Style

Sais tu ce que je sais ? drôle de question et dont le but devrait tout de suite t’être suspect. Parce que savoir ce que je sais nous mettrait sur un pied d’égalité, ce qu’on ne veut pas évidemment, on ne le veut jamais. On fait semblant, mais on ne le veut pas. La fraternité si ça existait vraiment ça se saurait, tout comme l’égalité, et je ne parle même pas de liberté, t’as bien remarqué.

Sais tu ce que je sais ? bon j’agripperais tes neurones, je les tirerais par les cheveux, je t’amènerais à faire des nœuds, des nattes, des couettes, pour que tu te demandes. Quel intérêt ? Le mien bien sur. Et suspendu à la réponse qui ne tardera pas tu fulmineras, te languiras, ça c’est presque certain.

« Presque » ça empêche de mentir. Parce que tu pourrais aussi t’en tamponner le coquillard, t’en foutre, et tourner les talons tout simplement avant de savoir le fin de mot de l’histoire.

Mais je persiste et signe… sais tu ce que je sais ?

A propos du style je voulais dire. Il est comme le furet qui court qui court et toi tu cours aussi, derrière la plupart du temps, la plupart des mots.

Mais le style c’est quand on n’y pense plus qu’il surgit voilà tout, il est comme l’amour, il revient par la bande si j’ose dire, par le désir quand on croit que c’est totalement foutu le désir.

C’est comme ça. C’est la vie. C’est le style.

Car le propos ce n’est pas de parler comme un livre, d’utiliser de grands mots qui ne sont souvent pas utiles, mais de foncer droit devant plutôt comme t’es tout bêtement.

On peut faire beaucoup avec peu, il y a tellement de combinaisons pour dire je t’aime ou je t’emmerde qui laisseraient d’ailleurs penser qu’on ne le dit pas, qu’on ne le dit jamais… appelons une chatte une chatte quand c’est nécessaire. Si ça ne l’est pas on reste seul et puis voilà. On ne dit rien, on ne partage pas, on mijote comme un bœuf au milieu de ses carottes, dans l’attente d’un mieux se dit-on, dans l’attente de quelque chose qu’on désire tellement transformer en mieux parce qu’on ne le voit pas bien, parce qu’on n’a pas les yeux en face des trous voilà tout.

Sais tu ce que je sais, je ne suis pas moi, je ne suis pas toi et tu n’est pas toi non plus vraiment, et encore moins moi.

Nous sommes là et las. Crevés KO kaput pardon. Dans une attente durant des nuits et tout ça pour quoi ? Pour trouver un style, graver quelque chose dans la pierre et qui dure pense tu , et qui dure par delà toi et moi, les générations futures.

Sais tu ce que je sais, si nous ne sommes ni toi ni moi, alors qui sommes nous vraiment ? Sinon ces mots que l’on écrit, longs parfois comme les sanglots longs des violons, long comme un dimanche avec Drucker ( parait qu’il remet ça) comme si on était encore sous un joug, sous une croix gammée ou pas.

Si nous ne sommes rien, c’est à dire comme tout, alors permettons nous, permettons à ce rien d’être ce qu’il est et voilà tout.

Le style c’est peut-être ça biffer jusqu’à se permettre, s’autoriser. Biffer tout ce qui n’est pas nous quand on ne sait pas qui l’on est, quand on s’acharne à vouloir savoir ALKASELTZER au secours, c’est encore pas c’t’année qu’j’aurais le Pulitzer.

Sais tu ce que je sais, c’est que je ne sais pas ce qu’est le style et je m’en fous. J’ai cherché longtemps pourtant mais maintenant je m’en fous et vois tu comme c’est fou, je joue et je jouis juste comme ça sans rien savoir du tout, en étant super zen avec tout ça.

Sais tu ce que je sais ? j’ai tué des pères, et aussi des mères, j’ai tué des maitres , je crois que j’ai tout tué au fur et à mesure des années armé de mon stylet. De ma bite et de mon couteau pardon. Tout ça pour avoir un style ? c’est un peu fort de café mais c’est surement une vérité. Une vérité à la Talleyrand noire comme l’enfer, chaude comme la braise, amère comme … je ne sais plus j’ai oublié.

Sais tu ce que je sais encore et encore ? C’est que le style appartient à l’époque, on n’y peut rien d’emblée. Le 18eme j’adorais, le 19 -ème aussi… Quels frissons à lire La Roche Foucault Voltaire Victor Hugo et Maupassant et Joris-Karl Huysmans  et tant d’autres que j’ai oubliés pardon.

Sais tu ce que je sais, on a parcouru tout l’intestin d’un ogre et nous sommes arrivé en bout de ligne, terminus aux alentours de l’anus. pardon, trou du cul. Ca ne sent pas bien bon ça c’est clair, mais il faut faire avec parce que demain nulle doute que ce sera encore pire malgré tout ce que l’on va te dire.

Tout est propice à l’oubli aujourd’hui. C’est voulu exigé, cachez vos références mesdames et messieurs, remettez les dans vos culottes un escargot par dessus c’est fini tout ça. Ayez du style aura t’on encore le toupet pardon, le foutage de gueule, de nous réclamer à la douane.

Sais tu ce que je sais, c’est qu’il faut s’enfoncer dans la banalité, la rendre totalement sienne comme une femme qui en redemande tout simplement parce que ça lui fait du bien un peu d’attention. As tu déjà été avec une femme banale ? Une femme au hasard comme ça, rien que pour savoir ? Ce sont souvent les plus belles les plus émouvantes, parce qu’on ne pose rien dessus, pas de bibelot, pas de rancune, pas d’avenir non plus.

C’est cette banalité la piste du style, tandis que l’un s’en va bifurque pardon se barre en couille, l’autre se rapproche et devient l’extraordinaire vois tu.

Sais tu tout cela ? bien sur que tu le sais, et je sais que tu le sais, on le sait sans y penser, sans mot jamais. Pardonne moi dans ce cas ce coup d’épée dans l’eau encore une fois, je ne peux jamais m’empêcher, assis au bord de l’eau de faire des ricochets.

Bac à sable

Bac à sable

Il y a cet arbre planté au beau milieu du bac à sable. Il en a vu passer des gamins celui là. Il doit en connaitre un sacré rayon sur les désirs, les vicissitudes et les turpitudes de tous ces morveux. Ces morveux qui grandiront et deviendront des femmes et des hommes qui l’oublieront.

Comment les perçoit-til s’il les perçoit ? c’est une énigme quand on pense au temps qu’il faut entre la graine et la cime.

Un petit coup de canif par ci par là pour inscrire un prénom, un cœur, une branche cassée pour dire le dépit, ce ne sont que des aléas, des collisions de moustique sur le pare brise de la durée.

Un tourbillon de feuilles mortes que ces générations qui passent irrémédiablement de septembre à juin et qui s’en vont vers d’autres bac à sables.

Nous vivons tous dans des temps des durées comme derrière des cloisons, la seule chose qui reste immuable c’est le sable qui s’écoule de nos mains jouant dans ces bacs à sable.

Une petite joie.

Il tire sur la cupule d’alu et ô miracle, elle résiste suffisamment pour que le couvercle baille puis s’ouvre en grand.

Au fond bien rangées cinq sardines brillantes plus une rondelle de citron si fine qu’elle en est diaphane.

Fourchette ou couteau ?

Tout doucement il passe les dents sous un ventre puis lève.

La sardine est toute entière dans l’assiette, une petite joie.

Apprendre à vivre et à mourir

On passe un temps fou à vouloir apprendre à vivre, à tenter de s’introduire dans un canevas d’usages, de pensées constitué par la communauté. Celle de la famille, des copines et copains, plus tard du boulot, des couples, des associations, que l’on traverse plus ou moins longtemps. Parce qu’on se dit qu’il faut faire cet effort pour exister probablement. Parce que seul on a cette impression de n’être pas au monde totalement. Parfois ça marche, d’autres fois non. Tout dépend de notre capacité à croire en la confusion que forment la réalité, l’illusion, la vie et la mort.

Mais une fois que l’on éprouve la solidité de cette illusion, que l’on sait que cette existence là est à coté de quelque chose de plus profond, qu’on ne saurait nommer vraiment, une fois que le doute s’est installé, difficile de faire marche arrière. Souvent il ne reste guère autre chose que de dévider l’écheveau de nos mensonges, d’un mensonge collectif, Il ne reste qu’à désapprendre.

Dessin sur logiciel Procreate Patrick Blanchon 2021

Cela peut se produire à n’importe quel âge, il n’y a pas de regret particulier à entretenir là dessus. Le regret est encore un lien avec les mensonges que l’on ne cesse de s’inventer.

Apprendre à désapprendre requiert une bonne dose de ténacité et du dégout. Beaucoup de dégout de soi, des autres, du moins au tout début, c’est une sorte de carburant qui nous aide à nous propulser hors du cercle, hors de l’atmosphère, un simple étage dont on se déleste pour que la capsule continue son chemin a travers l’espace sidéral.

Puis tout le carburant épuisé, on déplie ses antennes et on commence à faire confiance à sa propre nature. Et ce qui est fabuleux c’est que ça fonctionne. On ne sait plus à ce moment là d’où provient l’énergie qui nous aide à continuer, et pourquoi s’en soucier ? Cela ne sert à rien non plus.

En tous cas quelque chose d’unique est là on ne peut pas l’ignorer. On ne peut plus l’ignorer. Derrière le je que l’on emploie il y a bel et bien cette force. Cela non plus on ne pourra plus l’oublier.

Sauf parfois, les jours où on fera machine arrière, où l’entropie s’occupera de notre prétention, de notre orgueil à bon escient.

On reviendra vers l’autre, vers tous les autres, et le mensonge en étant au fait de celui-ci. En ayant compris sa nécessité, son fondement ontologique.

On aura appris à vivre et à mourir en même temps, la vie sera plus paisible où plutôt nous serons plus paisibles tout simplement, dégonflés de notre ancienne importance.

Notre fragilité sera force, notre vulnérabilité source.

Samouraï

Sans discipline la lame n’atteint que le vide. Elle ne le blesse pas plus qu’elle ne l’entame au travers d’une série de répétitions désordonnées liées au fantasme de vaincre. Cesser de vouloir vaincre créer le plein. La volonté n’y sera pour rien car ne pas vouloir vaincre revient à la même chose. Toute la difficulté de l’épée réside dans cet interstice entre vide et plein, entre vouloir et ne pas vouloir.

La résolution de cette équation prend du temps.

C’est la même chose avec le pinceau, pour voir il faut fermer les yeux avant tout et toute la difficulté vient de ce qui nous les fait fermer.

Ocres jaune et rouge 1 Huile sur toile 20×20 cm Patrick Blanchon 2021

Avant de peindre il faudrait savoir pourquoi on s’aveugle. C’est difficile alors on gribouille, on esquisse, on ébauche, on barbouille. Peut-être que la plupart des tableaux ne sont que ce chaos proche de cet espoir, de ce que j’appelle l’aveuglement.

Le positif dans l’affaire est bel et bien cet élan pourtant. Comprendre intuitivement qu’il faut entrer dans le chaos.

D’abord avec cet amas de pensées et de désirs que nous ne cessons jamais de trimballer comme un boulet. S’épuiser à le soulever pour le jeter à la surface de la toile.

La toile est cette féminité en nous qui accueillera tout sans broncher car son rôle n’est pas de s’opposer mais d’être réceptacle puis miroir. La toile attend la maturité de l’œil, que celui-ci traverse tout ses rêves personnels et collectifs pour qu’enfin débarrasser enfin des pailles et des poutres il lui revienne dans une virginité toute neuve.

Un peintre est peut-être quelqu’un qui ne cesse pas de recoudre en lui un hymen. Un samouraï de la virginité qui doit passer par toutes les maisons de passe au préalable pour acquérir enfin le bon fil, la bonne aiguille jusqu’à ce qu’il prenne enfin conscience qu’il n’est besoin de rien pour que le miracle surgisse.

Pour que le monde renaisse soudain malgré lui en lui et à la surface d’une toile.

De quelle notion d’intérêt faut il se débarrasser pour parvenir au sans but ? Souvent le samouraï se mettra au service d’une maître et son devoir alors le conduira à se taire profondément.

Le peintre ne peut se mettre qu’au service de la peinture dans notre époque sans dieu ni maitre. Il doit laisser libre cours en premier lieu à son bavardage primordial et se heurter à la peinture ainsi. Traverser de nombreuses apparences comme autant de couches d’oignons. Car la peinture au début apparait comme un médium, un moyen avant d’être simplement ce qu’elle est. Il faut laisser alors le peintre s’épuiser dans toutes les velléités d’expression qui lui paraissent si nécessaires. Elles ne le sont que pour tracer le parcours qui s’établit du bruit au silence. A l’abandon, au renoncement.

Ce qui est étrange c’est que le parcours d’un tableau est souvent semblable. Il faut en premier lieu vouloir quelque chose pour se rendre compte que cette chose est un coup d’épée dans l’eau. Subir la déflagration du réel. Ce que l’on appelle réel est encore une chose compliquée que l’on pourrait résumer par une sorte de construction mentale qui ne tient plus debout et qui soudain s’effondre laissant place à l’absence, au vide, et à l’effroi qu’ils procurent en premier lieu.

La dépression alors est à la taille de l’orgueil du samouraï comme du peintre. Beaucoup abandonnent à cette étape.

D’autres parviennent à négocier je ne sais comment en trouvant une sorte d’arrangement entre l’orgueil, la toute puissance, et l’humilité qu’ils ont vu poindre tout au fond d’eux. S’ils bavardent désormais ils le font à bon escient pour donner le change dans ce monde où le bruit est roi. Ils atteindront sans doute à des positions honorables en jouant ainsi des coudes, en étant diplomates.

Ce n’est pas ce que je veux. Ce n’a jamais été ce que je désirais profondément.

Ce que j’ai aimé par dessus tout vient de l’enfance et du mois d’avril lorsque les cerisiers se parent de leurs plus belles fleurs.

Ce que j’aime par dessus tout c’est le renouveau, c’est le mystère de l’enfantement surgissant de l’innocence des vierges.

J’ai traversé toutes les batailles, j’ai coupé des têtes et des mains, et j’ai fermé les yeux autant que je l’ai pu animé par toutes les mauvaises intentions comme par les bonnes.

Me voici comme un vieux chat qui fait semblant de dormir et dont les souris n’ont plus peur. Je pourrais les décapiter d’un seul coup de patte à la vitesse de l’éclair. Cependant je préfère rester lové sur moi-même à contempler le ballet des formes incessantes qui se meuvent et qui s’évanouissent au moindre de changement de lumière dans l’atelier comme sur la toile.

Une indolence baudelairienne si l’on veut, une dernière hypnose savamment entretenue un face à face parfois encore flou, délicieusement flou, avec l’immobile.

Dans quelques jours ce sera à nouveau le printemps, Dionysos braille et le bruit des bourgeons qui pètent couvriront comme il se doit son vacarme. Alors il se lèvera à nouveau, la blancheur immaculée de la toile lui sera insupportable et il la maculera de boue et de merde, fera sa première œuvre Il n’y a pas d’autre œuvre dans le fond que cette origine à laquelle sans arrêt on revient, comme autant de coups de sabre dans le vent. Juste estimer la taille incommensurable en soi du néant.

Cet élan vital vers l’incongru.

De mémoire l’incongruité ressemble à une simple coupe, un graal dans lequel il suffit de tremper les lèvres pour se sentir soudain revivre. A chaque fois je vois un cygne noir surgir du brouillard des fausses clartés, des pseudos consensus, et tel le petit Niels Olgerson je saute sur son dos pour m’envoler vers l’horizon afin de toujours faire reculer les certitudes dont on voudrait m’affliger.

Déjà enfant je faisais tout pour être le plus incongru possible. Je crois que je dois cela à mon oreille essentiellement qui sait capter la moindre variation dans l’harmonie générale, celle que personne ne semble vouloir entendre justement. C’est aussi pour cette raison que je n’ai jamais pu vraiment me faire « avoir » par la logique ni la mathématique. Tel un petit Poucet je semais de l’incongruité sur chaque sentier dans lequel je m’engageais afin j’imagine de pouvoir un jour retrouver ma route en cas de perplexité totale.

Livre de Dali illustrant les textes de
Ramón Gómez de la Serna 30 ans après avoir effectué cette promesse à l’écrivain.

L’imagination est bien plus vaste que la raison et la porte à franchir entre les deux mondes est toujours l’insolite, l’incongru, ce qui au premier abord semble parfaitement étranger, incorrect, exotique. Suivre ainsi l’incongru c’est comme suivre le vent qui se lève et qui balaie toutes les lignes, la fixité apparente la solidité illusoire du monde. Chevaucher le cygne noir c’est découvrir une autre nature au mouvement comme à l’immobile et qui semble tout à coup les réunir bien plus que les séparer.

L’incongruité est à la fois de l’eau qui s’écoule depuis la source jusqu’à la mer en passant par tous les rythmes proposés par les monts et les vaux qui ne sont que des obstacles, un relief de pacotille. Tout à fait comme les heures qui s’écoulent depuis le premier souffle jusqu’au dernier avec cette formidable mensonge de l’âge et de la conjugaison des temps.

Devenir incongru c’est être un peu sorcier dans l’immédiat. Dans le moment présent. C’est soudain permettre de faire dialoguer ce qui jamais ne se parle en soi ni dans l’autre.

Ce n’est pas une tare, ni une maladie, on s’en aperçoit avec une joie sauvage aussitôt que l’on s’extirpe du consensus et de la congruence tellement briguée. Si la congruence est un phare pour bon nombre d’âmes perdues, nul ne dévoile le naufrage obligé qu’il faudra traverser afin d’enfin se retrouver « rassuré ».

Et une fois rassuré, on mesure la défaite, la lâcheté, que l’abdication à tous les outre mondes aura fait de nous pour ne plus vivre désormais qu’à la façon d’un clone, d’une répétition. Suffocation, râle quelques minuscules soubresauts et s’en sera fini de nous.

Comme si se rassurer était synonyme d’un sens unique, d’une impasse enfin, quelque chose d’inéluctable chassant tous les doutes et qui diminuerait notre propre idée d’importance à la dimension d’une peau de chagrin pour atteindre à cette légèreté des vieillards qui attendent la mort. Feuille morte balayée par les vents d’octobre , dans un anonymat de bon aloi.

Cette congruence que tout le monde ne cesse d’évoquer comme sœur jumelle de la cohérence est un véritable champs de bataille. J’ai vu tant de mes amis tomber dans la boue et les cratères laissés par les bombes coloniales de la raison toute puissante, d’immenses charniers qui ressemblent à la désolation de Verdun et de Douaumont. Une désolation, c’est à dire une disparition du sol subitement. Ce sol sur lesquels leurs pieds marchaient en toute confiance justement.

Mon besoin d’incongruité vient de là je crois. De la guerre perpétuelle cette expression du plus sordide en soi comme chez l’autre. Mon besoin d’incongruité me fait entendre des violons et des harpes au beau milieux des douches funestes De Dachau Auschwitz ou Treblinka. Un violon Tzigane, une harpe celtique.

Mon incongruité me pousse à trouver du laid dans la beauté et de la beauté dans la laideur la plus abjecte. Mon incongruité me laisse toujours à la frontière de l’achèvement cantonné dans un inachèvement semblable à ces camps de réfugiés dont on ne sait pas quoi faire. Qui deviennent des marges que l’on essaie de faire passer pour des variables d’ajustement de cette civilisation à l’agonie.

Etre incongru c’est d’une certaine façon tenter l’héroïsme. Ne pas rester, jamais trop longtemps en tous cas dans une zone de confort, dans la sclérose que provoque tout confort.

Avec l’âge venant, le mal aux genoux, l’attiédissement du sang et des ardeurs, de toutes les humeurs, parfois j’ai peur. J’ai peur de n’avoir pas la force, l’audace, le courage. Sans doute parce que j’ai découvert que je ne suis pas le maitre de mon incongruité, j’aurais bien plus été un véhicule, un serviteur, une coquille ou un os dont se sert la moelle de l’être pour voyager.

Je ne peux au bout du compte que plier et remercier d’avoir été choisi par l’incongru comme il se doit avec un maitre ou une maitresse quelqu’ils quoiqu’ils soient. N’est ce pas cela au bout du compte cela le fameux « respect » ?

Après autant d’irrévérences, autant de bizarreries et d’effronteries on se souviendra que tous les chemins mènent à Rome comme on dit.

A Rome, aux putes ou au café … qu’est ce que ça peut bien faire au bout du compte dans l’absolu ?

Excitation et apaisement

Il a fallu du temps pour que je parvienne enfin à renoncer à tout effort.

Cet effort pour s’exciter, cet effort pour s’apaiser.

Dans le fond des choses y en a t’il d’autres ?

Le pire est que je ne savais même pas que je faisais un effort à chaque fois.

Impossible de dire comment .

Juste que le temps est important.

Le reste demanderait des efforts inutiles.

Il ne reste tout au plus qu’un peu de nostalgie et d’espoir,

un tout petit amalgame. Une gratuité.

Un cadeau que l’on ne se sent pas tenu de rembourser.

Ocre et bleu Huile sur toile 60×60 cm Patrick Blanchon 2020

L’inquiétante étrangeté.

C’est une petite dame toute frêle qui ,cet été, va fêter ses 90 printemps. Mais « toute frêle » ne va pas bien avec l’idée de longévité. « Toute frêle » c’est ce que moi je me dis. Car cela m’inquiète et me rassure d’imaginer la fragilité comme une force. Peut-être parce que cette pensée sera née d’une confusion entre la notion d’opiniâtreté habituelle, qui exige volonté et force et qui se serait tout à coup envolée. Une pensée qui se métamorphoserait lentement comme un rocher qui s’effrite. Et qui depuis le plus petit grain de sable résiduel me susurrerait que la ténacité est désormais devenue synonyme de souplesse comme de fragilité. Un changement de paradigme qui s’opérerait par de petits à-coups sémantiques intempestifs. Un territoire quasiment vierge, inconnu, une fois les fourches caudines de la soixantaine passées. C’est comme si, au loin j’apercevais l’étincelante blancheur d’ une nouvelle acropole, et que je me mette sur un plan atomique, moléculaire, à ressentir plus que penser la pertinence de cette fameuse « inquiétante étrangeté ».

Quelque chose qui remonte aussi à une origine enfantine, à la lecture des contes de fées. Au début tout est écrit pour que les choses soient normales, quotidiennes, familières et puis à un moment il y a une rupture dans la continuité logique du récit , un événement survient pour tout flanquer par terre, et ce qui est encore plus bizarre c’est que cette rupture nous l’attendions plus ou moins, nous nous y sommes préparés. Mais on ne le dit pas. On ne se le dit pas, cela doit rester un secret.

Nous nous aveuglerions donc volontairement pour ne pas entamer le plaisir et la peur mêlés dans le contact rare de l’étrangeté.

Cette étrangeté que nous tissons en urgence lorsque soudain le voile se déchire et nous ramène à notre fragilité, à notre souplesse, à notre volonté de vivre dans l’intimité du monde comme dans la notre.

La vieille dame parait-il commence à perdre un peu les pédales d’après les dires de ses filles lorsqu’elles en parlent. Elle mélange les prénoms des enfants et des petits enfants, elle se mélange les crayons en piochant dans son pilulier, elle loupe des rendez-vous inscris en gros sur l’ardoise au mur de la cuisine.

Parfois je suis invité à sa table et je l’observe. Elle se tient comme un petite fille sous l’assaut des tendres réprimandes de ses enfants qui s’inquiètent. Elle joue la naïve, elle pousse des ah et des oh pardon, comme pour dire, zut alors, mince de mince… je perds la boule.

De temps en temps je surprends une petite lueur au fond de son regard, comme l’éclat d’un sourire fugace, un aparté.

Femme au chapeau huile sur toile 13×18 cm Patrick Blanchon 2020

Tout va bien je vous dis ! C’est ce qu’elle dit souvent à ses filles alors que dans les faits tout à l’évidence semble partir en quenouille.

Chacun joue son rôle sa partition, au dièse et au bémol près.

Peut-être qu’il est nécessaire d’être en contact avec elle, avec cette inquiétante étrangeté, pour être dans l’intime vraiment, se débarrasser au final de tous les costumes mal taillés dont on s’affuble, en famille comme dans la vie en général.

Il y a ce silence apaisant qui l’accompagne si on lui prête un peu d’attention, comme des grains de sable qui dégringolent d’une falaise en bord de mer et qui d’un coup nous extraie des apparences, nous fait entendre le ressac. Et on se laisse bercer par le ressac bien sur avant de retourner dans nos foyers; de disparaitre encore dans le secret.

Parvenir à rien

Une expression si familière qu’on ne la regarde même plus. Et pourtant je perçois son importance mathématique brutalement désormais. Pour parvenir à rien le but, l’espoir, l’intention est que quelque chose surgisse, une fois le 0 traversé de part en part. Que le 1 soudain advienne. L’unité.

ça ne sert à rien de la clamer à tue tête. Surtout à l’autre. Cela renforce l’idée de séparation.

Parvenir à rien en soi calmement, discrètement, sans tapage.

Attendre que la pression du vide atteigne son point de rupture.

le big bang.

Anonner alors un ah silencieux.

Se réfugier dans le salmigondis total.

S’y enfoncer profondément. Comme la termite dans sa galerie.

Eprouver sans broncher la longue série des métamorphoses.

La déformation des os crâniens pour parvenir à l’orthognathe,

sentir pousser sur le front une paire d’antennes monoliformes.

traverser enfin comme on prend un raccourci champêtre tout l’hémimétabole

Et au bout du compte découvrir une paire d’ailes, puis une autre …

Comme soudain on aperçoit l’infini des nombres qui s’élance vers lui-même.

Révolution personnelle Opalka

Exil des dieux

40 années d’errances dans le désert pour trouver la terre promise… belle métaphore pour une vie d’artiste qui vaut tout autant que celle d’un esclave cananéen. Avec un peu de chance on croise ça et là quelques buissons ardents qui, le temps nécessaire à mettre un peu d’ordre dans les esprits, les enflammer, procureront un brin d’espoir, un peu de patience supplémentaire.

Yavhé l’imprononçable tout comme David le rabâché, ne furent probablement que de petites divinités tutélaires avant de devenir ces fantasmes collectifs. Ces causes comme ces raisons d’ensanglanter la terre afin de prouver que tous les contes et les légendes d’autrefois n’étaient rien d’autre que des contes et des légendes.

Obstination de l’innocence cachée dans les pseudo lucidités.

On pourrait vite s’affubler du bâton de marche de prophète à partir du moment où l’on considère que l’errance est salvatrice.

A répudier les dieux, à les mépriser au profit d’un mieux ou d’un meilleur, d’un seul et unique, on se répudie soi-même tout simplement.

Le polythéisme correspondait à une mentalité collective dépourvue d’égoïsme. Le narcissisme n’avait pas de raison d’être.

On baisait à couilles rabattues en laissant pénétrer tous les panthéons en nous. Ils nous laissaient pantelants, mais apaisés au final.

Le monothéisme érige le reflet sublimé d’un égo magistral dans la plupart des crânes modernes. Erige comme un préliminaire qui n’en finit jamais de préliminer. Préliminer, éliminer, s’inventer de la délicatesse comme du papier cadeau.

Plus grand chose de véritablement pénétrant au bout du compte.

On suppute qu’on pénètre et c’est bien le pire des égarements.

Si ce n’est pas Dieu, la Science, le code, l’algorithme… l’égo a toujours besoin de péter plus haut que son cul de nos jours.

Je suis nostalgique de cette enfance du monde certains matins comme ce matin.

La neige n’a pas tenu. L’espoir n’a pas tenu.

Tout s’est dissipé médiocrement pour ne laisser que des flaques de flotte, de la bouillie, de la boue.

L’humanisme est comme cette neige qui fond d’heure en heure sur le toit des dépendances que j’aperçois depuis la fenêtre du bureau où j’écris.

Exil des dieux Huile sur toile 60x80cm Patrick Blanchon 2015

Paysages traversés par des zombies reluquant leurs reflets sur l’écran de leurs smartphones. Dans les glaces des boutiques, des restaurants fermés. Dans les yeux morts de leurs vis à vis.

Le premier sauvage venu verrait aussitôt ce truisme : Il n’y a plus grand chose d’humain voilà tout. Une sorte de compromis vaseux entre le primate et le robot.

Avec du Je comme préambule, comme déclaration au moindre programme.

Je vais faire les courses.

Je vais poster une connerie sur facebook.

Je vais me masturber 5 minutes pour passer le temps.

Je vais rêver d’ être autre chose que ce je suis surtout.

Je vais t’aimer

Je vais te tuer.

Je vais et je viens sans relâche, entre tout ça, j’essaie.

40 années d’errance dans le désert de l’égo et que des feux de paille, pas de buisson ardent.

Tout juste quelques petites salopes avec le feu au cul pour me réchauffer la peau et les os. Des bouillottes et pas grand chose de plus.

A percer leur enveloppe sentimentale pour découvrir tout ce qui se cache derrière de haine de rage et d’égoïsme.

A comprendre qu’au final je ne suis guère mieux. Je suis exactement pareil.

Pour devenir prêtre pas de meilleur école que la fréquentation des bordels.

Séminariste qui regarde sa foi dans le blanc des yeux fardés et les lèvres peintes et traversées d’anneaux.

Des déesses au long cou à l’anus éclaté par tous les pauvres glands sans queue ni tête

J’ai vu

j’ai écouté

Pourquoi donc ai je perdu tout ce temps ?

Sinon pour briguer une place de vizir , de dieu moi même bienveillant et condescendant ? Un intouchable dans le fond.

Ah mais maintenant vous ne pouvez plus me toucher. ( air faussement guilleret )

Quand je dis je, je sais de quoi je parle.

Aucun commandement ne m’est tombé sur la tête, aucun principe enfoncé dans le crâne.

Pas de clou dans les paumes non plus

Quelques épines dans le cul mais ça ne se voit pas trop, j’ai fini d’exhiber.

Putain , mais où sont partis les dieux ?

Je n’ai qu’à fermer les yeux et chasser de mon esprit tout ce que je sais, tout ce que j’ai cru savoir, et même l’idée saugrenue de savoir quoique ce soit un jour.

Devenir idiot totalement

M’exiler moi-même de toute velléité d’intelligence et de sagesse .

Etre enfin le singe que j’ai toujours été.

Celui qui sait se servir de toutes ses pattes et de sa queue pour s’accrocher aux branches et rester loin du sol.

Ce ne serait pas un gorille, surement pas. trop lourd et trop proche de ce que je suis à me frapper le poitrail pour un oui ou pour un non.

Macaque ça serait bien plus cool.

Qui donc se soucie des macaques, hein ?

Devenir macaque totalement oh oui !

pour suivre la piste laissée par les dieux dans leurs exil

suivre la bave luisante de l’escargot, de la limace comme celle des chiennes et des chattes en chaleur.

Ecouter encore une fois le chant des sirènes sans broncher jusqu’à ce moment

cette heure bleue

Tout en gardant bouche close.

Ne surtout pas tirer la langue.

Succomber dans le mutisme.

Ejaculer dans l’immanence.

Et enfin ne surtout pas retenir un merci beaucoup

seule vraie parole de ce film muet.

Le spectacle était tout à fait au poil.

Un peu long peut-être vers la fin …

ça devait sans doute être un réalisateur mongol non ?