Les vies antérieures

Femme à la tasse, huile sur toile 2016 Patrick Blanchon

Elle avait posé la bouteille de vin blanc sur la table de la salle à manger. Cela indiquait à l’enfant que le père ne rentrerait pas ce jour là.

Et puis elle installa les lettres en cercle et pris un autre verre qu’elle posa au beau milieu du cercle. Une ou deux cigarettes plus tard on sonnait à la porte c’était son amie qui avait vécue à Madagascar et qui habitait désormais à l’autre bout de la résidence pavillonnaire.

Une odeur appétissante de poulet grillé flottait dans toute la maison. A l’étage, recroquevillé sur son lit, l’enfant feuilletait une bande dessinée ou des super héros sauvaient une nouvelle fois le monde et puis cela l’ennuyât.

Il se leva et ouvrit la porte de communication avec les combles qui se trouvait tout au fond du dressing.

Les combles venaient tout juste d’être isolées par Fred leur voisin le plus proche, celui qui vivait avec l’hôtesse de l’air qui « n’était pas d’équerre » disait le père de l’enfant.

Quand l’enfant vit le visage de l’hôtesse la première fois il se souvenait de la nature étonnante de ses yeux. Ce n’étaient pas à proprement parler de vilains yeux, ils pouvaient même être judicieusement mis en valeur, quand elle se maquillait. Non, leur caractéristique particulière était qu’ils étaient toujours comme recouverts d’une fine pellicule d’ humidité et qui luisait bizarrement comme si l’hôtesse n’allait pas tarder à pleurer.

Au bout d’un certain temps l’enfant comprit qu’elle ne pleurerait pas et détournait alors son regard des yeux verts humides pour descendre vers la poitrine qui était moyenne, puis enfin les grandes jambes qui, s’ il avait l’impression qu’elle n’en finissaient pas, se terminaient tout de même généralement, au choix par des pantoufles ou par des chaussures à talons aiguille.

L’hôtesse donnait des cours particuliers d’anglais à l’enfant. Il progressait lentement mais ce n’était pas si urgent, pensait il de bien savoir parler l’anglais. Enfin, pendant quelques semaines tous les mercredi après midi comme l’hôtesse était de repos et que Fred s’occupait d’isoler les combles de la maison familiale, ou bien de monter une nouvelle bibliothèque dans le bureau du père, ou bien encore grimper sur leur toit pour retirer les mousses, il se rendit chez eux.

Il entendit que la mère criait son nom depuis le rez de chaussée de la maison juste au moment ou il commençait à se sentir bien dans la pénombre des combles où il s’était assis.Il jeta un dernier coup d’œil au travail de Fred, toutes ces couches d’isolant passées entre les solives allaient garantir la maison contre la perte d’énergie inutile.Il ne manquait plus que les plaques de placoplâtre pour « faire propre » avait dit Fred à son père.

Elles étaient au salon et la bouteille de vin blanc était presque vide. L’hôtesse les avait rejointes sans que l’enfant n’ait entendu la sonnette de la maison. La mère avait confectionné des sandwichs au poulet pour « ne pas perdre de temps », elles avaient formé le projet de faire tourner le verre pour « en savoir un peu plus » sur leurs vies antérieures.

La femme qui avait vécu à Madagascar fit une chose bizarre et reposa son sandwich dans l’assiette commune. Elle dodelina de la tête et réclama une cigarette de toute urgence en roulant des yeux terribles. La mère déposa dans une petite soucoupe deux ou trois anglaises à bout doré, et accompagna son offrande d’un petit verre de schnaps. Cela calma
instantanément le vieux chef Malgache qui avait investi le corps de cette pauvre femme et il se mit à débiter tout un tas de choses que l’enfant eut de la peine à comprendre. Cela dura le temps des deux cigarettes et il en profita pour avaler son sandwich en lorgnant les jambes de l’hôtesse. Il repéra quelques poils fins sur une des cuisses et cela lui procura une impression mitigée qui lui fit délaisser les jambes pour revenir vers les gesticulations du vieux chef.

Enfin elles décidèrent d’aller s’asseoir à la grande table de la salle à manger. La mère en profita pour faire un détour par le cellier ou elle rangeait ses bouteilles dans un lieu secret et elle posa un sauvignon sur la table en disant  » on reprend son verre s’il vous plait ». Et puis elle dit le prénom de l’enfant et ajouta:

 » Tu peux rester avec nous si ça te fait plaisir. »

L’enfant s’interrogea un instant si rester là lui ferait vraiment plaisir, et il imagina retourner dans la chambre et relire encore une fois les BD qu’il connaissait par cœur, alors il hocha la tête et tira une des grandes chaises pour se hisser dessus et s’installer à la table avec les trois femmes.

« Pose ton doigt sur le bord du verre sans le pousser », dit la mère.

Et il plaça son doigt à coté de celui des trois femmes. Alors la mère demanda :

« Y a t’il un esprit disponible pour répondre à nos questions. »

Quand tout à coup l’enfant senti le verre bouger il du faire un effort de retenue considérable afin que son doigt continue à accompagner celui ci jusqu’à la première lettre.L’idée d’un univers en train de s’écrouler surgit immédiatement.

C’était assez facile en vrai. Il suffisait de poser une question et le verre se déplaçait plus ou moins vite de lettre en lettre pour que le groupe lise les mots, puis les phrases que composaient ces mots. Celles ci étaient toujours courtes et simples en apparence. C’est ainsi qu’il apprit qu’il avait été Scribe sous un pharaon de la 1ere dynastie, et aussi un poète antique dont le nom était Esope, et toute une kyrielle de personnages suivit au travers des époques, jusqu’au dernier qui n’était qu’un juif anonyme gazé par les allemands à Auschwitz.

La journée s’achevait, il avait fait un temps splendide durant toute cette journée. Une fois que la mère et l’enfant se retrouvèrent seuls, elle ouvrit la grande baie vitrée du salon pour « aérer un peu ». Les cris des martinets pénétrèrent dans le grand salon avec les dernières lueurs d’un coucher de soleil majestueux. L’enfant en était désormais totalement convaincu désormais, le père ne rentrerait pas ce soir là. Alors ils allumèrent la télévision.

La voix de Felix Leclerc

Quand j’ai écouté la première fois sa voix, j’étais gamin et je n’allais pas très bien. La vie me paraissait comme ces rêves dans lesquels on court en faisant du surplace. Et puis d’un seul coup tout à disparu et je me suis laissé emporter.

Il avait une voix grave et chaude, rassurante et au fond de tout cela je pouvais sentir un cœur battant, pas seulement un cœur bon ou un cœur gentil, ça je connaissais bien je n’en avais pas besoin.

Tout le monde autour de moi se forçait à ça, « être bon et gentil » mais c’est tout le contraire que j’apercevais.

Lui Félix Leclerc je sentais la sauvagerie qu’il gardait en lui comme une pierre précieuse. Même s’il disait dans ses paroles des choses qui avaient l’air gentilles, elles étaient entourées par cette sauvagerie, elles étaient offertes comme dans un écrin. Les gens ne voient jamais la boite, l’écrin, ils ne considèrent que les bijoux.

Cette voix m’a longtemps bercé, je plongeais en elle comme dans une caverne et allais m’allonger à coté des ours et des loups les jours de grand froid. Là tout le monde se retrouvait dans la chaleur et le sommeil pour passer le grand hiver des jours maussades.

Ses paroles je les ai entendues plus qu’écoutées vraiment au début. c’était juste les vibrations de la voix qui m’intéressaient.

Bien plus tard j’ai écouté encore en tendant l’oreille cette fois sur ce qu’il disait et j’ai compris ce qu’était la poésie.

La poésie véritable propose de jolis mots qui permettent d’approcher au plus près l’horreur ou le mystère.

On n’y prêterait pas garde on resterait à la surface et on dirait juste c’est beau, c’est joli, et puis quand tout à coup on est capté à la fois par la voix et ce qu’elle dit ça fait un tout, une chanson qui reste gravée dans le cœur toute la vie.

Le ciel bleu d’hiver

Forêt Patrick Blanchon 2019

Sous les semelles crisse l’herbe durcie par le gel, de temps en temps le pied glisse et c’est tout le corps qui tente de réajuster l’équilibre. Au loin on entend le coucou, il fait frais, on expire de la fumée, le nez coule un peu, on remet les mains dans les poches et on continue.

C’est qu’elle est loin encore la forêt, peut-être 10 km, 11 ..? je ne sais plus. C’est jeudi et je me suis enfui de la maison car c’était l’enfer. Juste après le petit déjeuner.. j’ai ouvert le portail en faisant attention car il grince et puis voilà bonne journée « m’sieurs dames » je taille la route.

Çà fait pas mal de temps que je marche, je suis content, le ciel est bleu sans un seul nuage, après les orages on est content quand ils s’en vont.

Je suis resté un petit moment sur le pont qui enjambe l’Aumance, à regarder l’eau en bas glissant sur les rochers, les herbes souples qui ondulent sous sa caresse. Alors j’ai sorti la cigarette que j’ai piquée à ma mère et j’ai fait comme les grands… j’ai pris un air grave et je l’ai allumée. ça m’a fait toussé bien sur, obligé..tous les grands toussent autour de moi.

Bon je suis reparti et j’ai regardé la terre toute retournée des champs…la terre dure, la terre sombre, qui s’étendait loin jusqu’à l’orée de la forêt, ça y est je la vois enfin.

C’est comme un temple la forêt, la route y pénètre et on ne la voit plus c’est sombre et on y est bien.

Les arbres comme je les aime!..je suis sur qu’ils sont là, ils restent en terre presque immobiles et se tiennent tous la main en craquant un peu de temps en temps. Quand y en a un qui en a marre il tombe et se décompose pour que tous les autres le mangent par la racine et se souviennent de lui.