Un rien parmi d’autres.

Si je me perd au beau milieu de ce désert c’est que je le veux.

quelque chose en moi le veut.

Quelque chose qui veut se reconnaitre et qui n’a pas grand chose à voir avec moi.

Mais même de ça je m’en fous.

nul n’a de pouvoir sur le rien.

Si je me perd au beau milieu de ce désert je n’ai qu’à tout oublier pour trouver l’eau.

Et tout le sable qui remplit ma bouche

Et tout mon silence n’y changera rien.

Huile sur toile 60×80 cm Patrick Blanchon 2020

Les iles de la Tranquillité.

Soudain je me penchai sur cet art qui consiste à porter une attention particulière à la plus petite peccadille afin de s’entrainer à célébrer.

On laisse filer tellement de choses par inattention. On les regarde sans les voir. Ou alors on les regarde pour en retenir quelque chose à profit, avec intérêt dans un espoir d’en recevoir des dividendes.

L’attention commandée par l’intérêt sans doute.

Mais cette attention là, celle dont je suis en ce moment même en train de vous parler, elle n’enlève pas les doutes. Elle en fait une matière, que l’on peut déposer dans un creuset.

C’est au travers d’elle en la chauffant d’innombrables fois à la flamme du doute, de l’hésitation que l’on parvient enfin à percer sa gangue confuse, boueuse. C’est alors que la croute se fendille, qu’elle laisse échapper quelques étincelles de clarté, et dont on ne sait la plupart du temps que faire tant qu’on est jeune et inexpérimenté dans cet art.

L’ultime étape est donc d’installer une estrade, de la décorer de lampions, voire de jolis bouquets, asperger le tout ensuite d’un brin de vétiver, Enfin, mettez vos plus beaux atours et grimpez ensuite au beau milieu !

Une fois tout cela effectué plus ou moins dans le bon ordre, essayez vous à célébrer.

Sans doute n’y parviendrez vous pas du premier coup, peut-être aurez vous un ton trop perché, des tremblements dans la glotte, des sueurs froides, ou serez vous pris d’ivresse et déblatérez des bêtises aussi grosses que vous.

Ce n’est pas grave du tout !

Osez célébrer. Pour un oui et pour un non.

Célébrer un instant c’est tirer le fil ténu de l’étincelle pour extraire un soleil, une étoile.

Il faut savoir le doute comme la nuit, ces nids.

Et après des années, un jour sans doute, accepter

que quelque chose prenne son envol, sans regret.

l’accompagner ainsi à l’aide d’une pierre blanche, marquer le coup.

Oh on s’intéresse aux grands faits d’armes, à l’extraordinaire inventé par l’ennui pour se distraire de l’ordinaire.

Essayer l’infime peut aérer l’esprit.

Et surtout améliorer le ton le timbre des discours

Et vous verrez, en célébrant ainsi mille petites choses que la magie existe, qu’elles vous le rendront mille fois !

Vous croyez que c’est encore trop peu ? vous dites : temps perdu …

tout cela parce que vous croyez posséder le temps alors que ce n’est que l’illusion qui souvent vous possède.

Le résultat de cet art n’est pas visible à l’œil, il est sans tapage, ni fanfare.

Cette estrade est évidemment intérieure.

C’est là qu’en tant que capitaine vous dirigerez au mieux le navire.

Fendant l’ennui, la paresse, toute l’apparente médiocrité des jours, pour atteindre de plus en plus souvent les îles de la Tranquillité.

Je ne dis pas que c’est facile, ni difficile.

Je vous dis juste : essayez persévérez et vous verrez !

L’admiration perdue

Arrive un moment où je surprends mon reflet dans la glace et ne me reconnais pas. Cette inadvertance effrayante puis salutaire.

Un soulagement comme lorsqu’on se réveille d’un rêve absurde, un soulagement qui dure quelques secondes avant de replonger dans un autre rêve tout aussi absurde.

Mais ce court laps de temps est amplement suffisant, une fois son étrangeté dissipée, pour laisser place à une paix incongrue. Une paix qui, elle aussi, surgit par inadvertance.

C’est dans cet entre deux que je me suis souvenu du livre du rire et de l’oubli de Kundera.

C’est drôle parce que ça a l’air de tomber comme un cheveu dans la soupe.

Mais je ne suis plus à une incongruité de plus.

Et tout de suite après j’ai repensé à toutes mes admirations anciennes et je me suis demandé ce que j’avais bien pu en faire, où donc elles étaient passées ?

C’est comme ces histoires d’amour achevées.

Lorsqu’on les vit on n’imagine pas qu’elles s’achèvent, qu’on puisse les oublier, que l’on puisse oublier jusqu’ au prénom de l’être aimé, n’est-ce pas effrayant cela aussi ? et apaisant tout en même temps.

Admirer et oublier, ainsi vont les choses tranquillement.

Et je ne vois aucune raison désormais pour s’en plaindre vraiment, aucune récrimination particulière, il ne reste au bout du compte que la solitude et cette étrange paix une fois le sas de la peur traversé.

C’est que finalement cette peur est la dernière cartouche que l’on tente d’amorcer pour se rassembler dans une solidité, dans une volonté qui, soudain démasquées, ne recèlent ni plus ni moins de mystère, de signification qu’un réflexe animal.

Sans doute est-ce pour cette raison que je n’arrive pas à me rendormir. Il faut absolument que je me lève, que j’aille à la cuisine pour lancer un café, tout en tournant en rond comme une toupie en attendant l’écoulement complet.

Une transe pour sortir du sommeil, pour prolonger la sensation d’étrangeté, pour observer aussi cette peur et cette paix entremêlées.

C’est comme un fil sur lequel je tire ainsi et qui me dévoile des pans tout entier d’une réalité que je ne vois pas durant la veille ordinaire.

A cet instant et à condition que je n’éprouve aucune douleur articulaire, je ne suis rien d’autre qu’une conscience se rendant compte de son rôle d’estafette.

Le gros de la troupe est dans les limbes, dans une inconscience magistrale dont la suite infinie des opérations traitées est proprement pharamineuse. Je n’ai qu’à coller mon oreille contre les murs pour entendre tout le cliquetis, une usine qui jamais ne dort.

Ce qui à mon sens nécessite ce morceau de sucre dont je ne peux me passer, ce demi sucre nécessaire pour atténuer toutes les amertumes et donner un léger coup de fouet chimique aux synapses comme aux neurones.

Enfin, la première gorgée avalée la question revient comme un refrain : qu’est ce que j’ai fichu de toutes ces admirations d’autrefois ? Où sont elles passées ? et avec cela cette tristesse soudaine qui ressurgit comme un caniche qui saute mécaniquement pour saluer son maitre.

La tristesse et la peur voici ce qui enferme dans une identité, voici à quoi on ne cesse jamais de faire appel comme pour accumuler des preuves à charge dans un procès qui ne s’achève pas vraiment non plus.

Mais je suis moi, j’ai peur, je suis triste donc je suis !

J’adorais lire aussi Panaït Israti. Sans plus savoir dans mon souvenir dans quel lieu s’effectue la lecture. Je ne me souviens que de l’horizontalité du corps, je devais donc être dans un lit, étendu dans une chambre ou bien sur l’herbe d’une pelouse quelque part mais je ne me souviens plus non plus où et quand.

Je ne me souviens presque plus déjà des titres, des rebondissements de l’histoire, de la trame toute entière… il n’y a plus que ces deux mots Kyra Kyralina et puis quelque chose de diffus tout autour, une atmosphère, une ambiance. L’odeur de tabac froid et du café qui coule encore quelque part. Et encore de la peur et encore de la tristesse qui réunit toutes ces bribes dans une familiarité devenue suspecte.

Je peux citer pourtant tous ces écrivains, sans réfléchir beaucoup. Comme si tout ce que j’ai lu d’eux était depuis lors comme engrammé dans leur nom seulement. Toutes ces atmosphères toutes ces ambiances de lecture et les synesthésies s’y associant mystérieusement mais de façon anarchique, sans logique véritable.

Borges et son Aleph, ce voyageur en quête du pays des immortels, et sa déception surtout en l’atteignant. En découvrant l’ineptie apparente dans laquelle un ennui formidable plonge ses habitants.

Il est là aussi question d’un renoncement à toute forme d’admiration entrainant une chute interminable dans cet ennui. Mais ce n’est encore que moi qui ait compris cela qui l’ait interprété. Peut-être n’est ce même pas de l’ennui. C’est un oubli permanent et une absence totale de question.

Ceci expliquant cela.

Jeune je ne pouvais me passer un seul instant d’admirer quelque chose. Admirer me rassemblait durant un temps avant qu’irrémédiablement je ne me dissolve.

Ce n’était pas le sujet d’admiration le plus important comprenez vous ? C’était l’admiration en tant que remède à une sorte d’oubli quasi congénital.

Je n’arrive plus à me rendormir je crois que j’y ai renoncé progressivement en soupesant le pour et le contre. Grace à l’insomnie comprenez vous j’ai l’impression de résister à l’érosion tout en sachant que c’est peine perdue d’avance.

J’écris en ne cessant de me souvenir que dans 1000 ans tout le monde aura oublié Cervantes, Homère, Dante et moi-même.

Ce qui une fois l’appréhension toute entière traversée, comme une nuit, apporte aussi un sacré, un mystérieux soulagement.

Samsara acrylique et feutre format 30x30 cm Patrick Blanchon 2020
Samsara acrylique et feutre format 30×30 cm Patrick Blanchon 2020

C’était quoi déjà ce poème ?

Je perds la mémoire, je ne sais plus en quelle année je me suis installé là, il me faudrait faire cet effort, recouper les choses, retrouver des points de repère, réinventer encore une fois de plus toute l’histoire.

J’étais dans cette ville tellement triste aux façades abimées. Je marchais des pentes et des gouffres à ne plus finir. J’adorais m’assoir à la terrasse de ce petit café, un peu en retrait de la cohorte des touristes, de là j’apercevais le grand pont enjambant le Douro.

Il y avait peu de bruit, pas d’effusion, juste la paix ravivée de temps à autre par l’irruption d’un klaxon dans le lointain. Je savourais cette paix.

Les hommes qui étaient installés à la table d’à coté aussi, ça se lisait sur les traits de leurs visages, ils étaient silencieux et de temps en temps attrapaient leur verre de bière pour en boire une gorgée, ils se regardaient peu, car leurs regards était posé sur le fleuve.

C’est ce jour là je crois que j’ai écrit ce poème sur mon petit carnet. Je l’ai perdu évidemment, le carnet et tous les poèmes à l’intérieur. Cela me plait de songer à cette perte tout à coup.

J’ai la sensation d’avoir des trésors encore intacts, enfouis tout au fond, et qu’il faut laisser ainsi, sans y toucher.

Mais tout de même je suis curieux. C’était quoi déjà ce poème ?

Cela parlait je crois des caravelles, de Vasco de Gama, de tous les conquérants partis conquérir quelque chose à l’extérieur d’eux mêmes, et de cette terre ici.

Partis poussés par je ne sais quel rêve quelle chimère qui consumera et dévastera un monde par delà les mers.

Ils sont revenus. Ils sont là tout à coté.

Et ils n’ont pas l’air d’être plus avancés que ça.

Ils posent leurs regard sur le fleuve sans parler.

Et moi je me dépêche de me souvenir encore une fois de tout cela parce que j’ai peur de l’oublier.

Le 22 septembre aujourd’hui je m’en fous

On rumine, on s’acharne, on commet des efforts, on appuie sur un ressort invisible sans relâche ainsi, têtu, monomaniaque, sans même en prendre conscience.

Et puis un jour, un 22 septembre par exemple, il suffit d’un rien pour que tout soudain se métamorphose

On se sent plus léger, prêt à décoller d’un simple coup de talon, parce qu’on s’est libéré d’un poids qui nous entravait.

Le 22 septembre aujourd’hui je m’en fous disait déjà Georges Brassens lorsque j’étais marmot.

J’adorais cette chanson elle contenait pour moi une promesse, comme un de ces cadeaux que l’on nous promet et qu’on déballe enfin sous le sapin.

L’aura d’une œuvre d’art

Aujourd’hui c’est l’anniversaire de ma belle-mère, une dame de 90 ans tout rond, et nous avions rendez-vous chez une de ses filles pour partager ce moment. Toute la famille était là et chacun avait apporté des victuailles et des boissons pour célébrer l’événement.

Plusieurs fois, la vieille dame s’est penchée vers moi pour me dire qu’elle ne savait pas du tout comment elle était arrivée jusqu’à cet âge avancé.

90 ans je n’arrive pas à le croire… ne cessait t’elle pas de répéter, parfois pour elle seule comme s’il fallait que ça rentre, que ce ne soit pas du domaine de l’illusion, pour que cela devienne un fait avéré.

90 ans, incroyable… mais il faut tout de même y croire.

En rentrant je pensais à tous les membres de ma famille, qui furent rares à atteindre cet âge vénérable. Mes grand-parents sont partis de façon précoce . Et mes parents encore plus rapidement.

En croisant le regard de la vieille dame, il y avait cette interrogation derrière les effusions de joie dont elle faisait montre. Serais je encore là pour fêter la suite ? l’année prochaine par exemple… je l’ai surprise à le penser comme à voix haute.

Et puis à la hauteur de Vienne où nous devions déposer mon beau-fils, j’ai repensé à ce vide que les gens laissent aux vivants, avec lequel surtout ils doivent se débrouiller.

Merci au revoir, profitant d’un feu rouge, une portière qui s’ouvre et se referme, puis le feu passe au vert et je passe la première pour m’enfiler dans la cohue, traverser ce qui reste à traverser de la ville pour me retrouver à rouler sur la RN7 en rase campagne quelques instants plus tard.

C’est fou à la vitesse où les choses naissent existent et disparaissent.

Et bien sur le soir commençait à tomber, et bien sur je pensais à la peinture, je pensais à mes toiles, à mes toiles après moi, encore une fois de plus. Lorsque moi aussi j’aurai disparu.

Et j’ai découvert comme une sorte de réciprocité singulière soudain entre cette idée d’œuvre d’art et cette idée de vie qui traverse l’espace temps à la vitesse de l’éclair.

Que laisse une œuvre derrière elle lorsque l’époque et l’espace dans lesquels elle a été conçus sont devenus étrangers à des contemporains du futur ?

En allant boire le café, pour fuir une averse nous sommes monté boire le café chez le couple qui nous accueillait. Lui s’est mis à collectionner des pièces d’antiquités et il prit un grand plaisir à nous présenter celles ci qu’il enferme dans une petite vitrine.

Il y avait là des bronzes, notamment une hache votive de couleur vert de gris, une anse travaillée de façon à représenter Dionysos, le visage réjouit tourné vers ce qu’on imagine avoir pu être un pot à vin qui a désormais disparut. Des petits boucs en face à face ayant connu tout un monde de marchands et de poètes de la Perse antique, un vase en albâtre dont on pouvait s’apercevoir de l’authenticité en raison des stries concentriques laissées sur ses parois translucides.

Ce qui était touchant c’était les certificats d’authenticité justement qui accompagnait chacune de ces œuvres et où étaient stipulés les divers carottages, tests, et analyses menés par les experts pour attester qu’une telle provenait de -2000 avant JC, une autre 400 après… et quelques paragraphes en sus indiquant la provenance, les dimensions, le prix. Tous les dits documents signés à la main par qui de droit.

C’est tout ce qui pouvait étayer, remplacer si l’on veut l’espace et le temps dont je parlais plus haut.

Les œuvres quant à elles restaient scellées dans leur singularité ne laissant filtrer qu’un mince filet de familiarité possible lié à la répétition innombrable des formes et à l’histoire que chacun entretient avec elles.

Soudain je pensais aussi à l’architecture en mettant la clef dans la serrure de notre home sweet home enfin, qui se construit pour mettre en valeur le vide.

Et j’ai eu comme un vertige.

Ce ne sont pas tant les œuvres en elle même qui révèlent quoi que ce soit sauf cette fameuse singularité. C’est ce qui a été tout autour d’elles et qui n’est plus, c’est le vide d’où elles surgissent et dont elles semblent témoigner au final.

Encore une raison de plus me dis-je pour s’accrocher au hic et nunc, au moment, le reste n’étant que songe filant vers on ne sait quoi on ne sait où.

Voilà ce que représente la peinture sans doute dans mon esprit enfantin et peureux, une matérialisation de l’instant présent, qui parfois s’étend, mais ce n’est pas bien grave, sur plusieurs heures mois années créant un espace sécurisé.

Une sorte de barrage contre ce torrent du temps et de l’espace du monde « réel » qui nous avale et nous recrache en cendres.

Une respiration qui s’élève plus ou moins courageusement contre le risque d’être la dernière, avant l’ultime calcination, la réduction en poudre, en atomes…

travail d’une de mes élèves.

Moi-Crapaud, Moi-peau.

Vise la tronche de cette bestiole,

ce crapaud et penche-toi, embrasse la !

Alors le miracle adviendra

Une peau commune se tissera

L’horrible deviendra charmant.

Et si c’est un désert, s’il n’y a rien

qu’une nostalgie agaçante, éreintante,

Si aucune enveloppe précise chérie ou honnie

ne te permet d’être contenu ?

Qu’adviendra t’il alors ?

Ton moi ma chair, ta peau s’étendront

à l’infini de ce désert sais tu

Nous deux seront désert déserté de tout plein

Un grand vide.

On s’habitue au désert comme on s’habitue à tout.

A la morsure des soleils

A la soif ce tigre blanc à dompter

malgré soi.

A la faim. A toutes les faims enfin.

Jusque dans les rêves ce vide s’étendra

dans l’évanescence des corps dissous

Tout se diluera

S’emmêlera en clameur, en impression

de chaleur de douceur

de chaleur et d’odeur

de chaleur et de plaisir

de chaleur en honneur

que l’on projettera étoile

dans le vaste ciel noir

d’une question sans réponse.

ça nous fera marcher

ça nous fera penser

ça nous fera pleurer

Et rire un peu aussi

la peau notre propre peau à essorer

deviendra si dure et toute froissée,

facile à tacher à signer

un parchemin où sont gravés l’espoir la déception

l’envie et la satiété

comme des lettres s’entremêlant sur un palimpseste.

Disparaissant ressurgissant

suivant la nuit suivant le rêve.

vise la tronche de cette bestiole,

ce crapaud penche toi et embrasse la

Alors le miracle adviendra

le mirage disparaitra

l’oasis jaillira

Tu croasseras

tu parleras

tu écriras

Tu sculpteras

et tu vivras.

Et tu diras tout bas

Moi crapaud Moi-peau

j’ai navigué de l’horreur à la splendeur

je me suis recroquevillé puis écarquillé

comme un regard

jusqu’aux étoiles.

je cherchais une enveloppe

pour offrir mon désir fou

n’importe laquelle

une grenouille verte un crapaud roux.

Je sais désormais faire avec

la mer et ses varechs

Mon masque et mon tuba les palmes

Mes palmes de palmipède

Je nage vers les lumières

tout au loin des abysses des profondeurs

j’ai trouvé place dans le tohu bohu

je ne me mire plus dans aucune glace

mon cœur s’est enfin arrété là

exactement à la peau.

Au delà gisent toutes les nostalgies

les bonbons salés les coussins péteurs

Les iles flottantes

et les vains trépignements.

J’ai des pensées de crapaud

et rien de ce qui me constitue

n’excède la frontière de la peau.

Moi-Crapaud, Moi-peau.

Encre sur papier

Stratégie inconsciente.

Au premier abord cela parait loufoque. Une stratégie c’est pensé clairement, mijoté aux petits oignons, on n’imagine pas l’inconscience en stratège.

Peut-être suis je déjà complètement timbré c’est aussi une option.

cependant j’entrevois des schémas, des plans dans le bruissement des feuilles et le silence des bourgeons. Pire un grand plan où le hasard est général en chef d’une grande armée constituée d’innombrables insignifiances.

ça me dépasse en tant qu’homme mais jamais en tant qu’enfant.

je savais déjà cela. Je me suis souvent acharné à l’oublier. Cela faisait aussi partie du plan très certainement.

Un genre de destin à géométrie variable suivant l’humeur des participants du moment.

il ne s’agit évidemment pas d’être positif ou négatif, de cela le plan s’en fiche bien.

Juste être un brin conducteur. Laisser le flux passer, ne pas opposer plus de résistance que nécessaire. La résistance faisant elle aussi partie intégralement du plan.

Et je me suis toujours dit que c’était rassurant au bout de mes pires cauchemars qu’il y ait ce plan général.

Que ce soit un bon ou un mauvais plan quelle importance ?

Ce que je retiens c’est qu’il y a une intention voilà tout comme lorsqu’on offre des fleurs artificielles, c’est le geste qui compte.

80 x 40 huile sur toile 2018 Patrick Blanchon

La face cachée

Avancer à visage découvert est un leurre évidemment, mais amplement suffisant à produire l’impulsion électrique des neurones et synapses qui déchargeront leur trop plein dans l’écriture. La face cachée de tout cela est un noyau insécable que la connaissance en vain tente d’approcher. La face cachée est toujours autre. Et connaitre n’arrange rien pour se rendre vers celle ou celui ci.

Connaitre ne se produit que dans une seule cervelle malgré tout ce que l’on s’invente pour ne pas le croire. L’inconnaissable s’étend comme une femme nue gigantesque dont on pelote le cul les seins les cuisses et le pubis en vain.

C’est le point névralgique du monde, l’île de Vénus, la Cythère fantasmée à partir des ruines qui nous restent entre les dents.

J’emprunte un peu à Michel Butor pour les connaisseurs, lui qui était obsédé par ces faces cachées qu’il allait chercher pour les besoins de son enseignement littéraire, dans les récits multicouches d’un Gérard de Nerval en partance vers l’Orient.

Concomitamment quelques messages échangés avec un ami peintre me font pénétrer dans l’espace étouffant du refus.

Lui croit que créer est une lutte. Moi se vivre tout simplement, la création est un repos, le repos du guerrier si l’on veut. Encore une fois un féminin, un centre depuis lequel reconstruire la pyramide comme une cartographie hésitante que l’on tente à tâtons de reconstituer après la fin d’un monde. Un monde qui n’a plus rien à voir. Qu’on ne peut voir qu’en fermant les yeux en respirant tranquillement. En peignant ou écrivant dans le silence d’un antre, dans la paix d’un souterrain, allongé rêvant et ondulant sur le corps de la Gorgone.

La face cachée ne peut alors s’entrevoir qu’en fermant les yeux. En épluchant un oignon couche après couche comme un enfant pour parvenir au germe que l’on découvre soudain insignifiant. Mais dont cette insignifiance ne regarde que la notre en fin de compte comme un reflet dialogue avec un miroir.

La vérité est qu’on traverse de nombreuses certitudes et tellement de mots d’ordre que l’on s’invente tout seul, que parvenu à ce silence brusque on ne sait pas comment le prendre. Qu’il faut du courage pour s’installer dedans. Comme il faut du courage ou de la folie et sans doute de la résignation pour s’allonger sur une géante dont la chevelure ou le regard à tout instant peut nous réduire en pierre. N’est ce pas finalement un désir minéral qui nous rêve ?

Mais une fois en elle la géante Vénus en elle – profondément- Totalement, la porte s’ouvre. Toute la colère, l’amertume, la rage, n’étaient là que pour échauffer l’humeur et mettre en branle un système planétaire semblable à tous les autres qu’on va chercher là -bas alors qu’il est tout simplement ici.

En soi la face cachée pour dégager cet autre que nous découvrons soudain. D’où la rotation, le rythme et le soupir, tous les frôlements et les frottements.

Avant d’être englouti en tant que rêve ou cauchemar par la vulve éblouissante et être soudain projeté dans un nouveau monde

à condition de mourir.

à condition de vivre.

Toujours ces deux faces, ce vieux Janus cette belle Vénus. Et certainement bien d’autres qui resteront ensevelies dans la pénombre des oublis.

Découvrir la face cachée c’est accéder à l’éternité de cet instant rendant caduque tout effort passé, l’abolition de tous les remords et regrets. C’est être foudroyé par la paix.

Format 20×20 huile Avril 2021 Patrick Blanchon

Le revers de la médaille c’est que Vénus ne cesse de se dérober. Elle rejette chacun des masques dont tu t’affubles pour tenter de la prendre. Son consentement ne vient sans doute que de ton abdication, de la nécessité soudaine, ce nouveau monde, d’en finir avec les luttes, les preuves.