

Encre sur papier

Déceler

Les derniers tableaux sont recouverts de couches fines mais nombreuses. Un travail qui s’opère en deux temps comme si j’avais besoin de m’enfermer dans le format pour en saisir les limites, me cogner la tête dessus comme un de ces xylocopes se heurtant de façon répétitive, obstinée aux carreaux de la verrière. A cet instant je suis inconscient, je ne sais pas ce que je fais et je refuse de le savoir. Je tache la toile de couleurs et la strie de traits au fusain pour remplir un espace.

C’est moins sans filet qu’autrefois. Je sais que je peux agir ensuite sur les valeurs et sur l’organisation des plans beaucoup plus aisément qu’avant où je me désespérais de me retrouver bloqué au milieu du tableau.

Ce qui persiste c’est ce refus du sujet préalable en ce moment. Tout me dégoute tellement comme si à chaque fois que j’avais une idée je tombais sur un cliché écœuré. Ce refus est une façon de lutter et je le trouve souvent vain, c’est lorsque je parviens à cette conclusion que je peux peindre. Démuni de tout. Du fond de la vanité je peins voilà ce que j’ai trouvé pour me mettre au travail.

Parallèlement j’ai des éblouissements au fur et à mesure que je tache la toile. J’ai cette sensation d’être à la fois à l’origine du monde comme à sa fin. Quelque chose dépourvu totalement d’émotion l’observe en même temps qu’il se crée et se dissout au fur et à mesure des touches, des aplats, des lignes qui séparent et réunissent les formes les masses. Ce sont des dizaines de tableaux qui défilent ainsi et que je détruis au fur et à mesure pour trouver un équilibre.

L’équilibre c’est le seul point fixe, l’obsession sans quoi l’effort ne pourrait pas se poursuivre, sans lequel la vanité envahirait tout pour produire un à peu près, une satisfaction facile.

Un équilibre unique jamais vu auparavant et qui je crois et constitué d’une somme de petits déséquilibres à peine visible dans la réalisation du tableau.

Je me dis que c’est grâce au hasard. Je m’en remets totalement au hasard dans cette phase. Lui seul peut m’extraire. Mais il faut que je me jette totalement dans l’enfermement pour qu’il puisse prendre les rennes.

C’est lorsque je suis totalement coincé, désolé, que le hasard met la dernière touche comme un escrimeur et qu’alors je tombe dans le véritable travail.

Je frotte avec du blanc parfois légèrement teinté de feu ou d’eau, de chaud ou de froid pour déceler ce qui est là sur la toile et que je ne peux pas voir.

Là encore une vigilance due au refus m’oblige encore à détruire beaucoup de ces merveilleuses images qui me passent sous le nez.

Il y a quelque chose en relation avec le mythe de Syssiphe et de Tantale. L’un pousse un gros rocher qui retombe systématiquement tandis que l’autre assoiffé a le menton dans l’eau et ne parvient jamais à se désaltérer.

A ces moments là je frotte encore, je retire, je dégage de nombreuses choses plaisantes. Le plaisant est une agression.

Quelque chose s’allie à l’obstination peu à peu grâce aux blancs, une sorte de joie tranquille d’effacer commence à monter.

Il y a des adieux, des au revoir quand un contraste s’attenue, qu’une transparence surgit, que seul le dernier segment d’un trait résiste et que j’ose l’ôter finalement.

Je ne sais pas où je vais mais je sais que j’y vais.

Je crois que c’est ce qui terrorise le plus les élèves, de ne pas savoir où ils vont lorsque je leur donne un thème et quelques contraintes.

une foule de questions surgit et des oui mais en pagaille, puis le silence juste le bruit des pinceaux sur la toile, l’essuie tout qui se déchire et se froisse.

Je ne suis pas meilleur que mes élèves face à la réalisation d’un tableau. Mais peut-être que je perds moins de temps à me questionner. J’agis et ensuite je réfléchis c’est à dire tout le contraire de ce que l’on a tenter de m’apprendre depuis le début.

Si je pratique ainsi c’est parce que je sais que je ne suis pas si intelligent que ça. Que c’est toujours « ça » qui tire les ficelles. j’ai fini par comprendre que c’était une sorte de destinée de l’accepter comme autrefois les vikings parlaient du destin.

Il y a quelque chose de sombre, de mélancolique, une profonde tristesse je crois dans laquelle je ne cesse de pénétrer d’aller et venir. Elle est la matière même de ce qui peut constituer l’idée de la peinture que je me suis construite. Je me suis toujours méfié des peintres de la joie, des peintres solaires. Je ne suis pas de ce bord là même si parfois j’ai tenté de pénétrer dans cette joie je l’ai toujours trouvée pire que ma mélancolie et j’ai tourné les talons.

Je me disais que je n’avais pas les épaules. Pas assez de couilles. Les peintres de la joie et leurs ébats je n’en suis au final que très peu admiratifs. Leur rage est différente peut-être même en sont ils totalement inconscients comme ils sont inconscients lorsqu’ils bandent comme des ânes sur leurs modèles.

C’est chiant de toujours réfléchir. Mais je ne sais pas faire autrement. J’ai l’impression d’être vieux vraiment et de plus en plus à chaque nouvelle découverte comme si le hasard me trahissait de façon nécessaire aussi provoquant une formidable érosion de tout ce en quoi je croyais, de tout ce qu’autrefois je désirais aveuglément.

J’aime cette érosion j’aime ces moments où je pénètre dans l’idiotie totale en peignant et j’aime aussi en ressortir, y réfléchir.

J’ai cette idée en ce moment que la peinture sert à déceler. J’ai cherché le mot scellé sur Google mais je ne vois que des cachets de cire. Je voulais plutôt parler de quelque chose de caché plus qu’enfermé. Quelque chose de dissimulé par l’apparence et qui lorsque on le décèle, descelle les murs et élargit la vision.

Cette nuit toujours le même format 70 x70 cm. Il doit y avoir une raison numérologique, une logique mathématique pour laquelle j’ai acheté ces rouleaux de toile et que j’ignore encore. Je me dis aussi que je n’ai pas besoin de le savoir, juste d’aller jusqu’au bout de ces rouleaux, une toile après l’autre et on verra bien.

A l’acrylique cette fois plutôt qu’à l’huile. Les temps de séchage, une urgence de peindre, les expos qui font leur retour bientôt. Je peux trouver tout un tas de raisons. On peut toujours en trouver à tout. Ou bien se laisser juste conduire par le hasard. Sans doute qu’au final ça revient au même.

Acrylique sur toile 70×70 cm Patrick Blanchon mai 2021.

L’histoire

Je crois que nous vivons un temps qui veut se débarrasser de l’histoire par la profusion des histoires. Il y a tellement d’histoires désormais et sur tous les tons, qu’il y a de brins d’herbe dans une prairie. On n’y voit que du vert et on dit voilà en gros l’histoire. Voilà comment on pense l’histoire globalement.

Ce n’est peut-être pas une intention consciente. Bien sur l’histoire est toujours plus ou moins manipulée par le pouvoir, par la politique, tout comme nos propres histoires nos histoires personnelles lorsqu’on s’appuie sur celles ci afin de tenter de prouver qui nous sommes. On peut tenter de le prouver au monde comme à nous mêmes d’ailleurs, je pense qu’il s’agit d’un levier pour tenter de s’extraire de quelque chose qui nous effraie.

On raconte l’histoire, on raconte des histoires parce que parler est cette tentative d’exister face à l’irrémédiable.

Ce qui est désolant c’est que l’on transforme ce miracle en boue la plupart du temps.

Je pensais à tous ces films de science fiction qui commencent bien et dont le scénario devient de plus en plus poussif en son milieu pour finir lamentablement la plupart du temps.

C’est qu’il s’agit d’une sorte de décalque, on suit un squelette de récit établit, le même toujours avec quasi les mêmes ingrédients.

Je parle de la science fiction mais on peut prendre aujourd’hui tous les genres c’est pareil. L’idée générale est de produire des histoires en plus grand nombre pour alimenter les plate formes d’un contenu aussi plat que possible.

Hormis quelques exceptions évidemment.

Il semble que la boue ne soit d’ailleurs là en excès qu’à la façon d’un écrin qui servirait à distinguer ce qui tente de s’en échapper. Une exagération de saleté pour mettre l’accent sur le propre.

Un peu comme le jeu des 7 erreurs de ce magazine télé.

Avons nous besoin de l’histoire, des histoires ? bien sur que oui cela n’est pas à remettre en question, seuls les immortels peuvent se passer d’histoire.

Ils peuvent aussi se passer de penser, d’aimer, de créer.

Peut-être que l’histoire est une façon de tenter de régler le problème d’Œdipe, cette admiration et cette haine inconsciente la plupart du temps que nous trimballons de génération en génération via les histoires afin de ne pas l’oublier.

Comme si cette émotion nous était nécessaire, comme si dépourvue de celle ci nous ne serions plus que des robots des zombies.

Une admiration haine du père. Que ce soit un Dieu , un demi dieu, une star, un homme peu importe dans le fond. C’est bien ce mouvement je t’aime je te hais qui est à la source de l’histoire, de toutes les histoires parce que tout simplement ce mouvement d’attirance répulsion est à l’origine de notre univers.

C’est sans doute ce qu’on appelle l’amour, cette colle ce ciment qui fait que la matière soit solide, que les histoires, l’histoire toute entière puisse tenir debout.

Ou pas.

Et il est inquiétant de voir que de plus en plus ces histoires ne sont plus construites avec cette colle ce ciment mais avec des procédés narratifs hollywoodiens eux mêmes chipés à l’ancien Testament qui lui les aura encore piqués à l’épopée de Gilgamesh.

C’est à dire qu’on se trouve désormais face à une Histoire dont ne nous intéresse que le squelette mais pas la substance.

une course folle Art digital Patrick Blanchon 2018

La modernité

Une phrase de Rimbaud reste logée quelque part dans le bidonville de la mémoire.

Le fameux « Il faut être résolument moderne ».

Dans la cabane recouverte de tôle ondulée juste à coté il y a Barthes, Roland Barthes qui tout doucement se désagrège au soleil de Mai en murmurant un je m’en fous pas mal de la modernité, c’est à dire que cette idée me laisse indifférent.

Et puis Chirac qui renchérit en disant ça m’en touche une sans faire bouger l’autre.

C’est qu’elle en aura mené par le bout du nez cette fameuse modernité…

il n’y a qu’à regarder autour de soi, visiblement ce n’est toujours pas terminé.

Et en même temps on sent bien une fatigue.

Le nombre des trainards semble augmenter. Je veux dire ceux qui n’arrivent plus à courir après elle tout simplement parce que l’envie, les raisons leur manquent.

C’est peut-être un effet de l’âge.

Il parait que lorsqu’on vieillit on devient de plus en plus conservateur.

Peut-être devient plus lucide sur tous les trompes couillons.

Derrière le fard de la modernité au bout du compte que découvre t’on sinon une vieille dame qui fait ce qu’elle peut pour ne pas sombrer dans la décrépitude totale.

Est ce que cette antiquité poussiéreuse est cette fameuse modernité ? je n’ose pas être malpoli en parlant du fondement de notre société

Est ce l’ennui et son effroyable répétition le carburant de ses mille et une fantaisies ?

Est ce parce que l’abondance considérée comme la vertu sur laquelle semble s’appuyer encore notre idée d’économie nous rend indécrottables en matière de changement de diversité de nouveauté ? Nous allons abondamment vous faire économiser, trier électriquement…

La modernité ressemble à un vieux tapin mon petit chou et ça ne présage rien de bon pour l’avenir.

Car pas de doute que tôt ou tard on utilisera sa déchéance pour prôner une idée toute neuve d’éternité, de solidité, de fiabilité et de fidélité et pour finir de propreté.

Tôt ou tard c’est visiblement presque déjà demain.

Ce ras le bol du zapping, de cette cohérence artificielle bâtie sur l’incohérence absolue en dit déjà long sur le désir de changement en train de germer dans des cervelles abreuvées, irriguées par des poncifs qui sont d’ailleurs comme autant de produits installés en tête de gondole dans le supermarché des idées de notre temps.

Soyons écolos roulons électrique sur le dos de certaines peuplades dont la jeunesse vive s’éteint tragiquement à extraire du lithium pour nos batteries. Ou encore des métaux précieux pour nos indispensables smartphones.

Cette civilisation de masse l’est vraiment , à la masse.

Le discernement tire sa révérence en même temps que la vieille modernité.

On ne voit plus que du veau du bovin de l’ovin un peu partout sans compter sur le cochon qui se débite à tous va et pour peu cher.

Et des bergers invisibles tout là haut dans des tours de verre dont les chiens sont les flics debout sur les chars de ce défilé foutraque. Le carnaval perpétuel et désolant d’une pensée politiquement et moralement correcte, une érosion bizarre fabrique le désert sur lequel on vend du mirage de l’oasis et pas mal de bombes pour égayer divertir détourner l’attention.

Cette fatigue éprouvée pour la surprise, la nouveauté dissimule à peine une faim, une avidité pour le retour au linéaire, à l’ordre.

Une fatigue doublée d’un énervement et de jugements à l’emporte pièce.

L’étranger comme l’étrangeté deviennent saugrenus puis assez rapidement dangereux et hostiles.

La singularité ne fait même plus sourire elle révulse quand on ne fait pas tout pour ne pas la voir, la rendre banale autant dire invisible.

Mais qu’est ce qui fait que la modernité a remporté un tel succès du 18 ème siècle à nos jours ? Qu’elle a tant fait tourner le monde dans tous les sens comme dans une lessiveuse ?

Je dis le 18 ème parce que c’est à partir de cette époque qu’on a tenté de la mettre vraiment en mots. Il est probable qu’elle vienne de bien plus loin, de la Renaissance Italienne. Et cette dernière n’est qu’une resucée d’un phénomène qui prend sa source à l’origine même de notre humanité.

Je veux dire n’est ce pas résolument moderne de descendre des arbres pour aller se balader dans la savane et devenir la proie de toutes les bestioles affamées qui trainent sur cette terre ?

Il y a du pour et du contre toujours.

Le mieux serait de se tenir au milieu de ne pas montrer d’avis trop tranché , signe d’extrémiste évidemment honni de nos jours pourrait t’on encore penser mais non.

Justement le milieu aussi semble être devenu aussi une position intenable.

Il faut trancher citoyen ça commence comme ça et ce n’est pas bien nouveau. On croit juste que c’est moderne parce qu’on nous le vend ainsi. Question d’emballage, de marketing rien que du copywriting.

D’ailleurs on peut bien nous vendre tout et son contraire nous nous en fichons bien le seul truc qui nous intéresse désormais c’est de ne pas crever trop vite, de ne pas souffrir trop, d’être tranquille , pas malade si possible, de ne pas être dérangé par n’importe qui n’importe quoi

Essayer de remettre un peu d’ordre dans sa tête, dans sa maison, dans son jardin ce n’est déjà pas une sinécure alors s’il vous plait madame la modernité eut égard à votre grand âge et au fait que malgré tant de vicissitudes vous soyez encore admirablement bien conservée, amusez nous dans le poste à l’heure du café si vous voulez, mais pour le reste faites nous donc pas suer.

Ces arguments évidemment en valent d’autres que d’aucuns ne tarderont pas à élargir bien au delà des murs du jardin, de la maison.

Cette mondialisation effrayante qui peut d’un coup faire surgir dans la salle à manger un pygmée, un aborigène, un breton et même un portugais désormais ! Trop c’est trop !

On nous revendra la France aux Français à rire larigot sur tous les tons et en argot.

Vous verrez ce que je dis si c’est pas vrai.

Peut-être que dans le fond c’est juste une façon d’exorciser et rien de plus je veux parler bien sur de mon texte matinal .

Je nous le souhaite autant que je nous plains.

Art digital Patrick Blanchon 2018