65. Notule 65

Ce dont je me souviens de toi ce n’est pas toi. C’est une occasion que j’ai laissé passer

comme une rivière

en retenant le bouchon de s’égarer trop loin de son rivage.

Je n’ai péché ainsi que du menu fretin dans l’ombre grasse des acacias sans souffrir trop de leurs épines.

Ce dont je me souviens de toi ce n’est pas toi et ce n’est pas moi non plus.

pourquoi je m’en souviens alors ?

A cause du chant du coq s’il faut un lien encore.

57. Notule 57

Techniques mixtes sur papier. Accumuler, vider. Patrick Blanchon 2022.

Il y a cette pensée d’une Amérique à découvrir encore, persistante. Sans doute pour contrer l’ennui que provoque l’illusion de l’âge et la cohorte triste des pseudo certitudes.

Autrefois il y avait toujours un projet de voyage, un rêve que l’on gardait sous le coude ou le pied, de ce temps ou le coude et le pied possédaient une certaine distinction.

On ne sait ce qui s’est passé ensuite. Comment tout a coup l’anomalie de l’instant suivant s’est produite.

Le fantôme d’un espoir ancien vient parfois nous hanter. Et on peut tenter tous les exorcismes, rien à faire.

Pour tenir dans l’ici il faut ce rêve d’ailleurs, si puéril puisse t’il nous apparaître au bout du compte, puisque c’est de la bouche même de notre vulnérabilité qu’il naît, que le roi règne enfin après toutes les abdications vécues.

C’est qu’il faut vivre jusqu’à la lie. Souhaiter à bout de souffle la quintessence.

56. Notule 56

Courte échelle , Patrick Blanchon 2022

L’aristocratie de l’enfance est toujours présente malgré toute la vilénie traversée.

Peut-être pour se vérifier en tant que telle, en tant qu’élément imputrescible de l’être, apte à résister aux intempéries de l’existence. Et sur laquelle les assauts des doutes ne peuvent pas grand chose.

Se créant même au besoin les humiliations comme autant d’obstacles que pour mieux s’éblouir de les surmonter. Se jetant dans la servitude comme dans une nuit, toujours certain d’y récupérer les étoiles.

La cruauté comme une écorce à peler pour atteindre à la blancheur de l’aubier et en même temps jouer l’étonnement de la retrouver, intacte.

Et puis à l’âge certain la certitude que le doute ne sert qu’à cette prise de conscience.

Celle d’être roi, de toutes façons, en son propre royaume.

Comprendre enfin qu’il en est de même pour tous et que la guerre, la tragédie comme toutes les bouffonneries, les grâces, ne servent que de monnaie d’échange pour offrir des frontières nettes à nos solitudes souveraines.

Le génie , la folie ne sont pas le fruit d’un lancer de dès. C’est simplement la conséquence d’un oubli plus ou moins volontaire dans l’établissement d’un tracé, un choix commis par l’autre lié au renoncement d’accepter l’identique.

Puis une urgence à vouloir renforcer un tel choix. Pour fabriquer la différence et le luxe en même temps.

Puis la nuit s’effiloche et le matin revient. Et l’on garde gravé une toute petite lueur au fin fond des prunelles

Et d’ailleurs on ouvre à nouveau les yeux pour s’aveugler encore.

54. notule 54

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Cette proximité de cœur ou d’âme, et pourquoi pas de peau. De peau serait plus sûr. Cette sensation qui naît à la lecture d’un poème qui fait mouche. L’espace s’en trouve agrandi comme le large et on peut entendre très précisément ce que murmure le monde et qu’on n’entend jamais. Parce que l’on dit c’est la mer, c’est un oiseau, parce qu’on a besoin de s’appuyer sur des rembardes durant les croisières.

Hourra! pour celles et ceux qui laissent passer au travers ce murmure et qui se désagrègent tout entier pour nous le restituer, intact.

Hourra… j’utilise ce mot pour exorciser quelque chose je crois. Je l’ai entendu dire récemment lors d’un défilé guerrier, et encore ailleurs après une chasse à courre, la mort d’un grand cerf. Mais ces hourra là salissent le vrai hourra.

Il n’y en a qu’un qui convienne c’est celui qui vient aussitôt aux lèvres à la lecture du poème.

12. Notule 12.

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Je n’avais pas envie d’aller voir sur internet, de m’en remettre ainsi à une quelconque autorité afin de savoir si merci au pluriel prenait un S ou pas.

J’avais écrit « mille merci« .

Pourquoi mille allez donc savoir … pourquoi pas 1 ou 10 000 ? pourquoi pas une infinité de merci merci merci … comme une sorte de punition archaïque qui m’eut rendu les doigts gourds ? Tant qu’à faire.

J’éprouvais ce besoin impérieux, presque brutal, de dire merci, voilà tout. Mais comme d’habitude il fallait encore que j’en rajoute, que je veuille enfoncer je ne sais quel clou ou encore que je noie un poisson.

Je peux tout à fait être comme ça.

Et ce n’est qu’une infime partie de toute l’étendue des dégâts.

j’ai donc écrit mille merci et me suis retrouvé comme un con à la fin du dernier mot.

Heureusement, elle me répondit que l’on pouvait faire selon les besoins de la cause.

Mettre un s ou pas n’avait guère d’importance.

Mille fois merci chère amie !

Perdre le fil

Huile sur papier.

Sans une bonne organisation, on perd vite le fil. Ensuite une fois le retard pris cela demande des efforts pour le rendre ou le récupérer, peu importe le verbe que l’on posera là-dessus, tout le monde comprend ce dont je veux parler.

Je veux aussi parler d’une certaine fidélité à tenir en laisse, ou par les rennes, sans qu’elle n’ait cette manie de vous tirer en avant et qui pose comme une crotte le dilemme de savoir qui, entre le maitre et de la bestiole. C’est qui qui conduit le bal nom de Dieu ?

La lassitude chez moi conduit régulièrement le bal. Une lassitude non attribuée, une lassitude abonnée à l’annuaire des absents. Une lassitude issue de l’absence toute entière, la mienne évidemment. Une absence mâchée lentement, puis remâchée encore, et enfin digérée. Avec parfois cette sorte de bonus :Etre las et absent à sa propre lassitude d’absent.

On peut parler d’éveil évidemment. Pas trop fort non plus pour ne gêner personne.

Perdre le fil, au début on se culpabilise forcément. Puis suit une période blanche où ce n’est pas vraiment que l’on se désintéresse, on n’arrive tout simplement plus à fixer son intérêt suffisamment longtemps pour qu’il germe, qu’il produise des ramifications, des feuilles des bourgeons ou des fruits. Ce genre de conneries que tout le monde sait à un moment ou l’autre considérer pour ce qu’elles sont, c’est à dire de beaux prétextes, un genre usuel de divertissement.

Ce qui fait que l’on se doit tout de même un peu d’honnêteté à soi-même sur cette fameuse angoisse de « perdre le fil » je veux dire que c’est tout bonnement une autre figure du désir, inédite cette fois et qui comme à chaque fois que l’inédit pointe son nez, flanque la pétoche et fait pédaler le hamster dans la cambuse.

Bon Dieu mais comment cela se fait-il que je sois si con, si ceci ou tellement cela ? Comment se peut-il que je prenne un tel panard à perdre le fil, en gros.

Par orgueil comme toujours évidemment. Y a t’il quoique ce soit d’autre dans la vie que l’orgueil, je veux dire comme responsable de tout égarement.

Je disais hier c’est beau, on dirait que ça sort de la bouche d’un maitre soufi … non mais quel con ! Des fois je te jure je ferais mieux de la boucler plutôt que de m’emmêler les pieds dans les nœuds que je noue tout seul.

A moins que tout ne soit prévu dans ce plan et de longue date. A moins que l’égarement soit balisé, que perdre le fil ne soit qu’une façon parmi toutes les façons possibles et imaginables de trouver la voie invisible justement et tout bonnement. La seule voie humainement possible. Je veux dire celle qui existe sous mes propres pieds et aucune autre rêvée, imaginée, fantasmée.

Ce qui au bout du compte inverserait toutes les opinions et subitement s’il vous plait, ces opinions que l’on ne cesse de chérir sur l’orientation en général et les 4 points cardinaux en particulier.

Perdre le fil serait un levier encore plus puissant que celui d’Archimède. Pas pour soulever le monde, bien sur que non, quelle ineptie … mais simplement pour soulever son cul du canapé, une très bonne chose en soi, et m’est avis tout à coup que ça sonne juste à ce moment où je l’écris : qu’il faut juste oser pour voir.

Les filles

Je ne dirais plus comme tant d’autres que je n’ai jamais rien compris aux filles. Il y a un moment dans la vie où il convient de fuir les troupeaux. Non, les filles et moi c’est une autre histoire je crois, nous avons toujours été au diapason, on s’est toujours compris 5 sur 5 et je dis cela avec un manque total de prétention.

Déjà, draguer m’a toujours fatigué rien que d’y penser. Quand je voyais tous ces petits coqs dans la cour de récré faire le pitre et vous, battant des mains, encore encore, j’ai vite repéré les premiers symptômes de la nausée.

Je m’éloignais toujours pour ne plus regarder. Jamais aimé les corridas, les costards à paillettes et les os dans le nez…tout ce cinéma révulsant, la rumba des séductions.

J’attendais ma princesse charmante, celle capable de conserver son sang-froid, de ne pas baisser culotte pour une poignée de bonbons. Charmante de n’avoir aucun des charmes convenus surtout. Ordinaire à tomber. Charmante comme l’éveil et le crissement de la craie sur le tableau ou le goût des prunelles.

Plusieurs fois je t’ai rencontrée, tu es toujours venue à moi sans que ne fasse le moindre effort sauf celui de regarder, de percer à jour les portes blindées, les murailles.

Plusieurs fois nous avons marché de nuit dans les chemins, nous sommes enlacés dans les hautes herbes et dans les foins. Ton odeur je m’en souviens.

La confusion des sentiments nous l’avons lu front contre front, puis en riant

—Pauvre Zweig ! avons nous hurlé en chœur dans le petit matin blanc

Nous nous sommes pincés très fort peu de temps après pour être sûrs.

Sûrs enfin, sûrs que toute cette faiblesse était bel et bien notre seule et unique force. Que nos lâchetés étaient nos seuls faits d’armes honorables, réellement.

Nous n’avions pas besoin d’ersatz. Pas de jupe ni de pantalon pour nous repérer dans le brouillard. Et nous parlions de choses si simples comme du goût du pain, le blanc parfois, mais plus souvent du noir.

On se disait tout en silence, sans préface ni épilogue. Un seul regard et puis voilà c’est tout.

Sans imagination.

Comme des animaux. Sans la terreur des concepts qui reste accrochée au porte-manteaux. Sans tricherie inutile. Sans sincérité non plus.

C’était tout à fait au-delà t’en souviens-tu ?

De temps à autre nous jouions à la dînette. Tes petits plats bourrés de gravier, de sable et de cailloux que je goûtais non sans omettre de te baiser les doigts, de déposer comme il le faut, théâtral,la serviette sur les genoux…

—Quel admirable cordon bleu ma chère ! Serait-ce abuser de réclamer du rabiot ?

Oh c’est si bon d’entendre à nouveau ce petit grelot, ce ruisseau léger des rires.

Je ne me souviens plus de la façon dont les choses se sont produites…vous alliez à gauche et moi à droite, à moins que ce ne fut le contraire…

Oh les filles oh les filles…d’un coup vous étiez parties ou bien moi je ne sais plus.

Tout à coup je me suis retrouvé au Montana et le juke box c’est mis à chanter « femme avec toi » une belle idée étasunienne dite d’une voix bleue en français , j’ai du craquer à peu près à ce moment là.

Je suis devenu aussi con, sinon plus, que tous ces coqs que je détestais autrefois. J’ai découvert tout un monde de maisons closes, de femmes sans joie, d’entremetteuses.

Sous leurs parfums trop capiteux j’ai cherché en vain, il n’y avait pas le tien mais celui de la mort, avant-coureur de mes plus profonds anéantissements.

Tangente du crabe

La remise en question est essentielle chez les artistes. Il ne faut pas en abuser pour autant, mais honte à ceux qui ne cillent jamais, qui ne sont pas empoignés par le doute, qui ne se remettent jamais en question.

Je pense à un crabe. Je pense à ce crustacé qui pratique la tangente comme vecteur de déplacement. Et j’admire. J’admire d’autant que je suis en ce moment en train de réviser mes classiques, la divine proportion et la section dorée. Une telle austérité s’est abattue cet hiver qu’il faut bien trouver sa pitance quelque part coute que coute, et s’il le faut, s’en inventer de nouvelles à partir du souvenir.

Toujours le souvenir ne cesse d’osciller dans chacun de nos instants avant de prendre lui aussi la tangente, de s’élancer vers l’inconnu, le sans nom, la soi-disant nouveauté.

Faire du neuf avec de l’ancien est une constante. Comment faire autrement ? Certains se font capturer par la tendance qui n’est que fragilité, déjeuner de soleil.

Tenir compte de la tendance certes, mais ne pas l’adorer comme un benêt.

Il est possible que le nombre d’or ne soit qu’une simple vue de l’esprit qui perdure, dont on se gargarise cycle après cycle quand tout se barre en couille.

Je veux dire comme ce fantasme d’ordre qui revient lui aussi lorsqu’on ne comprend plus du tout les vertus du fouillis. Lorsqu’on s’égare si loin parfois que l’urgence des balises et des repères nous ramènent par de mystérieux souffles à la rêverie du concret.

Par chance je suis mauvais en géométrie. Du moins j’ai toujours préservé l’effort d’y plonger tête en avant.

Ma géométrie est personnelle, intime.

Je pourrais faire l’éloge du crabe, en peindre quelques un, réinventer la symbolique, rejoindre les visionnaires défunts, les Klee, les Kandinsky qui parlent de la rigidité des verticales et des horizontales comme autant de lignes ennemies.

Je pourrais faire mille choses qui soudain surgissent dans mon esprit.

Mais je ne le fais pas.

J’applique toujours en priorité sur moi-même les lois que je décèle.

Je ne le fais pas, je me mets dans la peau, la carapace du crabe, je prends la tangente et je cavale ventre à terre, dans une ivresse mêlée d’effroi et de désir.

Je répudie la tendance en usant jusqu’à la corde l’ivresse des tangentes, je me tiens à la pyramide, pas celle des Egyptiens non, celle des éternels besoins.

Nostalgie de la fougue

Le seul endroit où il n’y a pas de hasard c’est lorsque j’ouvre mon traitement texte et que je me mets à écrire. Même si je ne sais jamais ce qui va advenir au fil des mots.

Il n’y a pas de hasard car j’embrasse tout en m’absentant totalement.

Le monde et moi nous absentons

Et il ne reste que cette musique « Whyte Nights interprétée par l’ORCHESTRE et le CHŒUR du THÉATRE DU MARIINSKY de SAINT-PETERSBOURG – dirigée par Valery GERGIEV.

Et, à cet instant, tout est absolument parfait. Il fait encore nuit, peut-être la neige recouvre t’elle le paysage tout entier de son blanc silence, peut-être la musique commence t’elle exactement ainsi avec un tintement léger de clochettes. Puis un merle quitte sa branche en laissant choir au sol un petit paquet de neige et c’est à cet instant précisément que s’engouffre soudain la nostalgie.

Toute une vigueur perdue qui me revient ! me voici soudain russe je n’ai plus peur de rien, je suis invincible et j’affronte la steppe, la taïga, susceptible de m’élancer sans fatigue à l’assaut de l’Oural.

Je suis libre totalement de déployer ma force enfouie très loin dans mon passé. Cette force qui ne sert à rien dans le monde d’aujourd’hui où toute passion est répudiée comme folie.

C’est un élixir, un alcool fort qui, je le sais déjà me laissera à terre après l’ivresse.

Mais qu’importe ! sur le blanc de l’écran les caractères s’élancent, c’est tout ce qu’il me reste, juste cette nostalgie de la fougue. Et c’est bon, c’est tellement bon de pouvoir y céder sans penser à l’après.

( merci Lisa )